NAISSANCE, ÉDUCATION, PREMIÈRES AMOURS
E suis né à Condrieux, petite ville située sur le bord du Rhône, dans le Lyonnais, d’une famille honnête, mais peu favorisée de la fortune. Orphelin à l’âge de huit ans, je restai chez un oncle jusqu’à quinze. Cet oncle, par sa gaïté, et la singularité de son esprit, était le Rabelais de son canton.
Moins occupé de mon éducation que de ses plaisirs, à peine m’avait-il fait apprendre à lire, quand un de mes compatriotes, | fils d’un gros Négociant, m'amena à Paris pour me placer chez feu Madame la Duchesse de Berry (1). Là, par le petit mérite que j'avais alors d’imiter et de contrefaire parfaitement la voix | et les gestes de tous ceux que je voyais, je m'attirai en très peu de temps les bontés de cette Princesse. J'étais doué des dispositions qu’il faut avoir pour acquérir des talents ; les armes, la musique, le violon, la danse, furent les premiers que j'acquis, et que je cultivais sous les meilleurs maîtres avec assez de succès. Cette position, et les bienfaits de la Princesse, me donnaient les plus grandes espérances, quand tout à coup ma bienfaitrice fut attaquée de la maladie dont elle. mourut le 20 Juillet 1710.
(1) Fille aînée du Régent. Elle avait épousé le troisième fils du Dauphin, Charles, duc de Berry qui mourut en 1714 à vingt-huit ans d'une chute de
cheval.
N. B. — Les notes de Monnet sont signées M.
Après cette perte, irréparable pour moi, la veuve d’un vieux Militaire s’empara de ma personne, pour la consoler, et pour réparer les vides que le défunt avait laissés dans les dernières années de sa vie, Cette bonne fortune, qui n'était que l’effet du hasard, et une espèce de noviciat, eut des suites fâcheuses. Les parents de la Dame la firent enfermer, et je fus obligé de m’en aller chez un cousin que j'avais à Mortagne dans le Perche.
Peu de jours après mon arrivée dans cette ville, je fis connaissance avec une jeune personne alliée à une des meilleures familles du lieu et qui sortait du Couvent. Je m'introduisis chez sa mère par les moyens les plus convenables à son caractère et à mes vues. Elle avait des prétentions à la beauté et à l’esprit; il était donc tout simple que, lui ayant découvert ces deux faibles, je les entretinsse continuellement par des éloges dont j'étais bien sûr que son amour-propre n'en rabattrait rien. Il ne paraîtra pas plus extraordinaire que par ce moyen je parvinsse à gagner toute sa confiance, et qu’elle me laissât tout le temps qu’il me fallait pour en inspirer à sa fille.
Celle-ci, fort crédule, et par elle-même très disposée à l'amour; moi, jeune, ardent, et avec beaucoup de désirs, rien ne me fut plus aisé que de la faire répondre aux miens. Cette passion (car il n’y a pas de mal à tout anoblir) fut de part et d'autre, portée trop loin. Nous jouissions donc, elle et moi, le plus tranquillement du monde, ou de notre sentiment, ou de notre erreur, lorsqu'un de ses maudits parents s’avisa tout d’un coup de trouver, ainsi que moi, qu’elle avait de fort beaux yeux, et de se mettre dans la tête d’en être regardé aussi tendrement que je l'étais.
Comme, par malheur pour lui, il ne lui inspirait rien de ce qu’il sentait pour elle, et qu’elle voyait d’ailleurs le moment où il faudrait bientôt nous séparer, je formai le projet de l’enlever, et elle y consentit. Il fut donc décidé entre nous, qu’un matin à cinq heures, elle travestie en paysanne, je l’emmenerais hors de la maison maternelle et du pays.
Je ne sais si nous avions aussi sagement pris nos mesures