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Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville

Notre siècle sera le siècle des études historiques, comme le dix-huitième siècle a été celui des études philosophiques, et comme le dix-septième fut un siècle littéraire. La Révolution de 1789' et le mouvement social qui en résulta, en appelant tout le monde à la vie politique, et en ouvrant à chacun l'accès des affaires publiques, étendirent naturellement le goût de l'histoire, et firent partout sentir le besoin de reconnaître le passé de notre vieille France, et d'en étudier à fond les institutions et les origines.

* Il y a dans ces mots, Révolution de 1789, mit; amphibologie qu'il est important de dissiper. 1789 n'était pas dans l'origine une révolution ; et si les admirables cahiers de cette époque eussent été mis en action par la convocation des états généraux, ils se seraient opposés à cet esprit révolutionnaire qui envahissait les faits comme les esprits ; nous n'aurions eu qu'une régénérescence pacifique, sans catastrophe et sans bouleversement.

2 I>'TRODLCTIO?î.

Ce fut Chateaubriand, ce patriarche de notre littérature contemporaine, qui fut le promoteur de ce qu'on nommerait à bon droit la renaissance des études historiques, si glorieusement accomplie ensuite par AugustinThierri,Michelet, Guizot, Michaud et Poujoulat, de Barante, de Sismondi, etc. Depuis, la curiosité n'a cessé de grandir au milieu de la lutte des partis, et dans la fermentation de nos discordes civiles. Elle est devenue aujourd'hui une véritable passion, et ce serait s'abuser étrangement que de rapporter à un caprice de la mode, ou d'attribuer à un simple mobile de vanité, la quantité considérable de mémoires contemporains que nous possédons déjà, et dont le nombre ne cesse de s'accroitre chaque jour.

Ceux dont j'ai l'honneur de surveiller l'impression aujourd'hui sont destinés à prendre place au premier rang, et resteront un monument pour la postérité, par suite de leur importance comme étendue et comme composition. Ils renferment un demi-siècle de l'histoire de France, enregistré fait par fait, au fur et à mesure des événements, avec une infatigable persévérance; et sous cette forme piquante d'un journal autobiographique, forme si naturelle et si facile à l'écrivain, si commode pour le lecteur; la meilleure, sinon la seule bonne, pour des ouvrages de ce genre, quoiqu'elle soit un peu oubliée aujourd'hui.

lustifiée par des chef-d'œuvre dans notre langiui, elle est une garantie que l'auteur a su être in-

téressant et demeurer impartial, qu'il a écrit sans arrière-pensée d'ambition privée ou politique ; qu'en oubliant, sans néanmoins l'effacer, sa personnalité, dans un demi-jour propice aux événements qu'il raconte, ceux-ci ont pris sous sa plume toute la clarté et toute la netteté nécessaires pour être parfaitement compris, et directement offerts à l'appréciation delà critique.

Je ne crois pas que quelqu'un puisse rester indifférent en face d'un si vaste panorama chronologique. Tous éprouveront du plaisir à le feuilleter. Les contemporains aimeront, en le parcourant, à revivre dans leurs jours écoulés :

Fors;ni et hœc olitn nicminisse jiivabit.

La génération qui s'avance l'étudiera avec fruit, pour juger sainement une époque dont elle recueille l'héritage, et dont elle doit mettre h protit les leçons pour l'avenir. Enfin il sera aussi précieux pour nos descendants, que l'est aujourd'hui pour nous le Journal de Pierre de l'Estoile, par exemple, et non moins intéressant que les Mémoires du due de Saint-Simon.

La qualité et la position de l'auteur viennent ajouter encore à la valeur de l'œuvre, et en assurer le succès. Placé tidmirablement par son nom, par sa fortune, par sa position et par son rang, pour tout voir, hommes et choses, il a tout vu en effet. Il est bien peu de personnages éminents, souve-

rains, ministres, ambassadeurs, hommes d'État, de plume, de robe ou d'épée, avec lesquels les circonstances et son initiative ne l'aient mis plus ou moins en rapport, de près ou de loin, et souvent même en relations suivies.

Mêlé quinze ans d'une manière officielle à la politique comme homme de cour, député, directeur général des beaux-arts, à la maison du roi ; du sein même de la retraite où il s'est retiré en 1850, il n'est demeuré étranger à rien ; il a pris part à tout, au contraire, ouvertement, loyalement et au grand jour, par la voie de la presse. Son ardeur et son activité ne se sont pas ralenties un seul instant.

C'est que le mobile qui l'a porté à identifier ainsi sa vie avec la vie publique n'est pas un de ces mobiles que le temps puisse émousser et éteindre ; ce n'est ni l'intérêt, ni t'intrigue, ni l'ambition ; mais un véritable amour de la France et de ses concitoyens, un pur et sincère patriotisme.

Ce fait d'ailleurs, quelque rare qu'on le suppose, n'a rien ici qui doive étonner; et pour ma part je ne comprendrais pas qu'il en fût autrement en connaissant le caractère de M. de la Rochefoucauld, a >'oblesse oblige. »

Quand l'amour des Français pour leur pays est devenu proverbial; quand le plus humble des enfants de cette noble terre ne sait j^as s'en détacher pour allerdansl'exil tenter la fortune; quand il se fait un devoir et un honneur de témoigner pour elle de son dévouement en versant son sang sur le champ

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de bataille, pour la défendre et la rendre illustre, il n'est pas permis, il ne serait pas possible, disonsle hautement, du moins sans déchoir et sans se dégrader, sans renier le génie et la religion de sa race, de consacrer sa vie à des intérêts égoïstes et mesquins, ou de la dévorer en de stériles dissipations; de séparer son existence de celle de la patrie, alors qu'on a pu se pénétrer depuis des siècles de son âme et de son souvenir dans les traditions de sa famille; qu'on est enveloppé de son image depuis le berceau, et qu'à chaque pas cette image se rappelle à vous, alors qu'on n'est grand que pour elle, en un mot, après l'être devenu par elle.

La noblesse est un devoir avant d'être un titre.

C'est ce qu'a senti iM. le duc de Doudeauville, alors vicomte de la Rochefoucauld; c'est aussi ce qu'avait compris son noble père, si connu par ses vertus et sa charité, dont les Mémoires, aussi piquants que spirituels, seront imprimés à la tète de ceux-ci ^

Obligé d'émigrer pour sauver sa tête, à l'époque de la terreur, il refusa de porter les armes contre la France ; et en 1840, au déclin de sa vie, sous un gouvernement qui était loin davoir ses sympathies, il provoquait une souscription au premier mot d'une guerre possible et d'une coalition contre la

* Ces 'Mémoires, riches d'anecdotes, écrits avec soin et revus par feu r honorable M. Brisset, formeront deux volumes, et feront remonter jusqu'au règne de Louis XVI, avant 1789, Tintérèt historique de celte publication

France, et s'inscrivait en tête pour dix mille francs. Dévoués tous les deux, le père et le fils, corps et âme aux Bourbons, ils n'en refusaient pas moins de les servir dans une occasion mémorable, en 1827 ', contre ce qu'ils croyaient, avec raison, les intérêts vrais de la France et de leur dynastie; et, quoique toujours fidèles à l'exil, jamais ralliés à un autre gouvernement depuis le premier empire jusqu'à ce jour, leur protestation n'eut jamais rien d'hostile ni de systématique ; leurs principes et leur attitude eurent toujours en vue le bonheur et la dignité de la France, et ils ont toujours, non-seulement désavoué, mais repoussé hautement toute tentative, et même tout projet de restauration capable de compromettre l'honneur ou la prospérité de la patrie.

Je n'apprendrai du reste rien à personne, en disant que la maison des la Rochefoucauld est une des plus anciennes et des plus illustres maisons de France, et même d'Europe.

Originaire de la province de Guienne, elle se rattache aux fameux ducs d'Aquitaine du temps des Carlovingiens, et aux sires de Lusignan, entre lesquels elle réussit à se constituer et à s'élever dès les premiers temps de la seconde race de nos rois.

Elle inaugura son blason à la première croisade,

* M. le duc de Doudcauvillc, ministre de la maison du roi, donna sa démission lorsque la garde nationale fut dissoute par le ministère Villèle, contre son avis.

et n'a cessé de le porter haut et noblement, depuis cette époqne jusqu'à nos jours, sans défaillance dans sa lignée comme dans son attitude, au premier rang des grands seigneurs français. Moins solennelle que celle des Montmorency , la physionomie générale des la Rochefoucauld est peut-être plus expressive dans sa distinction, et elle reproduit d'une manière frappante les qualités variées de notre race dans ses traits principaux : chevalerie des sentiments, indépendance un peu railleuse de la pensée, un peu frondeuse du caractère ; une imagination facile et aventureuse ; autant de goût que d'esprit; trop de fierté pour être courtisan, beaucoup d'habilité cependant à se maintenir : témoin le fils de l'auteur des Maximes, qui sut conserver sans bruit, pendant près de cinquante ans, la faveur intime de Louis XIV, au grand ébahissement de la cour et de Saint-Simon ; et, dans un autre sens, cette jeune et charmante dame de la Rocheguyon, qui, recevant Henri IV dans son manoir, après avoir rendu hommage à son souverain et s'être acquittée, en parfaite courtoisie, de ses devoirs d'hospitalité et de vassale, ne manquait pas, le soir venu, démettre entre elle et la reconnaissance trop empressée du roi sa petite rivière féodale, dont le pont-levis était retiré sur ses pas.

Ajoutons, pour achever ce portrait séculaire : le plus grand air, un tact délicat, un ton exquis, les manières accomplies, la désinvolture aisée et naturelle, mais un peu vive et légèrement liautaine

dans la contradiction ; une conscience imperturbable de sa dignité, qui, même en s'abandonnant, se réserve encore et commande toujours ; une bienfaisance héréditaire et traditionnelle, une initiative hardie, une incroyable mémoire du cœur et ténacité d'impressions; un grand amour de ses semblables, une volonté persévérante ; et sur le point d'honneur une susceptibilité infinie.

En 1814, feu M. le duc de Doudeauville, envoyé en mission dans les départements de l'Est, leur avait promis, à certaines conditions, un dégrèvement de deux millions d'impôt. Les conditions furent remplies, mais le ministre des finances refusait de se laisser ainsi dépouiller. « J'ai engagé « ma parole, Monsieur le ministre, lui dit le noble « pair, et si vous ne pouvez pas m'aider à la tenir, « je le ferai tout seul ; je prendrai sur mes biens a les deux millions promis, après en avoir averti « le roi. » 11 n'y aurait pas manqué, si Louis XVlll n'était intervenu pour forcer le baron Louis à accorder l'indemnité promise.

Ce serait un malheur que la noblesse restât désormais isolée et en dehors du courant moderne. Ceci est d'autant meilleur à dire, que plusieurs écrivains s'attachent à dénigrer et à abaisser tout ce qui ne date pas de telle ou telle époque depuis 1789; et que, les uns de bonne foi, les autres par système, tous dans l'intérêt prétend u du présent, font dégénérer en pamphlets l'histoire et la critique historique.

Tout le monde perdrait, dans ma pensée, à ce qu'il y eût schisme entre le passé et l'avenir de la France; la noblesse, et nous aussi bien : c'était dans cette conviction que l'empereur Napoléon 1", au faîte de la gloire et dans tout l'éclat de sa grandeur, trouvait à propos de saluer, rien que sur l'annonce de son nom, un Montmorency.

On sait combien il tenait à rallier autour de son trône toutes les illustrations de l'antique monarchie; et l'on verra dans ces Mémoires quels furent ses efforts pour s'attacher M. de la Rochefoucauld..

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas sans émotion pour ma part que, assis parfois dans le cabinet de M. le duc, je contemple autour d'une riche et belle bibliothèque une foule de casques et de cuirasses meurtries, des faisceaux de lances, d'arquebuses antiques, et de vieilles épées à deux mains du temps de Charles VI et de Louis XI, toute une panoplie légendaire enfin ; et à côté de ces débris d'un autre âge, la petite épée de Louis XV enfant, et le couteau de chasse de Louis XVI; puis, sous un globe, les petits souliers blancs que portait madame la duchesse de Berry dans la soirée de l'assassinat de son auguste époux : longs comme un doigt, larges comme deux, ces souliers sont encore tachés d'une goutte de sang de l'illustre victime. En face, suspendue à un clou, la grosse clef du Temple , qui renferma tant de royales infortunes; puis une tapisserie de madame la duchesse d'Angoulème, une branche d'olivier

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fleurdelisée, donnée par Louis XVIJI \ et la tasse de vieux Sèvres dans laquelle Charles X était accoutumé de déjeuner. Je pense, en rêvant, que le maître de tous ces objets précieux peut, quand il lui plaît, sans sortir de chez lui, et rien que par un voyage autour de sa .chambre, parcourir mille ans de Thistoire de France; et je ne puis m'empêcher d'estimer que si la noblesse, surtout à ce degré, est une bien lourde responsabilité, elle n'est pas du moins sans compensation.

J'arrive à donner l'aperçu des Mémoires euxmêmes, et à exposer leurs principales parties".

Ils sont d'une importance capitale, à partir surtout de 1814. Toutes les péripéties, les émotions et les angoisses de la campagne de l'Est et de l'invasion, y sont retracées, après avoir été prises sur le vif, au milieu même du théâtre des événements. L'auteur habitait alors avec sa famille le château de Montmirail, qui appartenait à sa mère. On sait ensuite, et tout le monde connaît le rôle actif, aussi efficace que plein d'initiative, cou-

' Cette branche d'olivier dans un vase de porphyre n'est point un présent ordinaire; elle se rapporte à une circonstance dont on verra plus lias le détail. A la réconciliation des deux frères , etc. , etc. , Louis XVIII, en la donnant à M. de la Rochefoucauld, lui dit, avec la grâce suprême qui relevait sa dignité incomparable, ces paroles augustes qui ont été" gravées sur le vase :

«Vicomte de la Rochefoucauld, vous voyez devant vous un frère qui vous parle de son bonheur, et un roi de sa reconnaissance. Je vous connais trop pour vous rien offrir, mais que celte branche d'olivier soit pour vous et les vôtres un témoignage des services que vous avez rendus au roi, à sa famille et à votre pays. »

rageusement adopté et rempli par M. de la Rochefoucauld, pour assurer la première Restauration des Bourbons.

11 n'est pas un seul des nombreux historiens de la Restauration qui ne l'ait raconté : quelques-uns même induits en erreur, et ayant travesti les faits, M. de la Rochefoucauld s'est empressé à plusieurs reprises dô les rectifier en ce qui le concerne.

Il le faisait naguère encore contre M. Alfred Nettement, ce qui prouve qu'il n'est pas facile d'écrire l'histoire avec impartialité. Il faudra bien cependant qu'une imputation, si tenace qu'elle soit, se dissipe devant le grand jour de la vérité.

La postérité, d'ailleurs, accorde toujours plus de créance au témoignage d'un contemporain et d'un témoin oculaire qu'à l'autorité des historiens subséquents, surtout quand la loyauté la plus pure est le caractère définitif de l'écrivain.

On pourrait blâmer M. de la Rochefoucauld d'avoir conduit la foule au pied de la colonne de la place Vendôme, si ce fait restait isolé, sans explication préalable sur la cause qui l'a produit; mais on ne saurait en aucun cas trouver, ni dans l'ensemble, ni dans les détails de cette démonstration, un moment d'oubli contre l'honneur de la France, pas plus qu'un sentiment de haine pour Napoléon.

Quand toute la vie de M. le duc de Doudeauville ne protesterait pas k cet égard, il est un fait de la même époque qui en serait une garantie absolue :

dix jours après, en effet, le proscrit de l'Empereur et de M. de Savary ne demandait à Monsieur, comte d'Artois, qu'une seule faveur en récompense de son dévouement heureux, et il l'obtenait.

Cette faveur, c'était le maintien en France de la reine Hortense, madame la duchesse de Saint- Leu.

Après le retour de Gand, M. de la Rochefoucauld, aide de camp du général Dessoles, colonel de la 5' légion de la garde nationale de Paris, et en même temps député influent et remarqué', ne saurait être un historien ordinaire; mais, de plus, attaché à la personne du frère de Louis XVIII comme son aide de camp, et l'ami particulier de ce prince, nul mieux que lui ne nous révélera l'intérieur de ce qu'on appelait alors le pavillon Marsan :

Nourri dans le palais, j'en connais les détours;

ses révélations à ce sujet, aussi fines que piquantes, sont d'un attrait infini. 11 gémissait de voir la division dans le camp royaliste et jusque dans la famille royale; il s'épuisait en conseils et en efforts, pour empêcher Louis XVllI d'un côté, et l'héritier présomptif de l'autre, de marcher à l'abîme quoique en sens inverse, et de laisser tous deux derrière eux la patrie méconnue et blessée, lorsque

' On verra dans ces Mémoires les discours prononcés par M. de la Rochefoucauld et écoutés avec faveur en plusieurs circonstances iniiiortantes, et notamment à l'occasion de l'anniversaire du '21 janvier.

soudain une occasion heureuse vint s'offrir à lui de réaliser de sages et patriotiques desseins en faveur de la dynastie légitime.

Madame la comtesse du Cayla, belle-fille de la comtesse du Cayla, dame de feu Madame, comtesse de Provence, fut reçue en audience par Louis XVIII pour des affaires de famille, et captiva le vieux monarque par son esprit aussi fin que judicieux, son naturel charmant, sa conversation étincelante, et par sa haute distinction.

Affectueusement liée avec M. et madame de la Rochefoucauld, elle s'était confiée à eux de la faveur du roi, qui la rendait bien plus troublée qu'heureuse. Cependant, comme leurs idées politiques étaient les mêmes, M. de la Rochefoucauld arriva, quoique avec peine, à la déterminer à accepter franchement, dans l'amitié auguste qui se présentait à elle, le moyen d'obtenir leur accomplissement.

Les scrupules de la femme, qui savait bien que sa conduite serait calomniée, cédèrent à la voix du dévouement, aussi tendre que patriotique, qui la conseillait; mais son courage aurait faibli souvent, s'il n'avait été soutenu et retrempé par une correspondance de chaque jour, que l'on trouvera tout entière dans ces Mémoires, et dont il est inutile de faire l'éloge, comme de faire valoir l'importance. Elle renferme près de mille lettres de M. de la Rochefoucauld à la comtesse.

L'assassinat du duc de Berry, tout en offrant de

nouvelles difficultés aux deux nobles et courageux athlètes, acheva cependant de changer la face des choses : les deux augustes frères se réconcilièrent, et la constitution du ministère de M. de Villèle scella leur réconciliation, heureusement amenée par les soins aussi délicats que discrets de madame du Cayla et de son noble ami.

Ce furent les plus beaux jours de la Restauration.

La France, délivrée de l'occupation, en avait racheté l'humiliation, et reprenait son rang en Europe. La prospérité renaissait avec la confiance; la liberté pouvait se développer et s'affermir dans les luttes parlementaires; les lettres et les arts prenaient un essor glorieux; les finances se trouvaient dans l'état le plus prospère; Louis XVIII mourait en paix, et eut de magnifiques funérailles à Saint- Denis, dont M. de la Rochefoucauld avait dirigé tous les travaux,

Charles X succédait à son frère au milieu de l'enthousiasme universel; rien ne semblait plus devoir s'opposer à un avenir fécond.

Ce ne fut pas la faute de M. de la Rochefoucauld s'il en arriva autrement, et si le point noir, qui depuis 1789 n'a cessé de planer sur notre horizon, reprit bientôt les proportions d'un orage menaçant et inévitable. M. de la Rochefoucauld ne cessait de prodiguer ses conseils, toujours prévoyants et toujours dévoués, à son ami M. de Villèle, et de l'aider à poursuivre heureusement la voie dans laquelle il l'avait fait entrer.

Malheureusement sa voix, de moins en moins écoutée, sembla enfin devenir importune, et il dut renoncer à se faire entendre de ce côté. Ce fut alors que, sans rompre ouvertement avec le premier ministre, il se sépara cependant de lui, et qu'il se retourna directement vers le roi Charles X, avec le courage que donne seule une amitié éprouvée et désintéressée.

S'il est difficile de dire la vérité aux rois, il n'est pas moins difficile de la leur faire accepter en la leur disant, l'endant deux ans M. de la Rochefoucauld ne manqua pas une seule fois à la tâche qu'il s'était imposée, d'éclairer le vieux monarque sur ses intérêts et sur ceux de la France, à ses propres risques et périls.

11 respire dans ses rapports écrits, et presque quotidiens pendant ces deux ans, une véritable grandeur.

Jamais une belle âme ne fut mieux inspirée de cœur et d'esprit, et ne s'exprima avec plus d'éloquence.

Charles X cependant resta sourd aux conseils d'un dévouement qu'il savait apprécier; et ce ne fut que plus tard, trop tard hélas! à Butchierad, dans l'exil, qu'il rendit une entière justice à son ancien aide de camp, et qu'il comprit l'ami : « Ah ! la Rochefoucauld, lui dit-il en lui posant la main sur l'épaule, si je vous avais cru. . . . » (Il n'acheva pas sa phrase.)

Je suis forcé de revenir ici sur le passé pour mieux faire connaître notre auteur.

Pendant que M. de la Rochefoucauld s'élevait ainsi, sans bruit, aux sommets les plus élevés de la politique, il se trouvait d'un autre côté mêlé aux affaires publiques d'une manière active, et pour son propre compte, si je puis dire, dans la mesure de la position officielle qu'il occupait.

Il avait été nommé en 1825 au ministère de la maison du roi, pour le département des beauxarts, dont il garda la direction jusqu'à 1850. Chacun ici peut le juger par ses œuvres, et cela nous met à l'aise pour affirmer que, quoique négligés par les historiens de la Restauration, tous plus ou moins absorbés dans la politique, quoique écourtés de tous leurs détails anecdotiques par l'auteur luimême, dans ses Mémoires^ les principaux actes de cette administration formeront la page la plus intéressante de notre histoire littéraire contemporaine, laquelle, il est vrai, est encore à faire.

Nous nous bornerons à les signaler brièvement; ce sont, pour les arts : un fonds considérable de pensions destinées aux gens de lettres et aux artistes; la réforme des manufactures de Sèvres, de Reauvais et des Gobelins; la construction de la salle des Italiens; l'acquisition du théâtre Feydau ; la réorganisation de l'Opéra, pour le matériel, pour léchant et pour la danse, avec Rossini, Auber et iMeyerbeer, Marie Taglioni , Levasseur, Nourrit, mademoiselle Cinti (madame Damoreau) et ma-

dame Malibran; les coulisses fermées à l'intrigue; de sages mesures prises, des abus intolérables réformés; l'exécution stricte des règlements sévèrement exigée pour la dignité comme pour les convenances d'un établissement royal; la fondation des concerts du Conservatoire avecHabeneck et Cherubini; celle de l'école de musique religieuse avec Choron; le musée assyrien et celui d-e Charles X, les salles du conseil d'Etat d'alors; Isabey, Gros, et tous les artistes, encouragés, récompensés et honorés, d'après leurs talents et leurs mérites, sans égard à leurs opinions; la croix de la Légion d'honneur sur le cercueil de Girodet. Dans les lettres : la question de la propriété littéraire disculée en commission, et appuyée à la chambre: Augustin Thierry et Casimir Delavigne pensionnés; Lamartine et Victor Hugo décorés; et, qui le croirait? des démarches pour sauver de l'amende l'imprimeur de Déranger, mais auxquelles M. de Martignac, tout en fredonnant la chanson condamnée, jugeait impossible de condescendre; c'est la tentative enfin, aussi hardie que politique, de rallier loyalement la presse à la monarchie, d'en acquérir les principaux organes, et de gagner les autres, pour contenir dans de justes, dans de patriotiques limites, une opposition débordante et systématique, contre le principe même du gouvernement, soit que cette opposition vint de gauche ou de droite.

Je sais que cette tentative a été jugée sévère-

ment par quelques-uns; elle n'avait pourtant rien (l'hostile à la liberté, tout au contraire : elle l'assurait en nous préservant de ses excès.

Il est peu d'hommes politiques, du reste, qui aient été, relativement, plus attaqués que M. de la Rochefoucauld : son caractère indépendant et fier, son initiative infatigable, son activité persistante, en le portant toujours en avant, en dépit des abus comme des obstacles, sans aucune peur et sans hésitation, ne pouvait manquer de soulever contre lui : en haut la jalousie des courtisans, dont il se séparait en les frondant, et plus bas des susceptibilités plus ou moins envieuses, parmi des adversaires plus émus de sa force que reconnaissants de ses bienfaits.

Je ne crois pas cependant que nul de ceux qui l'ont véritablement connu soit demeuré son ennemi, à quelque camp qu'il appartînt. Et il me revient, à ce propos, une anecdote qui en fera foi, et qui prouvera en même temps à quoi souvent tiennent les choses.

Un jeune homme, sous la Restauration, se présente un jour chez M. le directeur général des beaux-arts, et lui demande sa protection pour entrer au théâtre... « Volontiers, lui répond M. de la Rochefoucauld; mais avez-vous pour cela l'autorisation de vos parents? — Non, monsieur le vicomte, et c'est ce qui m'a engagé surtout à me recommander de vous. — Monsieur obtenez cette autorisation, car jusqu'alors je ne puis rien pour

VOUS. » Et le jeune homme sortit et ne reparut point.

En 1855, M. de la Rochefoucauld et ce même jeune homme se trouvaient détenus en même temps à Sainte-Pélagie, pour cause politique. Us renouvelèrent connaissance, et se voyaient souvent : «J'ai des excuses à vous adresser, monsieur le vicomte, lui dit un jour son compagnon de captivité. — Pourquoi? répond M. de la Rochefoucauld. — C'est que je vous ai souvent attaqué dans un journal que je venais d'acheter, pour me venger de votre refus d'autrefois; et je m'en repens aujourd'hui que je vous connais mieux. — Eh bien ! monsieur Cil. Philippon, ayez l'obligeance de faire mon portrait dans cette cellule en témoignage de l'oubli du passé, et en souvenir de nos bonnes relations présentes. » On comprend que la plus franche cordialité ne cessa pas depuis de rapprocher le spirituel dessinateur du noble légitimiste.

C'est à partir de 1850 que les Mémoires affectent particulièrement la forme du journal, et ils l'ont conservée jusqu'à aujourd'hui sans interruption ni lacune. Toutes les discussions de la tribune et de la presse y ont leur écho ; tous les événements leur place, les émeutes de la rue, comme les pourparlers et les décisions de la diplomatie; tous les hommes d'État y trouveront leur portrait en pied, et l'auteur lui même, quoique à l'écart, ne cesse pas un instant de prendre une part active à la lutte, par une multitude d'écrits, de lettres, de brochures, de

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démarches, d'articles dans les journaux. Mais on y remarquera surtout les communications suivies de M. de la Rochefoucauld en Russie, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne, à Constanlinople, souvent avec les plus hauts personnages, toujours avec des personnes bien informées ; des révélations curieuses sur Louis XVII, et la solution piquante, étrange, proposée à cette énigme historique; des rapports incessants avec MM. de Montbel et de Bouille, tous les deux attachés à la cour de Frohsdorff, et quelquefois avec les illustres exilés eux-mêmes ; une correspondance suivie avec Madame la duchesse de Berry, et quelques lettres de la princesse, qui, en faisant connaître ses sentiments si nobles, si français, témoignent à M. de la Rochefoucauld autant d'estime que d'affection.

L'intérêt grandit en 1848, et les renseignements se multiplient comme les faits; les mouvements des partis, les incidents les plus légers, ont été réfléchis et fixés comme dans un miroir magique, et l'on admire l'attitude de l'écrivain qui ne change pas, qu'on retrouve toujours dévoué à la France avant tout, inébranlable dans ses principes , sans haine pour les personnes, remarqué, et quelquefois écouté, môme en très-haut lieu, par suite de l'estime qu'inspire son caractère loyal et de la déférence qu'on ne peut s'empêcher d'accorder à une supériorité de position maintenue avec dignité, comme à une longue expérience, et à un esprit d'observation qui ne le quitte jamais.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que ces Mémoires soient purement historiques et politiques. J'ai dit, je crois, qu'ils sont aussi autobiographiques, et ils le sont en effet, avec un abandon plein de charme.

On sent que M. delà Uochefoucauld n'avaitqu'un but en se posant ainsi devant lui-même : celui de s'étudier, de réfléchir et de se bien connaître.

Trente ans de voyages réguliers sur les bords du Rhin, aux Pyrénées, en Angleterre et en Allemagne, à Prague, à Gorilz, à FrohsdoriT; vingt-cinq d'expériences magnétiques, variées et continues, sans partialité comme sans exagération; mille' esquisses de femmes, aussi gracieuses que leurs gracieux modèles ; des amitiés constantes, des correspondances de longue haleine, qui se déroulent et se mêlent, véritables épisodes, comme des broderies dans la trame du récit, dessinant et racontant des vies entières ; une peinture instructive et vraie, complète, des mœurs aristocratiques du noble faubourg; des aventures, des anecdotes, des pensées, une infinité de petits riens délicats et de blueltes parfumées ; tout cela disséminé, prodigué à l'avenant, arrive toujours à temps pour rompre la monotonie, égayer la narration, relever l'intérêt et reposer l'attention.

' On doit à M. de la Rouchefoucauld davoir rappelé rallenlion sur ce genre de littérature, qui était alors passé de mode, et qui aujourd'hui est devenu en faveur.

22 IMRODUCTK».

Il n'esL que deux choses qu'on chercherait en vain à travers tout le reste : une médisance de nature à blesser qui que ce soit dans sa vie privée, et l'amour, l'amour en dehors du mariage et de la famille.

Il est certainement difficile que tout homme n'ait pas, sous ce dernier rapport, sa part plus ou moins lourde des faiblesses humaines ; mais ici le gentilhomme et le chrétien, par conscience et par dignité, a voulu recouvrir les siennes d'un voile impénétrable, ou plutôt les oublier et les effacer, si toutefois elles ont existé.

On comprend qu'il m'était difficile d'étudier ainsi à fond, dans son ensemble et dans ses détails, plus d'un domi-siècle de nos annales, sans chercher à retirer de cette étude un enseignement général et pratique.

L'histoire est la leçon du présent, c'est là son plus beau titre ; et il ne fut jamais peut-être plus à propos qu'aujourd'hui de l'interroger et de l'écouter, dans l'anarchie morale qui nous divise encore, et qui a presque détruit en France toute foi politique.

M. de la Rochefoucauld n'est certainement pas un doctrinaire : il n'a jamais songé, soit à justifier un parti pris, soit à préconiser un système préconçu, dans la manière dont il raconte les hommes et les choses. Mais il est essentiellement un homme à convictions profondes. Ses convictions, il les a toujours, non-seulement montrées et prouvées, mais

encore exposées publiquement, au grand jour de la discussion, quand l'occasion s'est ofTerle ou quand besoin était. Et l'on peut en réduire lesprincipes, aussi larges qu'arrêtés, à quatre points généraux : monarchie héréditaire et représentative, avec desdroits imprescriptibles d'autorité, d'initiative et de gouvernement; représentation nationale avec des droits, non moins inaliénables, d'égalité et de liberté civile, religieuse et politique, de contrôle du budget, de suffrage délégué, d'administration autochthone, je veux dire décentralisée, communale et départementale; la noblesse formant un corps d'élite dans l'Etat, comme la légion d'honneur, mais sans autre privilège que celui du dévouement et de l'honneur, accessible à tous par droit de mérite, ouverte même de plein pied à tous les fonctionnaires d'un certain rang; enfin le clergé absolument en dehors de la politique.

Prenons ces principes pour point de départ : aussi bien les deux derniers, relatifs à la noblesse et au clergé, sont incontestablement acquis aujourd'hui, et tous les quatre sont l'expression même de la grande pensée et des plus pures inspirations de 1789. 11 n'est pas douteux que, si ces principes eussent été dès l'origine hautement formulés etsurtout franchement appliqués, nous aurions échappé à plus de soixante-dix ans d'orages; que, s'ils avaient constamment prévalu dans les conseils de la Restauration, de 1814 à 1850, les Bourbons régneraient encore en France, malgré le travail

de l'esprit révolutionnaire; mais il n'en a pas toujours été ainsi.

L'ancien régime, pour me servir du mot usité, ne comprit pas assez ces principes, ou ne les accepta point assez franchement. Les républicains les jugèrent insuffisants, contradictoires et incompatibles, et en sacrifièrent la sagesse à la liberté, qu'ils n'ont même pas donnée alors qu'ils étaient au pouvoir.

Le régime parlementaire, personnifié dans la charte de 1850, chercha en vain à les coordonner et à les mettre en pratique par une transaction, dans son équilibre constitutionnel. L'Empire enfin, proclamé une première fois en leur nom, ne parvint pas à réaliser ce que j'appellerai leur programme, et à donner la liberté. Réédifié de nouveau aujourd'hui sur la même base, sera-t-il plus heureux, plus confiant? Il a promis tout d'abord le couronnement de l'édifice, mais nous attendons encore l'effet de cette promesse, aussi sincère sans doute que solennelle'.

Tel est, si je ne m'abuse, le résumé exact de notre situation, dont l'énigme, par suite, appelle toujours sa solution.

Or c'est précisément cette solution que j'ai cherchée, comme renseignement général et pratique qui devait résulter pour moi de mon long tête-à-tête avec les mémoires de M. de la Rochefoucauld et avec notre histoire; je crois l'avoir trouvée, et je

' Ces lignes étaient écrites avant l'apparition dw décret du "24 novcmlire 1800."

la soumets à l'opinion avec confiance. Elle est légale, parce qu'elle est indépendante des personnes, d'hier, d'aujourd'hui et de demain ; elle est encore possible, actuelle, immédiate et praticable pour tous.

Avant de formuler cette solution, je dirai d'abord, l'histoire en main, aux républicains que la république est impossible, non pas uniquement à cause des essais malheureux qui en ont été faits, et des nombreuses constitutions qu'elle a produites, constitutions stériles et avortées dès leur efflorescence, mais parce que cette forme de gouvernement ne se conçoit pas en France, où, de l'aveu de tous, elle exigerait une métamorphose complète et irréalisable, sinon absurde, de nos mœurs et de nos habitudes, de nos sentiments et de nos idées.

Dans les institutions humaines comme en tout autre chose, il est évident qu'un moteur, quelqu'il soit, ne suifit pas pour marcher, et qu'il faut encore un régulateur. Or la république n'a pas ce régulateur, elle ne saurait en avoir aucun. Telle était, je le crois du moins, la pensée de Montesquieu lorsqu'il donnait à cette forme de gouvernement la vertu pour base; la vertu, c'est-à-dire l'idéal, le but, et non la réalité.

La république démocratique n'a jamais existé, d'ailleurs, qu'en utopie ou sur le papier.

Les républiques antiques n'étaient que des aristocraties appuyées sur l'esclavage. On connaît la fm de leur existence essentiellement incertaine et

agitée, toujours précaire ; et l'on m'objecterait en vain les États-Unis, car, outre que leur gouvernement, étudié de près, ne paraîtra guère enviable à personne, et qu'il se complique aussi d'une question d'esclavage, l'Amérique ne forme encore à peine qu'un peuple naissant, et ne sera peut-être jamais une nation politique.

Je dirai ensuite aux partisans dux régime parlementaire : Puisque la France est essentiellement monarchique, et que vous le reconnaissez comme nous, votre régime parlementaire est aussi impossible que la république, à laquelle il aboutit forcément, et qui en est la conclusion logique, en idée comme en fait.

Ce n'est point, hàtons-nous de le remarquer, parce que ce régime était basé sur le suffrage restreint, ou parce qu'il ouvre une pleine et entière carrière à la liberté politique par la tribune et par la presse; ce n'est pas non plus à cause de sa division des pouvoirs qui est rationnelle, ni à cause de ses orages qui ont été féconds ; c'est à cause de son principe politique même, principe incompréhensible : « Le roi ou le souverain règne, et ne gouverne pas. »

Jamais l'histoire n'a protesté plus éloquemment et avec plus d'énergie qu'en face de cette fiction, de ce mythe doctrinaire. C'est lui qui sème depuis soixante-dix ans les vents et les tempêtes dans notre patrie, qui a été l'agent de toutes les émeutes el le prétexte de tous les coups d'Etat*.

*Le grand et fougueux tribun de 1789 en avait bien jugé à son apparition, car ce fut aussitôt qu'il se retourna brusquement pour lutter contre le courant, et qu'il mourut à la peine, en entendant vociférer sous ses fenêtres la grande trahison du comte de Mirabeau.

L'x\ssemblée nationale, après avoir adopté cette formule, dévia peu à peu de son origine jusqu'à la terreur : le tiers état doit être tout, avait dit Sieyes, comme première conséquence. Le 9 thermidor, le 18 fructidor et le 18 brumaire réagirent en vain contre ce principe absurde : le roi règne et ne gouverne pas. Il se glissa dans la charte de Saint-Ouen, et la révolution de Juillet fut son œuvre par excellence, car la charte devait être une vérité, et il était bien convenu, en effet, que le roi régnait et ne gouvernait pas. Ce fut le gouvernement personnel néanmoins qui précipita dans l'exil la branche cadette après la branche aînée.

Enfin la même chimère, le même principe, disje, nous a conduits et dominés encore de la révolulion de 1848 au 2 décembre; mais quoique toujours proclamé, il ne fut loyalement accepté, à aucune époque, ni par le peuple, ni par le pouvoir.

Personne ne voulut, et personne ne peut vouloir,

* Ce travail ne pourrait paraître un peu long et hors d'œuvrc ici que. s'il ne se rattachait pas, je crois devoir le déclarer sincèrement, aux iWvioires de M. de la Rochefoucauld par Tinspiratiou comme par la conformité des \ues.

en France, se réduire au rôle de roi soliveau : dre là viennent les colères, la force et la raison du parti républicain. Ce fut le malheur de Louis XVIII de se croire obligé d'entraver l'exercice de l'autorité royale; c'est la force de l'empereur d'avoir hardiment rétabli les droits de la souveraineté, et d'avoir écrit : « Le chef de l'État gouverne et règne, seulement il est responsable de ses actes devant le peuple français. » Ceux qui regrettent aujourd'hui le régime parlementaire se font illusion; ils n'ont rien appris, ou ne le comprennent pas; ' ceux qui le repoussent, au contraire, sont dans le vrai, car il est aussi incapable de fonder la liberté que l'autorité. Son principe a toujours ruiné l'une et compromis l'autre; on ne saurait établir de transaction entre elles sans les mettre aux prises, sans qu'elles soient en lutte et qu'elles se combattent au lieu de s'accorder, sans qu'elles se détruisent mutuellement au lieu de se développer et de s'affermir.

On me citera peut-être l'exemple de l'Angleterre. 11 y aurait beaucoup de choses à dire à cette occasion. Naguère encore des paroles sinistres et prophétiques retentissaient dans le parlement, et personne n'ignore les tendances de démocratie et de réforme électoraie qui, tôt ou tard, feront explosion dans ce pays, prétendu modèle, et dont l'orgueil héréditaire se nourrit trop aux dépens de notre fierté légitime...

Pendant que John Bull est lent de conception,

indécis d'allure, patient du cœur et des épaules, Jacques Bonhomme a l'esprit prompt, le cœur cliaud, la marche rapide, le caractère vif et la main leste : on ne saurait donc les comparer l'un à l'autre, et ce qui convient à celui-là peut trèsbien ne pas plaire à celui-ci.

En Angleterre, on s'arrête devant un obstacle, fût-il fictif; on cherche à le lever ou à le tourner; en France, on le franchit, serait-il réel.

En Angleterre, on se réunira pendant dix ans dans un meeting pour le même sujet; on renouvellera vingt fois la même motion ; vingt fois on la portera, processionnellement, à qui de droit, et sur un accusé verbal de réception, on se retirera sans bruit, et on attendra encore.

En France, avant-hier, on criait : Vive la Réforme; après-demain, on criera : A bas les ministres; le soir, on battra le rappel, et on se donnera le mot d'ordre; trois jours après, il sera trop tard pour qu'on puisse rester satisfait de ce que l'on demandait : des ministres' sont mis en accusation, et la monarchie s'achemine royalement vers l'exil, ou elle s'enfuit dans l'isolement. — Non, on ne saurait assimiler la France à l'Angleterre.

A leurs différences de race, de génie et de caractère vient encore s'ajouter une différence que j'appellerai historique, et qui suffirait seule pour réduire à néant l'objection.

' Ceux de la Reslauration.

30 [NTRODUCITOM.

En France, la monarchie et Jacques Bonhomme se sont toujours alliés pour étouffer l'aristocratie qui les séparait, pour traiter de gré à gré et vivre l'un par l'autre, tandis qu'en Angleterre c'est l'aristocratie qui, plus avisée, s'est unie à John Bull et l'a émancipé, pour, avec lui, dominer la monarchie et assurer sa prépondérance. Nous sommes arrivés, nous, à la liberté par l'égalité ; c'est le plus court et le plus droit chemin, car l'égalité devant la loi est non-seulement la base et la garantie de toutes les libertés, mais elle est encore la première de toutes les libertés.

Les Anglais, aujourd'hui, marchent encore à l'égalité par la liberté, ce qui est un contre-sens ; et s'ils n'étaient pas le peuple le moins logique et le plus inconséquent du monde, ils n'arriveraient point.

Quoi qu'il en soit, la France n'est ni républicaine, ni parlementaire; elle est simplement et essentiellement monarchique. Mais elle est en même temps la nation libre par excellence, libre par sa nature et libre de droit.

Il ne faudrait pas croire que la monarchie soit incompatible avec la liberté : il n'en est rien évidemment, surtout si on suppose la monarchie conforme aux mœurs et au génie du peuple, ayant sa racine dans la tradition, proclamée ou acceptée par l'assentiment général, basée sur la loi; si le souverain, en un mot, n'est que le premier citoyen de son pays. La monarchie a été la première forme gouverne-

mentale de toutes les nations modernes, et elle les a élevées, protégées et émancipées par sa force; elle sera encore, suivant moi, la forme dernière et définitive que ces nations adopteront dans la plénitude de leur civilisation, et toutes les autres n'auront été que des formes intermédiaires, car elle est la seule qui satisfasse pleinement, par sa simplicité et par sa puissance, à cet élément nouveau qui s'appelle l'opinion publique, et dont l'application, désormais inévitable et nécessaire, a ))roduit les mêmes changements et la même révolution dans la politique, que la vapeur et l'électricité dans l'industrie.

Qu'est-ce, en effet, que l'opinion publique? C'est le sentiment commun et général de tous ceux qui sentent et qui pensent. Si longtemps elle ne fut le fait que dune ou deux classes privilégiées, comme on le voit encore en Europe, en France aujourd'hui, dans cette noble France qui est toujours à la tête du progrès moral, Topinion publique est l'expression du sentiment de tous, l'opinion publique, c'est tout le monde, car tous nous sommes égaux devant la loi, non-seulement au point de vue civil et religieux, mais encore au point de vue politique, par le suffrage universel.

Cette opinion est spontanée dans son origine, et résulte dans chacun des impressions de la vie sociale; elle est aussi incompressible que l'air dans son essence.

Quelquefois, rapide et soudaine comme l'intui-

tien, elle est le plus souvent lente, comme la nature clans son travail de formation, mais incessante et inépuisable; habituellement sûre dans ses jugements, parce qu'elle est impersonnelle, et irrésistible dans ses effets. On peut la méconnaître, par erreur, si on ne la reçoit que par échos, et interceptée par un entourage privilégié, comme sous Charles X, ou par une majorité, comme sous Louis-Philippe. Mais on ne saurait la combattre face à face, ni essayer même de lui résister dans ses manifestations vraies et directes : elle s'impose comme la lumière. La repousser de la part d'un souverain serait une folie contre nature.

Voilà pourquoi l'opinion préfère et veut la monarchie représentative, pure et simple; pourquoi elle exclut toutes les ambitions collectives, toutes les oppositions systématiques et personnelles qu'on appelle des partis en langage parlementaire, et qu'à Rome on appelait des factions dans les derniers temps de la république.

Leibnitz comparait, dans son système de l'harmonie préétablie, l'âme et le corps de l'homme à deux horloges sympathiques marquant toujours la même heure.

On pourrait appliquera même comparaison à la monarchie et à l'opinion publique. On la rendrait même plus juste et plus péremptoire en disant que la monarchie et l'opinion ne forment point deux horloges, mais une seule, et que la monarchie n'est que l'expression effective de l'opinion, l'aiguille

INTRODUCTION. Tm

intelligente et libre qui en marque le cours et les mouvements.

Pour achever maintenant ma tâche d'introducteur, satisfaire à l'usage et à une curiosité qui ne manquera pas de s'éveiller, car elle est naturelle et légitime, il me reste à tracer le portrait de l'auteur de ces Mémoires dont je viens de présenter l'analyse et d'exprimer la leçon historique. La flatterie sous ma plume serait déplacée et répugne à mon caractère.

M. de la Rochefoucauld, duc de Doudeauville, est bien connu du public. Tout le monde sait qu'il est un écrivain facile et distingué, ses ouvrages en sont témoins'; qu'il est homme d'esprit, le volumede ses pensées le prouve bien; observateur spirituel et pénétrant, ses esquisses et ses portraits l'attestent; un homme du monde et un grand seigneur, cela va de soi ; un politique de premier ordre, on l'a vu à l'œuvre. Je dirai même qu'en cette matière, qu'en affaires d'État, il est doué d'un tact tellement remarquable et sûr, qu'on pourrait souvent l'appeler de l'intuition.

En 1829, il conseillait à Charles X de prendre Casimir Périer pour premier ministre. En 18i7, il prédisait l'explosion de la question italienne et

* Je dois avouer, à ce propos, que je. ne couiprends pas comment, sans jamais manquer aux exigences des salons et des nombreuses associations et compagnies dont il est le président, M. de la I!ocliefoucauld ail pu autant écrire. Il serait impossible de rien ajouter à ces Mémoires; .l'ai dû plutôt, autorisé par lui, y retrancher parfois en les revoyant pour les mettre en ordre.

r.i INTRODUCTION.

toutes les crises que subit cette question. Mais ce n'est là qu'un aperçu général de sa physionomie, et elle demande à être observée de plus près.

Les années ont passé sur M. de la Rochefoucauld sans ployer sa taille bien prise et élevée, et sans rien ôter à sa figure fine, ni de la régularité des traits, ni de son expression affable et vive.

Sérieux d'idées, trop sérieux peut-être; d'un jugement droit et éclairé, il a cependant dans l'imagination quelque chose de l'impressionnabilité artistique, et le caractère impétueux et enjoué, ce qui, aux yeux dç certaines personnes, a pu faire croire qu'il était léger.

Ses nerfs électriques, un fond presque féminin de poésie intime, tendre et rêveuse, une organisation riche et brillante, un naturel complexe, l'empêcheraient bien de se justifier d'un défaut de gravilé si on l'en accusait; mais il n'a jamais été léger; et il pourrait justement répondre, avec son aïeul des Maximes que, la gravité n'est qu'une hypocrisie du corps inventée pour dissimuler une difformité de l'esprit.

Il serait plutôt un homme à facettes qu'un homme tout d'une pièce. Calme, s'il convient, et parfaitement maître de lui, mais jamais froid, encore moins impassible, son aspect, si je puis m'exprimer de la sorte, serait plutôt aussi ondoyant et divers que monotone, uniforme et roide. Il se dérobe même souvent en des contours fuyants jusqu'à l'insaisissable. II y a en réalité plusieurs

hommes en lui et beaucoup de contrastes; mais l'homme qui prévaut et qui emporte tous les autres est l'homme de cœur, l'homme actif et d'ordre, de volontéfermeetréfléchie, qu'aucun danger n'étonne et qu'aucune difficulté ne fiiit reculer, mettant à atteindre le but qu'il a fixé une persévérance que rien ne rebute.

Jamais personne ne mit aussi plus de soin que M. de la Rochefoucauld à veiller sur soi. Cependant il sera quelquefois trop facile, quelquefois trop difficile à se laisser gagner; il s'élancera vers un sacrifice généreux avec enthousiasme; il se refroidira et reculera devant une susceptibilité légitime, mais légère. Il ne s'effrayera pas d'un obstacle, et sera impatienté pour un détail; il pardonnera et n'oublie pas. Enfin, sa sensibilité est trop profonde et trop délicate en même temps, pour n'être pas un peu maladive, ce qui a dû être souvent une cause de mécomptes et une source de déceptions.

Le lien de ses facultés et l'unité de sa vie ne sont pourtant pas aussi difficiles à trouver qu'on pourrait le croire d'après ce qui précède.

L'harmonie se fait dans une conscience profondément honnête et loyale, dans le sentiment imperturbable et fier du devoir, de l'honneur chevaleresque et du dévouement. Ce sont là, en effet, les trois mobiles qu'il a reconnus pour guides, et dont son indépendance, toujours digne, quoique indomptable, ait voulu accepter le frein.

Heureux ceux dont il en est ainsi ! Dans quelque

condition que le sort ou la fortune les ait placés, ceux-là ont obtenu la meilleure part, auxquels est échu en partage le sentiment du devoir, de l'honneur et du dévouement. Leur vie sera calme, même au milieu des orages inséparables'de l'existence, et leur fin paisible comme le soir d'un beau jour.

P. S. — J'ai dit que M. de la Rochefoucauld possédait une riche et belle bibliothèque. C'est surtout au point de vue historique que cette bibliothèque est remarquable. Entre autre livres rares et précieux sous ce dernier rapport, je citerai une collection, en plus de deux cents volumes, de documents contemporains de la Révolution, depuis 1788 jusqu'en 1795.

Le Journal des Révolutions de Paris, jusqu'au 21 janvier 1793, de Prudhomme ; celui des Etats Généraux et de l'Assemblée nationale, jusqu'au 10 janvier 1791, de le Hodey; le Journal complet des Révolutions de France et de Rrahant, de Camille Desmoulins; le Journal de Suleau, les Mémoires de Basseville, se trouvent dans cette magnifique collection, probablement unique, et qui rendra jalouse la Bibliothèque impériale.

Elle comprend, en outre, tous les mandements et les sermons, toutes les controverses et les répliques auxquels donna lieu la constitution civile du clergé, ainsi que la plupart des procès-verbaux d'installation des curés etdesévèques assermentés; toutes les délibérations de la Conventioji, tous les

discours prononcés à sa tribune et imprimés par son ordre; l'ensemble considérable des pièces officielles et privées relatives aux finances, aux guerres, à la diplomatie et aux exécutions de cette trop fameuse assemblée ; les doléances et tous les cahiers de 1789; plus de 60 volumes de mélanges; les écrits de Mirabeau, de Necker et de Pétion, les opinions de Malouet, de Mounier, etc.; enfin une multitude d'écrits, de brochures, de libelles, de pamphlets et d'épaves littéraires, philosophiques et politiques concernant toute cette époque de notre histoire, jugée avec trop d'indulgence par ses partisans systématiques; et que l'on jugerait sainement, ce me semble, en disant que, même dans ses crimes, même dans ses vertiges insensés, elle conserva pourtant comme un reflet de la grandeur héréditaire et traditionnelle qui est le caractère distinctif de la France, et son auréole à travers les âges.

Désireux de servir de tout son pouvoir les intérêts de la science historique, M. de la Rochefoucauld m'a permis de recueillir dans cette collection deux volumes d'extraits pour les joindre à ses Mémoires et les faire paraître à la suite de ceux de feu M. le duc de Doudeauville, son père, qui précéderont les siens.

J'avoue que je ne me suis pas vu sans embarras appelé à faire un choix au milieu de tant de richesses. Tous mes efforts ont tendu à offrir un résumé suivi, exact et impartial du grand dossier historique que j'avais entre les mains.

Si j'ai réussi, chacun aura désormais à sa portée les débats authentiques de la grande cause qui agite la France et l'Europe depuis quatre-vingts ans, et dont le procès est encore pendant pour plusieurs de ses conséquences.

Quoi qu'il en soit, il n'était que juste de rendre publiquement hommage à M. de la Rochefoucauld pour son dévouement efficace aux intérêts de la science historique, car ce dévouement, si noble de soi, est encore rehaussé par les motifs qui l'ont inspiré dans cette circonstance : la passion de la justice, la soif de la vérité et l'amour de la France.

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