JOURNEE DE HAYMARKET I
malheur, me secoururent d'abord de leur bourse; ensuite, pour me garantir des poursuites de mes Acteurs, et des frais de Justice qu'elles pouvaient occasionner, ils me conseillèrent de me mettre sous le pouvoir de la loi. Pour cet effet, le Lord S... me procura un logement dans la maison d'un Juge de paix, qu'occupait déjà un des Rois de Candide, connu sous le nom de Théodore premier, Roi de Corse, prisonnier alors aussi bien que moi (1).
Je fus conduit, sur la brune, dans cette maison par mes deux protecteurs, avec une de mes actrices que je ne veux désigner ici que sous le nom de Céleste, telle qu'elle était alors, puisque par générosité pure, elle voulut bien s'attacher à mon sort, et oublier ses intérêts pour les miens. Arrivés dans le logement qui nous était destiné, nous y trouvâmes un bon souper, un bon lit, et toutes sortes d'attentions de la part de l'Hôte et de l'Hôtesse.
Le jour suivant, je fus présenté à Sa Majesté Corse par un homme de confiance, qui remplissait à la fois auprès d'elle les fonctions d'Intendant, de Secrétaire et de Valet-de-Chambre. Ce Monarque éphémère, qu'on avait eu soin de prévenir en ma faveur, me reçut avec affabilité. Dès le même jour, après quelques questions qu'il me fit sur mon entreprise, et sur différentes choses, il m'invita à dîner. Il me prévint auparavant sur la simplicité de sa table, et sur le régime qu'il était contraint d'observer pour ménager moins sa santé que sa bourse, et il me tint parole. Si ce repas royal ne fut pas fort somptueux, il fut gai du moins, et même assez bruyant de ma part. Sa Majesté Corse aimait un peu les propos libres; je lui en débitai de toutes les façons. Elle parut contente de moi, et nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde. Je lui laissai faire sa méridienne, et me retirai dans mon appartement.
Le lendemain, je lui présentai ma compagne, qu'il trouva jolie et de son goût. Il fut galant à l'excès auprès d'elle; il nous
(1) V. au chapitre suivant la note de Monnet sur Théodore de Neuhoff.
l6o MÉMOIRES DE J. MONNET
invita même à dîner tous les deux, et se mit en dépense pour nous traiter. Nous eûmes de plus que la veille, du poisson et du vin de Bordeaux à discrétion. Le repas fut très agréable; Sa Majesté s'anima par quelques verres de vin qu'elle bût de plus qu'à l'ordinaire. Céleste, qu'il ne cessa de lorgner, avec une jolie voix, du goût et de l'expression, acheva de l'enivrer de plaisir, par une Ariette et quelques Vaudevilles. Il nous parla beaucoup de ses succès militaires; il nous fit part de tous les événements de sa vie, de sa naissance, des postes qu'il avait remplis, avant de parvenir au Trône, des droits et du projet qu'il avait pour rentrer un jour dans ses États, et du plaisir qu'il aurait de nous avoir auprès de sa personne. Il me proposa de me faire Capitaine de ses Gardes, et tout ce qu'on peut proposer à une femme que l'on veut s'attacher, fut mis au choix de Céleste. Le festin se termina par la méridienne ordinaire; car Sa Majesté dormait et mangeait bien. Nous le laissâmes dans le plus profond sommeil, et nous nous retirâmes.
Quoique sous le pouvoir de la Loi, j'avais la liberté de sortir avec un Garde que je payais, et qui m'accompagnait partout ; je sortais donc souvent, soit pour mes affaires, soit pour mes plaisirs. Le soin de payer et de congédier mes Acteurs m'occupait plus que tout le reste. J'aurais dû, peut-être (comme je le pouvais), après la clôture de mon Théâtre, passer en France pour discuter avec eux mes droits et mes intérêts. N'étant plus alors en leur pouvoir, et ne les ayant réellement employés que dans trois représentations, j'aurais traité pour la moitié des appointements de l'année que comprenait leur engagement; je ne le fis point par honneur. Je comptais d'ailleurs sur un dédommagement qu'on me faisait espérer de la Cour, et sur un traitement plus doux de la part de mes Acteurs mêmes. Mais toutes mes espérances furent vaines ; je n'eus rien de la Cour, et je fus obligé de les payer en entier.