CHAPITRE II
COMMENT P... EST MIEUX ACCUEILLI PAR LES COMÉDIENS FRANÇAIS QUE PAR LES MARIONNETTES
A noble passion de P... pour le genre dramatique, ainsi déclarée, se fortifia de jour en jour. Le grand succès qu'il
eût dans une Tragédie de Collège, où il fit le rôle de Nabuchodonosor changé en bête, acheva de lui persuader qu'il était né pour la scène. Il délibéra longtemps s’il se dévouerait au genre tragique sur les pas de Corneille, à celui de la Comédie, pour être le rival
de Molière, ou bien à l'Opéra bouffon. Le genre de Molière lui parut le plus facile. Il fit, au sortir du Collège, une petite comédie de caractère, en un acte en vers. Les Comédiens, par une distraction inconcevable, la reçurent sans prendre garde que presque tous les vers en étaient pillés. La fatuité du petit Poète augmenta beaucoup par l'accueil fait à sa pièce ; maïs elle fut portée à son comble, quand un Philosophe, à qui il en avait fait la lecture, lui dit, en lui imposant les mains : « JEUNE « homme, prends courage; allume ton génie au flambeau de la « méditation : tu deviendras le Philosophe des Poëtes et le Poète « des Philosophes. » Flatté de ce mystique augure, le petit P... commence à prendre un ton décisif et tranchant dans les foyers de la Comédie. Il ne parle plus de Molière qu'avec une sorte de 4 dédain. Cette fatuité le fait remarquer d’un homme qui entre- M prend de le corriger, en le mystifiant.