BONNE FORTUNE DE P
« vouloir bien m'en donner ; mais auparavant je meurs d'envie « de faire de l’eau... Où est le pot de chambre? » IL feint de le chercher à tâtons, de le trouver trop plein, et de vouloir Île vider par la fenêtre. « Ah! mon ami, ne jette donc pas ainsi de « l’urine dans la cour. Tous les voisins se plaignent déjà de la
« mauvaise odeur qu’elle exhale. — Tu as raison : je n’y pen- « sais pas. Ma foi, je vais le vider dans la baignoire. On la « nettoyera quand je m’en servirai. — Fi donc! quelle idée, dit
« la femme! » Mais l’obstiné mari, sans l’écouter, va vider le pot de chambre dans la baignoire, et l’infortuné P... reçoit sur son visage et sur son corps la plus ample potée d'urine. « En « vérité, tu n’est guère raisonnable, crie la femme, »en feignant de la mauvaise humeur. « Viens donc te coucher, et n’incom- « mode pas les voisins en leur demandant de la lumière à une « heure indue. — Je t'ai déjà dit que j'en voulais»; et l'opiniâtre époux ouvrant aussitôt une fenêtre, crie de toute sa force à son bon voisin, de vouloir bien lui envoyer une chandelle. Le voisin descend lui-même avec une lumière et traverse l’appartement, sans faire la moindre attention à la baignoire, or gisait le malheureux compissé. IL entre dans la chambre, et voilà que l’enragé de mari, à qui sa femme ne cessait de répéter qu’elle tombait de sommeil, répète lui-même au voisin l'histoire de son combat au bois de Boulogne, et d’une manière si prolixe, qu’elle semblait ne devoir pas finir de la nuit. « Vraiment, vous « êtes bien heureux, » lui dit le voisin ! « Quoi ! seul contre trois? : « — Ils auraient été dix, reprend le mari! Oh! ventrebleu! « vous ne me connaissez pas. Tenez je n’ai pas même voulu « me servir de mes pistolets. — Parbleu! voilà de belles « armes, luidit alors le voisin, feignant d'examiner lés pistolets ; « Je ne vous les avait pas encore vus. — Ce sont des pistolets « à deux coups que j'ai achetés ce matin à Versailles. Croiriez « vous qu'ils ne m'ont coûté que trois louis? — En vérité, « c’est pour rien... Mais ils sont chargés, ce me semble : vous « aurez sans doute soin de les décharger avec un tirebourre; &« car il y aurait de l’imprudence à les tirer; la charge peut être
« vieille; le pistolet peut faire long feu, et crever entre vos « mains. — Bon! répliqua le mari, vous êtes bien prudent: « je vais les tirer par la fenêtre, je ne crains.pas la poudre, « moi. — Oh‘! vous ne ferez pas cette folie-là, crie la femme. « Voulez-vous éveiller tout le monde, et faire croire qu'il se fait « ici quelque meurtre. — Eh! bien. dit le mari, j'en veux avoir « le cœur net; il y à de l’eau dans la baignoire, je vais les tirer « là; j'ai toujours ouï dire qu’un coup de pistolet tiré dans l’eau « ne faisait aucun bruit. Je veux en faire l'expérience. »
La porte .de l’antichambre était ouverte, et le malheureux petit homme ne perdait pas un seul mot de ces désagréables détails. Le mari semblait persister dans le desseinde faire son expérience ; mais enfin la femme et le voisin vinrent à bout de l’en détourner. Les pistolets, qui n’existaient pas, furent enfermés dans une armoire. Le voisin souhaita le bonsoir aux époux, et le mari consentit enfin, non sans quelque peine, à se coucher.
Dès qu’on put raisonnablement le supposer endormi, la femme courut à la baignoire annoncer à l’amoureux P..., transi de froid, et bien plus encore de peur, qu’il fallait se retirer au plus vite, et elle lui remit en même temps ses habits qu’elle avait adroitement, disait-elle, su cacher aux yeux du Jaloux. On imagine bien qu'il ne se fit pas répéter deux fois son congé. Il ne se donna pas même le temps de s'habiller, pour sortir. Il gagne, en grelottant, l'escalier, et dans son déshabillé de bain, il monte chez l'officieux ami qui lui avait procuré cette bonne fortune. Il n'eut rien de plus pressé sans doute que de lui raconter sa triste aventure, qu’il savait aussi bien que lui. Ce bon ami ne manqua pas de lui faire les remontrances les plus sensées sur les inconvénients de la convoitise, surtout en fait d’adultère; il voulut pourtant bien lui accorder un asile pour cette nuit, à condition qu'il serait plus sage.
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GHAPITRE 2CXI
COMMENT P... FUT TENTÉ D ACHETER LA CHARGE D'ÉCRAN DES PETITS APPARTEMENTS
NE des tantes de P..., qui vint à mourir, lui laissa une petite U succession d'environ un millier d’écus. Le petit homme, qui de sa vie n'avait possédé même en espérance, une pareille fortune, ne parlait à tous ses amis que de l’emploi qu’il pouvait faire de cet argent. On lui proposa, comme vacante, la charge d’Écran des petits appartements. Les fonctions de cette charge
consistaient, disait-on, à garantir les jambes du Roi de l’action du feu, en se tenant debout, quand S. M. se chauffait, entre Elle et la cheminée. On lui vanta beaucoup toutes les prérogatives attachées à cette place, outre l'honneur d’approcher de si près de la personne du Roi, et de se trouver souvent tête à tête avec lui. Un homme de son mérite, avec la charge d’Écran, pouvait se flatter du plus grand crédit, et peut-être de gouverner un jour l'État.
Enivré de ces magnifiques espérances, P... aurait voulu traiter sur-le-champ; mais on lui fit entendre qu'il ne s'était pas encore éprouvé, et qu'avec tout son zèle il pourrait bien ne pas s’acquitter convenablement des fonctions de cette importante charge, s’il n’en faisait auparavant une espèce d’apprentissage. On ne pouvait lui dissimuler, par exemple, que le feu chez le Roi ne fut toujours très ardent, et que pour garantir les jambes de Sa Majesté, il ne courut souvent le risque de brûler les siennes. Il est vrai, pourtant, ajoutait-on, que l'habitude