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ALBERT DEFLERS

Par M. Charles GUYOT

MFMBRE TITULAIRE

Lorsque, en novembre 1865, je fis mon entrée à l’École forestière avec mes camarades de la 42€ promotion, nous eimes tout d’abord à subir, comme c'était la coutume, les aimables plaisanteries de nos anciens, pour la plupart joyeux compagnons, qui paraissaient plus disposés à rire et à chanter qu’à reprendre les cours et les travaux sérieux, Tous cependant n'étaient pas taillés sur ce modèle, et parmi ces gais jeunes gens qui portaient si fièrement la tenue pittoresque de cette époque, Albert Deflers, qui s’intéressait peu à ces journées de brimades, montrait une figure plutôt morose et, à cause de sa petite taille, paraissait perdu dans les plis du grand manteau et sous le schako d’ordonnance.

Né à Doullens (Somme), le 16 octobre 1844, d’une famille originaire de Picardie, il avait passé son enfance à Vicsur-Seille, alors chef-lieu judiciaire de l’arrondissement de Château-Salins, où son père avait été envoyé comme procureur du roi, pour en sortir conseiller à la cour d'appel

(1) Cette notice a été rédigée sur la demande instante du comte Lucien de Warren, associé-correspondant de l’Acad ‘mie de Stanislas. mort à Nancy le 25 janvier 1929, qui voulait « sauver de l'oubli un véritable savant, l’un de ses meilleurs amis ». (Lettre de M. de Warren au président de l’Académie, décembre 1928).

de Nancy. Ce séjour dans la petite ville lorraine fut fatal à sa mère : Mme Deflers y perdit en 1846 une fille en bas âge; une maladie mentale dont elle ne devait pas guérir se déclara; elle dut être soignée jusqu’à sa mort, en 1897, dans une maison de santé, à Saint-Nicolas-de- Port. A Nancy, Albert Deflers vivait dans un triste foyer, où le sévère magistrat qu'était son père ne pouvait suppléer à l'absence des soins maternels. Cui non risere parentes, le jeune homme ne devait pas trouver ailleurs l’équivalent de ces joies de la famille qui donnent aux enfants un fonds de gaité pour toute leur existence,

On l'avait mis au lycée comme externe, et là il fit sans beaucoup d’ardeur ses études secondaires. « Je traînais, a-t-il écrit (1), dans la classe de mathématiques élémentaires, au cours préparatoire aux Écoles du Gouvernement. » Il se fit pourtant recevoir dans un bon rang à l’École forestière, mais il n’éprouva jamais un goût bien vif pour la carrière qu’il embrassait ainsi comme par l'effet du hasard. A l’École, bien qu’il s’y fût créé quelques solides amitiés, il se tenait à l’écart des plaisirs de ses camarades. La discipline, alors assez sévère, lui était insupportable, et lorsqu'il parlait plus tard du régime et des professeurs chargés de l'appliquer, c'était dans des termes dépourvus de toute aménité.

C’est ailleurs qu’il cherchait des amis ainsi que des distractions correspondant à ses préférences du moment. « Je m'étais lié, — dit-il dans une de ses lettres (1), — d’une vive amitié avec Raymond Audiat et Grandville. Pendant que je méprisais sottement les sciences naturelles, ils avaient l'intelligence assez ouverte pour s’y intéresser. Nous nous retrouvions tous les jours sur la terrasse de la Pépinière. J'y amenai Briard qui dès lors vint assez assidument à ces réunions. » C’est dans ce petit cercle d'intellectuels, où Emmanuel Briard, littérateur et poète, l’ami de cœur de Deflers, remplissait

(1) Les lettres auxquellse nous nous référons sont celles de Deflers à P. Flèche, que posséde l’Académie, et qui contiennent, pour la période de 1895 à 1907, des renseignements très intéressants sur la vie et les travaux de Deflers.

les premiers rôles, que notre Nancéien vint prendre le goût de la botanique qui devint vite pour lui une véritable passion, à laquelle il devait obéir pendant les plus belles années de sa vie.

Deflers sortit de l’École en septembre 1866, avec un rang sensiblement inférieur à celui de son entrée; sans doute, ses promenades sentimentales par trop prolongées sur la terrasse de la Pépinière l’avaient empêché de donner tout son temps à la préparation de ses examens de sortie. Envoyé d’abord en stage à Draguignan (septembre 1866janvier 1867), il fut bientôt nommé garde général à Audun-le-Roman, dans l’ancien département de la Moselle, chef d’un cantonnement qu'il continua de gérer jusqu'en 1878. La guerre de 1870 le surprit souffrant d'un accident de voiture qui le rendait incapable de prendre une part active aux graves événements qui afigèrent alors notre frontière de l'Est. Aussitôt rétabli, il donna tous ses soins à la réorganisation de son service, et ses chefs lui témoignèrent la satisfaction de l’Administration pour le zèle dont il fit preuve dans ces délicates circonstances. Car Deflersfut certainement un fonctionnaire consciencieux, très attaché à son devoir. Toutefois, il n’était pas très enthousiaste de ses occupations forestières. Lorsque, plus tard, il rappelle ses souvenirs du métier, c'est pour plaindre le pauvre garde général qui doit passer son temps à arpenter des coupes et à poursuivre les délinquants... Évidemment, la forêt ne lui a pas laissé d’autres plus agréables souvenirs. Envoyé à Dax en 1878 comme sous-inspecteur, il se trouvait ainsi dépaysé dans une région si différente de celle d’'Audun-le-Roman. Aussi, après quatorze ans de fonctions administratives, il se fit mettre en disponibilité le 9 décembre 1880, et, après quelques mois employés à régler ses affaires de famille, à Nancy et en Picardie, occupations nécessitées par le décès de son père survenu en 1878, il usa de sa liberté pour faire en Égypte un premier voyage qui devait être suivi de beaucoup d’autres.

Comment Deflers, originaire de Picardie, ensuite habitant de la Lorraine, lui qui se trouvait dépaysé en Gascogne, s’est-il tout à coup décidé à une expatriation aussi

complète? Il cédait sans doute aux sollicitations affectueuses de parents qu’il avait au Caire, et qui lui offraient à titre de distraction un séjour dans cet Orient dont l'attrait ne tarda pas à décider du reste de sa carrière (1). Ce premier séjour paraît avoir été assez bref; mais, l'hiver suivant, Deflers revint en Égypte, où il décida de se fixer, au moins temporairement. Il trouvait à y satsfaire son goût pour la botanique, toujours resté très vif depuis ses études à Nancy, et il se mit à collectionner les plantes de la région du Nil. Il alla même plus loinet, en 1887,1l excursionna jusqu’à Obock, d’où il rapporta des éléments intéressants pour l’herbier qu’il commençait à former. Cette même année, il était chargé, sans doute grâce à l'intervention de ses parents du Caire, d’une mission en Arabie, par le ministère de l’Instruction publique.

C’est au Yémen, l’ancienne Arabie heureuse, que fut accomplie cette mission, et ses résultats furent l’objet d’une relation, publiée en 1889 (2), qui valut à Deflers, «naturaliste explorateur », le ruban d’officier d’Académie. De Hodeidah, sur la mer Rouge, l'explorateur se dirigea vers Sâna, la capitale de cette contrée, jadis le centre de la civilisation sabéenne, où régnait, du temps de Salomon, la reine de Saba. Voyage très pénible, car il faut

(1) Deflérs fut reçu au Caire par un de ses parents du côté paternel, M. Herbout, magistrat français en Égvpte, vice-président honoraire du tribunal de la Seine, beau-père de M. Rondet-Saint, président de la Ligue maritime française.

(2) Dans une note de Deflers se trouve consigné ce renseignement de la publication en 1889 d’un voyage de quatre mois au Yémen. Nous ne savons quelle fut la forme de cette publication : un mémoire que Deflers fit imprimer à ses frais, ou bien une insertion dans une revue, soit d'Égypte, soit de France? En 1898, Le Tour du Monde à fait paraitre (numéros du 4 et du 11 juin) deux articles intitulés : « Excursions au Yémen, par Désiré Charnay et A. Defl:rs », dont les principaux passages ont dû être empruntés à la relation de 1889. Il est certain que Deflers n’a jamais excursionné avec Charnay : il vovageait toujours seul. Probablement, Charnay, ayant suivi plus tard le mêmeitinéraire, a jugé utile de s'inspirer, pour ses articles du Tour du Monde, de l’œuvre scientifique de Deflers, pour la partie touristique et ethnographique, laissant entièrement de côté la partie scientifique, la description botanique, qui constituait l'essentiel de la relation publiée ailleurs par l'explorateur.

s'élever, depuis le rivage de la mer, à une altitude de plus de 2.000 mètres, pour franchir la chaîne littorale et atteindre sur l’autre versant un pays riche et fertile, arrosé par les eaux qui coulent de la montagne.

Loin d’être rebuté par les difficultés de cette première exploration, Deflers, muni cette fois de lettres de recommandations pour les agents consulaires de France en Arabie, entreprit dans les petits sultanats du sud de l'Arabie alors indépendante de la Turquie, trois voyages botaniques qu’il exécuta sur la côte montagneuse du golfe d’Aden, depuis la frontière méridionale de l’Yémen jusqu'aux environs du 44€ degré de longitude. Nous possédons la relation de ces voyages, qui furent faits de 1889 à 1894; elle a été publiée par la Revue d'Égypte (novembre-décembre 1894), sous ce titre : « Esquisses de géographie botanique. La végétation de l'Arabie tropicale au delà du Yémen » (1). |

Ces explorations sont la suite et le complément de celle du Yémen, à laquelle elles se rattachent étroitement. Dans son premier voyage, Deflers avait visité la partie septentrionale de cette région. les hauts plateaux qui s'étendent au nord de la chaîne de montagnes parallèle à la côte arabique. Il s'agissait de visiter le versant méridional de cette chaîne, le Yémen indépendant des Turcs, qui s'étend sous la protection de l’Angleterre depuis Aden jusqu’aux limites de l’Hadramaut, autre région située à l’est des précédentes. Tâche pénible et très dangereuse, puisque ce versant montagneux qu’il s'agissait de parcourir sur plusieurs centaines de kilomètres vers l'Est, depuis le rivage de la mer jusqu'aux crêtes s’élevant à 1.200-1.500 mètres en moyenne, est une suite de vallées à pentes très raides, séparées par des escarpements basaltiques difficiles à franchir. Chaque vallée forme le bassin d’un torrent, tantôt rivière permanente qui répand autour d'elle la fraîcheur et la fertilité. tantôt lit desséché pendant presque toute l’année, région

(1) Nous devons cette précieuse communication à M. Guémard: chef de service au Crédit foncier d'Égypte, associé-correspondant de l'Académie, pour laquelle nous lui sommes très reconnaissant.

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désertique où la végétation est à peu près absente. Ainsi, à l’oasis bien cultivée, irriguée avec soin, où l’on récolte le blé, le coton, le tabac, succèdent des plateaux arides où les cultures ont à peu près disparu Deflers décrit minutieusement six de ces territoires, et note avec précision non seulement les espèces végétales, sauvages ou cultivées qui les caractérisent, mais aussi l’état social, le mode de groupement de la population, tantôt sédentaire et habitant des villages, tantôt à peu près nomade. Si, dans la région voisine d’Aden, la résidence du sultan est un palais flanqué de tours, auprès duquel les voyageurs sont hospitalisés dans une maison qui leur est destinée, plus on s’avance vers l’est plus on se trouve dans des pays barbares, où lesx rayas » agricoles vivent soumis aux Bédouins guerriers. « Je suis le premier, dit Deflers, à avoir pénétré dans l’intérieur de ce pays »; et c’est merveille qu’il ait pu sans accident, accompagné d’un seul domestique, arriver jusqu’au bout de ce long et pénible voyage. Il est justement fier des découvertes qu’il a faites dans la flore de ces régions; il énumère les plantes jusqu'alors inconnues qu’il décrit et auxquelles il donne des noms.

Dans ces « Esquisses », imprimées par la Revue d’Égypte en 1894, Doflers n’a pas entendu faire une énumération complète des espèces végétales qu'il a recueillies et qui vont constituer son herbier; c’est d’un simple aperçu qu'il s’agit, et il se réserve de donner, dans des publications ultérieures, la description scientifique de la flore arabique. Ainsi promet-il de complèter ce premier travail par « un mémoire en préparation ».

Ce mémoire, qui eut pour titre : « Description de plantes nouvelles ou peu connues de l’Arabie » (1), ne nous est pas parvenu. Ïl fut certainement rédigé peu de temps après le retour de Deflers au Caire. Il complétait, sous

(1) Une lettre de Deflers à P. Flèche, du 25 avril 1896, contient le passage suivant : « Les dernières décades de mes Descriptions de plantes nouvelles ou peu connues de l’ Arabie ont été envoyées à M. Malinvaud, et les planches à M. Flahault qui a la bonté de les faire graver sous sa direction. »

une forme scientifique, les données générales contenues dans les « Esquisses » imprimées par la Revue d'Égypte, et ce fut évidemment le travail le plus important de l’explorateur. A la même date (1896), il présentait à l’Institut égyptien, dont il était membre, sous le titre suivant : « Les Asclépiadées de l'Arabie tropicale », une monographie contenant la description en latin des espèces connues de ce genre intéressant, accompagnée de belles planches coloriées d’après les dessins et les aquarelles de l’auteur (1). Là se termine la.liste des publications, dans lesquelles Deflers a consigné le résultat de ses voyages en Arabie. D’autres, qu’il nous reste à mentionner, ont un caractère tout différent.

C’est d’abord sous ce titre : « L’exploration sicntilique de l'Égypte sous le règne de Mohammed-Ali, travaux inédits d’Antonio Figari et de Henry Husson », la publication de mémoires datant de 1844, dont l’un des auteurs, M. Husson, un Lorrain de Nancy, a passé une partie de sa vie au Caire, où il mourut du choléra en 1855. Ces mémoires furent adressés par Husson à la Société royale des arts, lettres et sciences de Nancy, aujourd’hui l’Académie de Stanislas. C’est dans les archives non classées de l’ancienne Société royale que Deflers découvrit les manuscrits dont il connaissait seulement l'existence (2).

Singulière figure que celle de ce Husson, dont les parents étaient de modestes négociants du faubourg Saint-Pierre, excellentes gens qui eurent l’ambition de

(1) Dans la mème lettre à P. Fliche, Deflers poursuit à ce sujet : + Mes Arclépiadées d’ Arabie sont imprimées dans le tome III des Mémoires de l’Institut égyptien qui est prêt à paraitre. s Cette monographie « est un chef-d'œuvre de science, de conscience, d'art et d’observation »s, suivant l'appréciation de Piot-Bey, président de l’Institut, dans une notice nécrologique de 1921. Imprimée en 1896, elle fut insérée dans le 3° volume des Mémoires de l’Institut, qui n’a paru qu’en 1900.

(2) Le préambule de cette publication contient l'expression de sa gratitude d’abord pour M. Fliche, professeur à l’École forestière, qui a bien voulu la recommander à M. Lejeune, secrétaire perpétuel, puis pour le bibliothécaire archiviste, M. Hacquard, qui a recherché et trouvé le dossier Husson, dont l’Académie veut bien autoriser Deflers à prendre copie.

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donner à leur fils une éducation supérieure. Élève médiocre au lycée, puis à l’École de Médecine de Nancy, et enfin à Paris, Henry Husson, ses études de médecine à peine terminées, partit pour le Caire, où Mohammed-Ali accueillait alors tous les Européens qu’il estimait capables de donner à l'Égypte le bienfait de la civilisation moderne. Là, il fut comblé de fonctions officielles, qu’il n’était pas sans doute très capable de remplir. En 1839, dans unelettre à M. de Haldat (1), doyen de l’École secondaire de médecine de Nancy, il s'intitule « professeur de botanique et de chimie aux Écoles vétérinaire et d’agriculture de Choubrah ». En 1844, dans sa lettre d'envoi des Mémoires sur l'exploration scientifique de l'Égypte, adressées à la Société royale des Lettres, sciences et arts de Nancy. il est devenu «directeur du Jardin botanique, conservateur du Musée d'histoire naturelle de l'École de médecine de Kasr-el-Ain ». Enfin, il professait aussi à la ferme-école de Nobaro, où il prétendait appliquer les méthodes de Mathieu de Dombasle à Roville, qui certes ne convenaient guère à l’agriculture égyptienne.

Sans doute, Deflers appréciait à leur juste valeur les mémoires, très superficiels, qu’il publiait en 1896 dans la Revue d'Égypte dirigée par Gaillardot (2). Mais il semble qu'il ait tenu surtout à tirer de l'oubli un compatriote, dont le collaborateur A. Figari, avait fait paraître en Italie un ouvrage sur le même sujet, dans lequel le nom de Husson ne se trouve pas même mentionné.

Quelques mois après (septembre-octobre 1896), Deflers faisait paraitre dans la Revue d'Égypte une seconde notice biographique consacrée à un naturaliste allemand,

{1} Dans cette lettre, Husson exprime le désir de faire partie de la Société royale. Mais sans doute M. de Haldat ne se soucie point de faire part à ses collègues de la candidature de son ancien élève à l'École de Médecine.

(2) La Revue d'Égypte fut fondée en 1894, et était alors dirigée par Charles Gaillardot — Gaillardot Bey — avec qui Deflers entretenaitau Caire detrèsintimesrelations.Charles Gaillardot est mort au Caire le 27 novembre 1927, regretté de toute la colonie française. Voir à ce sujet : « Deux grands Lorrains d'Égypte, les Gaillardot », par M. G. Gueymard, associé-correspondant de l'Académie (Mémoires de l'année 1927-28, p. 65-67).

Ernest Sickenberger, mort récemment au Caire, qu'il estimait beaucoup comme savant, et qu'il avait assisté pendant une longue et douloureuse maladie. C’était un ami, avec qui depuis longtemps il avait des relations étroites, qu'expliquaient leurs occupations identiques, leur goût pour les voyages et les recherches botaniques. Sickenberger était alors, comme l’avait été Husson une cinquantaine d’années plus tôt, professeur à l’École de médecine et directeur du Jardin botanique du Caire. Il était arrivé en Égypte après une existence très mouvementée, dont les différents incidents suffiraient, dit Dcflers (1), pour composer ‘tout un roman d’aventures. Spécialisé dans l’étude des cryptogames, il avait recueilli dans des voyages exécutés par toute l’Europe, de magnifiques collections de mousses qui étaient alors bien connues. Au Caire, sur la recommandation de Schweinfurth, son compatriote, il avait été tout de suite bien accueilli, et ses connaissances scientifiques y étaient très appréciées. Pendant les dernières années de sa vie, chargé de missions lointaines dans les provinces les plus reculées de l'Égypte et dans les oasis du désert de Lybie, ‘il eut à supporter des fatigues excessives qui ruinèrent sa santé; après avoir résisté pendant plusieurs années, c’est à peu près aveugle qu’il mourut dans les bras de Deflers en 1893.

A cette époque, la colonie allemande du Caire comptait plusieurs naturalistes de valeur, dont la plus illustre était Schweinfurth, souvent mentionné dans Ja correspondance de Deflers, qui entretenait avec lui des

(1) Lettre à P. Fliche, du 25 avril 1896. Fils de l’intendant d’un petit prince allemand, Sickenberger fit ses études à Heidelberg. Compromis dans le mouvement révolutionnaire de 1848, il dut quitter l'Allemagne. ct c'est alors qu’il parcourut à peu près toute l’Europe et qu'il recueillit ses importantes collections. Revenu dans son pays, il s'était établi vers 1857 près de Fribourg en Bade comme pharmacien, et il était en même temps directeur du jardin de botanique de cette ville. Malheureusement, il se laissa entrainer à des spéculations industrielles 11 voulait exploiter une fabrique de perles artificielles) qui furent désastreuses. Ne pouvant désintéresser ses créanciers, il s'enfuit en Égypte, où il put se créer promptement une existenre nouvelle.

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rapports intimes facilités par la similitude de leurs travaux (1). Ces relations devinrent moins fréquentes lorsque Schweinfurth, délaissant la botanique, s’occupa principalement en Egypte de recherches préhistoriques (2). Mais Deflers ne pouvait s'étonner de ces infidélités à la science qu'ils avaient cultivée l’un et l’autre avec tant d’ardeur. Lui-même, dès 1898, exprime son besoin de varier ses occupations. Dans une lettre à P. Fliche (3), il lui fait cette confession : « Je suis en train de délaisser quelque peu la botanique pour la physique, qui a été autrefois ma science de prédilection ». Et plus loin, en 1899 : « J’a délaissé beaucoup depuis deux ans la botanique, qui est décidément chose encombrante, pour me remettre à la physique. Je vois qu’elle s’est transformée pendant les vingt dernières années : la thermodynamique est une science toute nouvelle, ainsi que des branches importantes du magnétisme et de l'électricité. Cependant, la botanique avait aussi son charme, surtout en voyage (4).»

Du reste, s’il n’est plus question pour Deflers d’excursions ayant pour but des recherches botaniques, il n’a pas perdu son goût pour les déplacements : « J’ar été satisfait, écrit-il en 1899 (5), de mon séjour à Smyrne que

(1) Dans la correspondance de Deflers avec P. Fliche, il est souvent question de Schweinfurth. Ainsi, en 1896, Schweinfurth doit arriver au Caire de Berlin pour passer l'hiver à Assouan. En 1898, il est resté pendant la saison chaude à Héligoland, et il n’est pas pressé de revenir au Caire, où il faudrait être présenté à l’empereur d'Allemagne qui est alors recu magnifiquement par le khédive au palais d’Abdin. Il se souvient du proverbe : s Tiens-toi à quatre pas du mulet, À dix du baron. » Voilà, dit Deflers, un propos bien révolutionnaire!

(21 En 1903, Schweinfurth s'occupe à Louqsor À recueillir des silex de la pierre polie. En 1905, il continue à collectionner ces silex qui abondent aux environs de Thèbes. Deflers est fort sceptique au sujet de ces trouvailles : parmi toutes ces pierres soi-disant travaillées, ne se glisse-t-il pas quelques tiares de Saitapharnès?

(3) Du 3 octobre 1898. C’est la première fois que Deflers manifeste tant d'amour pour la physique. Est-ce un vieux souvenir de ses études au lvcée? Du moins, depuis l'École forestière, il ne paraît pas qu’ils'en suit jamais occupé.

(4) Du 19 décembre 1899.

(5) Du 8 septembre 1899.

je désirais connaître... Les chemins de fer et les bateaux à vapeur permettent de faire très commodément des excursions intéressantes, notamment à Éphèse, Magnésie, Phocée... » C’est donc une vie très mouvementée qu'il continuait à mener, partageant son temps entre Amiens, Paris et Nancy en été, pour revenir au Caire pendant les mois d'hiver. Mais c'était le Caire et Nancy qui devaient rester ses principaux points d’attache jusqu'à la fin. À Amiens et à Paris, c’étaient seulement des visites de courte durée qu'il faisait à des parents, ou des règlements d’affaires pour la gestion de son patrimoine. |

Après la mort de son père, 1l avait fait venir au Caire tout le mobilier familial, comme pour une installation définitive. Dans l'isolement qu'il ressentait alors, l’accueil flatteur qu'il trouvait auprès de la colonie européenne lui faisait considérer comme fort agréable cette vie de l'Orient, à laquelle il s'était vite habitué. C'était au Caire qu’il avait résolu de fixer son établissement principal. Il y avait acheté, à Kasr-el-Nouza, une maison qu’il s’occupait encore d’embellir en 1898 (1). Puis, tout à coup, il change de résolution : c’est à Nancy qu'il veut transférer son domicile; il ne peut plus supporter le climat égyptien, et 1l vend cette maison du Caire à laquelle il semblait pourtant très attaché (2). À Nancy, on doit lui chercher un appartement spacieux, dans un quartier tranquille, à une bonne exposition (3) : là, il pourra montrer à ses amis son bel herbier, qu'il va expédier en France (4). Mais ces beaux projets ne purent être réalisés; 1l dut se contenter à Nancy d’un petit logement rue de Boudonville, et il fit revenir au Caire herbier et

rm

-(1) Lettre du 3 octobre 1898.

(2) Lettre du 19 décembre 1899.

(3) Ce qu'il voudrait, ce serait une aile dans un hôtel habité par le propriétaire, par exemple, dans l’hôtel de Freégeville, rue du Haut- Bourgeois.

(4) Cet lerbier, ce ne sera pas un des moindres des impédiments de son déménagement : douze énormes caisses, d’un demi-mètre cube chacune! (du 19 décembre 1899).

mobilier (1). En attendant, il avait habité au centre de la ville un rez-de-chaussée qu'il quitta pour élire domicile, cette fois définitivement, dans le faubourg de l’Abbasieh, en bon air, avec un superbe panorama sur la campagne cultivée (2). Les inquiétudes qu’il éprouvait en 1899 sur l’état de sa santé étaient donc calmées; en 1903, il n’en est plus question, et il va continuer, pendant une quin- Zaine d'années, le rythme de son existence entre le Caire en hiver et la France en été. Dans sa belle résidence de l’Abbasieh, il avait conservé les deux domestiques qu'il avait à son service depuis plus de trente ans : un valet de chambre, Mohammed Khabil, et un cuisinier, Mohammed Aly, celui-ci l’homme de confiance, qui l'avait accompagné dans ses excursions en Arabie. À Nancy, il retrouvait un ménage chargé d’entretenir son logement de la rue de Boudonville.

Mais il arriva un moment où les infirmités se firent de plus en plus sentir, les voyages et les traversées d'Égypte en Europe lui devenaient très pénibles. Pendant la guerre, il fut gravement malade à Paris: il fit cependant encore au Caire un long et dernier séjour jusqu’en 1918. Trois ans après, affaibli par une affection que l’âge rendait incurable, il finit à Nancy, dans son appartement de la rue de Boudonville, le 4 octobre 1921, âgé de soixante-dix-sept ans, son existence inquiète et agitée.

Ses amis lui firent célébrer des funérailles chrétiennes à l’église Saint-Fiacre, sa paroisse. Puis, son corps fut transporté au cimetière de Vic-sur-Seille, où il repose auprès de sa petite sœur, suivant ses dernières volontés, qui témoignent de son attachement pour la terre lorraine, que tant d’années passées en Égypte n’avaient pu lui faire

(1) Lettre du 4 juin 1904 : « Je me félicite d’avoir ramené mon Ferbier au Caire. 11 y est arrivé en parfait état, grâce aux soins que j'avais pris pour l'emballage, grâce aussi à la discrétion de la douane d'Alexandrie, qui s’est contentée de la vérification d’un seul paquet. »

(2) Lettre du 19 avril 1903. Là, il est voisin de l'hôpital français récemment construit; il y trouve un excellent ami, le Dr Brossard, médecin chef de cet hôpital, qui lui permet de cultiver, dans le jardin qui en dépend, les Asclépiadtes d'Afrique qu'il avait dû abandonner lorsqu'il quittait sa propriété de Choubrah.

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oublier. Son magnifique herbier, l’œuvre capitale de ses travaux, était resté au Caire, dans sa maison de l’Abbasieb. Suivant ses intentions, il fut offert par son exécuteur testamentaire (1) à l’Université de Montpellier. C’est là que l’on peut consulter cette belle collection de la flore d'Arabie, qui suffit pour justifier la renommée de botaniste que s'était acquise Albert Deflers.

(1) L'exécuteur testamentaire de Deflers, son cousin, M. le lieutenant-colonel Codevelle, a bien voulu mettre à notre disposition de nombreux documents {ainsi qu’une notice biographique) qui nous ont été très précieux. Nous lui adressons ici l’expression de notre reconnaissance.

SÉRIE VI, t. xxvi, 1929 7

L'Académie décernera, dans sa séance publique de décembre 1930, les prix suivants :

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