‹ Mémoires de la vie publique de M. Fouché, duc d'OtranteChapitre 1 sur 1 · AVANT-PROPOS DE L'ÉDITEUR ALLEMAND · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS DE L'ÉDITEUR ALLEMAND

Dans les temps orageux , qui pendant vingt-cinq ans, après avoir excité les passions d'un peuple de vingt-cinq raillions d'hommes pleins d'énergie , ont agité le monde civilisé tout entier, la France a vu , à la tête d'une administration de la plus haute importance, et dans la situation la plus périlleuse, fermes et debout, trois hommes soutenus par eux-mêmes , doues d'un* âme forte et d'une rare supériorité d'esprit : Sieyès , Carnot et Fouché.

Chacun d'eux mit la main au balancier de la révolution. Les deux premiers crurenten diriger la force; mais Fouché essaya d'en modérer le mouvement; ceux-là en poursuivant leurs plans , mirent ou trop l'assurance , ou trop de roideur; celui* i en examinant toujours ce qui était vrai, n'entreprit que ce qui était possible.

Sieyès lâcha de consolider par des formes organiques le principe (i) de la révolution : la souveraineté du peuple : n'y ayant point réussi , il se retira et se tut.

Carnot tâcha d'assurer la république par la victoire; pour dire le vrai , il attacha la victoire aux armes françaises; mais la république périt. Inflexible qu'il était , il alla vivre dans la retraite , où il s'irrita de voir le drapeau de la France abandonné de la victoire.

Fouché en tout temps n'a rien voulu quemaîtriserles passions de l'anarchie pour sauver l'état. Toujours soumis à la loi de l'ordre social , il o!)Serva tout avec soin , et il sut au juste plus que tout autre le jeu caché de chaque parti : mais les dépositaires du pouvoir le craignirent. Comme personne ne se tenait plus ferme et plus libre au milieu de tous que lui, il trouva les moyens de bannir pendant quelque temps le démon de l'anarchie; dans un moment terrible, c'était lui qui sauva Paris et qui retint le bras du désespoir pour que la générosité et la justice relevassent la France accablée : mais après vingt-Lrois années d'une vie dévouée à sa patrie, la réaction prévalut; le crime commun à la

(r) Nous distinguons le principe de la révolution, et la maxime d'après laquelle ont agi quelques révolutionnaires, marqu«o parce mot de Sievès : « IL faut que les propriétés changeât » (ut redeat miserti , habcat fortuna superbis. Horace.)

nation d'avoir vécu dans la révolution et d'avoir servi la république le poussa dans l'exil. Il soi lit de la France.. Toutes les passions, anciennes et nouvelles, y restèrent.

Ce sont les passions qui ont condamné le duc d'Otrante; voilà le sort de tout homme qui ose les traverser d'un pas libre et assuré.

Dorénavant, c'est à l'histoire qu'il appartient. C'est elle qui pèsera son mérite et sa faute , son fort et son faible* le pouvoir de l'esprit de son siècle et sa propre volonté. Malgré les cris de ses ennemis , son temps a déjà reconnu son mérite; son roi a voilé sa faute. Or ce n'est que Dieu qui puisse le juger; ses contemporains ne le peuvent ni ne le doivent.

Dans ce moment, il s'est élevé en France un parti , qui condamne quiconque a vécu dans la révolution et lui a appartenu en y étant et y devant être. La vue bornée de quelques hommes ne leur permet pas de voir l'histoire, ni l'élan impétueux du génie de l'Europe et de la France dans le cours des trois derniers siècles. Dans leurs yeux c'est l'état de la France avant l'an 178g, qui soit le vrai et le seul légitime; tout ce qui < epuis y est arrivé, ils le qualifient de crime, et quiconque y a pris part , ils le qualifient de criminel. Les émgiés quittèrent leur patrie parce qu'ils ne voulaient point renoncer à l'état de 1 789 , auquel le gouvernement , en convoquant les états-généraux, avait renoncé le premier. Les Français qui restèrent, c'est-à-dire, la nation ne voyait dans tout ce qui se passa , que le développement des destinées de la patrie. Elle espéra un avenir plus heureux; et chacun en France crut de son devoir d'y contribuer le mieux qu'il pourrait. Il se fit beaucoup de mal , il arriva encore plus de malheur par l'anarchie. Mais qui se trouvait au milieu de tout cela, pouvait-il, devait-il se soustraire au service de la cause publique ? Quand la forme du gouvernement fut changée, est-ce qu'on devait provoquer la guerre civile ou appeler au secours l'étranger, au lieu d'obéir à la loi et de concourir au rétablissement de l'ordre social ? Malheur à qui soulève le peuple, à qui allume le feu de la révolution ; mais dès que celle-ci existe, malheur à qui croit pouvoir dompter l'anarchie parl'anarchie, étouffer la révolution par larévolution !

Quiconque aime la patrie, se rangera du côté de la loi, qui seule au milieu de l'orage veut faire entendre la raison et la justice, et qui le peut.

Il y en a beaucoup qui se sont trompés. Il y a peu de coupables. Ce n'est pas l'ouvrage de quelques hommes , ni de quelques années , que Ja subversion ou le rétablissement d'une monarchie qui a plus de mille ans. Ce ne sont pas les formes des relations au milieu desquelles la loi existe , qui constituent la loi; c'est la loi qui rend les formes légitimes. Tout homme qui pense bien dans le délire des opinions et dans le bouleversement de toutes les relations, ne cherchera qu>à sauver la loi; c'est ainsi que tout ce qui est légitime, se forme et prospère. Que l'on ne nomme donc pas pleins -purs ceux qui ne rendent hommage qu'à de certaines relations : eu ce cas, ou tous les partis ont raison , ou tous ont tort. L'individu ne peut ni retenir l'essor du temps ni retourner la roue du destin ; mais quelque grand que soit le pouvoir du temps qui tout agite et tout embrouille, il doit et il pourra tenir ferme à la loi qui est l'ancre la plus forte contre l'orage.

Sans doute, celui qui ne sait ce que c'est qu'une révolution, et comment, depuis long-temps ourdie, elle a enfin éclaté en France avec une force irrésistible; encore celui qui ne saurait en apercevoir les différentes phases, chacune en elle-même et toutes ensemble dans leur enchaînement; celui enfin qui ne veut pas distinguer ceux qui ont pris part à la révolution par égoïsme ou fanatisme pour s'en rendre les maîtres, afin qu'ils dirigeassent sa marche et lui donnassent telle forme qui leur conviendrait, d'avec ceux qui, s ûsis et entraînés par elle , se sont livrés à la merci du torrent , ou d'avec ceux enfin, qui placés au milieu de ses fureurs lui ont résisté avec circonspection pour sauver ce qui seul pouvait l'être : la loi de tout ordre social , l'obéissance et la liberté, par le moyen et dans l'enceinte d'une constitution : celui-ci confondra tout , la cause et l'eiFet, la nécessité et la spontanéité, l'instrument et le moteur; il confondra la fureur des anarchistes avec les efforts de l'énergie , la folie des fanatiques avec l'élan du sentiment, et la roideur de la force avec la modération de la présence d'esprit; il lui sera égal , s'il condamne les Marat et les Mirabeau, les Robespière ou le?

Condorcet, les Danton ou les Carnot et les Fouché : il les condamne ions :

La nation et l'état doivent être un seul corps ou le devenir. C'est celte unité qui est le grand problème de tout gouvernement. Mais si le gouvernement confond cette unité avec l'identité, il méconnaît sa nature, et il détruit lui-même son ouvrage. Ce mot trop connu de Louis XIV : « l'état , c'est moi ! » renferme le secret de l'origine de la révolution française; Ce mot mis en action , sépara, long-temps avant la catastrophe , la nation de l'état; il anéantit l'unité par l'identité. La nation, aussi éciairée qu elle l'était, commençait à voir d ses propres yeux, à penser, enfin à agir. Voilà ce qui la détacha du trône qui, long-temps avant qu'il ne s'écroulât n'avait plus defondemens solides.

La révolution parut. Son mol terrible : le peuple est le souverain j la nation c'est Vctat » , posa le principe contraire de celui que Richelieu avait tenté d'émettre , et q-ie le cabinet de Louis XIV avait fait réussir. Comme les coryphées de la révolution agissaient dans le sens de ce mot-là , la révolution avança.

Les hommes sages reconnurent l'essentiel de toute loi organique, l 'imite de la nation et de l'état. Us tâchèrent de la rétablir par la constitution , d'abord dans la monarchie de 1791; mais la fureur des passions , déchaînée, détruisit leur ouvrage;puis dans la république, mais c'était encore la passion qui la détruisit; enfin dans la consolidation dt pouvoii suprême, ce qui produisit le consulat; mais ceiui-a, livré aux passions de son chef, périt par l'ambition.

C'était alors que l'on se rapprocha de la monarchie , et la charte constitutionnelle intercéda comme médiatrice de l'unité, entre la nation et l'état, dans la personne de Louis XVJII; mais c'est encore cette charte que !a passion et la haine entourent.

Il n'y a tu qu'un petit nombre qui aient reconnu le démon puissant qui depuis J791 a fait échouer tant de plans : Je démon des passions. Ils ont essayé de le subjuger par l'unité sous quelque forme qu'elle se présenta ; mais ils n'y ont réussi que pour des momens. C'est de ce petit nombre que nous croyons être le duc d'Otiante.

Lorsqu'il entra dans la vie publique au milieu de IV

rage de la passion la pins furieuse , la république existait déjà. Ce n'était pas lui qui l'avait établie , mais il a voulu, il a dû lui obéir parce qu'elle existait. Entouré comme tous ses concitoyens de l'influence de son siècle , il a vécu dans un âge d'airain. La mort de Loirs XVI fut le grand malheur de la perversion générale. —

Celui qui n'a jamais senti la fatalité funeste de ce temps-là , la fureur en dedans , la guerre au dehors , osera seul condamner des hommes qui , circonscrits à l'entour, ne pouvaient apaiser l'effervescence de l'esprit public, que lorsque familiarisés avec le péril, ils se sentirent assez d force et assez d'indépendance pour lutter contre l'opinion égarée.

Le malheur ne cessa point. Il ne fit que changer de face. C'est dans ce temps que le duc d'Otrante , pendant douze ans , s'est trouvé placé dans un poste qui ne plaît à personne, même quand tout est tranquille, parce qu'il surveille tout.

Ce qu'il a fait , sera pesé par le temps. Il y a encore beaucoup à éclaircir ; tel ou tel fait ne peut être mis dans son jour que par un développement circonstancié , ce que nos contemporans et la postérité trouveront dans les « Mémoires de sa vie » que le duc s'occupe actuellement à rédiger.

Ce que nous allons mettre sons les yeux du public , n'est qu'un précis de sa vie publique* ( e précis ne raconte pas ce qui a été fait par le duc d'Otrante durant sa vie ; mais dépeint l'homme tel qu'il est . son intérieur, l'âme de sa vie externe ; les principes qui l'ont dirigé dans toutes les époques et dans les situations !.s plus diverses , et qu'il a avoués har im»nt devant les puissances, à quelque distance qu'il se soit trouvé placé lui-même.

Il s'est prononcé dans les douze pièces justificatives de sa vie, qui font ie principal de cette notice. Nous les donnons comme authentiques ; elles n'ont pas encore été publiées , excepte la lettre à Napoléon du 23 avril 18 > 4 (1) et deux ou trois autres pièces dont il a paru quelques fragmens bien mutilés et défigurés, mais qui paraissent ici conformes aux originaux , — nous sommes fondés d'assurer cela, — pour la première fois. Ce

(i)Nous Pavons tirée du Moniteur, n° 525 > 12 sept. i8i5 , et

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qui doit garantir leur authenticité , c'est que les témoins auxquels elles ont été adressées , vivent encore excepté le seul Murât» L'histoire y reconnaîtra aisément Je vrai portrait d'un homme qui, pendant dixsept ans , a toujours été vrai et le même ; car tel qu'il a pensé , parlé et agi , en i 799, tel il a agi , parlé et pensé en i8i5 et dans l'intervalle. Si l'on examine les deux circulaires aux évêques et aux préfets de l'an premier du consulat , et que l'on compare les idées qui y sont exprimées et leur langage avec les dernières lettres du duc d'Otrante, ses ennemis eux-mêmes seront frappés du ton de la conscience, de la vérité, de la modération, de la tranquillité et de la dignité que l'on y retrouve. C'est cette sérinité d'âme , que nous n'apercevons presque plus que dans les grands hommes de l'antiquité , qui l'a conduit, d'un pas assuré ferme et tranquille à travers les plus violentes secousses , qui ont lait trembler jusqu'au so! sur lequel il marchait , mais qui n'ont jamais changé son cœur ni sa volonté.

Il a servi Napoléon, devant qui pliaient la France et la moitié del'Lurope; mais il lui a toujours parlé franc , et sans hésiter il lui a dévoilé l'avenir. La voix de la franchise qui l'avertissait , ne fut point écoutée. Plus d'une fois le ducd'Otrante, éloigné de son poste, y a été rappelé, il est resté le même. S'il n'eût été qu'un instrument , on l'aurait jeté ou cassé. S'il n'eût été fermé et libre que pour lui , et pas pour le maintien des lois et pour l'unité de la nation et de l'état, c'est-à-dire , pour la cause delà Fiance, on l'aurait méprisé et il serait oublié.

Ses vues ne sont pas celles de tout le monde , ses principes peut-être ne le sont pas non plus. Mais il ne doit pas craindre de les reconnaître; dans un tel homme les erreurs même sont des leçons pour d'autres.

L'histoire du monde n'oubliera point dans celle de la révolution française la vie de Fouché. C'est cette vie qui explique! a à la postérité la venté qui perce à travers cette terrible dissolution de l'ordre social. Car dans les annales du genre humaiu ce genre d'événement ne passera point sans but et sans laisser des traces. C'est aussi à la révolution que la providence a assigné una place dans le développement de l'ordre moral de l'univers. C'est une espérance frivole qui Halte la passion,

que de vouloir tenter d'en anéantir l'effet , de la vouloir , pour ainsi dire , arracher d'entre les bras du temps. Le gouvernement qui oserait l'essayer , ne ferait que préparer des révolutions d'un autre c iractère. Qui donc regarde d'un œil jusle la vie du duc d'Otrante , pénétrera dans le secret de toute révolution. Elle existe avant que l'on s'en aperçoive ; elle reste encore lorsqu'on la croit passée.

Ce n'est pas le vrai homme d'état qui défend les peuples contre l'anarchie , celui qui détruit l'unité entre eux et l'état ; mais qui la ramène pour la consolider. Ce n'est pas bien avertir des dangers de la passion que de la condamner : il faut en tempérer l'ardeur par la raison , ou par tout ce qui sera toujours vrai , mais non par ce qui accidentellement et pour un certain temps pourra être légitime.

C'est ce que prouve la vie du duc d'Otrante. Dans un de ces mooiens les plus terribles qui puissent arriver à une grande nation , où la ruine de la capitale , où la guerre civile, où toutes les horreurs du terrorisme et d'une dictature militaire allaient armer le désespoir lui-même pour empêcher l'étranger d'approcher de la France; dans ce moment c'était lui, que le conseil d'ad*ministration d'état, établi par Bonaparte lors de son abdication, et duquel était aussi Carnot, plaça à la tête du gouvernement provisoire; une marque de confiance qui seule prouverait le mérite de cet homme d'état, quand même on ne saurait, que pendant vingttrois ans il se fut tenu debout dans toutes les chance» de la révolution , par sa force innée.

Parmi tant de notices que l'on a publiées sur son histoire, personne n'y trouvera rien de positif sur son intérieur, avant qu'il n'ait parlé lui-même. La haine de tous les partis l'a calomnié ; cela ne pouvant se faire autrement , comme le duc d'Otrante, n'étant luimême d'aucun parti, n'en a jamais armé l'un contre l'autre, mais qu'il a tâché plutôt d'en concilier les esprits.

Il a éprouvé ce que tout homme qui au milieu des factieux agit avec modération, éprouvera. Comme tant d'autres, qui ont été à la merci d'un public aveugle, il pourra dire :

In modération placing ail myglory.

JVhiU Tories eall me fThig, and ffrhigs a Tory,

Ce qui a été dit sur lui dans les journaux, est sorti en partie de sources troubles et impures. Le Moniteur lui-même, au gré des différens partis , n'était que leur porte-voix. Les chefs y ont fait parler et écrire chaque homme de marque de la manière qui semblait le mieux servir leurs intérêts.

Parmi les notices sur le duc d'Otrante, il en a paru nneàyienne(i) qm n'est pas authentique, ni complète, ni constatée; une autre ne l'est pas non plus(f2). Celle-ci fait voir en général le caractère du duc d'Otrante tel qu'il s'est montré dans les annales aux yeux de tout observateur impartial : mais l'auteur n'y a pas assez marqué le irait piincipal du caractère de cet homme d'état, ce courage ferme qu'il a eu de dire toujours la vérité aux hommes puissans; encore l'auteur de la notice n'a allégué pour témoin que le Moniteur, et tout le monde sait que l'on ne doit pas indistinctement ajouter foi aux articles de ce journal, même à ceux qui concernent des actes publics. Il est connu que le rapport du grand-juge Régnier, fait au gouvernement dans le procès de Moreau sur sa prétendue conspiration de 1 8o4 (du 17 février) a été supposé, de même que la proclamation de Rosciusko adressée aux Polonais en 1807, qui n'était qu'une manœuvre inventée par le gouvernement. On trouve les deux documens dans le Moniteur, et ils sont faux tous les deux.

La notice que nous publions aujourd'hui sur la vie publique du duc d'Otrante, est la première qui mérite qu'on y ajoute foi; car outre qu'elle s'étaye de douze pièces originales, qui sûrement intéresseront beaucoup tout homme d'état et l'ami de l'humanité, elle éclaircit plusieurs points de la révolution française, qui ne sont pas encore bien connus en Allemagne.

L'é;iteur qui est aussi le traducteur des pièces justificatives, n'a jamais été en relation avec le duc d'Otrante ; il ne connaît cet homme célèbre que par sa haute réputation ; mais il croit connaître les intérêts de l'histoire qui doit éclairer la postérité le vrai juge du temps présent.

(iJVoye* n° 19 du Nouvelliste français, par Henry et Richard a "Vienne ; extrait d'un ouvrage : Souvenirs de ma vie , par J**.

fa) Voyez ; Deutsche Slàtter , neuc Folge Leqjs. ï8i5. V«l. 3. ii° 17 18.

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DU

Joseph Fouché, ducd'Otrante, grand7 croix de plusieurs ordres français et étrangers, est né le 29 mai 1 7G3, à Nantes, département de la Loire-Inférieure. Son éducation fut confiée aux pères de l'Oratoire; il fut placé par ses parens , à l'âge de 9 ans , au pensionnat du collège de Nantes. Ses premiers maîtres le jugèrent mal ; ils prirent la gaîté de son caractère pour de la légèreté , et comme il montrait de la répugnance à étudier le rudiment et les règles de la grammaire, ils crurent qu'il manquait d'entendement. Plus tard, on essaya en vain de lui apprendre la versification latine et française, son genre d'esprit ne pouvait s'assujettir à aucune con~

Irainte. On en concluait qu'il n'était susceptible que de peu d'application. M. Durif , préfet des études , homme de beaucoup d'esprit, qui l'avait pris en affection et qui l'observait avec attention , avait remarqué que son élève choisissait de préférence à la bibliothèque, pour sa lecture, les livres les plus sérieux, et que tandis que ses camarades lisaient des romans, il s'occupait à méditer les pensées de Pascal. Il voulut savoir un jour ce qu'il en comprenait ; il s'approche de lui et lui adresse plusieurs questions; il fut très-étonné de l'étendue et de la variété de ses idées. Loin d'éviter de répondre, il engagea la conversation sur les matières les plus abstraites.

M. Fouché, destiné à suivre la carrière de son père , qui était capitaine de vaisseau , étudiait les mathématiques et y faisait des progrès. Il était sur le point de quitter le collège , lorsque M. Durif représenta à ses pai ens que la mer ne convenait point à son

i5 tempérament ; il leur conseilla de le faire entrer dans l'Oratoire pour y professer un cours. Le père y consentit et fît conduire son fils à l'institution à Paris.

On mit entre les mains du jeune oratorien les commentaires de Jansénius et le catéchisme du Concile de Trente. Il ne put surmonter le dégoût que lui inspirait une pareille étude ; il alla trouver le supérieur de la maison, M. Mérault de Bissy, auquel il avait été recommandé d'une manière spéciale, il ne lui dissimula rien. M. Mérault, qui avait autant de bonté que de lumières, le conduisit dans sa bibliothèque et lui permit de choisir les ouvrages qui lui conviendraient le mieux. Il s'arrêta sur le petit carême de Massillon et sur les oeuvres de Nicole; et comme il ne voulait rien avoir désormais de caché pour un homme qui allait être a la fois son ami et son confesseur, il lui avoua qu'il avait dans sa chambre Tashe, Horace, et Euclide, Quoique Pu*

i6 sage des livres profanes fût interdit dans cette maison, il obtint facilement la permission de les garder.

M. Fouché, après avoir professé avec distinction , la morale , la logique , la métaphysique^ la physique et les mathématiques à l'académie royale de Juilly (i), à Arras , à l'école militaire de Vendôme , quitta l'Oratoire pour se marier et pour s'établir à Nantes dans le dessein d'y exercer la profession d'avocat. Tous ceux qui l'ont connu dans l'Oratoire y lui ont conservé une grande estime et un tendre attachement.

M. Mal ou et qui , comme lui , avait professé dans l'Oratoire, lui portait une extrême affection. On l'a vu ? depuis que M. Fouché est parvenu à la tête des affaires, braver toutes

(i) L'académie royale de Juilly esta sept lieues de Paris près de Dammarlin en Brie. Celait un pensionnat célèbre très-nombreux qui subsiste encore ? malgré les ravages de la révolution.

les menaces de l'autorité pour aller lui rendre visite dans ses proscriptions sous Bonaparte. M. Malouet a payé lui-même d'un exil, à Tours sa généreuse amitié. Ce qui honore davantage cet illustre ami , c'est qu'il n'avait point de fortune et qu'il sacrifiait les émolumens de sa place au besoin de son cœur. Si M. Fouché a éprouvé de grandes ingratitudes ? il a reçu de grandes consolations. La reconnaissance de M. Malouet, de M. Cazalès et de quelques autres hommes célèbres, suffit pour lui faire oublier le grand nombre d'ingrats obscurs qu'il a faits dans ses divers ministères.

Nourri de bonne heure d'idées justes f d'études solides 3 la révolution qui comment çait, ne le surprit pas dans le dénuement et dans le vague; appelé à la convention nationale, il ne rechercha point l'éclat,, il s'ensevelit dans le comité d'instruction publique, où il se lia avec Gordorcet.

Mém. du duc d'Otrante* a

Nous garderons le sile'hce sur son opinion dans le procès de Louis XVI , puisque Louis XVIII a cru devoir la couvrir d'un voile en le nommant son ministre delà police.

A l'époque où M. Fouché professait la philosophie à Arras, il avait connu Maximilien Robespière , et lui avait prêté des fonds pour se rendre et s'établir à Paris, lorsqu'il fut nommé à l'assemblée constituante. Robespière le vit d'abord souvent, mais bientôt la diversité de leurs opinions les divisa. A l'issue d'un dîner qui avait eu lieu chez M. Fouché , Robespière déclamait avec violence contre les Girondins, et apostrophait iVergniaud qui était présent; M. Fouché, qui aimait Vergniaud, s'approcha de lui et ^'adressant à Robespière : «Avec une pareille « violence, lui dit -il, vous gagnerez sûre - « ment les passions, mais vous n'aurez jamais « ni estime ni confiance. » Celui-ci piqué se retira.

M» Fouché, forcé d'aller en mission dans ies départemens, fut bien obligé de se rapprocher du langage du temps 3 et de payer son tribut à la fatalité des circonstances -, mais, dans une proclamation même de la loi contre les suspects,, qui ordonnaitFemprisonnement en masse des prêtres et des nobles y on lit un alinéa cpi'il était courageux d'écrire et d'im i primer le 25 août 1793.

« La loi veut que les hommes suspects « soient éloignés du commerce social ; celte « loi est commandée par l'intérêt de l'état > » mais prendre pour base de son opinion des « dénonciations vagues, provoquées par des « passions viles , ce serait favoriser un arbi- « traire qui répugne autantà mon coeur qu'à « l'équité. Il ne faut pas que le glaive se prot< mène au hasard. La loi commande de sé- « vères punitions , et non des proscriptions « aussi immorales que barbares. »

Envoyé à Lyon , il a attaqué le despotisme

Su brigandage et enchaîné l'anarchie ; il rétablissait le calme et la sécurité dans les âmes, lorsque Robespière l'accusa aux Jacobins d'opprimer les patriotes et de transiger avec l'aristocratie. Rappelé à Paris , son âme ose se lever devant la tyrannie de Robespière , il le somme, du haut de la tribune delà convention nationale, de motiver son accusation.

La chute de Robespière mit fin à ces débats. On crut que les passions allaient être enfermées dans sa tombe , mais il semble que notre destinée soit de tourner dans un cercle de calamités et d'erreurs. Ceux qui s'étaient le plus avilis devant Robespière ne trouvaient plus, après sa mort , d'expressions assez violentes pour peindre leur haine.

L'exagération fut portée au point qu'on lui prêtait des desseins de dictature. « Vous « lui faites bien de l'honneur, repartit vive- « ment M. Fouché , de lui prêter des plan* « et des vues ; loin de disposer de l'avenir,

« il n'y pensait même pas; il était entraîné, il « obéissait à une impulsion qu'il ne pouvait « ni suspendre, ni diriger. » Cette réplique parut une intention de bienveillance. M. Fouclié fut considéré, dès ce moment , par ses ennemis comme un Robespièriste , et bientôt accusé d'entrer dans un complot pour rétablir la terreur.

Il fut éloigné de la convention nationale ; ce n'est qu'après la dissolution de cette assemblée, que M. Fouclié reparaît sur la scène et est envoyé par le directoire exécutif successivement en ambassade à Milan et à la Haye. Il défend avec fermeté l'indépendance de ces deux états contre la faiblesse de son gouvernement, qui après avoir promis de la respecter, la sacrifiait à des insinuations étrangères.

Les yeux du directoire s'ouvrirent , mais il n'était plus temps, les armées ennemies s'avançaient en Italie ; les mécontens pre~

ni

naient de l'audace dans l'intérieur , le désordre s'accroissait. M. Fouché fut appelé au ministère de la police générale, où il s'est acquis une grande illustration par le bien qu'il y a fait , par les maux qu'il a empêchés , et par la résistance qu'il a opposée aux passions y dans toutes les crises.

Son premier acte en entrant au ministère sous le directoire exécutif, fut un rapport remarquable contre les anarchistes: » N'espérez » point 7 dit- il , qu'ils se corrigent ; ce qu'ils » entreprennent pour l'indépendance de leurs » passions est pour eux vertu et liberté j » les moyens par lesquels ils menacent et » épouvantent les états , leur semblent des ïi moyens propres à en préparer la force » et les prospérités. « Il ajoute en parlant des monstres qui ont assassiné dans les prisons: « Leurs remords ne peuvent effacer le » souvenir des homicides qu'ils ont commis. $ La nation voit toujours leurs assassinats qui

tr l'effrayent, et ne peut lire clans leurs âme* ¥. le remords qui pourrait la rassurer ».

Ceux qui voyent le duc d'Otrante au milieu de sa famille, sont tentés de croire que ses idées et ses sentimens ne s'étendent pas au-delà du cercle des affections domestiques. Ses mœurs sont simples et réglées. Il était inutile qu'il fût riche pour lui; il dédaigne l'artifice et les subtilités, il souffre qu'on lui parle avec liberté. Il traite légèrement les choses frivoles , donne une attention forte à tout ce qui est sérieux. Toutes les idées relatives à l'état d'homme, à son bonheur, à ses devoirs, lui sont familières. Tout ce qui contribue à former les sociétés civiles, à les perfectionner, à les défendre , à les corrompre et à les détruire, est l'objet continuel de ses méditations. Il a protégé , dans son long et difficile ministère, toutesles existences sans exception, il y avait sécurité complète pour tout individu qui ne recherchait que la

tranquillité. Il s'est toujours opposé aux lois de circonstances. « Eli es ne font , disait-il soute vent, que constater le mal sans y remédier, a parce que leur exécution nécessairement a arbitraire est toujours confiée aux passions».

Comme le Duc a servi divers gouvernemens, ses ennemis ont cherché à persuader que son caractère se pliait à tout; mais s'il eût été le complaisant de tous les gouvernemens, il nous semble qu'il n'aurait point passé une partie de sa vie dans l'exil et dans la proscription»

La correspondance du duc cVOtrante, ses instructions aux préfets portent le cachet de la prévoyance et de l'art profond de manier le cœur humain. Son style est souvent incorrect; mais tout ce qu'il écrit est conçu à une grande hauteur.

On a dit que le duc d'Otrante, dans son. ministère sous la république, tendait par ses instructions aux préfets à substituer la morale

à la religion ; et la police à la justice. Nous nous sommes procuré les deux circulaires qui ont servi de base à cette étrange accusation. Leur date est du mois de brumaire où. Bonaparte fut nommé chef du gouvernement de la république. Quand on réfléchit sur cette époque y on est frappé du courage de celui qui les a écrites; il fallait une grande supériorité de langage pour faire passer alors les sentimens et la doctrine qui y sont exprimés.

Circulaire aux Evêques»

Paris, le 2t5 Brumaire. An premier du Consulat.

(i6Nov. 1799)

Aucun peuple civilisé n'a été sans culte ou sansplusieurs cultes. Mais aucun peuple connu n'a été assez éclairé pour donner à la religion la place qu'elle doit avoir.

Les uns ont fait des lois religieuses , comme des lois civiles et criminelles, une partie du code social } et leur pontificat était

une magistrature. Le gouvernement en était d'abord plus fort ; mais quand les opinions religieuses perdaient leur force , il perdait la sienne.

Chez d'autres peuples, le gouvernement et la religion ont été deux puissances à côté l'une de l'autre qui se touchaient sans cesse^ pour s'appuyer, pour se combattre; là, les ministres du culte ont été tour à tour oppresseurs, opprimés. C'est l'histoire de l'Europe moderne.

D'autres temps sont arrivés ; la raison les a préparés ; la religion doit les bénir. Vous ne serez plus exposés ni à exercer la persécution

ni à la souffrir. Tous les cultes seront libres;

/ et s'il en est qui reçoive une protection particulière, ce sera celui qui servira le mieux la république. Le gouvernement ne veut pas accorder de privilège, mais il veut recon-^ naître les services.

Après tant de querelles dont nous avons

tous payé les torts ouïes erreurs de notre sang, ne jetez plus des regards trop douloureux sur votre puissance et votre fortune passée; un gouvernement oui vient de se former au

CF

milieu du peuple et des malheurs , connaît trop la nature pour vous faire un crime de vos regrets : peut-être même pense-t-il qu'il eût été plus juste comme plus généreux et plus prudent de vous épargner tant de sacrifices et de graduer ceux que vous deviez faire. Mais dans vos malheurs personnels si vous avez la foi que vous prêchez , vous avez une grande consolation : ils ont ramené votre culte à ce qui a toujours relevé les puissances qui déclinent , aux principes de son institution.

Voyez déjà comme vos infortunes ont fléchi les haines de ceux même qui vous accusent de leurs maux : un assentiment universel a applaudi au décret qui n'exige plus de vous aucun serment, qui ne vous demande que votre promesse de lui être fidèles. Rien

ne tous gêne plus dans vos scrupules même les plus timides.

Celui qui apparut aux hommes pour leur apporter les maximes de cette morale céleste que vous leur prêchez , n'en demandait pas autant aux puissances delà terre ; ils n'avaient pas plus de moyens de faire de leur foi la foi de l'univers , eux qui, trois siècles après la naissance du christianisme, le placèrent sur le trône de l'empire romain avec Constantin qui leur devait aussi ce trône. Mais songez -y : cesmagnifiques perspectives y qui se rouvrent pour se prolonger au-delà des temps et des mondes visibles, se refermeront devant vous, si vous ne tenez pas tout ce que vous promettez au gouvernement.

Ce n'est pas être fidèle à la république , de prêcher qu'il faut lui obéir en prêchant aussi qu'il faut la haïr. Lui enlever l'amour des Français, c'est la trahir. Songez-y encore : c'est en vain qu on tiendrait un langage diffé-

^9 rent dans les prédications qui sont entendues et dans les confessions qui sont secrètes ; le secret de vos inspirations dans ce tribunal où vous disposez des âmes, sera révélé par les dispositions des âmes que vous dirigez et que vous formez.

3N on , rien ne vous est plus possible à l'égard de la république que d'acquérir des titres à ses faveurs en prêchant ses maximes avec les vôtres y en les gravant ensemble au fond des cœurs émus par les motifs et par les prix immortels que vous présentez aux vertus.

Signé y Fouché,

Circulaire aux Préfets.

Paris , 3© Brumaire. An premier diTConsuIat,

(21 Nov. 1799.)

Citoyen préfet ,

Vos rapports avec la justice sont intimes et nombreux j les relations qu'ont entre elles l'action de la police et l'action de la justice se

3o touchent réellement, elles se pénètrent et semblent se confondre. Sans cesse elles concourent aux mêmes actes. Combien cependant, en général , ce concours a été loin d'être un accord ! Entourée de formes qu'elle ne trouve jamais assez multipliées, la justice n'a jamais pardonné à la police sa rapidité. La police, affranchie de presque toutes les entraves, n'a jamais excusé dans la justice ses lenteurs. Les reproches qu'elles se font mutuellement, la société entière les fait souvent à l'une et à l'autre. On reproche à la police d'inquiéter l'innocent, à la justice de ne savoir ni prévenir , ni saisir le crime. Parce

qu'elle a été dans la main des rois, la police a

passé plus généralement pour un instrument

du despotisme : la justice , parce qu'elle est rendue par les organes des lois , a paru souvent égarée dans leurs obscurités et dans leurs contradictions. Chez certains peuples ombrageux à l'excès, jaloux à l'excès de leur li-

Si

berté, on a sacrifié la police à la justice! chez d'autres peuples plus impatiens d'être traînés avec lenteur dans les formes et dans le labyrinthe de tant de lois ? on a fait de la justice elle-même une police.

Qu'on porte un oeil attentif sur les lieux et sur les momens de leur action , on pensera que la police et la justice ne peuvent exister pour le véritable ordre social, ni Tune sans l'autre, ni entièrement confondues l'une dans l'autre.

Considérez en effet la justice avant qu'elle juge et après. Avant, renfermée dans ses temples , elle ne pourra pas avec honneur , et elle ne voudra pas en sortir pour promener ses pas et ses regards dans les lieux publics , dans les asiles secrets , où la sûreté générale et particulière peuvent être troublé es, où les délits, les crimes et les forfaits peuvent être commis. Ce n'est pas seulement sa gravité auguste qui serait compromise, c'est son intégrité. Dans

cette surveillance active les juges seraient, souvent témoins; et un juge ne doit jamais l'être. Pour bien peser les témoignages des autres dans ses balances, il ne doit jamais y mettre le sien. En faisant arrêter elle-même les prévenus , par cet acte seul , la justice se constituerait avec eux en état de guerre , si contraire à un bon jugement. Elle n'aurait ni la confiance de l'accusé., ni la confiance de la société , ni entièrement sa propre confiance, excepté dans les momens où elle aurait perdu celle de tout le monde.

Considérez la justice après qu'elle a jugé1, et lorsqu'il faut exécuter ses jugemens: est-ce elle qui dressera les échafauds, qui conduira aux lieux des supplicesles malheureux qu'elle a condamnés ?Tous les peuples delà terre ont senti que si le même pouvoir qui prononce une sentence de mort la fait exécuter , la justice ne paraît plus condamner des coupables, mais tuer des hommes. Tous les peuples de

la terre ont senti qu'au milieu des scènes terribles de l'exécution de ses arrêts, la justice, si elle en préside elle-même l'exécution , peut cesser d'être l'amour des hommes pour en devenir la terreur. Rien de tout ce qui entoure la puissance judiciaire ne doit montrer en elle que la pure et céleste jouissance de la raison éternelle • c'est alors que la justice sera ce qu'elle doit être : une véritable religion sociale.

Les momens qui précèdent les arrêts de la justice et les momens qui les suivent sont donc deux momens où la justice elle-même ne doit pas agir ; et ces deux momens appartiennent à l'action de la police.

C'est la police qui , ayant partout des regards et des bras , peut faire arrêter les coupables partout oùles crimes peuvent être commis; c'est elle qui, disposant, pour maintenir l'ordre public , d'une force armée supéri eure à toutes les forces qui peu vent la troubler, a tous

Mém. du duc d'Otrante. 3

les moyens et de mettre les prévenus sous la main de la justice, et d'écarter ou de vaincre tout ce qui s'opposerait à l'exécution de ses arrêts.

Dans ce partage de fonctions entre la polie? et la justice , les plus pénibles , sans doute 3 sont celles que la nature des choses décerne à la police. Mais les fonctions les plus rigoureuses sont celles qui ont les plus douces récompenses dans le coeur des magistrats qui vivent pour leurs devoirs et pour la patrie : c'est lorsqu'ils s'immolent le plus qu'ils jouissent davantage : quand ceux qui prononcent un arrêt ne le font pas exécuter , et quand ceux qui président aux moyens d'exécution ne l'ont pas prononcé, dans cette division de deux ministères rigoureux la rigueur de tous les deux se tempère.

Pour les magistrats de lapolice , lorsqu'ils dirigent l'exécution des décrets de la puissance judiciaire , cette exécution se place

sous le même point de vue et presque à la même distance que pour la société elle-même, dont l'existence la rend nécessaire et dont la volonté générale l'ordonne.

Que dis-je? Citoyens Préfets, c'est lors* que vous vous en approchez de plus près que vous aurez souvent le plus d'occasions et le plus de moyens d'adoucir pour votre cœur les sévérités de vos fonctions. Ces moyens et ces occasions vous les trouverez toujours dans votre vigilance à faire suivre dans les arrestations des prévenus les ordres positifs des lois, et dans l'accomplissement des arrêts contre les coupables les vœux de ce sentiment sublime d'humanité qui, depuis un demi-siècle et chez toutes les nations éclairées de l'Europe, a retenti autour des tribunaux et des échafauds.

Ce que les ordres positifs des lois vous commandent le plus impérieusement, c'est de ne tenir aucun citoyen sous la main de la po-

lice que le temps strictement nécessaire pour le mettre sous la main de la justice. Les lois font elles-mêmes quelques exceptions à cette loi, unique garantie de toutes les autres; ces exceptions rares et bien déterminées, bien limitées, les lois les font comme à regret et presqu'avec effroi. Si nous en ajoutions une seule, nous ne serions plus les magistrats de la police, mais les agens de la tyrannie.

Pour toutes les arrestations et à tous les instans les agens de la police doivent donc être en état de produire les preuves écrites qui constatent le moment précis où un citoyen a été arrêté , et le moment précis où il a été déposé sous la garde des lois. La société tout entière, à cet égard, a le droit d'interroger et le ministre de la police et les préfets et tous leurs agens.

N'oubliez jamais combien il est dangereux de faire des arrestations sur de simples soupçons. Songez que vos actes, alors même

qu'ils seront des erreurs, seront une première présomption contre ceux que vous conduirez devant la justice; et méditez dans votre conscience tremblante les histoires de tant d'innocens qui n'ont été envoyés par la justice sur les échafauds que parce qu'ils avaient été menés par l'erreur devant la justice.

Ces voeux de l'humanité, présentés par la philosophie de la France aux puissances et aux juges de l'Europe, ne sont pas de même gravés dans les articles positifs de nos lois; ils le sont dans le coeur de tous ceux qui servent la république. Ce n'est pas seulement en ajoutant la moindre rigueur aux rigueurs absolument indispensables pour l'exécution des lois et des arrêts de la justice, que nous serions coupables; nous léserions encore, si nous ne tempérions pas ces rigueurs par tous les adoucissemens qu'elles peuvent recevoir.

Celui qui n'a pas encore entendu sa sentence, n'est pas encore pour nous un ennemi

de la société ; celui qui s'est entendu prononcer la peine cfuil va subir, ne l'est plus. Il n'a rien à expier avant * après, il a tout expié. La pitié de tout ce qui n'est pas inexorable et barbare l'environne : ce n'est plus qu'une victime que la société est condamnée à immoler,* la société doit pleurer sur elle et sur lui.

La nécessité de punir les délits tient beaucoup aux imperfections de Fart social qui ne sait pas les prévenir : en les punissant les ministres de l'ordre social contra ctent une grande dette envers l'humanité qui se couvre dévoiles de deuil , qui murmure et gémit.

Acquittez-la, citoyen préfet, cette dette sacrée par tpus les ménagemens, par tous les égards que la pitié vous inspirera pour de si grands malheurs.

Signé , Fouché.

Les talens du duc d'Otrante étaient appréciés par Bonaparte, mais ses idées, sa manière de faire la police ne convenaient pas au but qu'il se proposait. Il établit à côté de la police de son ministre une autre police, chose étrange! On a vu constamment ceux qui étaient poursuivis par la police de Bonaparte, se réfugier sous celle de son ministre. C'est ce qui explique la consternation de la France à chacune des disgrâces du duc d'Otrante.

Après la première disgrâce, Bonaparte plaça le ^ic au sénat et annonça sa nomination par un message où il fît le plus grand éloge de son ministre. Gomme il avait partagé l'opinion que ce ministre tendait à réunir la justice à la police, il voulut, par opposition, réunir les deux ministères à la justice.

Bientôt l'opinion fut tourmentée par une multitude d'espions qui tous voulaient se faire valoir. Il n'y avait plus de direction,

tout marchait au hasard. La police n'avait plus cette activité qui répand et qui cherche la lumière. Partout un faux zèle multipliait les accusations. Le général Moreau qui vivait tranquille au milieu de Paris est enveloppé dans une conspiration. Son procès excita l'indignation générale. Bonaparte eut le courage et la force d'esprit de rappeler son ancien ministre j ce rappel calma tous les esprits comme par enchantement; le duc d'Otrante qui était Pami de Moreau, le détermina à se retirer momentanément aux Etats-Unis 3 et se fit autoriser à remettre à ce gérerai le prix de ses biens en France.

Le second ministère du duc d'Otrante va être plus orageux que le premier. Plus le ministre acquérait de popularité, plus Bonaparte devenait ombrageux : les polices se multipliaient et pour observer celle du ministre, et pour exécuter tous les ordres auxquels on savait qu'il eût refusé d'obéir. Bonaparte,

entraîné sans cesse par l'esprit de conquêtes hors de France, comptait sur son ministre pour la tranquillité de l'intérieur, et en effet jamais il n'y eut plus de calme et plus de sécurité dans l'intérieur que lorsque Bonaparte était éloigné. Quand il rentrait, il devenait plus exigeant. Accoutumé à vaincre au dehors, il souffrait moins la résistance au dedans. Après la paix de Tilsit, le duc d'Otrante l'engagea à s'occuper de l'administration de son empire.

« Vous pouvez, lui dit-il, conquérir de « nouvelles provinces, mais rien aujourd'hui « ne peut ajouter à votre puissance. La con- « quête de l'Espagne qu'on fait briller à vos « yeux, est une possession vaine: vous êtes « réellement souverain de cette contrée « puisque vous en tirez des soldats pour « nos armées et des sommes considérables « pour le trésor. Craignez que le titre no- « minai de maître ne vous enlève cette double

te

« ressource ; songez au présent, mais voyez « l'avenir. »

La flatterie l'emporta ; Bonaparte partit pour l'Espagne : ce qui se passa à Bayonne, causa une fermentation intérieure. On la présenta comme une conspiration ; Bonaparte, alarmé^ rentra en France. La conspiration s'évanouit comme un fantôme , quand il fut arrivé à Paris. Il part pour le Nord, la fortune qui l'avait contrarié dans le Midi , semble lui préparer de nouveaux obstacles. Ses victoires sont plus sanglantes et se mélangent de revers. Les Anglais font une descente à Walcheren. Le ducxl'Otrante,qui était alors chargé du ministère de l'intérieur et de la police , fait lever partout une garde nationale nombreuse. « Prouvons, disait-il « a l'Europe, que si le génie de Bonaparte « peut donner de l'éclat à la France par ses « victoires, sa présence n'est pas nécessaire « pour repousser nos ennemis. »

Le mouvement donné à la nation fut général. Les Anglais se hâtèrent de se rembarquer. Bonaparte fît la paix à Vienne et revint promptement à Paris. La garde nationale fut licenciée , et le ministre qui avait osé dire que Bonaparte n'était pas un homme nécessaire , fut disgracié.

Bonaparte pour se ménager l'opinion , nomma son ministre disgracié gouverneur de Rome : mais avant son départ il lui envoya le général Berthier, prince de Neufchâtel, lui demander sa correspondance ; le duc d'Otrante répondit que cette correspondance était sa garantie , qu'il ne la livrerait pas , et comme cette invitation était accompagnée de menaces: « Allez rapporter à votre maître, » lui dit le duc, « que je suis habitué depuis 25 ans , » à dormir la tête suri'échafaud. Je connais » les effets de la puissance , je ne les redoute » point. >)

Ce fut alors que le duc fut exilé à Aix

en Provence: il ne tarda pas à être rappelé par Bonaparte. La première entrevue ne fut pas heureuse , la guerre de Russie n'était pas plus dans les principes du ministre que celle de l'Espagne. Le duc se retira dans ses terres. Bonaparte lui écrivit de Dresde de venir le joindre. Les idées de paix et de modération du duc déplurent ; Bonaparte lui ordonna de se rendre en Illyriepour en prendre le gouvernement.

Le duc d'Otrante était à peine en Illyrie que la guerre éclata. N'ayant aucune force à opposer à l'invasion de l'ennemi , il revenait en France ; lorsqu'il reçut de Bonaparte une lettre qui l'invitait à aller à Naples. Le duc donna à cette cour tous les conseils , que la sagesse et les circonstances prescrivaient. Si le roi Joacliim eût suivi ses conseils, il n'aurait point pris la route qui conduit aux catastrophes.

Il est important pour donner une idée de la

manière dont le duc écrivait à Bonaparte et au roi Joachim , et de ses conseils dans le moment de crise où était l'Europe , de faire connaître les deux lettres suivantes :

Le duc d'Otrante a V Empereur Napoléon,

Rome , 2rj décembre i8i3.

J'ai pris congé du roi de Naples ; je ne dois dissimuler à V. M. aucune des causes qui ont arrêté l'activité naturelle de ce prince.

10 C'est l'incertitude 011 vous l'avez laissé sur le commandement des armées de l'Italie. Le roi dans ces deux dernières campagnes vous a donné tant de preuves de son dévouement et de ses qualités militaires, qu'il s'attendait à recevoir de vous cette marque de confiance. Il se sent humilié à la fois > et de vos

soupçons et de l'idée de se trouver placé sur la même ligne que vos généraux.

20 On dit sans cesse au roi : si pour conserver l'Italie à l'empereur , vous dégarnissez votre royaume de troupes , les Anglais vont y opérer des débarquemens et y exciter desséditions d'autant plus dangereuses que les Napolitains seplaignenthautement de l'influence de la France: dans quel état, ajoute-ton, se trouve cet empire ? sans armée , découragé par une campagne que ses ennemis ne regardent pas comme le terme de ses maux , puisque le Rhin n'est plus une barrière et que l'Empereur, loin de pouvoir garantir l'Italie, a peine à s'opposer à l'envahissement de ses frontières d'Allemagne, de Suisse et d'Espagne. Songez à vous, lui écrit-on de Paris, ne comptez que sur vous-même. L'Empereur ne peut plus rien même pour la France, comment garar irait-il vos états ? Si dans le temps de sa toute-puissance il eut la pensée de réunir Naples à l'em-

pire , quel sacrifice serait-il porté à faire pour vous? il vous sacrifierait aujourd'hui à une place forte.

3° D'un autre côté , vos ennemis opposent au tableau de la situation de la France celui des avantages immenses que présente au roi son accession à la coalition : ce prince consolide son trône, agrandit ses états \ au lieu de faire à l'Empereur le sacrifice inutile de sa gloire et de sa couronne , il va répandre sur l'un et l'autre l'éclat le plus brillant en se proclamant le défenseur de l'Italie , le garant de son indépendance. Se déclaret-il pour Votre Majesté, son armée l'abandonne, son peuple se soulève. Sépare-t-il sa cause de celle de la France , l'Italie tout entière accourt sous ses drapeaux. Tel est le langage que parlent au roi des hommes qui tiennent de près à votre gouvernement. Peut-être ne fait-on en cela que s'abuser sur les moyens de servir V. M. La paix est nécessaire à tout le monde : déterminer le roi à se mettre à 1&

tête de l'Italie est à leurs yeux le plus sûr moyen de vous forcer à faire la paix.

Je suis arrivé à Rome le 18. Ici comme dans toute l'Italie le mot d'indépendance a acquis une vertu magique. Sous cette bannière se rangent sans doute des intérêts divers , mais tous les pays veulent un gouvernement local , chacun se plaint d'être obligé d'aller à Paris pour des réclamations de la moindre importance. Le gouvernement de la France , à une distance aussi considérable de la Capitale , ne leur présente que des charges pesantes, sans aucune compensation. Conscriptions, impôts, vexations, privations , sacrifices ; voilà , se disent les Romains , ce que nous connaissons du gouvernement de la France. Ajoutons que nous n'avons aucune espèce de commerce, ni intérieur, ni extérieur , que nos produits sont sans débouché , et que le peu qui nous vient du dehors, nous le payons un prix excessif.

Sire, lorsque Votre Majesté était au plus

haut degré de la gloire et de la puissance, j'avais le courage de lui dire la vérité, parce que c'était laseule chose qui lui manquait. Aujourd'hui, je la lui dois également, mais avec plus de ménagement puisqu'elle est dans le malheur. Son discours au corps législatif aurait fait une profonde impression sur l'Europe et aurait touché tous les coeurs, si Votre Majesté eût ajouté au désir qu'elle a manifesté pour la paix, une renonciation magnanime à son anci en système de monarchie universelle. Tant qu'elle ne se prononcera pas sur ce point, les puissances coalisées croiront ou diront que ce système n'est qu'ajourné, que vous profiterez desévénemens pour y revenir. La nation française elle-même restera dans les mêmes alarmes. Il me semble que si, dans cette circonstance, vous concentriez toutes vos forces entre les Alpes , les Pyrénées et le Rhin , si vous faisiez une déclaration franche de ne pas dépasser ces frontières naturelles, vous auriez tous Mem . du duc d'Otranle. 4

les vœux et tous les bras de la nation pour défendre votre empire ; et certes, cet empire serait encore le plus beau et le plus puissant du monde ; il suffirait à votre gloire et à la prospérité de la France. Je suis convaincu que vous ne pouvez avoir de véritable paix qu'à ce prix. Je crains d'être seul à vous parler ce langage , défiez-vous des mensonges des courtisans , l'expérience a dû vous les faire connaître. Ce sont eux qui ont poussé vos armées en Espagne, en Pologne, en Russie, qui vous ont fait éloigner de vous vos plus fidèles amis , et qui dernièrement encore vous ont détourné de signer la paix à Dresde. Ce sont eux qui vous trompent aujourd'hui et qui vous exagèrent votre puissance. Il vous en reste assez pour être heureux et pour rendre la France paisible et prospère, mais vous n'avez rien de plus, et toute l'Europe en est persuadée ; il serait même inutile de chercher à lui faire illusion ; on ne la tromperait plus-

Je conjure Votre Majesté de ne pas rejeter mes conseils^ ils partent d'un cœur qui n'a cessé de vous être attaché, même dans les momens où il l'aurait voulu. Je n'ai point le sot amour-propre de voir mieux qu'un autre, si chacun avait la même franchi se, il vous tiendrait le même langage. Il vous aurait parlé comme moi après la paix de Tilsit, après la paix de Vienne , avant la guerre contre la Russie, et en dernier lieu à Dresde.

Il est affligeant pour la dignité de l'homme, que je sois le seul qui ose vous dire ce qu'il pense. Si Votre Majesté éprouve de nouveaux malheurs, je n'aurai pas à me reprocher d'avoir cessé de lui dire la vérité. Au nom du ciel, mettez un terme à la guerre ; faites que les âmes puissent trouver un moment pour se reposer.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Signé, le duc d'Otbante,

AU TROÏ JOACHIM.

Florence, le 20 janvier 181 4»

J'ai reçu vos lettres , et la copie de celles que vous avez écrites à l'empereur. Je les conserve pour en faire usage lorsque l'occasion s'en présentera. Si vous lisiez le compte que j'ai rendu à l'empereur, de la situation de l'Italie et des motifs qui vous ont déterminé à négocier avec les puissances coalisées, vous seriez convaincu que je n'ai pas besoin d'être encouragé à oser dire la vérité. J'ai toujours pensé , que c'est trahir les princes que de la leur cacher.

Vous croyez que votre alliance avec la coalition est le seul moyen de conserver le trône , et que cette alliance servira mieux que vos armes les véritables intérêts de la France. Il serait superflu de vous répéter les objections que je vous ai faites à ce sujet j mais je dois insister sur la

nécessité où vous vous trouvez de constituer une bonne armée. C'est votre garan tie ; c'est le moyen d'avoir de l'influence dans la coalition. Ne craignez point de défections parmi vos officiers et vos soldats quand vous serez à leur tête, quand ils seront convaincus que vous servez votre] patrie. Qui plus que vous a exposé sa vie pour elle et d'une ma-* nière plus glorieuse? faites - leur connaître que vous ne mettez en mouvement votre armée , que pour le bonheur de la France et celui de votre pays.

On vous a cru indécis jusqu'à ce jour, et alors toutes les opinions > tous les sentimens > n'ont eu aucun centre, aucun appui, aucune direction. Votre armée, au lieu de former son moral et sa discipline , a perdu son temps dans des débats politiques. Vos généraux ont jeté eux-mêmes de l'incertitude dans les esprits, en demandant ce qu'on ne pouvait ni leur accorder ni leur refuser.

Je vous en conjure, songez surtout à vous créer une grande considération , faites estimer votre caractère, ce sera , à la longue, votre seule puissance , ce sera la seule barrière qu'on n'osera franchir. Quel souverain voudrait s'attirer le reproche odieux d'avoir violé la foi qu'il vous a donnée! l'ambition n'est pas aveugle à ce point ; on n'ose pas toujours tout ce qu'on peut.

Vous m'invitez à vous défendre contre la calomnie ; ne vous inquiétez point du jugement qu'on portera sur le parti que vous avez pris. Il était de mon devoir de vous 'en détourner, j'ai rempli ce devoir avec conscience. Mais aujourd'hui que votre décision est arrêtée, je dois à l'amitié que vous avez pour moi, de vous dire, "que la moindre hésitation serait funeste.

Elle donnerait à vos nouveaux alliés le droit de se défier de vous et de vous demander des garanties. Votre conduite, dans cette

circonstance, sera appréciée , comme toutes les choses de ce monde , par ses succès. Si vous pouvez contribuer à la pacification générale ; si votre nom acquiert assez de poids dans la balance des affaires de l'Europe, pour relever la dignité des trônes et l'indépendance des nations ; on vous bénira sur toute la terre» Hâtez -vous de proclamer que vous n'avez fait alliance avec la coalition, que parce qu elle prête son appui à ce noble dessein. Montrez à l'Italie l'étendue et la solidité de vos vues positives pour sa prospérité. Des espérances vagues ne feraient que l'agiter , et n'obtiendraient pas sa confiance.

Je vois avec peine les soulèvemens dans les campagnes : ils détruiront vos ressources et amèneront une anarchie que vous ne pourrez plus comprimer. Si vous êtes obligé de faire des levées en masses, il faut y mettre de la mesure. L'ordre et la discipline ne nuisent

pas à l'activité. Veillez à ne remuer que les passions que vous pourrez satisfaire.

Pardonnez la franchise de mes conseils au désir que j'ai de vous voir heureux et assez puissant pour rendre à la France ce que vous en avez reçu.

J'ai l'honneur, etc.

Signé , le duc d'otrante.

P. S. Je reçois, à l'instant, la lettre dans laquelle vous m'invitez à mettre par écrit les réflexions que j'ai eu l'honneur de vous faire sur la constitution qu'on vous demande. Je vais m'occuper de ce travail. Ne vous laissez pas entraîner, je vous prie, à jeter au milieu du peuple napolitain des idées auxquelles il n'est pas préparé. Traitez -le comme vous avez traité vos enfans ; ne lui accordez que ce qui lui convient. Je crains que ce mot de constitution, que j'entends sur toute ma route, ne

soit, clans le grand nombre , qu'un désir vague de ne pas obéir.

Bonaparte venait d'abdiquer lorsque le duc d'Otrante arriva à Paris. On regrettait généralement de ne pas le voir dans le gouvernement provisoire, ses lumières , ses vues positives eussent prévenu, peut-être, bien des maux. Il voulut donner une dernière marque d'intérêt à Bonaparte , il lui écrivit pour l'inviter à se rendre aux Etats-Unis ; cette lettre est un monument pour l'histoire ; elle sert à faire juger les dispositions et le caractère du duc d'Otrante.

Copie d'une lettre écrite par le duc d'Otrante à V empereur Napoléon.

Le 23 avril 1814.

Sire,

Lorsque la France et une partie de l'Europe étaient à vos pieds, j'ai osé vous faire entendre constamment la vérité. Maintenant que vous êtes dans le malheur, j'éprouve plus de crainte de blesser votre sensibilité en vous parlant le langage de la sincérité ; mais j e vous le dois, puisqu'il vous sera utile et même nécessaire.

Vous avez accepté , comme retraite, l'île d'Elbe et sa souveraineté. Je prête une oreille attentive à tout ce qui se dit au sujet de cette souveraineté et de cette île. Je crois qu'il est de mon devoir de vous assurer que la situation de cette île en Europe ne vous convient pas , et que le titre de souverain de quelques acre&

*9 de terre convient encore moins à celui qui a possédé un empire immense.

Je vous supplie de peser ces deux considération s,et vous sentirez combien elles sont fondées.

L'île d'Elbe est à très-peu de distance de l'Afrique, de la Grèce et de l'Espagne -, elle touche presque aux côtes d'Italie etdeFrance. De cette île, la mer, les vents et une petite fe-* louque peuvent vous amener subitement dans les pays les plus exposés à l'agitation , aux événement , aux révolutions. La stabilité n'existe encore nulle part ; dans cet état de mobilité des nations , un génie comme le vôtre peut toujours exciter de l'inquiétude et des soupçons parmi les puissances européennes ; sans être criminel, votis pouvez être accusé., et sans être criminel, vous pouvez aussi faire du mal; car l'alarme est un grand mal, tant poulies gouvernemens que pour les nations.

Le roi qui monte sur le trône de France

6o désire régner uniquement par la justice 5 mais vous savez de combien de passions un trône est entouré , et avec quelle adresse la haine donne à la calomnie les couleurs de la vérité.

Les titres que vous conservez, en rappelant à chaque instant ce que vous avez perdu, ne peuventservir qu'à augmenter l'amertume de vos regrets ; ils ne paraîtront pas des débris, mais une vaine représentation de tant de grandeurs qui se sont évanouies. Je dis plus ; sans vous honorer , ils vous exposeront à de plus grands dangers. On dira que vous ne gardez les titres que parce que vous conservez toutes vous prétentions. On dira que le rocher de l'île d'Elbe est le point d'appui sur lequel vous voulez placer le levier , d'où vous chercherez à soulever de nouveau le monde entier.

Permettez - moi de vous dire toute ma pensée. Il serait plus glorieux et plus consolant pour vous de vivre comme un simple par-

ticulierj et; à présent, l'asile le plus sûr et le plus convenablepour un homme comme vous, est dans les États-Unis de l'Amérique. Là , vous recommencerez votre existence aumilieud'un peuple encore neuf , qui saura admirer votre génie sans le craindre. Vous serez sous la protection de lois également impartiales et inviolables comme tout ce qui respire dans la patrie de Franklin, de Washington et de Jefferson. Vous prouverez aux Américains que si vous étiez né parmi eux , vous auriez pensé et voté comme eux ; et que vous eussiez préféré leurs vertus et leur liberté à toutes les dominations de la terre.

Signé, le duc d'otrante.

Les amis du roi voyaient souvent le duc pour lui demander son avis et ses conseils. Il leur recommandait à tous de ne pas établir de lutte entre les anciennes passions et les nouvelles, entre la nation et les émigrés, il répétait chaque jour aux ministres :

« Gardez le silence sur tous les torts T « placez-vous à la tête du bien qui s'est fait (( depuis 25 ans , rejetez le mal sur les gou- « vernemens qui vous ont précédés, et plus «justement encore sur les événemens ; ser- « vez-vous à la fois de la vertu qui a éclaté « dans l'oppression , de l'énergie qui s'est dé- « veloppée dans nos discordes, et des talens « qui se sont produits dans le délire. Si le roi « ne prend pas la nation pour point d'appui > « son autorité s'affaiblira, ses comiisans seront « réduits à provoquer autour de lui de stériles « hommages qui le perdraient ».

« Gardez-vous de toucher à la couleur « de la cocarde et du drapeau de la nation. « Cette question n'est pas bien comprise; on « ne prévoit pas toutes ks peines qu'on aura à « faire fléchir la France devant un étendard c< qu'elle regarde , depuis 25 ans , comme « celui delà guerre civile ».

« La question relative aux couleurs natio-

m nales n'est frivole qu'en apparence , elle dé- « cide de tout; c'est la question de l'étendard « sous lequel la nation se ralliera; cette ques- « tion paraîtra, aux y eux de la nation, le triom- « phe d'un parti sur elle , la couleur du ruban « semblera décider de la couleur du règne ».

« Ce sacrifice est, pour le roi , ce que fut « pour Henri IV celui de la messe; les trois « couleurs , au reste, étaient celles de ce t< prince ».

On continuait à demander les conseils du duc d'Otrante, mais comme on n'avait la force d'en suivre aucun , qu'on se laissait entraîner par les passions, le duc se retira à sa campagne. Tous les partis blâmèrent cette résolution. Un homme qui avait eu beaucoup d'influence et qui commençait à la perdre y proposa au duc d'Otrante d'entrer dans un plan de changement ; on lui écrivit pour l'engager à se rendre dans un Comité secret. Il répondit sur le billet même d'invitation cette

seule phrase : « Je ne travaille point en serres « chaudes , j e ne veux rien faire qui ne puisse « paraître au grand air de la nation ».

Plusieurs personnes importantes de la cour étaient en correspondance avec le duc, notamment M. Malouet, son ami et son ancien confrère de l'Oratoire, ses plus petits billets étaient mis sous les yeux du roi. On a remarqué dans le temps les passages suivans d'une de ses lettres au comte d'Artois: « L'ou- « blidu passé déjà proclamé ne peut-être trop <C souvent et trop solennellement proclamé, « il faut se hâter d'en faire une loi de la nation « et de la mettre à la tête de toutes les lois.

« Et que deviendrions-nous, que devien- « drait la France, s'il était permis de corn- « puiser ce passé dont nous voulons à jamais u nous séparer ! nous nous y replongerions « de nouveau , et il serait plus affreux. Les (( accusations parties du trône seraient ren- « voyées au trône avec des faits dont l'évi-

te deilce à pénétré en Europe tous les esprits « et toutes les consciences. On a tout exagéré j « la liberté et le pouvoir. Il y a eu des fautes, « des excès, peut-être même des crimes, mais « il y en a eu de tous les côtés $ et dans tous « des vertus sublimes s'allioieiit à des excès. »

a Le Roi imitera l'exemple de Henri IV, ce et non celui de Charles II qui après avoir te promis l'oubli se rendit honteusement parce jure et prépara pour la dynastie des Stuarts t< une nouvelle déchéance qui fut accompliece sous son frère, et qui le fut, cette fois, sans <c retour.»

Le 2.3 Juin le duc d*Otrante écrivoit à M. de Blacas qui étoit venu l'entretenir de la part du Roi:

ce L'agitation de la France a pour causes,'

ce dans le Peuple : la crainte du retour des

ce droits féodaux, dans les possesseurs des do-

4k maines nationaux qui forment une si grande

«c partie de notre population $ l'inquiétude pour

Mémoires du duc d'Qtrante* i

R leurs domaines, dans ceux qui se soiit prè>- « nonces fortement pour la République ou « pour Bonaparte , le doute sur leur sûreté te personnelle , dans l'armée la perte et le regret ce de tant d'espérances de gloire et de fortune ce que Bonaparte présentoit sans cesse à l'amce bition et à l'imagination des soldats et des ce généraux, dans la classe de ceux qui vou- « loient pour la France ce que possède l'Ancc gleterre depuis plusieurs siècles , l'étonnéce ment où les laisse la charte constitutionnelle c< dont le Roi a voulu faire une émanation de ce la puissance héréditaire de son Trône. »

« Parmi ces causes la plus dangereuse ce étoit précisément celle dont toute la sagesse « du Roi et de ses Ministres n'auroit pu pré- •e voir ni empêcher entièrement l'action. Le « mécontentement des troupes, cet inconvé- « nient qui a lieu , plus ou moins, à la fin de ce toutes les guerres , de voit nécessairement «c agir avec bien plus d'étendue et de danger

•é à la fin des guerres de Bonaparte qui 'sein- « bloient promettre le partage de l'Europe à « ses lieutenans : mais ce n'est que par les au- <c très causes que Faction de celle-là peut decc venir très-grave.

ce Une armée , et une armée surtout force niée par la conscription , prend toujours l'es- <( prit de la Nation au milieu de laquelle elle ce vit. Elle finit toujours par être contente « ou mécontente avec la nation et comme elle ; ce et si lorsqu'elle a perdu, tout-à-coup, toutes ce les chances de fortune que lui offroient les ce guerres d'un conquérant , les soldats rencc très dans leurs foyers entendent leurs pères ce et mères , leurs frères et leurs amis exprimer (( des craintes pour leurs propriétés ? pour leur ce sûreté et pour leur liberté : le Gouvernece ment quelque fort qu'il soit et quelque cher « qu'il doive être à la nation , doit aussi tout crainte dre pour lui-même ; il aura en vain des yeux

« et des oreilles pi ésens et ouverts partout , il « devra toujours craindre. »

« Mallet n'étoit pas un fou; c'étoit un ce audacieux. Il y aura d'autres hommes qui te seront fous et qui mettront en péril tout ce « que la France attend du retour de ses « Rois. *>

ce Pour arrêter sûrement l'action de cette ce cause , la seule réellement menaçante , la ce seule à laquelle peut se mêler encore le génie ce de Bonaparte , il faut étouffer les autres eau- « ses } il eût été plus aisé de ne pas les mettre ^c en mouvement. »

ce Qu'est-ce qui a répandu des inquiétudes « si vives et si universelles parmi les acqué- « reurs de domaines nationaux ? c'est que la ce garantie qui leur a été donnée avoit été donce née également, et par les mêmes proclamacc tions et par les mêmes déclarations , à des « millions de François qui durant la république « ©nt émis des vçtes qui n'ont pu devenir des

« fautes ou des crimes imputables que sous la <c Monarchie \ leur cause est la même , et « quand les engagemens pris envers les uns a n'ont pas été remplis , les promesses faites <c aux autres ne les rassurent plus. «

ce Une nation où depuis %5 ans les esprits « et les âmes ont élé dans une action assez « forte pour donner des secousses à l'univers, a ne peut pas , sans de longues gradations , a rentrer dans un élat doux et paisible : il ne « faut donc pas entreprendre d'arrêter son ac« « tiviié , il faut donner à cette activité devenue ce dévorante d'autres alimens, il ne faut pas lui « dire qu'elle doit renoncer à l'idée d'être JU « première Nation de l'Europe , il faut diriger « son génie et ses incomparables facultés na- « turelles vers une grandeur utile aux autres <* nations et infiniment plus glorieuse pour « elle-même ; il faut ouvrir et élargir de toute

* part les carrières sans bornes de toutes les

* industries , de toutes les branches de corn-

a merce, de tous les arts de la main, et du goût , ce de toutes les sciences et de leurs décou- « vertes ; enfin de tout ce qui étend la raison « et la puissance de l'homme. Le 19e. siècle « commence à peine : il faut qu'il porte le « nom de Louis XVIII comme le 17e. le nom « de Louis XI Y. » . ,

« Les intérêts devenus les plus chers de ce la nation sont tous attachés et subordonnés <( à l'intérêt du nouvel ordre social établi par « la charte constitutionnelle. Le moyen le •c plus prompt d'environner le trône de toutes « les affections du peuple François c'est de préce senter à sa passion pour les débals politiques « et législatifs ^ les discussions de la chambre des

« Pairs et de la chambre des Députés , sur des « projets de lois tels que la loi répressive des abus « du pouvoir et des délits de la presse, tels que la .<( loi de VHabeas corpus qui détermine les conte ditions de la plus grande liberté individuelle, « tels qu'un plan d'instruction publique ; où ce

« qu'il y a de plus pur dans la raison et de « plus certain dans la religion concourroient à « enseigner la morale à toutes les classes du ce peuple, w

« Eh ! que de sacrifices des passions les « plus personnelles et les plus dures on ob- « tien droit s'ils éloient demandes à un peu- « pie satisfait de ses lois et de son gouvernece ment ! »

<c Une multitude de François dévoués à « tous les malheurs des Bourbons , comme ils « Tavoient été à leur puissance, sont revenus « avec la dynastie de leurs Rois; mais ils ne « peuvent pas rentrer dans des domaines qui a ne sont plus les leurs sans exciter de violente tes commotions et une guerre civile. Le cç plus grand nombre n'a pas même des docc maines à réclamer. Eh bien ! qu'un des « Ministres de Sa Majesté avec la logique d'un, « esprit saint et l'éloquence d'une âme qui sent a tout ce qu'on doit à de grands malheurs et

« à de grande vertus , demande à la Cham- « bre des Pairs et à la Chambre des Députés 4< une somme annuelle destinée à servir d'in- «c demnité à des infortunes et à des indigente ces si dignes d'être assistées par une nation <( héroïque et sensible ; j'en réponds, la proie position dans les Chambres seroit transfor- « mée en loi par acclamation . »

« C'est ainsi que les réactions ont un terme ce et que ce terme devient la paix et le bouée heur de tous, »

« J'ai l'honneur d'être, etc. »

« Signé. Le duc iTOtranie. »

Si nous voulons savoir ce que faisoit le duc d'Otrante à son château de Ferrières près Paris , il en rend compte lai-même dans une lettre qu'il écrit à un Ministre du congrès à vVienne, le a5 septembre i8i4«

« Une personne qui a eu l'honneur de m vous voir à Yiemae m'a rendu compte de

« la manière obligeante dont vous lui avez tt parlé de moi. J'en suis extrêmement « touché. )>

« Cette personne m'a assuré que vous « étiez dans la persuasion que j'avois ici a de l'influence dans les affaires publiques. « Je dois vous parler avec confiance : depuis « que j'ai pris congé de vous à Paris je me <c suis retiré avec mes enfans dans ma terre , «, où je m'occupe de leur éducation. Ne ce croyez pas cependant que j'oublie ? dans « ma retraite , les intérêts de la Fiance et de a l'Europe ; ils me seront toujours chers , et « ils sont inséparables dans ma pensée comme « dans mes affections. Ma plus profonde cona viction , c'est que dans tous les temps j mais u aujourd'hui surtout et à l'avenir, toutes les « nations de l'Europe,, à quelque distance les « unes des autres qu'elles soient placées ? doi- « vent être ensemble éclairées ou ignorantes, « en paix ou en guerre , dans les malheurs ou

« dans les prospérités; elles s'aideront ou se « nuiront plus que jamais. L'Angleterre « elle-même sera soumise à cette - loi 5 pour « conserver ses propéritéss elle a besoin de les « répandre au loin. »

ce Dans cette circonstance où les plus grands et intérêts vont être agités au Congrès qui va « s'ouvrir à Vienne, je ne puis refuser de m'en «entretenir avec vous. Vous connoissez la « franchise de mon caractère et mon amour « pour la vérité, je ne vous dissimulerai rien. & Je vous parlerai d'abord de la France 5 je « suis François. Je parlerai ensuite de l'em- « pire Germanique : et parler de cet empiré ce « sera parler de tous. Il est bien vrai et bien « convenu que les Césars de tienne n'ont « rien de commun avec les Césars de l'an- « cienne Rome j mais il est très-vrai aussi que , « non seulement depuis Charles-Quint , mais et depuis Charlemagne , c'est dans votre Em- « pire et par vos Césars que les destinées po«

« litiques de l'Europe ont toujours été sou-

« mises a des lois moins versatiles et moins

« arbitraires que celles que la force,, seule im-

« pose aux peuples. Le Congrès de Vienne

« rappelle le traité de Westphalie, qui a fait

« tant de bien à plus de vingt nations ; et

«• on en attend davantage de celui de Vienne.

« Ici ce sont les Souverains eux-mêmes qui

<c sont rassemblés. Ils n'auront aucune e5> ce cuse aux yeux des nations, s'ils ne leur as- « surent pas, la paix et le bonheur. »

ce Elles ont été pour long-temps de grancc des Révolutions ? celles qui ont fait passer « la France de l'antique monarchie à la répucc blique ? de la république à l'empire 8 de ce Bonaparte , et de cet empire à la royauté ce constituée des Bourbons. Dans tous ces « mouvemens, il n'y en a eu qu'un auquel la « Nation toute entière ait pris une véritable ce part 5 celui qui en 1789 tendit à donner a au Roi et au peuple une constitution desti-

xi née à légitimer, à consacrer et à perpétuer « l'autorité de l'un et la liberté de l'autre; « voilà uniquement où l'on tendoit; on a été «entraîné à tout le reste. Nous avons été « comme précipités à cette conquête d'une » grande partie de l'Europe, que nous expions a assez. »

« Il y a quelques mois , et sur le bord même (( d'un abyme plus profond que tous les au- « très , la France a cru toucher au terme de ce tous les torts et de tous les malheurs. Ce « rayon d'espérance a brillé, et s'est éteint. « Nous ne voyons plus d'abymes autour de ce nous; niais nous entendons le bruit sourd ce des passions qui les creusent. »

« Que sont ces menaces et ces présages ! « d'où naissent-ils ? il faut bien le savoir pour C( les écarter. »

ce II est très -certain que depuis le 3o et le 3 1 ce Mars dernier, le retour des Bourbons eu « France et sur le trône a paru à tous les

« François de tous les partis le moyen le plu» «prompt et le plus sûr de mettre fin à toutes « les révolutions et à toutes les guerres ; et « cette fin , après tant de fatigues et de niant , « a semblé à toiis^, non pas un bonheur, mais « un repos trop nécessaire, pour être refusé , « assez doux pour être même désiré. Mais «c est-ce dans l'obéissance à des maîtres, ou « dans une liberté soumise à des lois et à des u Rois , qu'on a entendu se reposer ? Vous a étiez à cette époque à Paris , je m'en rap- « porte à votre témoignage. »

« La France n'a plus un sentiment exagéré « de son indépendance , elle sait aujourd'hui « qu'il ne peut y avoir de liberté , de paix et « de prospérité que là où règne l'esprit d'or- « dre , de règle et de subordination. Mais « elle n'est pas dans la même sitution où se « trouvent quelques Etats de l'Europe. Ils a ont des usages et des mœurs qui sont des « appuis contre les invasions du pouvoir, et

« eli France tout est détruit , il n'y a pins ce qu'une constitution qui puisse être notre « égide. »

« Tous m'objectez peut-être , que la France « a obtenu du voeu et de la volonté du Roi toute et l'indépendance constitutionnelle qu'elle décc sirait, toute celle au moins, dont elle a besoin, ce et dont elle peut jouir sans danger. Oui , « sans doute , si on juge de la charte constituée tionnelle octroyée sous Louis XYIII, par la « bonne foi de son caractère royal , par le soin « qu'il prendra constamment d'interpréter ions ex les articles équivoques dans le sens le plus c< national 5 non, si on juge par la manière ce dont ces articles sont déjà interprétés : ce « mot même à? octroyer a effarouché tous les « esprits. »

« La Nation a vu, avec douleur et avec huée miliation , que son -Roi n'ait pas voulu rece- « voir d'elle les nouvelles lois fondamentales e< et régulatrices de toutes les destinées 3 ella

« s'est étonnée qu'appelé par elle à un trône « élevé sur 4e nouvelles bases, il ait dédaigné <( de joindre aux titres reçus de ses aïeux les « suffrages donnés par les représentans de « trente millions de Français. »

« Tontes les âmes ont été oppressées lors- & qu'on a fait violer au Roi ses engagemens « qui dévoient être sacrés et inviolables , « comme sa personne. Depuis ce moment « les idées de franchise et de loyauté qu'on « avoit conçues du Gouvernement des Bour- « bons et qui rendoient leur retour et leur ce règne si faciles, se sont changées, eu dé- « fiance et en inquiétudes extrêmes. Les parce tis qui étoient disposés à montrer les uns « envers les autres une émulation de sacrifice ces et de générosité, ont repris leurs préce tentions. Au lieu d'une scène touchante « et dont l'effet eût été si utile, si moral, « osons dire ce que nous apercevons au fond m des eeeurs, toutes les existences paroisserit

« livrées aux ressentimens et aux vengeances < <c et dans ces dangers qui peuvent n'être qu'icc maginaircs , on tourne de toutes parts les « yeux pour trouver des remparts, des appuis « et des défenseurs. »

« On ne m'accusera pas d'avoir montre « peu de zèle et de prévoyance dans ma cor- « respondaUce avec la Cour. Le 2.3 Avril « j'écrivois à S. A* Pi. Monsieur. 6 En jouis- « c sant du présent il faut s'assurer de l'ave- « c nir. Notre avenir doit se composer non « c de quelques jours d'acclamations , mais •c 6 d'un long cours de règnes heureux et « ( de siècles. Les beaux jours qui luisent <( i sur la France seront bientôt altérés et « i obscurcis , si on laisse répandre les moin- <( * dres alarmes. ' Le 23 Juin j'écrivois « à M. le Comte de Blacas : ' On sait bien ce c où commencer* les réactions, on ne sait « < pas ou on les arrête , elles entraînent « 'tout, elles entraînent surtout la puissance

ce

>3 < souveraine , devant laquelle les résistance < ces ne deviennent sensibles et visibles « < qu'à l'instant où elles sont plus fortes que ce * cette puissance même.'

« Je viens de vous faire connoître les ce routes dangereuses dans lesquelles on a engagé le Roi , et l'influence de ce premier pas sur la disposition des esprits. Je ce vais vous parler avec la même sincérité ce sur ce que les François éprouvent de la réce duction de leur territoire et de leurs rapce ports nouveaux avec l'Europe. »

ce A l'origine de la Révolution , dans ces ce jours sereins encore ? et dont la sérénité se ce répandoit sur la raison publique , l'un des ce premiers dogmes politiques professés et « décrétés par l'Assemblée constituante ? fut ce F horreur des Conquêtes $ et ce n'étoit pas ce là une de ces formules de modération qui (( voilent souvent les ambitions les plus ar*ce dentés $ c'étoit l'expression sincère et Mém. du duc d Olrante. 6

ce pure d'un peuple qui se préparant à être « Hbre , sentoit profondément le besoin d'ê- <i tre juste et d'environner de limites sa « force comme celle des Rois et des autres « peuples , esclaves ou affranchis. Il y avoit « plus d'un demi siècle que cette horreur des « conquêtes remplissoit les pages les plu» « éloquentes de nos écrivains les plus suce blimes 5 et averties par les leçons des sages , « les âmes s'étoient ouvertes aux douces im- « pressions des senlimens de la nature ; nous ce pensions tous alors non comme Louis XIV, « et Louvois, mais comme Fénélon et le duc « de Bourgogne. ?>

ce Pourquoi donc nous sommes - nous préce cipités sur toute l'Europe ? ma réponse sera « bien simple. C'est que toute l'Europe se ce précipita sur nous. L'Europe nous menace çort de toutes parts , non parce que nou% « voulions conquérir , mais parce que nous « voulions être libres. Les Emigrés ne sor-

« toient pas de la France pour l'abandonner, « mais pour y rentrer les armes à la main, « soutenus des armées de l'Autriche et de la « Prusse. Nos frontières retentissoient de ce trompettes guerrières , trois ou quatre « grandes armées ennemies étoient déjà « aux portes de Paris ; et nous décrétions ce des principes et des lois 5 nous n'avions ce pas encore une armée. Dès que nous <jl en eûmes une , elle fut forte de toute ce l'énergie et de tout l'enthousiasme de la <x liber té. Victorieux à Jemmapes les Fran- « cois arrivèrent bientôt dans la Belgique , ce mais la Belgique ne fut pas conquise , elle « s'offroit et se donnoit. Elle étoit une in- « demnité très-riche , à la vérité , de nos pro- <e vinces ravagées de tous les maux qu'on ce nous avoit faits , de ceux qu'on nous pro- « mettoit encore ; et quoique une antique k tradition consacrée déjà dans les Gaules et

« toujours conservée eut fait de la rive gau- «c clie du Rhin la barrière naturelle de la ce Fiance ; depuis même que la supériorité de ce nos armes fut établie 3 depuis que nous « nous mîmes à avancer toujours , sans ja- « mais rétrograder : parmi les Citoyens fran- « çois ceux qui entendoient peut-être le mieux « les intérêts de la République ne vouloient ce pas qu'elle s'étendît jusqu'au Rhin, »

« C'est sous l'Empire et sous le règne de a Napoléon ? non sous nos Constitutions po- « pulaires que toutes les limites données à la « France par la nature et par le droit des gens « de l'Europe ont été renversées et franchie* ce par nos conquêtes. »

ce La France a fait des conquêtes sans les ce désirer avant de les faire , sans les aimer « après les avoir faites. Mais je dois le « dire , elles les regrette amèrement depuis « qu'elle les a perdues , non parce que cette « perte est une diminution de son terri-

«c toirc , mais parce qu'elle en est une de sa

-a gloire. «

ce C'est de la vanité, je l'avoue 5 mais les •c peuples sont vains comme les individus. «c Vous ne pensez pas que la vanité qui gémit «* de ses blessures, ne mérite ni égards, ni

«r menagemens. »

ce Quand un peuple qui est vain est de plus a fier , intrépide , savant et héroïque dans Fart ce militaire , il faut donner à la vanité blessée * d'un tel peuple tout ce qui est nécessaire ce pour le consoler ; tout ce que le droit des m autres peuples et la morale universelle ne a lui refusent pas. C'est de la vanité mortifie fiée que , plus d'une fois , sont sorties les tem- «e pètes qui ont bouleversé le globe. »

ce Ce fut , sans doute , un grand bienfait pour <c l'empire Germanique et pour l'Europe d'avoir <c mis fin à une guerre qui a voit duré trente « années presque sans trêve et sans interruption «t et dans laquelle on s'égorgeoit souvent à la

« fois sur plus de trente champs de bataille : (( ce ne fut pas là cependant le bienfait le plus <c grand du traité de Westphalie. Ce qui me ce rite une éternelle reconnoissauce des hom- « mes ? c'est d'avoir étouffé par ce traité un si « grand nombre de germes de querelles et de « combats que cette guerre même avoit fait ce éclore ; c'est d'avoir trouvé des points et des ce nœuds de conciliation pour tous les intérêts ce divers ; c'est d'avoir donné à la terre le prea mier exemple de plusieurs sectes religieucc ses qui consentent à vivre en paix à côté les çc unes des autres , à se partager les temples et «c même à s'en servir quelquefois , par indivis ; ce c'est d'avoir stipulé les intérêts de tant de ce petits Princes, de tant de petites villes , de <( tant d'individus presque imperceptibles dans ce ce traité où de puissans Electeurs ? des Rois ce et un Empereur figuroient comme parties ce contractantes ; c'est d'avoir fait sortir de cet « immense cabos où tout paroissoit à jamais

(( brouillé et perdu , non un antre cahos , mais « l'ordre et même des principes de morale et ce de justice qui ne sont plus séparés de la « politique /que Leibniu a sanctionnés par son « admiration et Frédéric le Grand par son ce glaive qui les avoit , un instant, compromis; « c'est enfin d'avoir placé au milieu de l'Eu- « rope , où tout depuis tant de siècles , se décice doit par les armes , un Empire composé de ce puissances soumises à des tribunaux et à des ce lois. »

« Cette construction sociale , composée de « matériaux tous gothiques , mais unis par un «e plan et un ciment moderne , cet édifice dans « lequel trente millions d'hommes trouvoient ce protection et sûreté ? n'existe plus ! une au- « guerre , de près de trente ans aussi , n'en ce a pas seulement détruit l'architecture, mais ce jusqu'aux matériaux même. Il seroit au « moins très-difficile de les retrouver tous ! et «e il seroit impossible de les ajuster dans leur

« ancienne intégrité et dans la même dispose sition. » i

« Que faut-il don faire? un autre plan, qui « s'éloigne sans doute le moins possible des c< habitudes germaniques 3 mais qui cependant ce reçoive les changemens que le mouvement des ce siècles a rendu nécessaires ; je voudrons une <c autre organisation sociale qui se rapprochât ce de la première en ce qu'elle scroit de même « composée de différens peuples , de diffécc rens états, de différens Princes, unis par des (( conventions , par des lois et par des forces ce communes , mais qui , pour l'avantage de ce tous en différât autant que les lumières du ce ige. siècle sont au-dessus des lumières du ce 17e. 5>

ce Le sol de la Germanie , depuis la Balti- « que jusqu'aux Alpes tyroliennes, et depuis le ce Rhin jusqu'aux frontières de la Pologne , « peut contenir assez au large et faire vivre ce dans une assez grande aisance dix à dou^e

« peuples qui ne seroient ni trop forts , ni ce trop foibles. Ces dix à douze peuples « auraient une existence distincte et ils en ce auraient une commune. Ils obéiroient à des « lois qui pourroient être différentes et à des ce lois qui devraient être nécessairement les mecc mes. Il est aisé de voir qu'il s'agit ici d'une ce confédération de peuples dont chacun aurait & sa souveraineté intérieure , et tous ensemble ce formeraient et reconnaîtraient une autre souce veraineté destinée à protéger chacun de la «c force et de la justice de tous. x>

« Il faudrait dans ce plan autant de cons- « titutions particulières que de peuples ? et une (( Constitution générale qui serait le lien fédece rai et même social de ces dix à douze états. »

k Dans ces Constitutions chaque état ferait «c ses lois par ses représentans ; et à la tète de ce ces législations seroient des Princes , des Rois, « revêtus d'une partie de la puissance législa- « tive et de toute la puissance executive. »

ce La aéprésentation et la puissance féde-

9° «c raie sortiroient comme d'elles-mêmes de ces « douze peuples et de ces douze gouvernemens « représentatifs , et elles auroient pour chef suce pré nie un empereur électif. »

ce Je ne fais qu'indiquer des vues : mais si on « ne les dédaignoit pas comme des chimères , ou <c comme des rêves, les moyens d'exécution se c*. trouveroient aisément ; ils se présenteroient «c en foule à tant d'hommes éclairés qui vont ce former le Congrès de Vienne. »

« Je termine cette longue lettre en indiquant c< les avantages de ce plan qui ne peut déplaire ce qu'aux partisans aveugles du pouvoir absolu ? a et qui donneroit à douze monarques une Puisce sance plus grande et plus inviolable que toutes ce celles qui jusqu'à présent ont gouverné et dé- « sole la terre, ce

1°. ce Tous les Princes de la Germanie *c dépossédés de leurs titres et dépouillés de « leur fortune en tout ou en grande partie, » «« trouveront dans les hautes Chambres des

9< * -oustitutions de leurs pays respectifs , des c< traïl^^eï)S en honneur et en fortune , ou des « indemnne ^e toutes leurs pertes : les grands ce Electeurs et les Ko*« verront leur territoire ce s'étendre, leur puissance s'agrandir et leur <( autorité devenir plus sacrée m: plus chère ; « les villes libres seront plus libres q^e jamais ; ce elles seront entourées , à la fois , cb leurs ce rempaFts et de toute la force encore de la ce monarchie dont elles feront partie, et de ce l'Empire dont leur monarchie fera partie ce elle-même ; le titre de chef de l'Empire ce Germanique ne sera plus un titre presqu'aussi « vaiu que superbe ; ce titre auguste remetcc tra dans les mains de l'Empereur une puisce sance réelle aussi grande que celle des anciens

que

ce Césars de Rome. »

2,0 ce On assure que la Pologne, si voisine c< de la Germanie, rétablie dans son ancienne ce intégrité, et constituée en monarchie, doit <c avoir pour Roi l'Empereur Alexandre* Quelle réunion de forces dans la même

« main ! dans celle d'Alexandre , elles iC « peuvent être que bienfaisantes 3 elle? x seF°nt « et pour les peuples dont à à diriger les « destinées, et même ^our tous les autres : la «< haute magnanimité qu'il a déployée dans « la capitale <4e la France et son amour si tente dre p(?ur l'humanité en sont de sûrs garans. « Mais dans une autre main , dans celle de son ce successeur, s'il n'est pas un autre Alexandre , a que cette réunion de forces peut devenir terce rible pour tout le Globe ! »

« L'Empire Germanique constitué sur ce « nouveau plan, contiendroit et arrêtèrent tou- « tes les irruptions du Nord du côté de l'occî- « dent de l'Europe ; et la Russie et la Pologne « réunies ne pourroient plus se précipiter , avec <* succès , que dans les vastes déserts qui les sé- «c parent de la Chine , ou vers les parties de ce FAsiepîus méridionales, plus fertiles , et re- «c tombées depuis long-temps de la civilisation ce des Sémiramis et des Cyrus dans la barbarie « presque des Tartares. »

3° « Il n'y a rien qui tourne en accroissetc ment de puissance pour les Princes comme ce le Lien qu'ils font aux peuples. La Germanie et ses douze monarchies libres par la ft seule force de leurs influences et de la puis- « sance de la raison ne tarderaient pas longce temps à être imitées dans tous les pays de « l'Europe où il n'y a encore rien de sembla- « ble. La marche du gouvernement francois « qui n'est pas équivoque, mais incertaine, de- «c viendroit plus ferme et ne donneroit plus aucc cune inquiétude. La liberté de la presse ne « serait plus employée qu'à porter autour du c< trône des Bourbons les expressions de l'ace inour des François et les créations d'un génie « ami de l'ordre social. Ferdinand VII peut-être « a trop fait de mal aux Cortès et aux hommes « éclairés de sa nation pour jamais les aimer • a mais si sous son règne l'Espagne ne peut ce pas être sans inquisition , l'inquisition à ce coup sûr seroit toujours sans bûchers 5 et dès

« qu'on aura bien vu que les bûchers ne peuvent « jamais être rallumés, il n'y aura de l'iii— « quisilion que le nom de redoutable. Le « Congrès de Vienne s'honoreroit aux yeux « de la raison humaine , s'il demandoit que le <c nom même de l'inquisition fût aboli à Madrid « et à Rome. Le Pape avoueroit alors qu'il ne « faut pas entreprendre d'épurer ce qui est ce monstrueux et abhorré. »

ce J'ai l'honneur d'être , etc. »

Signé, le duc d'Otrante.»

Comme le duc d'Otrante avoit plusieurs fois répété que la marche des choses préparoi t une nouvelle secousse en France et le retour de Bonaparte , ^ses ennemis en conclurent lorsqu'il débarqua que c'étoit lui qui le ramenoit ; ils entourèrent le Roi et obtinrent de Sa Majesté l'ordre de faire conduire le Duc à Lille et de l'emmener pour otage. Des gendarmes et des agens de police se présentèrent chez

lai. Mais tel est l'ascendant de la probité et du courage : aucun des sbirres n'osa porter la main sur sa personne. Dans la nuit qui précéda cette tentative , le comte d'Artois avait demandé une conférence avec le duc d'Otrante. Cette conférence eut lieu chez le comte d'Escars et dura plusieurs heures. On présume que les propositions du Prince ne furent pas acceptées, et sans doute on a craint que le duc ne prêtât ses moyens à un nouvel ordre de choses.

Il est à remarquer , que le nom du duc d'Oliante ne se trouve mêlé à aucune des intrigues qui ont eu lieu sous les divers Ministères. Il a servi plusieurs gouvernemens avec autant de fidélité que de succès , mais il n'a jamais été leur confident,

Bonaparte arrivé à Paris envoya chercher le duc d'Otrante. ce On a donc voulu vous e< enlever, lui dit-il en l'abordant, pour vous

« empêcher d'être utile à votre pays. Eh bien ! « je vous offre l'occasion de lui rendre de ce nouveaux services. Le moment est difficile ce mais votre courage ainsi que le mien sont « supérieurs à la crise , acceptez encore une ce fois le ministère de la police. »

Le Duc fit connoître dans toute son étendue les dangers de la situation des choses. Après avoir reçu l'assurance que l'Autriche et l'Angleterre approuvaient secrètement l'évasion de Bonaparte et sa rentrée en France , il accepta le ministère.

Toutes les paroles et tous les écrits du Duc inspirent la plus profonde sécurité. Comme il n'a voit jamais eu besoin de consolation dans ses disgrâces , il n'avait pas besoin de vengeance dans les faveurs. Il ne proposa pas à Bonaparte une vaine amnistie , il lui écrivit qu'il devait tout ignorer, et qu'à cet égard il prêchoit d'exemple. Il faisait rassurer ses ennemis et

délivrer des passeports à ceux qui ne pouvoieut

croire qu'il leur pardonnoit le mal qu'ils avoient

voulu lui faire.

Tout marchoit d'un commun accord entre

Bonaparte et son Ministre jusqu'au moment

où celui-ci reçut de Vienne une lettre d'un

membre du Congrès qui lui déclaroit d'une

manière positive que jamais Bonaparte ne seroit reconnu , que toutes les Puissances

étoient unanimes et se disposoient à marcher contre lui. Alors le Duc parla à Bonaparte de cette ouverture et lui représenta qu'il étoit impossible à la France de soutenir le choc de toute l'Europe réunie , qu'il convenait qu'il s'expliquât franchement avec la Nation ? qu'il s'assurât des dernières intentions des Souverains , que s'ils persistoient , il n'y avoit pas à balancer , que ses intérêts et ceux de la patrie lui faisoient un devoir d'abdiquer et de se retirer aux Etats- unis.

Le conseil avait de la grandeur et de la.

Mém. du duc d Otrante* 7

sagesse ? il eût épargné bien des maux > Lien des ravages ? s'il eût été suivi avec magnanimité. Mais il blessa l'orgueil de Bonaparte et inspira des soupçons contre celui qui avoit eu le courage de le donner.

Les armées alliées avançoient vers les frontières de la France. Bonaparte forma en peu de temps une armée formidable à la tète de laquelle il marcha vers le nord. Un revers terrible le ramena à Paris , et enfin pressé par les sollicitations du duc d'Otrante il consentit à abdiquer : il étoit trop tard pour prévenir des maux dont on étoit accablé ? l'impulsion

étoit donnée : les soldats étrangers débordoient de toutes parts sur la France comme des tor-

rens.

Le duc d'Otrante fut appelé à la tête du Gouvernement. Jamais homme d'état ne s'est trouvé dans une circonstance plus délicate et plus périlleuse. Bonaparte étoit encore dans Paris y au château de l'Elisée , l'armée françoise

qui ne connoissoit pas ses pertes et le nombre de ses ennemis demandent à marcher au combat *y un parti nombreux dans les deux Chambres secondoit l'élan de l'armée ; le Moniteur a imprimé les discours , les proclamations et les messages du Gouvernement de la France qui sont tous évidemment de la main du duc ; il a fallu un grand courage et une rare habileté pour modérer le zèle qui s'exalloit dans toutes les têtes et pour l'arrêter sur le bord de l'abîme.

Des Plénipotentiaires nommés par les deux Chambres sont envoyés aux Ministres des Souverains avec des instructions qui nous sont encore inconnues. Les lettres du duc d'Otrante au duc de Wellington et au prince Blucher qu'on va lire font suffisamment présumer ces instructions 5 elles ont de l'importance parce qu'elles jettent une grande clarté sur des faits que les passions et l'ignorance ont obscurcis. La lettre au prince Blucher

ïoo

prouve que le Duc dans le moment de crise où se trouvoit sa patrie a su allier la vigueur de Famé , la dignité du caractère de sa place au sentiment des convenances de sa position.

Ceux qui ont le plus parlé de l'indépendance de la France n'ont rien dit de plus fort et d'aussi précis : car les déclamations contre les Bourbons n'ajoutoient pas à la solidité des argumens et ne remédioient à rien. La Nation françoise venoit d'être vaincue , mais la licence seule était à craindre , parce qu'il n'y a que la seule licence qui puisse jamais l'asservir.

loi

Première lettre

À Sa Seigneurie le duc de Wellington , Général

en Chef de l'armée angloise.

Paris, le 27 juin , i8i5.

Milord , Vous venez d'agrandir votre nom par dç nouvelles victoires remportées sur les Fran* cois , c'est donc par vous surtout que les François sont connus et appréciés. Vous voterez pour leurs droits au milieu des puissances do l'Europe.

Dans ce conseil de Souverains votre crédit et votre influence ne peuvent pas être moindres que votre gloire.

Les vœux des Nations qui ne calomnient ni ne flattent ont fait connoître votre caractère. Dans vos conquêtes votre droit des gens a été la justice et votre politique la voix, de votr« conscience.

Vous trouverez les demandes que nous vous

faisons par nos Plénipotentiaires conformes à la justice la pins rigoureuse.

La Nalion Françoise veut vivre sous un Monarque , elle veut aussi que le Monarque règne sous l'empire des lois.

La République nous a fait connoître tous ce qu'ont de funeste les excès de la liberté, l'Empire tout ce qu'a de funeste l'excès du pouvoir. Notre vœu ? et il est immuable , est de trouver à égale distance de ces excès l'indépendance , l'ordre et la paix de l'Europe.

Tous les regards en France sont fixés sur la constitution de l'Angleterre ; nous ne prétendons pas être plus libres qu'elle y nous ne consentirons pas à l'être moins.

Les Représentais du peuple françois travaillent à son pacte social. Les pouvoirs seront séparés , mais non divisés $ c'est de leur séparation même qu'on veut faire naître leur harmonie.

Lès que ce traité aura reçu la signature du

ÎOD

Souverain qui sera appelé a gouverner la France , ce Souverain recevra le sceptre et la couronne des mains de la Nation.

Dans l'état actuel des lumières de l'Europe, un des plus grands malheurs du genre humain ce sont les divisions de la France et de l'Angleterre 'y unissons-nous pour le bonheur du monde !

Milord , nul homme en ce moment ne peut aussi puissamment que vous concourir à mettre l'humanité toute entière sous un meilleur génie et dans une meilleure condition.

Le Président du Gouvernement de la France.

Signé y le duc d'Otrante»

iô4

Deuxième lettte

À Son Altesse le prince Blucher , Général en Chef de l'armée prussienne,

Paris, le 1 juillet, i8i5.

Prince , Indépendamment du cours de nos négociations , je me fais un devoir d'écrire personnellement à votre Altesse au sujet d'un armistice dont le refus , je l'avoue , me semble inexplicable. Nos Plénipotentiaires sont au quartier général depuis le vingt-huit , et nous sommes encore sans une réponse positive.

La paix existe déjà puisque la guerre n'a plus d'objet. Nos droits à l'indépendance : l'engagement pris par les Souverains de les respecter n'en subsisteroient pas moins après la prise de Paris 5 il seroit donc inhumain ? il seroit atroce de livrer des batailles sanglantes qui ne changeroient en rien les questions qui sonl à décider.

io5

Je dois parler franchement à votre Altesse , notre état de possession , notre état légal qui a la double sanction du peuple et des deux Chambres , est celui d'un gouvernement où le petit ûh de l'empereur d'Autriche est le chef de l'Etat. Nous ne pourrions songer à changer cet état de choses que dans le cas où la Nation auroit acquis la certitude que les puissances révoquent leurs promesses et que leur vœu commun s'oppose à la conservation de notre gouvernement actuel.

Ainsi quoi de plus juste que de conclure un armistice ? y a-t-il un autre moyen de laisser aux Puissances le temps de s'expliquer et à la France le temps de connoître le vœu des Puissances.

Il n'échappera point à votre Altesse que déjà une Grande Puissance trouve dans notre état de possession un droit personnel d'intervenir pour ses propres intérêts dans nos affaires intérieures aussi Ion g- temps que cet état ne sera point changé. Il en résulte une obligation

io6 de plus pour les deux Chambres de ne pouvoir consentir aujourd'hui à aucune mesure capable d'altérer notre possession.

La marche la plus naturelle à suivre n'esteîle pas celle que Ton vient d'adopter sur nos frontières de l'Est ? on ne s'est pas borné à un armistice entre le Maréchal Bubna et le Maréchal Suchct , il a été stipulé que nous rentrerions dans nos limites du traité de Paris ? parce qu'en effet la guerre doit être regardée comme terminée par le seul fait de l'abdication de Napoléon.

Le sFeld-maréchal Frimont de son côté a consenti à l'armistice pour venir , a-t-il dit , par des arrangemens préliminaires au devant de ceux qui peuvent avoir lieu entre les Alliés.

Nous ne savons même pas si l'Angleterre et la Prusse ont changé de volonté au sujet de notre indépendance , car la marche des armées ne peut pas être un indice certain de la

volonté des cabinets. La volonté de deux Puissances ne pour roi t même pas nous suffire ; c'est leur accord que nous avons besoin de connoître. Youdriez-vous ? Prince ? devancer cet accord ? voudriez- vous y mettre obstacle et faire naître une nouvelle tempête politique d'un état de choses qui est si voisin de la paix ?

Je ne crains pas moi d'aller au devant de toutes les objections. On s'imagine peutêtre que l'occupation de Paris par deux des armées alliées seconderoit les vues que vous pouvez avoir de rétablir Louis XVI II sur le trône : mais comment l'augmentation des maux de la guerre qu'on ne pourrait plus attribuer qu'à ce motif , serait-elle un moyen de réconciliation ?

Je dois déclarer à votre Altesse que toute tentative détournée pour nous imposer un gouvernement avant que les Puissances se soicut expliquées , forceroit aussitôt les

ioS

Chambres à des mesures qui ne laisseroïent dans aucun cas, la possibilité d'aucun rapprochement. L'intérêt même du Roi est que tout reste en suspens. La force peut le repla-r cer sur le trône, mais ne l'y maintiendra pas. Ce n'est ni par la force , ni par des surprises, ni par les vœux d'un parti , que la volonté nationale pourroit être ramenée à changer son gouvernement. C'est même en vain que dans le moment actuel on nous offriroit des conditions pour nous rendre un nouveau gouvernement plus supportable. Il n'y a point de conditions à examiner , tant que la nécessité de plier sous le joug et de renoncer à notre indépendance , ne nous sera pas démontrée. Or, Prince , cette nécessité ne peut pas même être soupçonnée , avant que les puissances soient d'accord. Aucun de leurs engagemens n'a été révoqué, notre indépendance est sous leur garde , c'est nous qui entrons dans leurs vues et dans le sens de leurs déclarations. Ce -«ont les armées assiégeantes qui s'en écartent.

D'après ces mêmes déclarations , — il n'y en eut jamais de plus solennelle ? — tout emploi de la force en faveur du Roi par ces mêmes armées sur la partie de notre territoire où elles seules dominent , serait regardé par la France comme l'aveu du dessein formel de nous imposer un gouvernement malgré notre volonté. Il nous est permis de demander à votre Altesse si elle-même a reçu un tel pouvoir ? D'ailleurs ce n'est pas la force qui pacifie. Une résistance morale repousse la forme de gouvernement qu'on avoit fait adopter au Roi : plus on useroit envers la nation de violence , plus on rendrait cette résistance invincible. L'intention des généraux des armées assiégeantes ne peut être de compromettre leur propre gouvernement et de révoquer par le fait la loi que les puissances se sont imposée à elles-mêmes.

Mon Prince , la question est toute entière dans ce peu de mots.

no

Napoléon a abdiqué comme le désiroient les Puissances \ la paix est donc rétablie \ on ne devroit pas même mettre en question quel est le Prince qui recueillera le fruit de cette abdication.

Notre état de possession serait-il changé par la force ? les Puissances ne rempliraient plus leur but, outre qu'elles violeraient leurs promesses , des promesses faites à la face du monde entier.

Le changement viendrait-il de la volonté nationale ? il faudroit alors ? pour que cette volonté fût dans le cas de se prononcer , que les Puissances eussent d'abord fait connoître leur refus formel de laisser subsister notre gouvernement actuel. Leur armistice est donc indispensable.

Voilà , mon Prince , des considérations dont il est impossible de ne pas sentir toute la force. Dans Paris même , si l'issue d'une bataille vous en ouvroit les portes ? je ticndrois

encore à votre Altesse le même langage : c'est celui que tient toute la France : on auroit donc fait couler sans utilité des flots de sang. Les prétentions qui en seroient la cause ? en seroient-elles mieux assurées et moins odieuses ?

J'espère avoir bientôt avec votre Altesse des rapprochemens qui nous conduiront les uns et les autres à l'œuvre de la paix , par des moyens plus conformes à la raison et à la justice. L'armistice nous permettra de traiter dans Paris : et il sera facile de nous entendre sur le grand principe que le repos de la France est une condition indispensable du repos de l'Europe.

Ce n'est qu'en voyant de près la nation et l'armée que vous pourrez juger à quoi tient ce repos et la stabilité de notre avenir.

J'ai l'honneur d'être , etc.

Signé. Le duc d'Otrante.

On refusa de négocier avec les Plénipotentiaires du gouvernement françois. La pre-

niière négociation a eu lieu à Neuilly entre le duc d'O liante et le duc de Wellington, C'est à ces deux hommes célèbres à nous donner des lumières sur leur entretien. Nous n'en connaissons qu'un seul résultat : c'est que Paris a été préservé des horreurs d'une invasion à main armée. Le duc répétait souvent à ceux qui le disoient , que le sort de la capitale n'était pas un malheur sans remède : « Paris est pour la « France ce que Rome était pour l'Empire Romain. x> Tous les partis conviennent qu'on doit au duc d'Otrante la conservation de la capitale.

Louis XVIII étoit à St. -Denis. Le duc d'Otrante fut appelé auprès de lui. Nous pouvons aisément deviner le sujet de cette entrevue par la lettre que le duc lui avoit écrite la veille $ cette lettre est utile à rappeler, parce qu'elle explique sa doctrine politique et les causes qui ont soulevé les passions contre lui.

Paris ? le 7 Juillet 18 15.

Sire,

Le retour de Votre Majesté ne laisse plus iuix membres du gouvernement d'autre devoir à remplir que celui de se séparer. Je demande pour l'acquit de ma conscience personnelle à lui exposer fidèlement l'opinion et les sentimens de la France;

Ce n'est pas Yotre Majesté que l'on redoute | Elle a vu pendant onze mois que la confiance dans sa modération et dans sa justice soutenoit les Français au milieu des craintes que leur inspiroient les entreprises d'une parti© de sa cour»

Tout le monde sait que ce ne sont ni les lumières ni l'expérience qui manquent à Votre Majesté ; Elle connoît la France et son siècle $ Elle connoît le pouvoir de l'opinion : mais sa bonté lui a trop souvent fait écouter les prétentions de ceux qui l'ont suivie dans l'adversité'*

Mern* du duc d'Oirante 8,

Dès-lors il y a eu deux peuples en France. Il étoit pénible sans doute à Votre Majesté d'avoir sans cesse à repousser ces prétentions par d^s actes de sa volonté. Combien de fois Elle a dû regretter de ne pouvoir leur opposer des lois nationales !

Si le même système se reproduit 9 et que tirant tous les pouvoirs d'hérédité , Votre Majesté ne reconnoisse aucun des droits du peuple , autres que ceux qui leur viennent des con* cessions du trône ? la France ? comme la première fois ? sera incertaine dans ses devoirs ; elle aura à hésiter entre son amour pour la patrie et son amour pour le Prince , entre son penchant et ses lumières. Son obéissance n'aura d'autre base que sa confiance personnelle dans Votre Majesté } et si cette confiance suffit pour maintenir le respect , ce n'est pas moins ainsi que les dynasties s'affermissent et

qu

'on écarte tous les dangers.

bv

Sire ? Votre Majesté a reconnu que ceux

ijiû cnlraîndient le pouvoir au-delà de se's li-

"ues , sont peu propres à le soutenir quand il est, ébranlé ; que l'autorité se perd elle-même dans le combat continuel qui la force de rétrograder dans ses mesures ; que moins on laisse de droits à un peuple ^ plus sa juste défiance le porte à conserver ceux qu'on ne peut lui disputer , et que c'est toujours ainsi que l'amour s'affaiblit et que les révolutions se préparent.

Nous Vous en conjurons , Sire ? daignez cette fois ne consulter que Votre propre justice et Vos lumières. Croyez que le peuple français met aujourd'hui à sa liberté autant d'importance qu'à sa propre vie : il ne se croira jamais libre s'il n'y a pas entre les pouvoirs des droits également inviolables. N'avions-nous pas, sous Voire dynastie , des Etats Généraux qui étoient indépendans du Monarque ?

Sire , Voire sagesse ne peut attendre les événemens fâcheux pour faire des concessions ; c'est alors qu'elles seroient nuisibles à Votre

intérêt , et peut-être [même plus étendues* Aujourd'hui , les concessions rapprochent les esprits , pacifient et donnent de la force à l'autorité royale ; plus tard , les concessions prouveroient sa foihlesse , c'est le désordre qui les arracheroit , les esprits resteroient aigris.

Signé , le duc d'Otrante.

Il paroît que les principes du duc continrent au Roi , puisqu'après les avoir exposé avec franchise, il fut nommé Ministre de la Police générale du Royaume.

Le Roi et les souverains demandèrent à ce Ministre de leur faire connoître l'état de la France. On vit paroître successivement à ce sujet une note aux quatre Ministres des hautes Puissances et deux rapports au Roi.

Le mérite littéraire de ces trois pièces est remarquable ; mais ce qui frappe davantage, c'est le courage , ce sont les idées positives et fermes d'un ministre éclairé sur les dangers du

trône et de la patrie , qui prévoit les coups qwr pourroient leur être portés du dedans et du dehors.

Les deux rapports ont été répandus dans toute l'Europe avec rapidité même avant d'être imprimés : on doute qu'ils le soient dans leur intégrité , ils ont été vivement attaqués , ils sont la seule cause de la disgrâce du duc. En élevant la nation , il a rabaissé les partis 5 tous ont été mécontens de l'appréciation qu'il a faite de leur force respective. Les Ultra royalistes ont jette les plus hauts cris ; on en rendoit compte un jour au duc , en présence de Lord Castlereagh et d'un grand nombre de personnes. « Si l'importance d'un parti vient d'un c< secret, » répondit le Duc r ce et que ce se- «< cret soit le petit nombre ,' je l'ai trahi, sans « doute j mais si au contraire les Ultra royalisme tes sont aussi nombreux qu'ils le prétendent, «c et s'ils ont le droit de se présenter comme les « organes du vœu national , que leur fait mon

c< rapport, ils n'en resteront pas moins ce qu'iL c<; sont. »

La conduite et les écrits du Duc démontrent qu'il n'a jamais été l'homme d'un parti % et qu'en servant plusieurs gouvernemcns il est resté fermement et constamment l'homme de la nation.

Il ne faut pas croire que l'amour de la patrie dans un Ministre affoiblissc sa fidélité pour sou maître : ce n'est même que lorsque ces deux sentimens sont réunis que ses services peuvent avoir toute leur utilité et toute leur étendue.

La note n'est pas aussi connue , les journaux de Londres n'en ont donné que quelques lambeaux. Nous allons rim primer toute entière,

Note du duc d'Otranle sur la situation de la France.

Paris 20 juillet*

La situaliou de la France se compose d'un grand nombre de données , qu'il est nécessaire de bien apprécier y si Ton ne veut pas èlre trompé par de fausses apparences. Plusieurs de ces données se rattachent à des faits antérieurs 5 les unes tiennent à nos opinions permanentes y à des principes qui n'ont rien de commun avec les coups de la fortune 5 les autres n'ont été produits que par les derniers événemens.

Les maux de la France avoient déjà éclairé et rapproché les esprits , avant l'abdication de Bonaparte , et même avant les hostilités. Il ne s'agissoit plus de défendre des intérêts personnels et étrangers à ceux de la

patrie $ et le Roi , dès son entrée à Paris , $ trouyé dans tous, les coeurs les élémens d'une prompte pacification, JJn état de désordre subsiste encore 5 mais il tient à des causes faciles à écarter, il cessera même bientôt à moins qu'une fausse politique n'y mette obstacle $ et il y auroit autant d'erreur que d'injustice y si l'on donnoit à ce désordre inévita^ ble et momentané le nom de résistance ou de révolte K

Pour juger de notre situation , il faut remonter à ce qui s'est passé avant et depuis le 20 mars. Bonaparte a employé plus d'un prestige pour ressaisir et retenir le pouvoir ; et une nation , quand elle est trompée avec adresse , ne peut s'éclairer que par les événemens. L'illusion avoit déjà cessé pour tous les liommes sages, avant les revers de l'armée. La conviction ne se forme pas dans la multitude avec la même rapidité.

J^es causes du mal étoient anciennes,

On n'avoit point assez remarqué qu'une ré* volution de vingt-cinq ans ne pouvoit pas se terminer sans des conciliations ? des précau-* tions et des niénagemens. Une grande partie de nos malheurs est venue de ce défaut de prévoyance. Pourquoi le dissimuler maintenant ? Un zèle imprudent et exagéré pour les règles et les maximes de Fancieune monarchie fit bientôt commettre plusieurs fautes aux royalistes , et même à quelques-uns des Minisires du Roi. Il en résultera des inquiétudes de plus d'un genre , un ébranlement dans l'opinion, et une désaffection pour le gouvernement.

Cette opposition morale qui étoit connue de toute l'Europe ne pouvoit échapper aux calculs de Bonaparte y il n'eut pas besoin d'une autre incitation pour venir se jetter au milieu de ce mécontentement > et de ces élémens de discorde, Autant les chances . pe'rilleuses d'une conspiration et du secret qu'elle auroit ex^gé auroient pu faire avorter ses projets , au-

tant il put compter avec un espèce de certitude sur la stupeur que produit toujours une grande nouveauté > et sur l'irréflexion et l'entraînement des esprits quand ils sont frappés soudainement par une entreprise audacieuse et inattendue.

Uue défection isolée et qui ne devint que trop décisive facilita sans doute l'entrée de Bonaparte à Grenoble , dans le seul moment où. Ton pouvoit encore écarter les maux qu'il nous apportoit ; il n'en fut pas ainsi , trois •jours après. Il avoit déjà ? qu'and il se présenta devant Lyon ? une force quelconque ? ou du moins des moyens suffisons pour une guerre intestine. Ce fut d'ailleurs à Lyon qu'il commença à développer ses plans astucieux. Ses promesses d'affermir la liberté civile et politique par tous les genres de garanties ? et les assurances qu'il donnoit ? ou qu'il faisoit entendre ? d'être soutenu par l'Autriche , produisirent l'effet qu'il vouloit en obtenu. Il eut

dés ce premier moment un appui dans la population y ce qui ne permettoit plus de le repousser sans armer les citoyens les uns contre les autres. Cette crise fut d'ailleurs si rapide que dans le court passage de l'hésitation à l'entraînement y et de là à la nécessité d'obéir, la justice la plus rigoureuse trouvèrent bien peu de coupables, quand même la crainte de se jetter dans la guerre civile , permettront ici l'application du mot de révolte. Il éioit bien difficile aux citoyens d'empêcher ce que le gouvernement ne put empêcher lui-même.

Il importe sur tout de faire remarquer tout ce qui se rattache à la pacification de la France. L'illusion qui seule maintenoit le gouvernement de Bonaparte s'affaiblit successivement. On n'eut aucun doute ? peu de temps après son entrée dans Paris , qu'il nous apportait la guerre étrangère. Mais dans cet intervalle il s'étoit emparé de tous les ressorts qM gouvernement. Ses forces augmentoient

xà4

chaque jour par l'appel des anciens soldais ; il avait d'ailleurs remplacé l'espérance de la paix par celle des négociations.

Forcé de s'expliquer sur cette constitution libérale et populaire qu'il avoit si pompeusement annoncée , l'attente publique fut trompée a un tel point qu'un cri d'indignation retentit dans toute la France. Il y a à regretter que dans ce moment décisif des négociations n'aient pu s'ouvrir tant avec le Roi qu'avec les Puissances } la publication que fit Bonaparte de son açie additionnel aux constitutions auroit été pour lui le signal de sa déchéance.

On découvrit encore ? quoiqu\in peu plus tard , qu'il nous avoit trompé sur les forces, qu'il disoit avoir , et qu'il nous sacrifioit à sa situation désespérée. Mais les choses en étoient venues à cette extrémité que sans un revers ni la France ni l'armée n'auroient pu se prononcer. Les souverains avoient fait des promesses y et Ton ignoroit leurs desseins parce qu'il

ià5

fctoit resté en effet beaucoup de vague dans leurs déclarations» On ignoroit également les desseins du Roi , et Ton craignoit pour lui-même ? autant que pour le repos de la France > qne ses Ministres ne voulussent persister dans quelques-unes des erreurs de son précédent gouvernement. Les chambres , de leur côté ? ne vouloient pas s'exposer à aggraver les maux en employant de faux remèdes , 'et en devançant les événemens. On vouloit surtout éviter l'inconvénient de se tromper sur la volonté des souverains , et c'est ce qui a produit ce défaut d'unanimité qui subsiste encore en partie ? mais qu'il ne faut attribuer qu'à une hésitation excusable. Enfin on poiirroit affîrîmer que si l'exclusion donnée par les actes du congrès au gouvernement de Bonaparte àvoit été étendue à tout autre gouvernement que celui du Roi y on seroit parvenu en France à empêcher la guerre d'éclater. Cette dernière remarque ne paroîtra point indifférente dans

tm moment où il faut faire avec équité la part des fautes réelles ? pour ne pas les confondre srvec les effets de la nécessité ou de l'embarras des circonstances.

Ces considérations , quoique, générales ? étoient des données indispensables pour le jugement qu'il s'agit de porter dans notre situation. Bonaparte étoit déjà perdu sans retour avant son abdication. Il ne lui était resté d'influence que sur les simples soldats qui s'imagin oient le trouver encore invincible \ ses derniers revers ont enfin détruit ce dernier prestige : étranger désormais à la France , comme il l'a clé à nos mœurs et à nos véritables intérêts , il n'a plus y il n'aura jamais en France de partisans que l'on puisse être dans le cas de redouter.

L'armée est dans la situation où l'a mise la convention de l'armistice , elle n'en violera point les conditions. On ne la verra point lion plus enfreindre ses devoirs. Si elle diffère

de se prononcer avec unanimité i c*est qu*on F abandonne à elle-même, et que le gouvernement bésite sur les ordres qu'il a à lui donner , parce qu'il voudrait pouvoir les concilier avec toutes les mesures d'une pacification générale. L'armée de son côté, en se considérant comme l'armée de la nation et comme l'armée du Roi, ignore comment elle doit se conduire pour servir le Roi et la patrie. Le Roi cependant n'aura qu'à disposer d'elle pour se faire obéir* La dissolution de l'armée ? soit qu'on l'ordonne, soit qu'on la provoque indirectement y seroit une faute des plus graves. Des troupes réunies se décident facilement à l'obéissance, et l'obéissance est toujours l'auxiliaire du bon ordre* La conduite et l'exemple de l'armée qui est essentiellement citoyenne et nationale auroit la plus grande influence sur la paciiicaitQïi des départemens.

Il y a aussi de l'hésilalion dans une partie de l'intérieur de la France. Il y a même

ii8 de la résistance sur quelques points. Il faut i attribuer à l'ignorance de ce qui se passe , à l'interruption des communications , à la marche des troupes étrangères , qu'on avoit espéré de voir stalionnaires quand la guerre est terminée * et aux inquiétudes qu'on a sur l'avenir ; les négociations de la paix ne sont point encore commencées , le peuple ne conttoît aucune des inten* tions'des Puissances.

La vérité est cependant que la France n'aspire qu'à resserrer son union avec le Monarque. Les souverains désirent sans doute que la France soit calme et tranquille. Sur toutes les parties de son territoire , il est en leur pouvoir d'obtenir dans l'instant même ce résultat ; on n'a qu'à annoncer que , sauf l'issue des négociations ? ils regardent eux-mêmes la guerre comme finie , et la France comme pacifiée. Cette déclaration ne fut-elle pas dans Ips règles ordinaires de la politique , notre silibation et l'intérêt même des puissances exi-

neroienl celle exception. La pacification ne préjuge rien , elle ne fait cesser que des maux. Les restes de nos troubles ne peuvent plus s'appeler de îa résistance. Tout le monde veut obéir au Pvoi. On ne veut plus séparer les intérêts du peuple de ceux du trône. Chacun est même convaincu que le Roi , pour affermir à jamais son pouvoir, ne trouvera autour de lui aucun obstacle qui l'empêche de donner à la libei lé civile et politique des garanties suffisantes.

Les proclamations du Ptoi rétabîiroient sans doute l'ordre public ; mais en parlant à son peuple , le Pioi ne pourroit se dispenser de faire entrevoir , du moins en partie , les destinées de la France. En attendant , le peuple ne veut et ne peut juger de l'avenir que par les promesses des souverains,, et il n'y eut jamais de promesses plus solennelles. La France a rempli , aussitôt que < e'a a été possible, les seules conditions qui lui étoient demandées ,

Mêm. du duc d'Otrante. 9

et qui dévoient e'carler la guerre , ou la faire cesser ; elle a même regardé comme une condition formelle ce qui n'étoit qu'un désir et un vœu des souverains.

Aucun des dangers que l'on pouvoit craindre à l'époque de la paix de Paris , n'existe plus. On avoit laissé à Bonaparte un territoire, un titre et un état de souverain ; son abdication n'étoit qu'un traité avec les Puissances. II a été maintenant abandonné par la fortune; il n'a plus ni peuple, ni armée, ni prétention. La prudence exige cependant que sa position ne lui laisse plus aucun moyen de troubler le repos des autres.

Ses frères n'ont jamais eu en France aucun crédit. Us n'ont pas les grandes qualités qui donnent de l'influence ; toutefois il convient de les éloigner de la France. Sans être d'aucun danger personnel , de fausses espérances pourroient survenir, et les engager à servir d'instrument à d'autres. Le chef de cette

iai

famille survivra peut-être à son abdication : il a d'ailleurs un fils; et s'il a manqué quelque développementaux déclarations des Puissances, il pourroit paroîire nécessaire de les rendre maintenant plus explicites. Au reste , il ne seroit ni dans nos mœurs , ni dans les principes de la justice , d'empêcher les membres de la famille de Bonaparte de vendre leurs biens en France > et d'en jouir dans les pays étrangers. Leurs biens sont même peu importans. Le même esprit de prévoyance pourroit s'appliquer peut-être à quelques autres individus, mais en bien petit nombre; car sur ce point il y a bien plus de danger à étendre les applications qu'à les restreindre. Il ne faut jamais voir dans les troubles publics* que la première cause qui les a produits : tout cesse avec cette cause ; et l'on a toujours yu que les recherches contre une faction ne servent qu'à faire naître d^autres factions. La situation d'Henri IV, quand il entra dans

Paris , étoit moins fâcheuse que celle du Rot, puisqu'il moula sur le noue sans le secours des troupes étrangères , et par ses propres victoires. Sa clémence cependant fut sans bornes. C'est à ses ennemis qu'il prodigua ses faveurs , ne croyant pas avoir besoin de recourir à ce moyen pour retenir ses partisans. Ses bontés pour le duc de Mayenne k.issoient douter s'il ne l'a voit pas toujours eu à ses côtés pour compagnon de ses combats. Mademoiselle de Guise avoil engagé ses diamans pour mettre à prix la tête de son Roi : celle circonstance ne fut pour Henri IV qu'une raison déplus de lui accorder la distinction la plus marquée. Ce Prince sa voit bien que la paix ne s'établit qu'en faisant cesser toutes les inquiétudes, qu'on ne pourroit frapper une seule tête qui n'est plus d'aucun danger) sans menacer des milliers de citoyens, et sans s'exposer par cela même, plus tôt ou plus tard, à de nouveaux bouleverseniens. Les germes de Laine que

l'on jeile dans les cœurs au commencement d'un nouveau rè^ne , n'y meurent jamais.

On auroit beau multiplier les recherches , on se convaincra que personne n'a eu connoissance d'aucune conspiration cpii ait précédé l'arrivée de Bonaparte sur les côtes de Provence ; et avant d'attaquer qui que ce soit à ce sujet, ne Faudroit-il pas accuser d'abord les Ministres du Ptoi qui n'ont su ni deviner, ni prévenir le départ de Pile d'Elbe ? Âpres que le débarquement a été effectué , tout ce qui s'est passé n'a été que le déplorable résultat de l'entraînement et de la précipitation. On sent fort bien que ce n'est pas une poignée de soldats qui protégeait Bonaparte dans la ville de Lyon au milieu d'une population de cent mille âmes. Quelques individus 3 à celte époque, ont peut-être un peu plus marqué que les autres. Mais celui-ci diroit qu'il a été entraîné par ses oiïiciers et ses soldais. Un

lùk autre répondroit que ses troupes l'ont abandonné, ou qu'elles l'ont emporté dans leur mouvement ; et pour un principal coupable que l'on chercheroit à convaincre, ou l'on ne découvriroit que des innocens, ou bien l'on trouvèrent des milliers de complices. On ne peut se dissimuler combien de pareilles poursuites paroîtroient encore plus odieuses au milieu des malheurs publics. On opposeroit à ces inutiles vengeances l'éclatant contraste de la magnanimité si connue des souverains. On voudt oit en vain faire croire que ceux-ci les exigent j c'est au Roi seul qu'on les irapuleroit> etl'on serappelleroit que Bonaparte lui même , dans les derniers momens de son dangereux pouvoir , n'a pas du moins manqué de modéralion. Que îépondi oit-on encore à cette objection, que le trône devoit préserver la Fiance du retour de Bonaparte au moins autant quela Fiance devoit en préserver le tiône?

Enfin voulut-on écarter huit ou dix ia-

i55 dividus , car à peine arriveroit-on à ce nombre , on n'a qu'à aliendre quelques instans , ces individus s'éloigneront d'eux-mêmes. Dans tous les cas, des arrestations et des jngeraens seroient nécessaires à éviter. La police n'auroit qu'un avis à donner, et le but seroit rempli sans détruire la sécurité et sans compromettre la clémence. La France sera pacifiée en un clin-d'œil sous tous les rapports qui peuvent intéresser les souverains ; mais elle ne le sera jamais pleinement relativement au repos et au bonheur du Roi , si tout n'est pas oublié , s'il n'y a pas une égale répression de toutes les opinions extrêmes , de quelque hauteur que partent ces opinions ., et si tous les partis ne jouissent pas de la protection des lois avec la même certitude et la même confiance. Signé, le duc d'Otrante.

Le ministre de Louis XVîil donnoit au Roi les conseils de modération et de cle'rnence qu'il avoit donnés à Bonaparte, toutefois en

prenant des mesures efficaces pour écarter toutes les causes qui auroient pu replonger la France dans une nouvelle révolution.

Après avoir osé son 1er les plaies de l'état, iî en avoit indiqué les remèdes. Mais tout le monde ne parlageoil pas ses idées. On vonîoil des exemples et des punitions. Le précédent gouvernement du Roi avoit fait des faînes, et on aîîoit en faire de plus grandes encore : les deux ordonnances sur les collèges électoraux et sur les élections blessèrent les esprits les plus modérés et affligèrent jusqu'aux meilleurs serviteurs du Roi; car chacun prévit les orages qu'alloit amener ce passage subit des principes incontestables aux erreurs les plus graves.

De pareilles erreurs conduisirent bientôt les choses à ce point, où le ministre qui opposoit encore une digue à la réaction seroit forcé de quitter les affaires ; où toutes les listes écartées reparoîtroienl successivement; où l'ioqùiér

$7 tude devoit se répandre dans les classes nombreuses , qui n'avoient besoin , pour rester en paix , que de demander, chaque jour: est-il en place ou non ? — cela suffisoit^ à la fois , à leur sécurité sous le rapport des principes et sous le rapport de la sûreté individuelle et personnelle: — où enfin les conspirations et les révoltes renaîtroient comme les têtes de Fhydre.

Nous donnerons un supplément à cette note biographique lorsque nous connoîlronsles mémoires du Duc : on dit qu'ils retracent dans toute leur, vérité et avec une noble franchise les événemens qui , depuis 3o ans , ont amené les révolutions diverses , et qu'ils appellent fortement l'attention sur ceux qui peuvent en préparer de nouvelles. On ajoute qu'ils sont écrits dans des vues propres à calmer et à rapprocher les parlis qui divisent la France. Personne ne peut mieux les évaluer que celui qui les a étudiés et dirigés pendant si long temps,

i58 personne ne pou voit mieux leur parler un langage qu'ils pussent et voulussent écouter.

Il nous semble que ces mémoires écrits dans des idées de paix et de conservation ne sont pas seulement utiles à la France. Leur publication servira à toutes les parties de l'Europe où il y a une grande tendance à des changemens qui ne pourroient se réaliser qu'aux dépens du bonheur : quand on a changé sans nécessité, on a besoin de changer encore, on ne peut s'arrêter. Tout se lie dans le monde , il n'y a rien d'isolé ; suivons en France les conséquences des moindres innovations : elles ont tout remué, tout bouleversé ; il n'y a eu aucun asile pour y échapper : le chaume, le trône et les autels y ont été également ensanglantés: on a fouille jusqu'aux abîmes des tombeaux !

Nous ne sommes pas éveillés de tous nos rêves , il nous faudra du temps pour nous guérir de tous les préjugés de la vie. Les temps anciens et les temps modernes en sont

remplis : la légitimité même a ses erreurs : elle se montre trop impatiente dans ses réformes : on doit considérer que les élats ne se relèvent pas aussi facilement qu'ils se perdent.

Nous ne terminerons pas cette note sans dire quelques mots sur la vie du duc d'Otrante à Dresde. Il paroît se plaire en Saxe ; il sait apprécier ce que vaut , dans les jours d'orages , un pays où le calme est garanti , à la fois, par l'antiquité des mœurs de ses habitans , par le respect du gouvernement pour les lois, et par les vertus personnelles d'un Monarque qui, rentré dans ses états après en avoir été éloigné , ne s'occupe qu'à essuyer des larmes qu'il n'a pas fait verser.

Le duc d'Otrante ne voit qu'un très-petit nombre de personnes; il est absolument concentré dans sa famille. Les momens qu'il ne passe pas avec elle sont consacrés au cabinet. Ou parle beaucoup d'une lettre importante qu'il

a écrite au lord Wellington sur îa marche- des affaires depuis six mois, et dont la publication doit précéder celledes mémoires. Il parle de sa disgrâce avec la même modération que des autres crises de la révolution française. Quand il est question de ses ennemis , dont la plupart lui doivent le bonheur d'avoir revu leur patrie , et plusieurs leurs biens et la vie , il se borne à les plaindre. « Ce sont des aveugles , » ditil , « et leur aveuglement durera 5 car ils ne )) comprennent pas qu'ils sont dans les ténè<- » bres. » Quelquefois il compare les services que les Ultra-royalistes croyent rendre au Roi et à la monarchie , à ceux que les Ultra-révolutionnaires ont rendus a la liberté et à la république.

Nous citerons encore un trait de sa vie intérieure , parce que rien n'est plus propre à faire connoîlre les hommes célèbres.

On lui envoya,, il y a quelque temps, de Paris 3 des libelles qui étoient remplis d'injure*.

!4l Contre lai 3 il les parcourut rapidement en faisant les réflexions suivantes: « Quand on a reçu » beaucoup d'éloges , on doit s'attendre à rece- » voir beaucoup d'injures, et souvent des » mêmes personnes. Il y a de la canaille dans )) tous les rangs , même parmi les gens de » lettres 5 celle-ci, ainsi que toutes les autres, a » de la fureur , mais point de haine j c'est le )) besoin de \ivre qui la remue dans tous les » sens. Et comme les sottises leur sont payées )) a proportion qu'elles s'élèvent plus haut, je » ne puis me plaindre de la préférence qu'elle )) me donne : au reste, il ne faut pas croire )) que les libelles soient dangereux • laissez y> agir le temps , ils tombent d'eux-mêmes ; il y> n'y a que la vérité qui reste. »

M. de Lanoë , homme de lettres distingué , qui n'a rien de commun avec les iibellistes, a fait des observations critiques(i)surun

(1) Un vol. in-8°. Prix : 2 fr. 5o c. A Paris, chez Plancher de Lanoë, libraire , rue Poupée , n°. t.

des rapports présentés au Roi par le duc d'O- Iran le. II lui adresse surtout deux reproches : (1)

(( Personne, )) dit-il, ce n'est arrivé au mi- )) nistère aussi riche de souvenirs et d'espé- » rances que le duc d'Olrante. Personne n'y » est parvenu avec une aussi grande répnta- » tion d'habileté ; les circonstances étoient » difficiles, mais on lui savoit une expérience )> consommée, une prudence rare, une habi- » tude précieuse des affaires qui dévoient lui )) applanir les difficultés , lui faire surmonter » les obstacles. La publication de ce mémoire £> éloit-elle utile à la majorité des Français? y) et s'il a été présenté dans le dessein d'éclaix> rerîe Roi , quel bien en pouvoient tirer les » nombreux lecteurs de toutes les classes dont » le duc d'Otrante est assuré ? quel prétexte » peut-on alléguer pour justifier une pubii- » cation aussi impolitique que dangereuse,

(i)Toyez : Nouvelliste français de Vienne, a3e. liv.

» aussi imprudente que peu nécessaire ? Je le

y> demande à Monsieur le duc d'Otrante : si un

» homme privé avoit ? par une aussi effrayante

» peinture de notre situation politique, ap-

y> pelé sur elle l'attention publique , s'il

» n'avoit montré qu'un abîme sans fonds,

)) offert pour toute ressource que le déses-

» poir • s'il eut éveillé toutes les passions 9

» agité tous les intérêts , cet auteur impru-

» dent eût paru coupable ou d'une grande

» perfidie , ou d'une impardonnable impré-

» voyance ; et c'est un homme d'état , un

» politique profond , un ministre du Roi , un

)) despublicistes les plus éclairés de l'Europe ,

» qui oublie la maxime si sage de Montesquieu:

y> qu'il ne faut rien publier quand les incon-

» véniens égalent les avantages • encore moins

y> le faut-il quand les avantages sont petits et

)) les inconvéniens immenses. »

Sans doute , M. le duc d'Otrante répondra dans ses mémoires aux deux reproches que

î44 lui fait M. de Lanoë d'avoir publié son rap^ port sur la Situation intérieure de la France ? et de n'avoir présenté que des maux sans re-* mède. En attendant , nous nous permettrons quelques réflexions.

Nous avons lu attentivement ce rapport , nous l'avons relu, après avoir pris connoissance des observations critiques de M. de Lanoë; il nous a paru qu'il portoit le caractère de la communication la plus intime. Le duc d'Otranle parle de tous les partis sans ménagement; il leur montre leurs illusions présentes et leurs anciennes erreurs ; il se jette à travers toutes les passions et annonce la résolution de les réprimer ; aucune précaution n'y est prise pour lui-même > et souvent Ja force des tableaux ou plutôt leur témérité est une nouvelle preuve du secret sur lequel il a eu besoin de compter pour sa propre sûreté. Les Princes y sont traités avec tous les égards qui sont dus à leur rang; mais il leur parle en homme qui sent

sa dignité et qui connaît ses devoirs envers le roi dont il veut être exclusivement le ministre. ïl ne considère les princes que comme les premiers sujets du roi, il leur dit des vérités sévères sur la nécessité où ils sont de donner 7 «ans cesse, l'exemple de l'obéissance et de ne se mêler que des affaires que le roi daignera leur confier : il ne voit de remèdes au désordre et à la licence que dans une subordination xpii mettra chacun à sa place ^ et qui fasse tout courber sous la main puissante du monarque.

« Deux partis , dit le duc d'Otrante, voum draient en vain que les révolutions fussent v« notre état politique établi : je ne suis d'au- «< cun de ces deux partis. Il faut que la mo- « narchie soit dans la France et non la <c France dans les révolutions. »

Il nous semble que le duc d'Otrante est celui à qui la divulgation de son rapport doit le moins être imputée , étant le seul qui devait la redouter.

Mém* du duc d'Otrante, \o

Comment est-il donc arrivé que ce rapport ait été répandu? une seule copie surprise ou confiée peut expliquer la question.

Le second reproche qu'adresse M. de Lanoë au duc d'Otrante ne nous paraît pas mieux fondé : si son rapport a fait connaître à la France les dangers qui la menacent , il a indiqué aussi les moyens de les éviter. Ses craintes sur le choc des partis ont été déjà réalisées, et la juste appréciation de leurs forces respectives a donné bien moins de terreur que de sécurité. Le roi y est sans cesse représenté avec tous ses droits à l'amour, au dévouement et à la soumission de son peuple, il fonde sur ses qualités personnelles toutes les espérances de salut; il ne parle de dangers aux Français, que pour mieux leur faire sentir la nécessité de se rallier à la défense du trône. Tout dans ce rapport exprime le désir de ramener de toutes parts au roi la confiance et le respect.

Loin de jeter dans le désespoir, le duc ne montre pas même d'inquiétude. Il ne se borne pas à donner des espérances vagues, il relève les âmes par des assurances positives 5 mais laissons-le parler lui-même : voici comment se termine son rapport, en date du i5 août i8i5. « L'organisation de la force mo- « raie exige que Votre Majesté prenne une « résolution ferme et immuable. Il faut partir « du principe que l'opinion publique est ente trée comme un élément dans l'art de gou- « verner, et qu'elle en a changé toutes les « combinaisons. La France ne peut plus être « gouvernée que par le régime constitution- « nel. La question n'est pas d'étendre le pou- « voir , la grande question est de le conserver « et de pouvoir régner. »

« Après cette première résolution il fau- « dra en venir à une seconde. Il y a deux « régimes constitutionnels bien différens l'un « de l'autre. Dans l'un, le roi accorde le

« moins qu'il peut; alors tout de vient obstacle, « parce que tout devient de part et d'autre un « objet de dispute. Il a fallu plusieurs siècles *< à l'Angleterre pour obtenu ,1'une après Faute tre, ses lois politiques. Cette lutte a plu- « sieurs fois bouleversé l'état. Quand on ré- « trécit l'espace qu'on laisse à la liberté du « peuple, le premier soin de celui-ci est de « fortifier aussitôt ce terrain; il l'entoure de « nouveaux ouvrages à chaque danger nou- « veau, et il finit par en faire une forte cita- « délie. Il aurait mieux valu dans le ponte cipe le lui accorder. Dans le second état « du régime constitutionnel , il y a un minis- « tère homogène et responsable. Le monar- « que qui est dépositaire de toute la puissance « et de toute la majesté nationale, est comme « placé, au moyen du ministère, dans une ence ceinte impénétrable, à l'abri de toutes les <c agitations politiques. La loi est également « proposée par les chambres et le gouverne-

a ment. Les trois branches de la législation *( défendent avec le même soin les droits dit f< peuple et les prérogatives royales. »

« La loi constitutionnelle se forme de la « même manière que les lois ordinaires, et la « base de cet édifice est une constitution dans « laquelle on a fait entrer scrupuleusement « toutes les garanties de la liberté. Sous ces « divers rapports, je ne puis dissimuler que « la nouvelle chambre qui va se former, peut « donner des inquiétudes; il ne resterait auu cun moyen de salut, si elle n'était pas cons- « titutionnelle, et si les opinions ultra-roya- « listes y dominaient. »

« Sous le rapport de l'union et de la pâte cification intérieure, Votre Majesté aurait « de grandes mesures à prendre. Toute union « serait impossible avec des plans de réaction. ce II y a eu des ordonnances d'exil. Votre « Majesté devait cet acte de répression à sa « propre dignité, et chacun sent que d'autres

<( circonstances ont pu encore nécessiter cette « punition. Il est certain cependant que le « parti constitutionnel a craint de voir dans « ces premiers actes de l'autorité la couleur « de tout un règne, comme il a craint d'en « voir les principes dans les ordonnances sur « les collèges électoraux. »

« Les diverses idées que j'ai l'honneur « de soumettre à Votre Majesté sont peu « différentes de celles qu'il aurait été plus « facile d'adopter en i8i/\, et le monde u entier peut juger du changement qu'un « tel système aurait apporté dans notre site tuation et dans celle de toute l'Europe. « Que de maux auraient été prévenus!

« La même carrière est à parcourir, et les (( mêmes écueils sont devant nous; le ciel « semble avoir voulu réserver à V. M. la plus « grande de toutes les gloires, celle de mettre « un terme à toutes nos révolutions. En i8i4 « les hommes qui nous agitent aujourd'hui, i< voulaient aussi frapper le passé en ne son-

r5r « géant ni au présent ni à l'avenir. Oson$ « le dire : le passé n'a jamais été d'aucune « considération pour les grands princes , ni « pour les hommes d'état , que pour y puiser « des leçons. Le présent et l'avenir sont les « deux seules boussoles des gouvernemens. « Ce n'est pas de ce qu'on a fait , mais de « ce qu'on fait; ce n'est pas de ce qu'on a dit, « mais de ce qu'on dit , qu'il faut s'occuper « principalement. Les réactions ne sont plus « dans nos moeurs , et dès qu'une goutte à® « sang vient à couler dans une révolution po~ « litique , il nry a plus aucune certitude qu'il «< n'en sera versé des torrens. »

« Si; d'après les mesures que je propose, il y « avait encore quelques résistances partielles, « on les contiendrait par la vigilance et par la « fermeté; cette demi ère qualité fut toujours « celle des grands rois ; une autre qualité lui « est cependant supérieiire;c'est la prudence. » u Les souverains , quelque grand que soit leur « pouvoir > sont soumis à la commune loi dé

« la nécessité. Il y a des temps où il faut cal- « mer , au lieu d'aigrir ; ou il faut , avant tout, « concilier, rassurer , et faire espérer. Deux « doctrines sont opposées -> commençons par « décider laquelle des deux sera suivie , et si « nous voulons remonter contre le torrent ou « bien le descendre • s'il s'agit de le remonter T « il n'y a rien à attendre de la fermeté , le des- (( potisme même serait impuissant , la fermeté « n'est que dans la modération. L'immortelle « Catherine trouvait que le mot Justice était « trop fort pour l'homme, et qu'il ne pouvait « supporter que V équité* »

« Une fois que Tordre sera rétabli, chacun « sentira que l'indulgence sur le passé ne « peut s'étendre au présent. La même fer- « meté , sous son double rapport de la force « et de la modération , s'appliquera à tous « les actes du gouvernement, à toutes les par- « ti es de l'ordre public- on ne souffrira aucune « déviation, aucune négligence,* tous les pai - « tis seront contenus , tous les écarts seront

c< redressés; on punira avec sévérité tous les « indiscrets qui se placeront en état d'hostilité u envers le gouvernement. »

« Ces premiers succès ne suffiront point en- « core. En nous rapprochant de l'Angleterre « (autant que peut le comporter notre carac- « tère national) 9 sous le rapport de l'étendue . « de nos libertés civiles et politiques « nous a aurons l'avantage de nous rapprocher aussi « de ces distinctions sociales dont les unes se « rattachent à la forme du gouvernement , et t< les autres à l'état extérieur d'une nation. Il « n'y a à sauver de la révolution française que « les droits et les principes que le temps a « consacrés. Il faut nous mettre en harmonie u avec toute l'Europe,, pour avoir le moyen « de prendre part à tous les avantages de ]a « civilisation générale. Une habile direction « de l'éducation publique atteindra bientôt « ce but important. Les moeurs reprendront « leur doux empire. Par les mêmes moyens « l'amour de la patrie renaîtra; le besoin de

i54 ce nous unir viendra de nos malheurs mêmes « et de la nécessité de les réparer. »

« C'est à cette union , c'est au bien qu'elle c< produira , que nous devons un esprit puce blic. »

Nous devons rapporter, avec la même impartialité , les reproches que font à M. le duc d'Otrante des hommes qui ont des opinions différentes de celles de M. de Lanoë , mais qui ont la même bonne foi. Tous leurs reproches cependant se réduisent à celui-ci : Le duc d'Otrante a rappelé en France les Bourbons } car pour faciliter leur retour, il a fait retirer l'armée française au-delà de la Loire , et il a été le ministre de Louis XVIIL Nous avons entendu souvent cette accusation sortir de la bouche des ultra-révolutionnaires . Elle est absurde, mais son absurdité ne peut nous dispenser d'en faire mention. Ce que nous allons dire ne les empêchera pas de la répéter, parce que c'est chez eux le retentissement des idées fausses qui se sont liées dans

i55 leurs cerveaux et qu'il ne leur est plus possible de séparer.

Nous nous bornerons à faire les observations suivantes :

10 Le duc aurait pu se borner à signer les instructions données aux députés des chambres qui ont été envoyés pour négocier avec les ministres des hautes puissances : il y a ajouté des lettres particulières , que les journaux nous ont fait connaître , et dans lesquelles il défend , avec autant de logique que de patriotisme , les droits de la nation. Dans cette circonstance , il a donc fait plus qu'on ne pouvait exiger de lui.

20 La retraite de l'armée française au-delà de la Loire a été jugée nécessaire par tous les membres du gouvernement et par tous les chefs de l'armée. Il n'y a que des insensés qui croient devoir lutter avec la certitude de s'anéantir. On cite toujours 1798; mais à cette époque les armées étrangères n'étaient pas rassemblées ? elles n'étaient pas au cœur

r56 de la France, eiles n'avaient pas l'habitude de la guerre, la nation avait de l'enthousiasme \ elle n'était pas épuisée.

3° On s'étonne que le duc ait été ministre de Louis XVIII ; et nous aussi nous sommes surpris qu'il ait accepté ce terrible ministère 7 c'eût été une témérité de la part de tout autre- Mais au lieu de le blâmer, nous l'admirons»

Louis XVIII était le chef que les souverains voulaient donner à la France, et a cette condition ils paraissaient disposés à faire cesser les maux de la guerre. Les étrangers arrivaient avec l'idée que le retour de Bonaparte était le résultat d'un vaste complot, ils demendaienc des listes de conjurés j on leur en donnait de nombreuses. Il fallait du dévouement pour oser tenter d'écarter une partie des maux que pouvait produire cette fatale erreur, et surtout dans le premier moment où les passions faisaient un crime de la modération.

Les lettres , les rapports , les notes du due

d'Otrànte survivront aux reproches qu'on lui a adressés. Il a fait des fautes , sans doute , puisqu'il a gouverné long-temps ; mais il y a bien de la différence entre les fautes des grandes âmes, et celles des âmes basses. Ses lettres et ses rapports, que nous avons cités sont à nos yeux des monumens de courage et de conscience; la pureté de ses intentions est évidente par le fait seul de sa retraite des affaires, lorsqu'il n'a pu empêcher le mal. S'il avaitdes intentions personnelles ou vulgaires., il serait resté ministre , il aurait servi la réactionaulieudela combattre,il aurait flatté le parti dominant au lieu de s'exposer à ses coups, et de s'immoler à l'exil et à la proscription. Il est impossible de calculer ce qui serait arrivé en France , si le duc d'Otraitfe eût abandonné ou refusé le ministère, lorsque Louis XVIII arriva à St.-Denis. La postérité dira les services qu'il a rendus à sa patrie dans cette crise épouvantable qui la menaçait d'une dissolution totale.

La postérité dira aussi lesservices qu'il eût pu rendreauroi, sises conseils avaient été écoutés.

Quand les Bourbons sont sur le trône , c'est peut-être un calcul d'intérêt personnel , ou de vanité , que de se donner pour les avoir rappelés , mais il y a de la conscience, de la modestie à s'en défendre.

Il nous semble qu'un souverain peut compter sur la fidélité de celui qui a la franchise de lui dire : « J'ai travaillé long -temps à vous « fermer le chemin du trône ; il ne vous au- « rait peut-être jamais été ouvert, si celui « dont j'ai été le ministre, eût été plus sage j a mais puisque la providence vous y a placé, « et que vous croyez que je puis mieux qu'un « autre vous aider à accomplir ses desseins « et servir ma patrie , j'obéis à la loi du de- « voir. Je vous dévoue tout mon zèle et toute ce mon expérience , quelles qu'en soient les « conséquences pour moi. »

De l'impr de madame JEUNEHOMME-CRÉMIÈRE, rue Hautefeuille n<> 20.

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