LETTRE XVII
Mie comte de Fiesque allant à la Cour de la • part de M. le Comte porter les nouvelles de notre désordre , et du passage des ennemis au-deçà de la Somme, je crois devoir vous rendre compte en gros de la cause de leur avantage, qiii va bien donner de l'épouvante à Paris. Comme nous étions attentifs à défendre le passage de Bray, ainsi que je vous l'ai mandé par ma précédente, les ennemis visitoient la rivière de Somme, depuis Corbie jusques à nous, et ayant trouvé un lieu à leur gré à une lieue de
d'Alex, de Campion. }o^
Bray, ils mirent la nuit trente pièces de canon en batterie, et quatre mille mousquetaires à couvert d'une haie sur le bord de la rivière , et commencèrent la nuit à travailler à leurs ponts ; M. le maréchal de Brezay, que M. le Comte avoit envoyé avec quelques troupes pour observer leurs desseins , apprenant qu'ils passoient la rivière , envoya le régiment de Piémont pour s'y opposer; mais, outre que le canon et les quatre mille hommes tiroient continuellement sur eux , ils trouvèrent un bras d'eau étroit et non guéable entre la montagne et la rivière, ce qui les contraignit de s'arrêter, où ils demeurèrent, quoiqu'inutilement, à la merci des canonnades et des mousquetades. Cependant, M. le Comte ayant ordonné que toute l'armée le suivît, à la réserve, de ce qui étoit en garde dans les moulins, il fut au galop avec ce qu'il avoit de gens auprès de lui , et arriva dans le temps que le régiment de Piémont étoit dans ce désordre; il me commanda d'abord de lui aller dire qu'il se retirât ; mais ce fut si tard, qu'il y avoit eu plus de la moitié des officiers et des soldats tués, et presque tout le reste blessés. M. le comte de Fiesque, le seul des volontaires de l'armée qui y fût, avoit un coup de mousquet favorable qui lui écorchoit le ventre. Je vous assure que je n'ai rien vu de plus terrible ni de plus pitoyable que de voir, trois cents pas durant, le chemin couvert de corps, de bras et de jambes entre lesquels il y avoit de nos amis; car, en se retirant, les ennemis tiroient sur nous comme au blanc , sans aucun péril pour eux; cependant nos troupes marchoient, qu'on mettoit en bataille à mesure
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qu'elles arrivoient, et M. le Comte faisoit dessein de défendre la montagne ; ce qui n'eût pas été impossible en remuant la terre toute la nuit pour se retrancher; mais ayant appelé M. Daliser, lieutenant de l'artillerie, pour savoir de lui ce qu'il avoit dans l'équipage, il déclara franchement qu'il n'y avoit ni pics , ni pelles, ni hoyaux , enfin aucun des instruments nécessaires pour remuer la terre, et, oui pis est, point de poudre, ce qui fit résoudre la retraite cour la nuit. Cependant la cavalerie des ennemis passoit à notre vue , et ils commencoient à sonder le marais pour venir à nous , quand M. de Saint-Ybalt avança accompagné de tous les volontaires, du nombre desquels j'étois , et nous les repoussâmes jusques au premier ruisseau , ne manquant pas d'avoir une honnête décharge de mousquetades en revenant , jointe aux coups de canon qui ne nous étoient pas épargnés. Enfin nous délogeâmes hier au s<Mr, M. te Comte marchant le dernier avec les volontaires ; nous sommes arrivés ici à soleil levant fort fatigués ; nous y passerons le jour, quoi qu'il puisse arriver. Cependant j'ai dompté une furieuse envie de dormir que j'avois , ayant été plus de trente heures à cheval , pour vous rendre compte de tout fort en hâte.
De Rouy, ce 5 aoust 1636.
d'Alex, de Campion. 307
A LA MÊME