LIVRE I
gneuries comme des usages que leur libéralité a laissés en fief; qu'ils sont les seigneurs du monde, possédant tout par un domaine direct, encore qu'ils ne se soient rien réservé dans l'usufruit. Et pour étendre leur juridiction jusque dans les choses spirituelles au dessus de leurs juges mêmes, ils prétendaient que nous devons regarder les religieux qui se mêlent de diriger les consciences sans s'en charger et sans en connaître le fond par la confession « comme les juges des pasteurs ordinaires de l'Église et les arbitres des injustices qu'ils commettent dans les fonctions de leurs charges, ainsi, disait-il, que les cours prennent connaissance des abus en des matières qui autrement ne seraient pas de leur ressort, et que le conseil est une justice moyenne qui donne des règlements et qui empêche les usurpations des juges. »
Tout y était écrit de cet air dominant et impérieux, qui ne serait pas supportable dans les ouvrages d'un honnête homme du siècle, bien loin d'être tolérable dans le style d'un enfant de saint François, dont le principal ornement doit être l'humilité et la modestie chrétienne et religieuse. Aussi, les évêques qui se trouvèrent à Paris après la publication de cet ouvrage crurent devoir réprimer cette insolence par une censure, après en avoir fait des extraits qui en contenaient les principales erreurs. Et la Faculté de Théologie n'avait pas aussi dessein de l'épargner; mais le crédit du P. Joseph auprès du premier ministre procura l'impunité à cet auteur, et il en fut quitte à publier un éclaircissement à la fin de la deuxième partie, où il ne laisse pas de reconnaître sa condamnation par les prélats dont il parle de cette sorte : « Si MM. les évêques, dit-il, m'eussent fait l'honneur de me mander et de m'entendre, je leur eusse donné toute la satisfaction qu'ils eussent désirée de moi, et j'eusse passé par leur jugement; mais après ces soumissions et ces déférences extrêmes, me poursuivre encore et me condamner, je ne sais que dire, sinon que, comme il y a des coups de mer qui rompent les digues, comme il y a des foudres qui tombent sur les églises, quoiqu'elles enferment les plus saints mystères de notre foi, et qu'elles élèvent la pointe de leurs clochers sous la protection do la croix, qu'ainsi les causes supérieures nous peuvent aiïli^er de ((uniques disgrâces qui surmontent nos ré-
sistances, et dont les plus sages et les plus courageux ne sont pas garantis. »
On peut voir par ce petit échantillon quel était le caractère de l'esprit de ce capucin, qui s'étant formé ce style guindé sans se mettre en peine ni de la force de l'autorité, ni de la solidité des raisons, a voulu prendre part de temps en temps aux contestations qui se sont élevées dans l'Église.
Il y avait déjà longtemps que M. Lescot, docteur de Sorbonne, depuis évêque de Chartres, y occupait une des chaires royales qui sont delà fondation de Henri le Grand, et y enseignait la théologie; M. Antoine Arnauld, docteur de Sorbonne, était alors du nombre de ses disciples, et commençait à acquérir la connaissance de la doctrine qui a paru depuis ce temps-là dans ses écrits. 11 était le vingtième enfant du célèbre M. Arnauld dont la réputation vit encore dans le Parlement de Paris par l'éclat de son éloquence, et de Dlle Catherine Marion, fille de M. Simon Marion \ avocat général dans le même Parlement, qui avait passé en son temps pour le plus éloquent homme de son siècle.
M. Arnauld, docteur de Sorbonne, ayant perdu son père à l'âge de sept ans, et donné dès sa première jeunesse des marques éclatantes de ce qu'il deviendrait un jour, avait été élevé d'une manière fort chrétienne par les soins de Mlle sa mère à qui Dieu a fait la grâce de mourir religieuse dans le monastère de Port-Royal, et de donner sa bénédiction en mourant à six de ses filles et autant de ses petites-filles qui toutes ont embrassé ce saint institut. La grande réputation de la maison de Sorbonne l'avait portée à envoyer le dernier de ses fils et MM. Le Maître, ses petits fils, étudier les belles-lettres dans le collège de Calvi qui y était annexé, et lorsqu'il fut abattu pour entrer dans le grand dessein de Sorbonne que M. le cardinal de Richelieu a fait construire, il fit ses études de philosophie dans le collège de Lisieux.
Il étudia ensuite en droit civil. Ce fut M. de Saint- Cyran qui le retira, à la persuasion de Mme sa mère, de l'étude du droit, pour le faire entrer dans celle de la théologie.
Comme la vivacité de son esprit le rendait capable de