PRÉFACE
es Mémoires de Henri de Campion ont été publiés pour la première fois en 1 807, par le général oe Grimoard.
Ils avoient été jusque là conservés manuscrits au château de Montpoignant; c'est du moins de M. de Campion Montpoignant , chef de la branche aînée et par conséquent de la maison de Campion , que l'éditeur les avoit reçus.
Voici comment le général de Grimoard en parle dans la lettre à MM. Treuttel et Wurtz qui sert de préface à la première édition : il raconte d'abord qu'étant au Montpoignant dans l'été de 1806, au lieu de lettres ou d'écrits d'Alexandre de Campion , qu'il demandoit^ M. de Montpoignant lui remit le manuscrit des Mémoires de Henri, dont il ne soupçonnoit pas seulement l'existence , « avec l'autorisation de le copier entièrement ou de l'extraire , et de faire ensuite de ce travail l'usage qu'il jugeroit à propos. » Puis il ajoute : « Le manuscrit, ou plutôt les manuscrits dont il s'agit , sont assez volumineux. Ils consistent :
« i®. Dans deux cahiers de grand papier formant ensemble 58 feuillets ou 1 16 pages, d'une écriture assez fine , mais nette et facile à lire^
vj Préface.
quoique très-serrée. On trouve sur une feuille séparée, placée en tête , la note suivante, qui est d'une écriture fort mauvaise : Mémoires de messire Henry de Campion du Feuguerei, mêlés de beaucoup de traits historiques, d'où j'ai tiré spécialement tes anecdotes d'une partie de la vie de M. le duc de Beaufort,
« 2°. Dans un cahier de 1 2 feuillets ou 6 feuilles d'un papier de moyenne grandeur, intitulé : Relation exacte de tout ce fjui arriva au duc de Beaufort en l'an 1643, depuis la mort du roi Louis XIII jusqu'à ce qu'il fut mis prisonnier au bois de Vincennes ; et ce qui arriva ensuite au sieur du Feuguerei y auquel il avoit confié ses desseins, jusqu'à la liberté du Duc et à son détachement de son service ; le tout fait par le même sieur du Feuguerei, Cette relation, comprenant 23 pages, est signée au bas de la dernière du Feuguerei, nom de terre que Campion quitta et porta à deux reprises.
<c Sur la dernière page, qui est restée en blanc, on trouve les deux notes suivantes :
« PREMIÈRE NOTE : Comme, dans le reste de ces mémoires, il n'est plus parlé du duc de Beaufort, que l'on avoit principalement en vue lorsqu'on en a tiré ce cahier pour le donner au public, et qu'il ne contient que le récit de quelques circonstances de la vie de leur auteur, et le détail de plusieurs sièges et de différentes actions où il s'est trouvé à la tête du régiment qu'il commanda jusqu'en 1654, qu'il fut réduit, de trente compagnies dont il étoit composé, à dix seulement, et que, ne croyant pas qu'il lui fût honorable ou convenable de servir davantage avec les deux tiers moins de troupes qu'il n' avoit d'abord, il obtint la permission de se retirer, on croit qu'il
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serait d'autant plus inutile de parkr de ce qui se passa en ces expéditions qu'elles se trouvent décrites dans toutes les relations qui en furent faites en ce temps-là y et qu'il convient aussi peu de rien dire de ce qu'il fit depuis sa retraite jusqu'au 1 1 de mai 1663, qu'il mourut, que cela n'intéresse proprement que sa famille , pour laquelle seule il s'explique^ en plusieurs endroits du manuscrit, avoir entrepris d'écrire sa vie ; de sorte que dans cette idée on a jugé à propos d'en demeurer, comme on l'a fait, à l'époaue de la création du régiment de Longueville, et de se contenter d'assurer seulement ici en général qu'à en juger par les sentimens de cet auteur qui sont assez fréquemment répandus dans ces mémoires, il étoit trop honnête homme pour bien réussir dans le monde, oà la sincérité et les droites intentions ne sont ordinairement point de mise. Cette note est d'une écriture très-ancienne , assez lisible, quoique désagréable.
« SECONDE NOTE : Mémoires dont Ont été extraitcs en partie les anecdotes de la vie de M. le duc de Beaufort, qui sont à la fin du gros tome de différents manuscrits corrigés et copiés dans la vue de faire imprimer tout ensemble pour faire une seconde édition des conversations qu'il contient, et d'y ajouter les anecdotes de la vie de M, le duc de Beaufort, Cette seconde note est d'un caractère encore plus mauvais aue celui dont il est parlé article premier. Les deux notes paroissent au premier coup-d'œil de différentes mains; mais un examen plus attentif démontre qu'elles sont réellement de la même , quoique de deux époques éloignées, dont la dernière indique l'écriture niai assurée •d'un goutteux ou d'un vieillard.
« 30 Le reste des manuscrits qui m'ont été
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En tout cas, le premier manuscrit est à la fois le plus ancien et le plus complet.
Ce manuscrit excepté , tout le reste , manu* scrits et notes, étoit la préparation générale de la seconde édition des Entretiens que l'abbé de Garambourg se proposoit de donner. Comment Pavoit-il entenaue r II est difficile de le dire. On peut croire qu'il n'a pas toujours travaillé sur le même plan. Ce que nous voyons clairement , c'est, d'une part, qu'il avoit voulu publier la Relation à la suite des Entretiens; la première note du second manuscrit , qui est toute de sa main , étoit sans aucun doute destinée à la terminer. C'est, d'autre part, qu'il a renoncé à son projet , « parce qu'ayant perdu plusieurs des cahiers qu'il avoit copiés et corrigés, cela étoit devenu un cahos qu'il ne pouvoit plus débrouiller.»
Tout cela, répétons-le , ce ne sont que des conjectures. Nous regrettons vivement de n'avoir pas pu les vérifier sur pièces ; mais les manuscrits ont disparu après la mort du général de Grimoard. Que sont-ils devenus ? La respectable mademoiselle de Montpoignant , qui représente aujourd'hui la noble maison de Campion, et que le marquis de Blosseville a bien voulu prier en notre nom d'interroger ses souvenirs, nous a fait répondre qu'ils n'avoient pas été rendus à sa famille, et qu'elle croyoit se rappeler qu'ils avoient été recueillis avec les papiers du général par un grand établissement public de Paris. Nous nous sommes adressés successivement à la Bibliothèque impériale et au Dépôt de la guerre; mais en vain. Les Mémoires de Campion ne s'y trouvent pas , non plus que les papiers du général de Grimoard.
Nous avons été réduits à tirer des remarques
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du général notre appréciation des manuscrits et à nous servir pour cette seconde édition du texte de la première. A moins que nous ne nous trompions beaucoup, notre appréciation est juste. Nous la présentons au lecteur avec une entière confiance. Le texte ne nous satisfait pas au même degré, qu'il nous soit permis de le dire. Le général de Grimoard a suivi le premier manuscrit, il est vrai ; mais il a accepté plusieurs corrections et additions de l'abbé de Garambourg qu'il croyoit de Henri de Campion, et, de son côté, il a retranché (( les détails généalogiques ou d'affaires domestiaues insusceptibles d'amuser ou d'intéresser, ae longues tirades dévotes, des prières ou oraisons qui passeroient pour des capucinades. » Ailleurs encore, après s'être excusé en quelque sorte d'avoir conservé, « parce qu'elles seront du moins utiles sous le rapport de la morale et du bon exemple», plusieurs pages <(que remplissent sans nécessité apparente des événemens ou des détails privés » , il déclare « qu'il s'est borné à retrancher ce qui étoit entièrement oiseux ou superflu , sans rien changer au fonds ni à la forme du reste. »
C'étoit l'usage en son temps. On prenoit avec les manuscrits même du grand siècle toutes les libertés que demandoient d'absurdes préjugés, un esprit étroit, un goût faux. On les mutiloit sans pitié sous prétexte de les élaguer, de les débarrasser de branches parasites, c'est-à-dire de récits que la morgue des opinions ne comprenoit plus, et de réflexions aont leur intolérance refiisoit de s'accommoder. On en usoit aussi hardiment avec la langue si belle , si claire^ si nerveuse, si abondante de cette époque : on
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coupoit les phrases; on faisoit saillir les angles arrondis des périodes; on changeoit en roideur leur souplesse vigoureuse; et ces lignes sèches et dures , ces mouvemens heurtés qu'on substituoit aux larges contours , aux allures libres du style, s'appdoient les formes oratoires. C'étoit une tradition du siècle dix-huitième dont on étoit fort entêté alors. Est-ce que déjà l'abbé de Garambourg n'avoit pas reculé devant l'idée de publier dans leur intégralité les Mémoires de Henri de Campion, « par rapport à plusieurs foiblesses et superstitions indignes d'un homme d'esprit et de mérite tel cju'il étoit.? » Est-ce qu'il ne les avoit pas corrigés dans les cahiers copiés pour la seconde édition des Entretiens i II faut presque savoir gré au général de Grimoard de n'avoir pas exercé plus rigoureusement le droit que lui reconnoissoient ses contemporains , et de s'être contenté d'un petit nombre de suppressions.
Nous sommes tenus aujourd'hui à plus de fidélité. La reproduction exacte des textes originaux nous est commandée impérieusement.
Nous devons respecter la parole aussi bien que la pensée de l'auteur. Il ne nous appartient plus de le refaire à notre image, de l'habiller à notre mode. C'est un témoin des siècles écoulés. La raison veut qu'il soit vu dans son costume propre, qu'il soit entendu dans son propre langage. Ce n'est pas assez de connoître les faits qu'il raconte : il faut le connoître lui-même ; il faut connoître ses idées , ses sentimens , son caractère. Tout sert pour cela, même les capucinades. Ne sont-elles pas une manifestation des dispositions de son esprit et une expression des mœurs de son époque ? Le général de Grimoard a donné à
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son portrait un coup de pinceau en retranchant les capucinades des Mémoires ; mais il a effacé un des traits de la physionomie de Henri de CaAipion. Le lecteur n'y a pas gagné. Il auroit été bien aise assurément de savoir ce qu'étoient les capucinades d'un homme de guerre du xviie siècle aux prises avec les douleurs de l'âme. Peut-être son cœur s'y seroit-il intéressé; en tout cas sa curiosité auroit été satisfaite.
Les Mémoires de Henri de Campion n'ont peut-être pas reçu à leur apparition tout l'accueil qu'ils méritoient. Petitot n'en a inséré dans sa collection (i 826-1 829, tome 5 1 ) qu'un firaçment, encore comme pièce justificative à la suite des Mémoires de La Châtre. Michaud en a fait autant, troisième série, troisième volume. Tous deux ont reproduit le texte du général de Grimoard, toutefois avec cette différence cjue le second a retranché les notes, que le premier a conservées. Ce fragment est la relation du complot ourdi par le duc de Beaufort pdur l'assassinat du cardinal Mazarin. Michaud, comme Petitot, l'a commencé à ces mots : « La duchesse de Chevreuse et lui (le duc de Beaufort) se voyant entièrement décrédités par les mauvais offices du Cardinal , etc. » ; et il l'a terminé à ceux-ci : (c La crainte que cela ne fit croire le crime aue tout le monde croyoit supposé l'engagea (le duc de Vendôme) à me faire rester, s'imaginant que j'aurois toujours le temps de me retirer s'il en étoit besoin. » C'est-à-dire que l'un et l'autre n'ont rien pris de ce que Campion raconte des poursuites exercées contre lui et les autres complices du prince, non plus que des moyens qu'il a employés pour éviter de tomber entre les mains
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du ministre. Petitot ne s'est pas même donné la peine de dire ce qu'étoit Henri de Campion , ni comment il avoit été attaché au duc de Beaufort. Michaud a gardé le même silence; mais il a certifié l'authenticité et la véracité des Mémoires,
Sans doute la conjuration de Beaufort est le grand fait, le fait capital du volume que nous publions à notre tour; et elle suffiroit seule pour justifier cette seconde édition , puisque la première est épuisée. On sait, en effet, quel éclat elle fit au commencement de la régence. Elle valut au duc de Beaufort un emprisonnement qui ne dura guère moins de cinq années, et qui fournit à la Fronde un de ses argumens les plus retentissans contre le gouvernement du Mazarin. Elle abaissa la maison de Vendôme , que la mort de Louis XIII avoit semblé devoir relever; elle jeta le vieux duc dans l'exil. Elle fit disparoître la coterie des Importans , qui peut-être en attendoit l'accomplissement de ses rêves , et elle poussa la fortune du premier ministre, qu'elle avoit pour but de renverser. Quoique le Cardinal eût été informé du coup qui menaçoit sa vie, quoiqu'il connût les noms des principaux conjurés, et qu'il déployât, pour les livrera la justice , toutes les ressources de la puissance suprême, le secret fut si fidèlement gardé pourtant que Madame de Motteville , ordinairement bien instruite , n'en parle qu'avec hésitation , et que le cardinal de Retz le nie. Ce sont les M^moires de Henri de Campion qui l'ont dévoilé.
Mais l'intérêt qu'ils présentent ne se concentre pas tout entier dans cette révélation. S'ils ne font, pour ainsi dire, qu'effleurer le curieux épisode
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demoiselle de Fontaine , son mariage , sa retraite dans la maison de son frère Nicolas après son retour de Jersey , son établissement à Boscferei , sa douleur inconsolable après la mort de sa première fille. D'ailleurs nous avons, pour nous confirmer dans notre opinion, un témoignage que nous invoquerons tout-à-l'heure ; c'est celui de l'abbé de Garambourg. La collection si riche de nos Mémoires historiques est trop stérile en renseignemens de ce genre pour que nous ne regrettions pas vivement ce ^ue nous avons perdu.
Nous ne dirions rien ici de la vie de Henri de Campion , qui est toute dans les Mémoires, si nous n'avions pas à rendre compte de nos efforts pour introduire dans cette seconde édition des améliorations notables ; mais nous serons bref.
Issu d'une noble famille originaire du pays Chartrain, suivant M. Auguste Le Prévost >, mais très-anciennement étaolie en Normandie, dont un membre avoit suivi le duc Robert Courte-heuse à la conquête de la Terre-Sainte en 1092, et deux autres avoient siégé au quatorzième siècle dans l'Echiquier de Rouen, Henri de Campion embrassa de bonne heure la carrière militaire Après avoir porté pendant un an le mousquet dans les gardes françoises, selon la coutume du temps, il entra en 1632 comme enseigne dans le régiment de Cargret , passa en la même qualité dans celui de Normandie au commencement d'avril 1635, obtint en 1636 une lieutenance , qu'il eut permission de vendre en 1642, et commanda avec le titre de lieutenant-