CONTINUATION DES LETTRES
« rien qui occupe comme la gale. Sans badiner, je l'ai et je la « tiens d'une jeune demoiselle que je n'aurais jamais soupçonné « de me faire un si joli présent. J'aime à me flatter qu'il m'en « restera encore assez, quand vous arriverez, pour vous en « donner votre part ; mais, dussiez-vous en enrager, ce ne sera « pas de la même façon que je l'ai prise : or, devinez, d'après « cela, de quelle manière je l'ai gagnée.
« N'allez pas au moins conter ma triste aventure à tout le s< Palais-Royal. Comme je vous connais discret, je vous per- « mets seulement de le dire à cinq ou six de vos amis, et d'ici « à trois ou quatre jours, je vous enverrai des Lettres au soufre. « Cette gale ne commence à paraître que d'hier : ne donnez ce- « pendant pas cela comme une nouvelle sûre. J'ai demandé au « Chirurgien du Village si cela durerait longtemps. Il m'a « répondu, d'un sérieux à faire mourir de rire : ^Mademoiselle, « dans quinze jours vous sereç saine et nette comme une bague d'ar- I gent. Ne trouvez-vous pas cela plaisant? A propos, j'ai su que « vous aviez revu Mademoiselle des Anges ; je consens qu'elle « ait pour vous tous les charmes imaginables, pourvu qu'elle « n'ait pas celui de vous aveugler sur mon compte. C'est une « hydre dont on ne connaît le poison qu'après en avoir ressenti les effets. Que son nez à ressort vous enchante; mais que ■< ceux de sa langue ne vous surprennent pas. Comme ce n'est
< pas d'après elle que je pense sur votre compte, je ne vous
< vanterai pas mon estime et la tendre amitié que j'ai pour \ vous. Adieu, mon cher Monnet. »
A Avenay.
« Je vois, mon cher Monnet, que vous n'avez pas une foi bien vive à ma raison, les fausses lueurs que vous avez vu tant de fois éclipsées par un caprice, par une fantaisie, semblent justifier votre incrédulité. Mais ces faibles clartés n'étaient que des saillies de mon humeur, des boutades, l'ouvrage d'un dépit, plus souvent encore des projets de misanthropie et de
« singularité propres à conduire à la folie par un chemin dé- « tourné : aujourd'hui je cherche la raison.. Vos questions « sur cette matière ne m'ont point du tout offensée; je ne les « regarde point comme une critique des ridicules auxquels je « me suis livrée. Vous connaissez la difficulté de réfléchir; et « ma raison vous paraît plutôt un miracle, une chose surnatu- « relie, que l'effet de mes réflexions. Plaisanterie cessante (car « c'en est une que je fais, à votre jugement), je crois, en vérité, « que le bon sens sera bientôt la partie amusante de mon esprit. « A propos d'esprit, une femme de. ma connaissance m'a « écrit que M... se plaignait de mon silence à son égard. 11 faut « qu'il soit devenu fou; je ne me connais aucun tort envers lui. « Je suis naturellement paresseuse; je n'aime à écrire qu'à ceux « qui me plaisent beaucoup, et certainement il n'est pas de ce « nombre. Je lisais ses Lettres et ses Vers avec une sorte de « plaisir; mais voilà tout. 11 est amoureux de moi; je n'ai eu « que de l'amitié à lui offrir; je ne l'ai jamais trompé là-dessus. « Il se désespère, il se fâche, il se raccommode, il me hait, il « m'aime, et puis il me déteste; à lui permis. Je ne m'afflige de « rien. L'indifférence est un état tranquille. Mais, croyez-m'en, « mon cher Monnet, M... est auprès d'une femme, le mortel le « plus maussade et le plus ennuyeux qu'il soit possible de « trouver, surtout quand il est amoureux. Chaque fois qu'i « s'est avisé de m'entretenir de son amour, il m'a toujours « laissé des vapeurs pour vingt-quatre heures. Vous me mar- « querez le jour de votre départ, et l'endroit où je pourrai vouî « adresser mes Lettres à Londres. »