‹ Mémoires de l'Académie de StanislasChapitre 55 sur 180 · VI. L’ARABE · texte numérisé non relu

VI. L’ARABE

Parmi les langues sémitiques et sous le triple rapport de l'utilité politique, commerciale et scientifique l’arabe doit tenir le premier rang. Pour les Français, maitres de l'Algérie, protecteurs des saints lieux, civilisateurs de l'Egypte, explorateurs de Thèbes, de Ninive et de Babylone ; l'arabe est digne d’un intérèt tout particulier.

Aucune langue ne règne sur une aussi vaste portion du globe. Fixée depuis le Kalifat d’Ali, conservée avec un soin superstitieux qui ne permet pas la traduction du livre sacré, la langue du Coran est l’idiome religieux et scientifique des nombreux enfants de Mahomet. L’arabe étend son empire de Tanger à Samarcande, et de Madagascar aux rives du Volga ; dans toute l'Asie orientale il tend à détruire les dialectes indigènes. C'est ainsi qu'il est parlé dans le Kouzistan et dans l’ancien foyer du Parsisme, au

Malabar, sur les côtes de Coromandel, dans l'Inde Brahnranique. Chaque jour en Afrique il étend son domaine aux dépens du copte et du berbère ; il règne en Nubie;, en Abyssinie, il pénètre dans les Oasis du Sahara, il se propage avec l’Islamisme dans les royaumes du Kordofan, de Darfour, de Bornou, de Borgou, il envahit l’Afrique occidentale jusqu'au Niger, et s'étend vers l'est jusqu'au pays des Caffres. À mesure que la race éthiopienne abandonne ses fétiches pour le Dieu d'Abraham, la prépondérance de l'arabe est assurée. Non-seulement, c'est à lui qu'on emprunte les signes des idées nouvelles, mais on l’étudie, le prophète l’a voulu, apprends l'arabe, disait-il, c'est la langue du Paradis ; c'est elle, qu'au jour du jugement Allah doit parler à ses serviteurs.

Si, négligeant les intérêts futurs, nous voulons nous contenter de l'étude du passé, combien de renseignements précieux l’histoire peut demander à ces Maures d'Espagne, qui furent au moyen âge les instituteurs de l'Occident. Après avoir vu dans l’histoire ancienne la civilisation passer de l'Inde en Perse, en Egypte, en Chaldée, en Grèce, en Italie et dominer le monde païen sous la forme hellénique, pouvons-nous laisser une lacune dans les annales du monde, et ne pas connaitre les nobles et patients efforts qui nous ont transmis les trésors de l'antiquité ? Comment ne pas suivre avec intérêt dans les auteurs arabes, les progrès de l’art de la guerre, l'ingénieux emploi du naphte, du feu grégeois, la propagation de la poudre à canon, .qui devait anéantir la puissance

féodale. L'esprit des règles de cette architecture que nous admirons aujourd’hui, n’aurait-il pas son utilité ? N'estil pas étonnant, comme le dit dans son Vicende delle Littere, le savant Denia, de trouver chez les Mahométans les doctrines et les titres mêmes d’une foule d'ouvrages théologiques, sur la nature de Dieu, la liberté, la vie éternelle, qui furent enseignées pendant des siècles dans les écoles chrétiennes.

Il est même plus d’une science qui pourrait gagner à l'étude des auteurs arabes. Ainsi, leur logique est à la fois plus simple, plus puissante que la nôtre, elle a quelque chose de l'algèbre, ses procédés n'ont d’analogue en Europe que dans la méthode socratique. Les Sémites semblent aÿoir reçu, comme un don naturel, cette logique que nous trouvons dans les livres de Job, des prophètes et dans le Coran lui-même. Au contact des . formes aristotèliques le génie arabe reçut une excitation féconde, et les travaux successifs d’A-Kindi, d'AI-Farabi, d’Avicenne, d'Al-Gazel et d'Averrhoës sur l'analyse et les méthodes portèrent l’art de raisonner à un haut degré de perfeetion.

$ VIE Le Turc.

Le domaine de l'antique race des Tures s’est étendu depuis les bords de la mer glaciale et les bouches du Volga jusqu'aux frontières du Maroc et aux sources du Nil. La langue turque est encore parlée dans sa simplicité primitive par les Oïgours Usbecks du Turkestan in-

dépendant, anciens fondateurs du Khannat de Boukhara et du Sultanat de Kharezm ; par les Turcomans, anciens conquérants de la Perse, du Caboul, du Daguestan et du Chirvan ; par les Kirghiz, par les Nogaïs errants dans les Steppes, qui vont du Caucase au Volga ; par les Touraliens ou Alatys, encore en majorité dans les gouvernements russes de Tomsk, d'Orembourg et de Tobolsk, et dont le dialecte offre ‘une ressemblance extrême avec celui de Constantinople. Enfin, la dernière tribu des Turcs est ce petit peuple Osmanli, qui, comptant à peine 12,000,000 d’âmes, s'estemparé de l’Asie-Mineure, de la Syrie, de l'Empire grec, des Etats barbaresques; a résisté à l'Europe entière au temps des Croisades, et combattu avec gloire les Allemands et les Slaves. Ne se-

rait-il pas possible de réunir autour d'un chef aussi justement célèbre, les membres belliqueux de la grande

famille turque? Ne serait-ce pas un moyen d'enlever la Sibérie aux Russes et de leur fermer le chemin de l'Asie méridionale ?

Sous le ‘rapport philologique, les Osmanlis peuvent faire d'immenses progrès ; leur langue est déjà une magnifique synthèse de l'arabe, du persan et du turc.

Suivant un proverbe oriental rapporté par William Jones, ad lusus el amores sermo persicus, ad poemala heroïica et eloquentiam arabicus, ad moralia scripta turcicus videtur idoneus, et sous une forme plus concise, le persan séduit, l'arabe persuade et le ture commande.

Les rapports mystérieux en vertu desquels trois peu-

ples d'origine différente cherchent à se compléter par leur union intime, peuvent encore devenir un moyen de grandeur et d'unité pour les nations musulmanes. Un homme de génie, le Scheik Mohy Eddin avait compris cette tendance significative, et pour hâter la fusion, il avait composé un idiome spécial réunissant toutes les séductions, toutes les grâces du perse à la poétique énergie des enfants du désert, à l'imposante majesté des Osmanlis. Il avait confié la propagation de ce magnifique langage à la secte mystique des sophis; il avait donné à son œuvre le nom de balaï balan, parole de lumière. Si les rêves du génie devancent les temps, un homme ne fera jamais ce que les peuples et les siècles peuvent seuls accomplir ; la grande pensée de Mohy Eddin n'est pas encore une réalité.

On ne peut blämer dans la langue ottomane que l'incertitude de quelques voyelles et la longueur des phrases incidentes, mais la fréquentation des occidentaux et les progrès intellectuels feront bientôt disparaitre ces deux imperfections. Elles ne sont pas particulières au caractère de la langue, qui est claire, mâle, sonore, harmonieuse.

Elles tiennent uniquement à la perturbation momentanée qui est jetée dans les esprits par la lutte de l’ancien régime et des formes européennes. Quand l'esprit français et l'esprit saxon se disputaient l’Angleterre, encore indécise entre l'antique croyance et les idées nouvelles, tous les écrits étaient embarrassés de longues parenthèses et de lourdes périodes. Le même fait se repro-

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$ VIIL. L’HINDOUSTANI.

En poursuivant notre voyage philologique nous rencontrons encore un hybride célèbre et fécond, c’est l'hindoustani, qui naquit au X[° siècle, de l'union du prakrita, de l’hindouï et de la langue persane. Cette double origine permet à l’hindoustani de se servir indifféremment des lettres arabes et du syllabaire sanscrit, il transcrit même le sanscrit en neski avec une facilité prodigieuse ; . il lui a suffi de quelques points diacritiques pour mettre l'alphabet sémitique au niveau du devânagàri. Les Hindous Brahmanistes ont bien de la peine à soustraire le vieil hindi, le khäri boli à l'influence de son jeune parent.

La fortune de l’hindoustani fut brillante et rapide vers 1659, sous Aureng Zeyb, il était devenu l’idiome de la cour du Grand-Mogol ; il règne encore aujourd’hui dans la plus grande partie des provinces de Delhi, d’Agra, d'Oude et d’Allabahad.

Il est compris dans presque toutes les grandes villes et parlé, à l'exclusion de toute autre langue, par tous les musulmans de l'Inde. C'est aussi la langue du commerce et de l'administration. Depuis Calcutta jusqu'à Bombay,

depuis le Dékan jusqu'à Cachemire, il n'y a pas une ville de quelque importance, où l'étranger ne puisse se faire entendre au moyen de l'hindoustani, qui est sous ce rapport pour l'Inde, ce que le français est pour l’Europe. D'après les calculs qui portent à 130 millions la population dont l’hindoustani est le lien commun, son domaine ne le céderait en importance qu’à celui du Chinois, puisqu'il s’étendrait à l'immense territoire qui sépare l’Indus du Gange, et le cap Comorin de la Boukarie.

S IX. QUELLES PRÉCAUTIONS JL FAUT PRENDRE DANS LA TRANSCRIPTION DES NOMS EUROPÉENS EN CARACTÈRES ORIENTAUX.

Il est nécessaire de pouvoit transcrire en caractères orientaux les noms propres européens, de manière à ce qu'il soit toujours possible de rétablir la forme originale; c'est une précaution des plus importantes, car tous les noms géographiques de l'Europe, de l'Amérique et d'une partie de l'Océanie, vont passer d'Occident en Orient. Il en est de même pour les grands noms historiques de la civilisation européenne; les sciences naturelles, la physique, la chimie, la technologie imtroduiront par milliers des termes spéciaux dans le dictionnaire oriental. Jusqu'à présent le peuple qui est le plus en contact avec l'Europe moderne, le peuple turc a transcrit assez fidèlement les mots français et italiens, ainsi vapor, numero, passeport, Paris, Toulon, Madrid, Roma, english, papa,

= Ai = palente sont transcrits lettre pour lettre ; cette transcription est toujours facile, puisque les alphabets sémitiques sont très-riches ; l'alphabet turc, par exemple, a en réalité, 36 caractères; H a le p qui manque à l'alphabet arabe, le j et le z, le x, l'o bref, et l'u qui manquent à l'alphabet sanscrit. Mais comme l'alphabet romain employé par les Français, représente le même son par plusieurs lettres, il faudrait convenir d'un moyen de distinguer j de g doux, s de c, k de q et de c dur. Il faudrait ne jamais représenter une lettre romaine par un point voyelle, comme on l'a fait dans gazeta, parce que les Occidentaux ne pourraient plus aussi facilement ramener le mot transcrit à la forme originale, surtout si on avait négligé, comme il arrive souvent aux Turcs, d'écrire le point voyelle. De leur côté les Occidentaux, quand ils veulent transcrire des noms, des lieux et des personnages célèbres de l'Orient, doivent prendre garde de ne jamais représenter une lettre étrangère par plusieurs lettres romaines, dont rien n'indique le groupement; ils doivent aussi s’interdire de représenter le point voyelle par une lettre, car ils détruisent dans les langues qui portent encore la trace du groupe hiéroglyphique, la définition qui résulte de la combinaison des caractères. En représentant le point voyelle par des lettres on rend très-difficile la découverte du radical, et tel mot dont les consonnes sont restées semblables en hébreu, en chaldéen, en arabe, en ture et en persan, paraitra sous cinq formes différentes, parce qu'il aura été

ponctué différemment. Cependant il est impossible, comme le voulaient Capelle, Mascelf, Bergier, Lacour et tant d'autres, de supprimer les points voyelles. Ainsi pour ne parler qne de l’hébreu dont ces savants désiraient simplifier l'étude, les points voyelles n'y servaient pas seulement à indiquer toutes les variétés de prononciation que le temps avait introduites ; mais ils servaient encore à représenter une foule de modifications importantes de genre, de nombre, de temps. Ainsi DBR composé de trois consonnes variera selon les points voyelles qui l'accompagneront, et fera däbdr, parole; ddbar, il a parlé; dâbèr, parle ; débér, destruction; dober, pli ou pâturage. *Cette observation s'applique aussi aux autres alphabets asiatiques, à l’aide desquels on peut facilement transcrire les noms européens, parce qu'à l'exception du sanscrit, ils peuvent tous représenter par une lettre au moins, chacune des lettres de l'alohabet romain, toujours à l'exception de l’u adouci allemand ou l'u des Français. L'alphabet mongol a lu, mais il manque de j. Quant au syllabaire japonais et aux signes chinois pris phonétiquement ils ne s’appliqueraient que difficilement et à l'aide de conventions spéciales, à la transcription des caractères européens ; il faudrait par exemple y introduire un signe de mutisme semblable à celui qui indique dans le syllabaire sanscrit qu’une consonne est muette, c'est-à-dire qu'elle n'a pas l’a bref avec elle. L’alphabet arménien avec ses 47 caractères, en comptant les diphthongues, est celui qui se prête le mieux à la transcription

de tous les alphabets européens et asiatiques, car il peut rendre lettre par lettre les caractères du syllabaire sanscrit, de l'alphabet hébreu et de l'alphabet romain. II faut classer les alphabets non d’après le nombre de leurs lettres, mais d'après le nombre des sons qu'ils peuvent représenter. Ces considérations. demandent un examen spécial.

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