P... ENTEND PARLER UNE CARPE
Plein de ces agréables idées, le petit homme vient gaîment souper dans une maison où la Société était retenue depuis longtemps. Il était encore invisible et se disposait à en manger d’autant mieux.
Malheureusement son étoile était peu d’accord avec son appétit. Le Magicien lui dit que, pour éviter certains pièges dont il était menacé ce jour-là même, par les Gnomes, au lieu de songer à souper, tout le temps qu’on resterait à table, il devait l’employer à se préserver de leurs enchantements.
La recette était sans doute étrange; mais le petit homme n’osa refuser de la suivre, malgré son grand appétit. Il s'agissait premièrement, de se déshabiller, et de se mettre exactement nu : ce qui ne lui devait causer aucune répugnance, puisqu’il était invisible; ensuite de sauter en avant et en arrière par dessus une corde tendue à un pied ou environ du plancher. « Vous n'aurez pas lieu de vous repentir de votre docilité, reprit « le Magicien, et cela ne peut qu’avancer beaucoup vos affaires « auprès des Ondines, parmi lesquelles j'en connais une qui se « dispose à vous rendre heureux. »
P... obéit, et, comme on peut le croire, ce singulier exercice, qu'il prenait avec toute la confiance d’un homme qui ne se croyait pas vu, amusa beaucoup la Société.
Vers la fin du repas, on entendit frapper, avec violence, à la porte du salon. Un domestique va voir ce que c’est, et dit au Magicien qu’on le demande. Le Magicien demande à son tour qui ce peut être, on lui répond que c’est une Carpe. 4h! dit-il, je sais ce que c'est; que l’on fasse entrer.
Aussitôt on apporte, dans un plat, une carpe vivante, qui parût, en se tournant et se retournant en tout sens, s’élancer vers l'oreille du Magicien. Celui-ci fut tres attentif, eut l’air de parler aussi à la carpe; et P..., à qui le Magicien confia sur le champ que c'était la femme de chambre de la belle Ondine, ne put jamais se désabuser, en aucun temps, de l’idée qu'il avait entendu parler cette carpe.
Cette opinion ne le rendit que plus exact à son exercice, jus-
qu'à ce qu'enfin le Magicien, ayant pitié de lui, lui ordonna tout à coup de paraître, et de se mettre à table.
Toute la Compagnie parût très surprise de l'apparition du petit homme. Pour le mettre à son aise sur sa nudité, tout le monde fit semblant de le voir revêtu d’un habit des plus élégants. On lui fit même un peu la guerre sur la. singulière recherche qu'il mettait depuis quelque temps dans sa parure. Il fut flatté de l'intention que le Magicien avait eue de fasciner ainsi les yeux de toute l’Assemblée; et n'ayant plus aucun embarras, il ne s’occupa que du soin de réparer le temps qu’il avait perdu, en mangeant comme un homme À qui l’exercice de la corde n'avait donné que plus d’appétit.
CHA PIPRE "XVI
ÉTRANGE PRÉCAUTION DE P... POUR SE PRÉSERVER DES ENCHANTEMENTS DONT IL ÉTAIT MENACÉ PAR UNE SALAMANDRE
A recette fut de se frotter les sourcils avec les cendres d’un Billet qu'il avait reçu le matin de son Négromant, et qu'il avait dû faire brûler à une bougie vierge; ensuite de prendre trois forts clystères, et de s'abstenir de tout aliment jusqu’au coucher du Soleil, qui se couchait alors fort tard, puisqu’on était au mois de Juin. Il devait aussi mettre son pouce droit sur son œil gauche, et son pouce gauche dans son oreille droite, jusqu’au moment où il lui serait permis de manger. Tout cela lui était prescrit sous les peines les plus sévères; aussi se garda-t-il bien de changer un moment d’attitude dans toute la journée, quelque longue qu’elle dût lui paraître. Quelques personnes de la société, prévenues du singulier régime imposé par le Cabaliste à son crédule disciple, le vinrent voir, et, feignant d'ignorer la cause de ce régime extraordinaire, firent l'impossible pour l'engager à quelques parties de plaisir. Elles ne purent lui faire enfreindre un seul point du rit ordonné; seulement il voulut bien consentir à se promener avec elles. On voulut le faire diner ; il s’en excusa sur une indigestion qu'il avait eue la veille. On lui demanda ce qu'il avait à l’œil, pour le couvrir ainsi de son pouce; il répondit qu'il y avait mal, et qu'il ne trouvait de soulagement que dans cette position. On lui présenta du tabac,
il ne put jamais se résoudre à en prendre, pour ne pas changer d’attitude. Enfin on le promena sans pitié, toute la journée, dans les Tuileries, quoique la diète et les trois lävements ne dussent pas lui laisser beaucoup de force. Le jour commençait à baisser, lorsque le Cabaliste parut : celui-ci, après lui avoir permis de se remettre dans son état naturel, l'emmena souper dans une maison où ils étaient attendus.
CHAPERRE XVI
AUTRE SOUPER MAGIQUE, OU P... APPREND [COMME SOSIE|, NON SANS BEAUCOUP DE SURPRISE, QU'IL N’EST PAS LUI, MAIS UN AUTRE
E Cabaliste Portugais exerçait sur l’imagination de son novice Rosecroix un si grand empire, qu’enfinil crut devoir lui découvrir qu'il s'était trompé jusqu'alors, en se regardant comme ce vilain petit être, ridicule et difforme, à qui l'on avait donné le nom de P... ; que son véritable nom était Policarte; qu'il était fils d’un célèbre Magicien, mais que des Enchanteurs, ennemis de son père, et jaloux de son pouvoir, l'avaient enlevé au berceau; que, pour mieux cacher leur larcin, ils l'avaient substitué au fils du bonhomme P..., espèce d’imbécile que l’habitude lui avait fait regarder comme son père; que ce bon homme ne s'était jamais douté de la métamorphose, parce que les mêmes Enchanteurs lui avaient donné, par magie, la ressemblance la plus exacte avec l’enfant hideux qu'il représentait.
Ensuite, pour consoler un peu son amour-propre, on lui dit que, s’il pouvait paraitre un moment sous sa véritable forme, peu de femmes à Paris pourraient le voir impunément. Le petit homme brülait d'envie de se manifester, ne fut-ce que pour un instant, sous cette figure charmante dont on lui donnait une si noble idée. Acosta ne fit que prononcer, en grimaçant, sur sa tête, quelques paroles magiques, et soudain on se récria, tout d’une voix, sur sa merveilleuse beauté. P..., enivré de louanges, cherchait des yeux un miroir pour juger lui-même de cette étonnante métamorphose; mais le Magicien le prévint qu'il ne ver-
rait point ce grand changement; que sa curiosité ne pouvait
être satisfaite, tant que le terme de son enchantement ne serait
pas arrivé; qu'il n'avait qu’un seul moyen pour accélérer cet
heureux moment, que c'était de se pénétrer d’une juste horreur pour l'individu malencontreux dont il avait gardé si longtemps
le masque, et d’en dire partout beaucoup de mal; qu’enfin, à
cette condition, il ne tarderait pas à se retrouver sous les traits
du beau Policarte.
On manque ici de termes pour peindre la comique fureur dans laquelle le petit homme entra contre le maussade personnage qu'il était contraint de représenter, c’est-à-dire, contre luimême. Il ne parlait qu'avec le plus grand mépris du vilain petit homme dont il avait le malheur de porter ainsi la figure. Son enthousiasme alla jusqu’à lui inspirer des Vers qui commençaient ainsi :
Ce petit P..., cet Être impertinent, Toujours mystifié, toujours plus insolent, etc,
A chaque Épigramme de cette force, il se regardait dans une glace, et il était bien assez fou pour se persuader qu’en effet il embellissait à vue d’œil. Aussi ne manquait-on pas de lui faire de temps en temps quelque compliment sur les changements sensibles qu'on feignait d’apercevoir dans toute sa figure. Les femmes principalement paraissaient en rafoler, et l’on vit le moment où le pauvre maléficié, trop faible encore pour supporter tant de gloires, les aurait priées sérieusement de modérer un peu leurs bontés pour lui. |