PRÉFACE III
ques notes. Le voyage de Kalm n'a jamais été traduit en français, croyons-nous (1).
Lorsque le troisième volume—celui qui contient le récit de son séjour en Canada—fut publié, la domination française avait cessé d’exister dans toute l’étendue de l'Amérique Septentrionale, et la narration du savant suédois ne pouvait qu’exciter de douloureux regrets dans notre ancienne mère-patrie. La Suéde et la Hollande, il est vrai, s'étaient vu enlever aussi, l’une la Nouvelle-Suède—dont le territoire de la Pensylvanie faisait partie, —et l’autre, les Nor. veaux Pays Bas, qui comprenaient le territoire de l'état de New-York. Mais lorsque Kalm vint en Amérique, il s'était écoulé plus d’un demi-siècle depuis que la colonie suédoise avait été cédée à William Penn, et plus de quatre-vingts ans depuis que la Nouvelle-Amsterdam et le fort Orange avaient changé leurs noms pour ceux de New-York et d’Albany. La plaie faite à l’orgueil national de ces deux pays avait eu le temps de se cicatriser. Cela n'empêche pas Forster, dans la préface du second volume de sa traduction, écrite en 1771, d'accuser le voyageur suédois de partialité.
1) Nous voyons cependant dans Brunet, Manuel du Libraire, qu'une partie du voyage de Kalm a été traduite de l'allemand en français par M. de Surgy, et publiée à Paris en 1763, sous le titre d'Aistoire Naturelle et Politique de la Pensylranie.
IV PRÉFAGE
‘L'auteur de ce récit,” dit-il, “qui est un suédois, “ à une manière de penser toute particulière à l'égard “ des Anglais en général, et des premiers colons et ‘ habitants de Philadelphie en particulier. Les Fran- ‘ cais, ces ennemis naturels des Anglais, étant depuis “ plus d’un siècle, les alliés des Suédois, on comprend “ que ceux-ci se sentent plus d’inclination pour eux “ que pour les Anglais. D'ailleurs, notre auteur “ s’est complètement laissé fasciner par la politesse ‘ extérieure des habitants du Canada, qui l’ont cir- “ convenu, et lui ont inspiré toutes sortes de préven- “ tions injustes contre les Anglais.”
Si Kalm gardait rancune à la fière Albion, on voit que Forster n’était pas tendre à l'égard des Français. Au moins, il est difficile de ne pas le soupçonner, lui,
un allemand, d’avoir voulu faire un brin de cour au
peuple anglais. Nous ne trouvons, dans la relation de Kalm, rien qui puisse justifier l'accusation de partialité portée contre lui. S'il a rendu hommage aux qualités des Français du Canada, il n’a pas non plus gardé le silence sur leurs défauts. Nos pères avaient aux yeux de Kalm l'avantage d’appartenir à une nation amie de la sienne depuis longtemps ; mais ils avaient en revanche, le tort bien grave de n’être pas protestants comme les habitants des colonies anglaises ; l’'antipathie religieuse offrait un contrepoids suffisant aux sympathies politiques ou nationales,
PRÉFACE vV
Kalm montrait-il beaucoup de préférence pour les Français lorsqu'il terminait sa relation en disant que la religion chez les Canadiens était coute de pratiques extérieures, et que la Ste. Vierge y recevait plus d'hommage que Dieu même? 11 est singulier que le
passage où il s'exprime ainsi soit précisément celui le)
dont nous avons signalé l’omission dans la version
anglaise.
Nous croyons, au contraire, que Kalm, bien qu'il se laisse influencer quelquefois par ses préjugés religieux, surtout quand il parle du clergé catholique, des moines et des religieuses, —est ordinairement un témoin impartial et un narrateur fidèle. Ainsi, quand il dit que les gens de distinction en Canada avaient plus de goût en général pour l'Histoire Naturelle et les sciences que ceux des colonies anglaises, il a dit c qu'il croyait honnêtement et sincèrement, et de plus il a dit vrai. En effet, il ne parle que des gens de distinction, des hauts fonctionnaires probablement, qui étaient, pour la plupart, des gentilshommes nés en France, et qui en avaient apporté l’amour des lettres, si vif alors chez la noblesse de ce pays. D’ailleurs, qui ne comprend de suite que Kalm faisait allusion surtout au comte de la Galissonnière, dont la science l'avait tellement émerveillé, “ qu’il crut voir
en lui un autre Linné.’