‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la Foire (volume 3)Chapitre 25 sur 96 · AFFAIRES, RACCOMMODEMENT, NOUVELLES BROU1LLERIES, RUPTURE FINALE · texte numérisé non relu

AFFAIRES, RACCOMMODEMENT, NOUVELLES BROU1LLERIES, RUPTURE FINALE

ON avait fait de si mauvaises recettes pendant mon absence, qu'il ne me restait plus assez d'argent pour payer mes Acteurs. J'eus recours à une Loterie, dont le fond était de 500 louis : elle était composée de mille billets à 12 liv. et de douze lots, qui donnaient l'entrée aux premières places du Spectacle pour une année seulement. Les perdants étaient remboursés jusqu'à la concurrence d'une pistole, en billet d'entrée à telle place que l'on jugeait à propos. Cette Loterie, qui s'était faite avec permission, fut remplie en très peu de temps et tirée à l'Hôtel-deVille en présence des Magistrats.

Toutes ces ressources, qui n'étaient que momentanées, achevèrent de me convaincre qu'il était impossible qu'un Opéra se soutînt dans la Province. Alors j'en fis solliciter la suppression, et elle me fut accordée avec la continuation de mon privilège pour la Comédie et l'Opéra-Comique.

Les Lyonnais, qui, pour le luxe, les modes, la galanterie, suivent toujours l'impulsion de la Capitale, entretenaient plusieurs Actrices de mon Spectacle : les Acteurs avaient de leur côté quelques bonnes fortunes parmi les Bourgeoises de la Ville; tout cela produisait des aventures dont je rapporterai les traits les plus singuliers.

Mlle Beauménard avait à la fois quatre intrigues, deux d'intérêt, l'une avec un Magistrat, l'autre avec un Négociant ; une troisième avec un Officier, et une quatrième avec un de ses

camarades, qui était le représentant, le soustraitant et le conseil de la maison ; sans compter ce qu'elle accordait à ses caprices (i).

Le Magistrat fournissait à la dépense, et c'était le plus maltraité, comme de raison. Un jour qu'il était dans son cabinet avec un de ses Clients qui plaidait en séparation, il reçut une lettre de la demoiselle B... qui en avait écrit une autre au Négociant. Mais, soit par méprise de la part du Commissionnaire, ou par une fatalité qui n'est pas sans exemple, le Magistrat reçut celle du Négociant, et le Négociant celle du Magistrat. Rien de plus plaisant que la scène qui se passait alors, entre le Plaideur et son Juge, pendant la lecture de cette lettre. Le premier continuait de parler de son procès, et des griefs qu'il avait contre sa femme. Le Magistrat piqué, humilié de la préférence qu'on donnait à son rival, ne répondait que par les injures dont il accablait sa perfide. Le Client les interprétait en sa faveur, croyant qu'elles s'adressaient à sa femme, et qu'elles marquaient l'intérêt qu'il voulait bien prendre à sa cause.

Cette aventure fit du bruit ; le Plaideur perdit son procès, et le robin (ce qu'on n'aura pas de peine à croire), n'en fut que mieux dupé dans la suite.

Violentine, que j'avais laissée à Paris, vint me rejoindre. Si, au moral, elle tourmentait mon existence, elle m'était, quant au. physique, d'une nécessité presque absolue. Pour son repos et pour le mien, nous nous logeâmes séparément.

Elle fut assez tranquille pendant quinze jours; mais sa jalousie la reprit de nouveau, et devint plus forte que jamais. Elle eut plusieurs scènes avec ses camarades, qui toutes, à la vérité, se plaisaient à lui faire sans cesse des niches. Elle en eut une avec un Échevin qu'elle entreprit pour un souper que j'avais fait chez lui avec deux jolies femmes (car elle ne voulait pas qu'on le fut plus qu'elle). Cet Échevin voulut en imposer avec le ton de gra-

(i) a La paix signée, dit Cherrier, elle alla à Lyon pour y mettre à contribution les négociants de cette ville fameuse ; c'est là qu'elle se fit les premières rentes viagères. » Le Colporteur, p. 105.

MADAME FAVAHT

vite, propre à son état; mais Violentine, ne sortant point de son caractère, lui fit voler sa perruque dans le feu. Cette querelle, qui se passa dans le foyer de la Comédie, et qui interrompit le Spectacle, eut pour elle des suites désagréables ; elle subit, pour châtiment, huit jours de prison, une amende au profit des pauvres et une réparation au Magistrat.

Cette punition, qui aurait dû la corriger, ne la rendit que plus folle, comme on le verra par l'aventure suivante. M. le Chevalier de B..., dans un séjour qu'il fit à Lyon avec une très jolie fille, m'invita à manger chez lui plusieurs fois avec ma compagne. Je m'excusais toujours sur mes occupations, et sur le caractère peu liant de Violentine; mais comme son projet était de causer de la tracasserie dans mon ménage, il persista et me détermina enfin à être d'un souper qu'il avait arrangé chez les frères Chabert (i) avec des gens de notre connaissance. Je ne m'y engageai cependant que sous la condition que ma compagne ne saurait rien de cette partie.

Il ne fut plus question que d'imaginer un moyen de la retenir chez elle, et de la faire coucher de bonne heure; de là dépendaient ma liberté, et le moment de pouvoir m'échapper.

Le jour pris pour ce souper, j'entrai dans la chambre de Violentine qui était encore couchée. Je m'approchai de son lit, et après lui avoir dit que je la trouvais plus pâle qu'à l'ordinaire, je lui fis des questions sur sa santé; je lui tâtai le pouls, je lui persuadai qu'elle était malade et plus en danger qu'elle ne croyait; enfin, qu'il fallait promptement combattre la maladie par la diète, des lavements et du repos.

Comme elle était crédule, qu'elle s'écoutait beaucoup, et qu'elle avait la plus grande crainte de la mort, il ne me fut pas difficile de la convaincre, et de lui faire faire tout ce que je voulus. Je lui conseillai donc de garder le lit et je la fis saigner par le Chirurgien attaché à mon Spectacle, que j'avais mis dans la confidence. Elle déjeunait ordinairement avec du café à la

(1) La meilleure Auberge de la Ville et peut-êlre du Royaume. (M.)

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