LETTRE XXV
Ne pouvant vous aller rendre compte à Sedan du détail de mon voyage, pour les raisons que vous verrez dans ma lettre , j'essaierai
I. Le comte de Soissons se retiroit à Sedan, et Alexandre de Campion l'y suivoît.
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de m'en acquitter par écrit, et vous dirai , Monseigneur, qu'en huit nuits je suis arrivé de Sedan à Blois, nonobstant la rigueur des temps, ro'étant égaré plusieurs fois à cause des places et des neiges, quoique je prisse des guides à chaque village, où je demeurois le jour enfermé, ayant évité les villes et les grands chemins >, pour ne pas tomber dans les embuscades que M. le Cardinal a fait dresser de toutes parts pour surprendre les gens de Monsieur ou les vôtres , n'étant pas en doute qu'il n'y en ait souvent sur les chemins pour conserver le commerce entre vous deux. 'A mon arrivée, m'étant mis dans une hôtellerie éloignée du château , j'écrivis à M. le comte de Fiesque pour le prier de m'y venir trouver, ce qu'il fit aussitôt, et me dit aue Monsieur étoit toujours dans les meilleures dispositions du monde pour vous; que comme il étoit de votre part auprès de lui, il tâchoit inutilement à le fortifier dans le dessein de pousser M. le Cardinal, y ayant toute la disposition possible, et que j'étois arrivé fort à propos. M. du Gué, un de ses gentilshommes de
priai de me faire voir M. de Montrésor, afin que nous parlassions d'affaires et que nous
Eussions résoudre des moyens de voir Monsieur i nuit ; il me dit que M. de Montrésor étoit enfermé avec M. du Gué, qui étoit fort de ses amis, et que si tôt qu'ils auroîent vu Monsieur tous deux, il m'amèneroit le premier, qui agissoh très-sincèrement pour le bien commun; je
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lui témoignai la reconnoissance que vous aviez de l'affection au'il avoit pour vous , et lui dis ce que je crus plus propre à le fortifier dans ses bonnes intentions, quoiqu'il n'eût pas besoin d*y être poussé, ne se pouvant rien ajouter à son zèle. Deux heures après qu'il m'eut quitté M. de Montrésor entra , et me témoigna une extrême joie d'apprendre de vos nouvelles; il me confirma les bons sentiments de Monsieur pour vous, mais il me dit qu'il en étoit arrivé de mauvaises de Guyenne; que M. du Gué lui avoit rapporté qu'il avoit trouvé M. de la Valette très-faché du peu de disposition que M. son père avoit d'entrer en affaires, et qu'assurément il ne croyoit point qu'il ffit possible de le résoudre; qu'il lui en avoit parlé plusieurs fois inutilement, et que tout ce qu'il pouvoit faire , étoit d'aller servir de sa personne avec ses amis auprès de Monsieur ou de M. le Comte; qu'ensuite M. du Gué avoit vu M. d'Epernon par son moyen, et qu'il avoit fait tout son possible pour lui persuader de recevoir Monsieur dans son Gouvernement, mais qu'il n'y avoit voulu entendre en aucune manière; enfin qu'il étoit revenu avec les premières paroles que lui avoit dites M. de la Valette. Ce récit dura longtemps; mais je vous en dis le sens en peu de mots, le reste n'étant pas nécesssdre. J'en eus le déplaisir que vous pouvez juger, mais je fis dessein dès l'heure même de n'en point témoigner d'étonnement à Monsieur et de prendre les affaires d'un autre biais. M. de Montrésor me dit que Monsieur donneroit le bonsoir dès minuit, et qu'il me verroit le
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reste de la nuit, ce qui me donna tout le temps nécessaire pour me préparer à ce que je lui dirois, les affaires ayant changé de face aepuis les ordres que vous m'aviez donnés. Monsieur me reçut avec toutes les démonstrations de joie imaginables, et me demanda plusieurs fois de vos nouvelles avec empressement. Après que je lui eus fait tous vos compliments et que je lui eus rendu compte d'une partie du sujet de mon voyage , il me fit le récit avec déplaisir de la nouvelle de Guyenne, et il pesta contre M. de la Valette, me disant que ce n'étoit pas là ce qu'il vous avoit promis à tous deux à Cornpiègne. Je lui laissai tout dire, après quoi je repartis que nos projets étpient troublés par ce changement, mais que Dieu l'avoit peut-être permis pour le mieux, afin que vous fussiez nécessités d'être ensemble; que s'il eût été en Guyenne, le commerce étant impossible entre vous, les affaires n'en eussent pas été si bien,, au lieu q[ue s'il avoit agréable de venir à Sedan , il y seroit le maître; que v©us lui obéiriez avec le même zèle et la même humilité que vous aviez fait en Picardie , et qu'ayant une place de re~ traite de cette importance-là, à cinquante lieues, de Paris, d'où vous ne pouviez être chassé, vous auriez le temps tous deux de ménager vos intelligences dans le royaume, et que tout le monde pourroit vous venir joindre sûrement; au surplus, que je trouvois M. de la Valette plus malheureux que coupable. Ayant encore ajouté plusieurs raisons sur le même sujet, qui seroient trop longues à vous déduire , il fit quelques difficultés; sur quoi, prenant toujours la parole vi-
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goureusement, et, étant assisté de MM. les comtes de Montrésor et de Fiesque, qu'il avoit fait approcher, il me dit : « Mais vous me parlez de Sedan sans ordre de mon cousin, qui ne pouvoît deviner ce <jui est arrivé de M. de la Vallettè. » Sur quoi je lui dis aussitôt que vous m'aviez dit qu'en cas qu'il n'allât point en Guyenne, vous lui offririez Sedan, où M. de Bouillon vous avoit fait le maître. Cela acheva de le résoudre, en sorte qu'il me promit ce que je voulus , et nous en demeurâmes que je m'assurerois d'un passage sur la rivière de Marne et d'un autre sur celle d'Aisne, et de dix bons chevaux sur chacune des deux rivières. Je lui facilitai tous les moyens , lui dis que j'étois assuré des passases, et que je ferois venir des chevaux à Condé pour la Marne , et chez un de vos domestiques sur l'Aisne, et que même, au lieu de m'en retourner à Sedan , je vous dépècherois un homme et que je ne sortirois point de Condé , où je l'attendrois de pied ferme , et que vous le viendriez recevoir avec cent gentilshommes à la rivière d'Aisne. Il me dit que, pour celle de Seine, il étoit assuré d'un passage, et me donna le bon soir, après m'avoir dit deux mots qui sont dans un petit billet dans ma lettre , et au'il ne prendroit confiance à personne qui ne tes y dit, hormis à M. de Beauregard, que j'assurai devoir partir quatre jours après moi, et qu'ainsi il nepourroit les y aire. Voilà, Monseigneur, l'état de toutes choses, et la raison pourquoi je n'ai pas été vous trouver. Je suis assuré du passage de Marne au lieu aue j'ai mis dans le billet, et je me tiendrai cactié dans le
château de Condé, jusques à ce qu'il me vienne un . homme de la part de Monsieur, avec les deux mots dont nous sommes convenus. Donnez, s'il vous plah, de votre part , Monseigneur, tous les ordres nécessaires pour achever ce qui est si bien commencé, et ce que je sais bien qui vous réjouira fort.
A Condé, ce 2j décembre 1636.
AU MÊME