‹ Mémoires de l'Académie de StanislasChapitre 39 sur 180 · ECOLES PHILOLOGIQUES · texte numérisé non relu

ECOLES PHILOLOGIQUES

Mais si la science de la parole a conquis depuis peu d'années une place glorieuse parmi les réalités ; jamais, depuis le premier jour, l’homme n'a cessé de la pressentir, de l'espérer, de la glorifier.

Toujours ainsi le berceau d’une science est entouré de rèves brillants, d'espérances téméraires et d’aspirations divines. Ces visions prophétiques peuvent seules donner aux amis du savoir la force de soutenir les rudes épreuves qu'exigent l'étude patiente des faits, la conquête des lois, et la longue incubation des œuvres du génie. Mais il n’est point de rêve qui ne soit éclipsé par la splendeur d’une science nouvelle qui surgit comme Pallas ; grande, forte, bien armée, se mêle à la vie active et manifeste les hautes théories dans l'usage facile et l'utilité générale.

Jamais les aspirations divines n’ont trompé le cœur et l'esprit de l’homme ; jamais il n'y a eu de travail stérile dans les champs immenses du savoir. C’est à la grandeur des espérances, c'est à la masse des travaux préparatoires qu'on peut apprécier l'importance des sciences nouvelles, comme on estimerait la grandeur future d’un édifice d’après l'étendue et la solidité de ses bases.

Faisons donc une rapide énumération des traditions religieuses, des données scientifiques et des essais pratiques sur cette grande question, l’origine, le pouvoir et l'avenir de la parole. Cette revue sera une histoire abrégée de la philologie. — Je ferai connaître ses trois grandes écoles avec une impartialité complète, car je crois qu’on peut (sans les mutiler par les concessions de l'éclectisme), les concilier toutes dans une vaste synthèse qui prendra chacune d’elles tout entière, et l’absorbera dans un principe supérieur.

& Il. ÉCOLE TRADITIONNELLE OU RELIGIEUSE.

Tradition universelle.

Au sujet de l'origine de la Parole, toutes les traditions religieuses sont d'accord.

Toutes sont résumées dans ces mots : Au commencement était la Parole, y, verbum, la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. — Elle était au commencement avec Dieu, toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui à été fait n’a été fait sans elle. En Elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes, etc. (S. Jean, ch. I.) |

Les livres sacrés de l'Inde parlent ainsi : Avant toutes choses était l'Étre des êtres, Brakm, l'unique, l'incomparable, le pur, l'infini, forme de toutes choses et supérieur à toutes choses, exempt de toute dualité. (Oupnekha, Let Il; passim, IV.) |

== 80 = : La première parole que prohonça le Créateur fut Os. - Oum parut avant toutes les choses, et il s'appelle le premier né du Créateur. Oum ou Prana pareil au pur éther, renfermant en soi toutes les qualités, tous les éléments est le nom du corps de Brahm, et par conséquent infini comme lui, comme lui Créateur et maître de toutes choses. —— Brahma, méditant sur le Verbe divin, y trouva l’eau primitive, lien commun de toutes les créatures, et le feu primitif, et la Trinité et les Védas (livres sacrés), ‘et les mondes et l'harmonie universelle des choses. (1, 5; III, 69 ; IX, 92 ; XXV, 151, XLVIIE, 168.)

Zoroastre enseigne que l'Eternel par son essence est

Verbe, du trône du Bon fut donné le Verbe, Honover, l'excellent, le pur, le saint qui était avant que le ciel füt, non plus qu'aucune des créatures. De ce Verbe et par lui est la primitive lumière, à la fois eau primitive et feu primitif, de laquelle procèdent la lumière 6 l'eau et le feu que nous voyons.

- Ce verbe de bonté est Ormuzd, le fils de l'Eternel, le premier né des êtres, image resplendissante et vase de infini, toujours lumière et lumière immense dont la volonté infiniment sainte a sa source profonde dans FEtre infini.

MM. Creuzer, Gærres et Guignault s'accordent à voir dans les livres d'Hermès Trismégiste et d’'Ascképius la source la plus précieuse des mystères de la théologie égypüenne.

Il serait facile de justifier leurs théories par des faits

St

nouveaux, et de reconstruire le texte égyptien des livres d'Hermès et d'Asclépius, en disposant dans un ordre semblable les tableaux hiéroglyphiques où des scènes et des dogmes identiques ont été représentés avec une grande exactitude, et cela des siècles et des milliers . d'années avant la fondation de l’école néo-platonicienne d'Alexandrie.

Or, c'est en ces termes que parle Toth dans le Pymandre : « Je suis cette lumière, l’Intelligence ton Dieu plus ancien que le principe liquide sorti des ténèbres et du froid, je suis le principe de la raison, le Verbe glorieux, le Fils de Dieu. Ce qui, en toi, vit et entend répond au Verbe du Seigneur, ton âme à Dieu le père ; rien ne peut les séparer leur union est a vie. »

Et tous les peuples de l'antiquité; Hindous, Perses, Ethiopiens, Egyptiens, Arabes, Grecs, considéraient leur langue sacrée comme la langue du ciel, ils distinguaient les noms divins et les noms humains; ils attribuaient aux premiers le pouvoir de produire des effets merveilleux, et de soumettre à la volonté de l'homme les esprits élémentaires, célestes et infernaux.

Suivant Moïse, la parole de Dieu créa tous les êtres ; - Dieu donna lui-même des noms aux éléments, aux astres, aux règnes nâturels, aux grandes fonctions de la vie, aux principales formes animales, et enfin au DESREE homme. Tous ces noms sont divins.

Ïl parla ensuite à l’homme et lui communiqua ainsi la langue adamique, primitive, naturelle, le verbe insépa-

is. 09 = rable de la vie et de.la pensée. En combinant ce petit nombre de radicaux divins l’homme forma à son tour des noms :

« Car l'Eternel Dieu, dit la Genèse, avait formé de la terre toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux des cieux ; puis til les avait fait venir vers Adam, afin que celui-ci vit comment il les nommerait, et que le nom qu'Adam donnerait à tout animal fût son vrai nom. Et Adam donna des noms à tous les animaux domestiques et aux oiseaux des cieux, et à toutes les bêtes des champs. » |

Cctte parole de Dieu dans Adam, cette langue formée par l’homme au contact de la nature animale, subsista jusqu’après le déluge, ‘c'est-à-dire, pendant plus de 1,600 ans.

Alors toute la terre avait. une même langue et une même manière de la prononcer.

La volonté de Dieu divisa en des dialectes sans nombre la forme adamique primitive. Mais toutes ces langues ainsi produites sont par cela même d'origine divine. — Dieu est toujours la Parole, l'homme ne peut ni la créer, ni la modifier à son gré.

Cependant les Hébreux revendiquent pour leur nation le privilége d'avoir conservé la langue primitive, la langue de l'Eden; suivant leurs docteurs, les Anges, les intelligences célestes, les âmes des bienheureux chantent dans le ciel les Psaumes de David en langue hébraïque. L'historien Flavius Josèphe prétend que longtemps avant

le déluge, Seth et Enoch élevèrent deux colonnes sur lesquelles ils écrivirent en hébreu un exposé de tous les arts et de toutes les sciences. Une de ces deux colonnes, ajoute-t-il, se voyait encore de son temps en Syrie.

- $ II. sysTèmE CABALISTIQUE.

Voici le résumé du système des adeptes de l’antique cabale.

Chaque dialecte issu de la langue hébraïque, primitive, nécessaire, a recu pour marque de sa différence spécifique un alphabet dont les caractères ont un ordre, un nombre et une figure déterminés. Ce n’est pas le con cours des circonstances, ni le hasard, ni le caprice de l’homme qui les a disposés et formés, non, c'est la volonté de Dieu qui a voulu établir un rapport entre les puissances célestes et les signes de la pensée.

L'alphabet hébraïque, avec ses lettres qui représentent la substance, ses points voyelles qui reproduisent les manières d'être, et ses accents qui sont l'image du souffle vital, est certainement le plus sacré de tous. C’est dans le royaume de Dieu, c’est dans la position des astres que resplendissent les types de ces lettres, aussi, par leurs figures, leurs formes, leurs significations, les nombres qu’elles représentent, et par leurs combinaisons diverses elles sont l'image fidèle du monde supérieur.

« C'est sur les vingt-deux lettres, c’est en leur donnant une forme et une figure, c’est en les mélant, c'est en les

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