LIVRE I
sant quand ceux avec lesquels on a été très étroitement uni doivent être traités comme des malades.
Que si M. de Langres, qui reconnaissait dans son mémoire avoir donné lui-même M. de Saint-Cyran aux filles du Saint- Sacrement, prétendait en être quitte pour dire qu'il ne le connaissait point en ce temps-là, et que l'aversion qu'il a eue de ses erreurs Ta obligé depuis qu'il en a été persuadé de se séparer de lui et de le dénoncer, il était aisé de lui répondre que la charité voulait qu'il l'en avertît en particulier, qu'ensuite, selon la règle de l'Évangile, il prît deux ou trois témoins, et qu'enfin il le dît à l'Église. Mais il n'avait rien fait de tout cela; il s'était contenté d'abord de se plaindre à Mme de Longueville de la trop grande autorité que cet abbé avait, disait-il, dans le monastère des filles du Saint-Sacrement; que pour lui, il voyait bien qu'à l'avenir il n'y aurait plus d'autre qualité que celle de son chapelain. Mais s'il avait remarqué en lui des erreurs aussi pernicieuses qu'étaient la plupart des choses dont il l'accusait, et si son zèle pour l'Église devait remporter au-dessus de la bienséance d'une ancienne amitié, une patience de deux ans était un retardement inexcusable, et c'était à l'Église qu'il s'en fallait plaindre par une accusation légitime et canonique, et non à un premier ministre qui traitait la chose politiquement et par des voies de fait, comme une affaire d'État.
Que s'il voulait absolument se rendre dénonciateur contre lui, il devait le faire hautement et dans les formes ordinaires de l'Église, en se soumettant aux peines portées par les saints canons contre ceux qui accusent leurs frères injustement. Mais sa manière d'agir ne tendait qu'à l'oppression d'un prêtre innocent qui se trouvait privé du pouvoir de se défendre, ne voyant point son accusateur, et n'étant pas même instruit des faits dont il était accusé, parce que la rigueur de sa prison lui ôtait la liberté de tout commerce; car s'il eût été confronté avec M. de Langres, il aurait détruit son mémoire par l'évidence des faits qui y étaient déguisés et falsifiés sur les points de discipline où on lui reprochait d'avoir commis des excès, et il lui eût été facile de se justifier sur la doctrine, ou en niant d'avoir jamais soutenu les erreurs qu'on lui imposait, comme sur le sujet du concile de Trente, dont ses sermons, ses écrits et le soin
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qu'il avait de le faire expliquer à ses religieux montraient assez combien il lui était en vénération ; ou en expliquant ce qu'on voulait embarrasser, comme ce qu'on lui attribuait touchant le sacrement de pénitence.
Ce mémoire renvoyait aussi à M. l'abbé de Prières, qu'il traitait de docteur des Bernardins, pour donner un plus grand poids à ses calomnies, et il était aisé à M. de Saint- Cyran de répondre que ce qu'il avait dit d'une manière tout historique en lui parlant du sentiment de Pierre Lombard1, Maître des sentences, touchant l'absolution, était une chose très innocente, et que la rémission du péché par la contrition n'empêche pas l'effet de l'absolution du prêtre, comme l'abolition d'un crime n'empêche pas que l'on en poursuive l'entérinement au Parlement, ou comme le droit qu'un fils a sur le fief de son père après sa mort ne le dispense pas de l'obligation d'en prendre l'investiture.
Aussi lorsque ce mémoire commença à se répandre dans le monde, M. Mole ne cessa point de défendre M. de Saint- Cyran avec beaucoup de ferveur et de zèle contre ces discours de M. de Langres, qui étant venu à Paris en ce tempslà, et y ayant fait un an entier de séjour, n'osa rendre une seule visite à M. le procureur général, son ami, de peur d'être exposé à ses plaintes et à ses reproches ; et l'injustice de son procédé n'empêcha pas que de très illustres évêques, ses confrères, ne demandassent avec instance à M. le cardinal de Richelieu la liberté de M. de Saint-Cyran, jusqu'à lui dire, qu'il ne permît pas que la lampe d'Israël fût éteinte : Ergone... exstinguetur lucerna in Israël?
On fut même tellement persuadé de la faiblesse de ce mémoire que quelques amis de M. de Saint-Cyran y ayant répondu pour sa justification, il les empêcha de publier cette apologie8, qui n'aurait jamais vu le jour, si les jésuites ayant fait imprimer ce mémoire quelques années après, ne les avaient réduits à la nécessité de la publier. Aussi lorsque M£r l'évêque de Langres s'est donné assez de loisir pour rentrer sérieusement en lui-même, la suite de cette affaire lui a causé un si sensible regret que, n'ayant pas ni assez
1. Pierre Lombard, dit le Maître des sentences, un des plus savants théologiens de l'École de Paris au xne siècle.
2. Apologie de M. de Saint-Cyran, de la 2e édition, divisée en 4 parties; la lre n'en avait que 2. (Note du ms.)