‹ Mémoires de l'abbé Le Gendre, chanoine de Notre-DameChapitre 61 sur 184 · LIVRE TROISIËHE · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIËHE

La muhiplication des charges, le revenant-bon de la conversion de la vaisselle en monnoie, et surtout le don énorme du clergé, mirent le roi si fort en étal, non-seulement de repousser, mais d'attaquer les ennemis, en 1690,qu'il leur prit des places en Flandre, en Piémont, en Catalogne, en Allemagne; qu'il gagna sur eus deux grandes batailles, et que son année navale mit en fuite la Hotte d'Angleterre et telle deHollande, jointes ensemble, coula de leurs vaisseaux à fond, et muUraita si fort les autres, qae ni l'une ni l'autre de ces flottes ne put tenir la mer pendant le reste de la* campagne. Succès qui donnoit au roi une si grande supériorité qu'il eût Torcé dès lors les alliés à recevoir la paix telle qu'il eût voulu U leur donner, si les troupes qui êtoient en Irlande eussent eu le même bonheur. Il y en étoit passé de bonnes et en quantité avec le roi d'Angleterre, j'entends le roi Jacques II ; elles y défendirent des places, elles y en prirent d'autres ; mais ces troupes malheureusement n'ayant pas été secondées par la milice du pays dans l'action vive qui se donna au passage de la Boyne et en quelques autres rencontres, elles ne purent empêcher les progrès du prince d'Orange. Il réduisit toute l'Irlande dans le temps qu'à Paris on le croyoit mort dans le combat. A l'occasion de ce faux bruit, quelles folies ne fit point la populace de Paris ! Si on les eût supprimées, on n'eût point eu la confusion, quand on sut qu'il étoit vivant, d'avoir montré en les souffrant qu'on craignoit ce prince autant qu'on le haïssoit.

L'écbec reçu en Irlande, tout considérable qu'il étoit, n'effraya ni ne dérangea le ministre de la marine, parce que c' étoit une âme ferme et que la marine de France étoit alors si Qorissante qu'on pouvoit encore, à la barbe

Do,l,.cdtyGoOglc

1S3 NËUOIRES DE L'ABBÊ LE SBNDRE.

dos ennemis, transporter des troupes en Irlande. La marine avoit été longtemps négligée en France ; cependant de quelle importance n'est.-il point, soit pour assurer le commrrce, âoit pour prévenir quelque descente de la part des ennemis, soit pour en faire chei eux, d'avoir de» forces en mer ! Louis XllI en avoit si peu que, pour assiéger la Rochelle, il fut contraint de mendier et d'acheter des Hollandois de quoi faire une petite flotte. C'est proprement sous Louis XIV que la marine s'est formée ; c'est sous lui qu'à force d'argent et par l'application infatigable du ministre, elle se perfectionna tellement, qu'il n'y a point eu, trente ans durant, de marine [dus estimée. Officiers, matelots, vaisseaux, tout e^celloil. Tourville et Duquesne ont égalé la gloire de Tromp et de Ruyter, qu'on avoit regardes jusque-là comme les amiraux les |rius célèbres de l'Europe. La marine de France se seroit vraisemblablement soutenue dans cette splendeur si le ministre eût vécu. Malheureusement, peu après la déroule d'Irlande, il tomba malade et mourut épuisé d'avoir trop aimé 1^ plaisir. La marine depuis alla toujours en déclinant, de manière que vingt ans après elle se trouva si minée qu'elle ne put se rétablir. Le ministre qui l'avoit mise dans un si bon état ctoit le marquis de Seignelay, fils a!né de M. Colbert.

Revenons à l'assemblée du clergé.

•Quoiqu'il n'y eût guère plus d'un mois que l'assemblée eût commencé, H. l'archevêque et le roi principalement souhaitoient fort qu'elle finit. Je me souviens que, quelques jours avant qu'elle s'ouvrît, H. l'archevêque étant allé à Marly, le roi lut dit en ma présence : k Eb bieni monsieur, quand commencerez-vous? b Le préhil ayant répondu que ce ne pouvoit être de trois jours : « Pour-

Do,l,.cdtyGoOglc

LIVIIE TROISIÈME. 125

()uoi pas demain? m lui dit le roi, ajoutant le moment d'après : « El quand finircB-vous? » Tant il est vrai que les grandes assemblées, quelque soumises qu'elles soient, font toujours plus ou moins de peur ou de peine aux princes les plus absolus. Cet empressement déplaisoit fort à quelques-uns de rassembliic, qui, avant de se séparer, eussent voulu qu'elle censurât un nouveau dogme de morale qni faisoit grand bruit dans le monde, sous le nom de péché jikihsophique.

Le péché, en tant qu'il blesse la raison, est appelé philosophique; et entant qu'il offense Dieu, il est appelé tbéolo^que.

(1686.) Un jésuite nommé Meunier, professeur en théologie au collège de Dijon, ayant fait soutenir une thèse conçue en ces termes : « Le péché philosophique, commis sans aucune connoissance de Dieu et sans aucune attffltion à lui, n'est point une offense à Dieu ni un péché mortel, > les ennemis de la Société publièrent k cette occasion que sa doctrine étoit que, quelque action que Ion commette, on n'olTense point Dieu, ou faute de le connoUre, ou faute de penser à lui en commettant cette nction ; dogme pernicieux qui iroit à justifier les actions les plus détestables non-seulement des infidèles, s'il y en . a aucun qui ne reconnoissc point de Dieu, mais encore de tous les pécheurs d'habitude, des libertins, des endurcis. S'ils ne se souviennent point de Dieu en s'abandonnent au péché, ils n'en sont pas moins criminels; car s'ils ne pensent point à lui, c'est un elTet de leurs désordres ; leur inadvertance a sa source dans la volonté, et c'est par là que le péché leur est justement imputé, puisqu'il est libre dans sa cause.

Le professeur eicusii sa proposition, disant qu'il ne

Do,l,.cdtyGoOglc

iU KËH0IRE8 DE L'ABBÉ LE GENDKK.

l'aTançoit que comme une simple hypothèse, ne voulant dire autre chose sinon que s'il se commeltoit des péchés qui fussent purement philoiopkiqaes, ce ne Eieroieat fwiot des ofTensea à Dieu ni des péchés mortels qui méritassent sa colère et les supplices de l'enrer; du reste, qu'il ne croyoit point qu'il fût moralement possible qu'aucun péché philosophique ne fut aussi Ihéologique, c'est-à-dire qu'il ne cruyoit point que l'on pût, sans offenser Dieu, ni blesser la raison ni rien faire contre sa conscience. Les jésuites, après avoir condamné au nom de leur compagnie la propsition désavouée par le professeur, firent voir par plus d'un écrit, non-aeulement que cette erreur n'avoit été enseignée par aucun des leArs, mais méine qu'elle étoit contraire aux principes de leur école. En effet, ces Pères soutiennent communément qu'il n'y a point d'homme si sauvage qui ne connoisse plus ou moins la Divinité ; et supposé qu'il y en ait qui l'ignore invinciblement, qu'il n'en mérite pas moins l'enfer lorsque, n'écoutant point la voix de sa conscience, il viole la loi naturelle. Inutilement tâchoient-ils de se justifier : le gros du monde n'en crut pas moins qu'ils favorisoient cette erreur, et que leur confrère de Dijon étoit un enlïint perdu qu'ils avoient lâché, à dessein de voir de quelle manière on recevroît la proportion.

(1689.) M. Arnaud la dénonça au pape, aus évêques, aux princes et aux magistrats, comme une nouvelle hérésie et comme un point capital de la doctrine des jésuites. En ces dénonciations il faisoit à ces Pms des exhortations pathétiques sui' leur avenglement et leur disoit en même temps les injures les plus atroces. Tandis que cet impétueux docteur fulminoit en prose contre eux, les poètes faisoïent des chansons sur le péché philoso-

Do,l,.cdtyGoOglc

Page 1