Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville
En m'arracliant avec désespoir à tout ce qui m'est cher, j'étais loin de penser qu'avant quatre mois je reprendrais, aux Tuileries même, le récit des événements qui viennent de ramener le roi dans sa capitale. Pourquoi des réflexions cruelles placent-elles le regret, où l'on ne devrait trouver que le bonheur! L'honneur, la vertu, la morale devraient devenir les seules règles qui servissent à gouverner les peuples; et si rimn,jr?.lilé la plus affligeante a corrompu bien des cœurs, il n'en serait que plus indispensable de con-
fier les destinées publiques à ceux dont les sentiments et les principes élevés peuvent offrir une garantie suffisante... Un plan différent est encore une fois adopté; et, sur les dépouilles sanglantes de Louis XM, Louis XVllI a reçu les serments du régicide '.
Maries sacrés, en vous rangeant parmi les bienheureux, vous avez abjuré la vengeance! Intercédez en liiveur (le ce frère qui, comme vous, s'égare par sa bonté; et obtenez de Dieu qu'il n'expie pas un jour ses erreurs par le martyre; que la pureté de ses intentions lui soit comptée, que son âme se fortifie et que ses yeux s'ouvrent à la lumière. Oh! pourquoi les sentiments de François P''ne sont-ils pas restés gravés dans le cœur de tous les Français! 11 se consolait d'avoir tout perdu en conservant l'honneur, ce loyal chevalier, tandis qu'ici l'honneur est sacrifié au vain espoir du repos. Une planche pourrie a été placée sur un abîme, et l'on s'étonne que nous hésitions à nous y abandonner avec confiance.
Nous sommes à Paris depuis trois jours, et nous ne pouvons sortir sans côtoyer des traîtres fiers de leur parjure, et insultant à l'indulgence royale.
L'exemple du passé ne nous empèchera-t-il donc pas d'être toujours victimes des mômes fautes? Le roi règne : mais qui pourra lui succéder? sera-ce ce prince, son légitime héritier, qui, par ses sentiments et celte grâce qui n'appartient qu'à lui, rappelle le meilleur de nos rois?... On s'acharne à le déchirer, à lui trouver des ennemis, surtout à lui en faire, à lui qu'on ne peut approcher sans se sentir pénétré d'a-
' Fi^iiclu'.
moiir et de respect. S'il se tail, on lui reproche son silence: et, s'il parle, on l'accuse d'avoir une opinion opposée à celle du roi. Bénissons le ciel d'avoir placé dans son cœur tout l'espoir de l'avenir... a Je suis le premier sujet du roi, je ne sais qu'obéir. » Telles sont les paroles que j'ai entendu prononcera Son Altesse Royale. La postérité le vengera de l'injustice de ceux qui cherchaient en vain à dénaturer jusqu'à ses sentiments. En éloignant Monsieur du trône, on en exclu rait sans doute aussi son fils aîné et cette illustre victime, fille de Louis XVI? Qui oserait se proposer pour occuper la place de tant de vertus?... Détournons notre pensée d'un projet qui rendrait trop criminel un prince dont la conduite jusqu'ici ne peut nous offrir que des regrets... Si un parti se rattache à cette idée, espérons qu'elle est désavouée par lui... Pour se mettre à la tête d'un parti, il faut un grand caractère : pour s'y laisser pousser, il suffit d'en manquer. Tâchons de bannir ces suppositions attristantes. Fionsnous à cette Providence qui ne peut laisser son ouvrage imparfait; tant que le crime triomphe, il lui reste encore à frapper; mais, par un repentir sincère, méritons qu'elle cesse de punir.
Je reprends le récit des événements qui eurent lieu depuis mon départ de Bruxelles jusqu'à Paris.
Tout annonçait que la guerre allait commencer et que Napoléon ferait un dernier effort pour soutenir son pouvoir.
Il était facile de juger qu'il porterait les premiers coups; mais les étrangers s'obstinaient h en douter; leurs précautions étaient si mal prises que le duc de Wellington n'avait point réuni ses forces, et que ce fut
d'un bal qui se donnait à Bruxelles que l'on partit pour soutenir le combat. Les Prussiens commençaient déjn à éprouver les résultais de l'ardeur de cette armée qui voulait effacer ses torts par des succès...
« Sous peu de jours vous serez attaqué, » avais-je ■ dit au colonel Gardon, aide de camp du duc de Wellington, avec lequel j'étais fort lié. a Vous êtes dans l'erreur, me répondit-il ; notre police nous coûte assez cher pour être bien instruite. — La mienne est moins onéreuse, repris-je; mais elle est plus sûre. Je la dois au dévouement. » L'événement ne me donna que trop raison.
Convaincu que les hostilités allaient commencer, je quittai Bruxelles pour me rendre à Gand auprès de xMoNsna'R. J'ignorais ses projets, mais j'espérais que, cédant au désir que Son Altesse Royale avait témoigné, elle prendrait une part active dans cette guerre, non pas en laissant flotter le panache de Henri IV au milieu des phalanges étrangères; mais en paraissant en France à la tôle de sujets fidèles, et en mettant les provinces du Nord à portée de prouver à leurs princes cet amour dont je fus bientôt l'heureux témoin.
Quelle différence dans noire sort, si, à la tète de douze ou quinze mille hommes, Monsifxr fût arrivé le premier aux portes de l'arisl si le roi n'avait dû qu'à lui et à ses sujets sa rentrée dans ses Étals, et surtout dans sa capitale! si, en forçant les barrières que gardaient de misérables fédérés, plus effrayants pour ceux qu'ils semblaient défendre que pour ceux qui les eussent attaqués, il eût rendu Paris à la tranquilité et au bonheur! Notre honneur eût élé sauf, et peut-être eussions-nous mérité ainsi l'eslime des étrangers;
peut-être les eussions-nous disposés à ménager davantage nos intérêts; peut-être eussent-ils senti renaître dans leur cirur ce sentiment généreux qui les avait guidés en 1814 : et qui, en 181 5, avait semblé d'abord
les réunir.
Le duc de Wellington, comme je l'ai déjà dit, fut contraire à ce projet. On aurait dû le deviner. En pareille circonstance, il fallait tenter d'abord et consulter après avoir agi. Le succès était certain; mais on s'obstinait à supposer des intentions pures et désintéressées à ces étrangers qulavaient leurs intérêts à défendre, et que nous forcions, par cette nouvelle révolution, à faire, sur nous et sur notre manière de gouverner, des réflexions trop fondées. Nous avons été les "victimes de notre ridicule confiance; et, je ne craindi'ai pas d'ajouter, d'une inertie déplorable. Il fallait nous jeter bardiment dans un pays dont la plus grande partie des habitants chérissent leurs souverains légitimes, et sentent qu'ils leur doivent leur salut. Ce n'est pas la crainte du danger qui a retenu le roi; jamais monarque n'a montré plus de tranquillité au jour du péril; mais il céda aux faux raisonnements, peutêtre anx calculs personnels de ceux qui l'entouraient.
Je me trouvais, depuis plusieurs jours, dans la ville de Gand. Des bruits incertains nons arrivaient de Bruxelles, et rendaient un compte peu exact de la bataille. Vers huit heures du soir, la rumeur devint telle <jue le départ du roi, déjà préparé, parut décidé. Sa Majesté voulut attendre le retour d'un courrier. Des intérêts réunis associaient les habitants à notre sort. In homme arrivant de Bruxelles jura qu'il avait vu les Français entrer dans cette ville. F>t-il un malheur
(î mi: s MÉMOIRES.
comparable à celui de se voir forcé de reconnaître des ennemis dans des compatriotes? L'imagination de cet homme l'avait trompé, et il avait vu de hardis vainqueurs dans ceux qui n'étaient que de malheureux prisonniers.
Une lettre arriva vers neuf heures; elle était d'un Français laissé à Bruxelles' et qui s'y conduisit avec autant d'esprit que de sang-froid. Il répondait sur sa tête du séjour du roi à Gand, et jurait d'avertir au moment oiî il serait temps de partir. Cependant les rues de Bruxelles devenaient agitées, et des fuyards revenus débandés y causaient un horrible tumulte. On parvint avec peine à prévenir le désordre; mais la vérité, qui fut bientôt connue, rétablit le calme. La première journée du 16 avait été à l'avantage des Français; les Prussiens, culbutés, se retiraient en désordre. Le duc de Wellington arrivait derrière eux. C'était lui qui devait arrêter les progrès de Napoléon, dont les proclamations, datées à l'avance de Bruxelles, annonçaient une confiance qui allait être bientôt détruite. Bonaparte promettait à ses soldats qu'ils seraient dans cette ville le 1 7 , au soir. 11 n'en était plus qu'à quelques lieues; tout semblait seconder ses vues, et les Français se battaient avec acharnement. Le 17, le combat avait recommencé avec un succès plus égal. Enfin, le 18, toute l'armée du duc de Wellington se trouvait réunie au champ de W'aterloo, appelé de ce jour Cbamp de la Belle-Alliance. Les troupes des deux armées rivalisèrent entre elles : de part et d'autre on se battait avec la même ardeur. Un bataillon enfoncé était
' Le conitf (lo SeiiirU".
aussitôt remplacé; plusieurs lignes disparaissaient les unes devant les autres; l'attaque recommençait aussitôt; et, pour être plus sûrs de leurs coups, c'était à quelques pas que les combattants, faisaient leurs décharges. L'arlillerie française causait un grand ravai^e; il semblait que chaque soldat eût juré de ne quitter son poste qu'avec la vie. Cependant, vers le soir, l'arrivée de Bulow, à la tête de trente mille hommes, décida l'affaire; elle ne fut plus douteuse; plus les efforts avaient été puissants, plus la déroute devint complète. Tout le matériel de l'armée, les bagages et grand nombre de prisonniers restèrent au pouvoir des alliés. De leur côté la perte fut énorme ; et huit jours après le combat, il y avait encore des mourants sur le champ de bataille, malgré tout le soin qu'on y mit, et la pitié touchante des habitants de Bruxelles. Les rues, les remparts, les maisons de cette ville étaient convertis en un immense hôpital.
Voyons ce qu'était devenu Bonaparte.
Le corps de Bulow, qu'il voulut d'abord faire passer pour un corps français, causa un moment d'illusion à ses troupes. Bientôt, se voyant perdu 's.fns ressources, il ne calcula plus que les moyens de fuir. 11 partit pour Paris, sans laisser aucun ordre, ni prendre une seule disposition. Sa voiture et tous ses équipages furent saisis. N'appréciant les hommes qu'autant qu'ils pouvaient lui être utiles, il avait, dans plus d'une occasion, sacrifié son armée; mais il puisait alors de grandes ressources dans son retour précipité et colorait de ce spécieux prétexte le soin qu'il prit souvent de sa personne. Ici il ne lui restait aucun moyen de salut, elle passé lui fermait la route de l'avenir.
s MLS JIÉMOinK.S.
L'affaiblissement de ses facultés avait frappé <lepui ^ quelque temps déjà ceux qui l'approchaiimt, et qui, lors de la retraite de Moscou, l'avaient vu, au milieu d'une armée mourant de froid et de fiùm, faire dresser sa tente et se mettre tranquillement à déjeuner, sans consentir à abréger le supplice de ceux qui le gardaient.
Suivons-le jusqu'à Paris. La consternation, compagne des grands désastres, l'y avait précédé, et aussi Ja crainte d'y voir entrer une armée irritée. Napoléon nous forçait ici, par un calcul bien dur pour des Français, à ne pas nous affliger de la déroute d'une armée qui avait attiré sur sa patrie des malheurs irréparables. Dans sa perle on croyait entrevoir la fin de tous les maux. Chefs trop coupables, n'eût-il pas été juste de faire retomber sur vous seuls les malheurs de votre patrie, et la trahison d'une armée qui ne devint parjure que parce que vous l'aviez été avant elle? Comment n'a-t-il pa^ paru juste de décharger une nation innocente, en faisant retomber toute l'iniquité sur les seuls coupables? Ainsi peut-être eussent pensé les étrangers, si l'amour des Français pour le roi l'eût replacé sur son trône! Msris'on voulut obstinément tout devoir à un homme de la Révolulion \ ami des révolutions et des révolutionnaires, qui voulait, avant tout, se rendre nécessaire, et ne songea aux intérêts de son pays qu'après avoir assuré les siens.
Pour y parvenir, que devait faire Fouché, et que fit-il en effet? Il se montra comme le chef d'une puissante et nombreuse armée, bien plus redoutable que celle (jue l'on avait combattue les armes à la main; il
' Fouché.
la représenta embiassant la suilace de la France, dai!lï-ereuse parce rpiclle était puissante, soupçonneuse 't insubordonnée; il se fit envisager comme pouvant seul la maîtriser, la diriger. A l'entendre, la France entière semblait être complice des plus perfides desseins. Que tallait-il qu'il fît encore? Commencer par rendre l'état de la France plus difficile, plus compliqué, plu'^ embarrassant (ju'il ne l'était en effet; et, pour se faire croire indispensable, lâcher la bride aux factieux qui crient toujours haut et font grand bruit; les présenter comme une force imposante, opposée à quelques honnêtes gens sans force, tandis qu'ils ne formaient qu'un misérable groupe qui, au premier signal, pouvait èlre écrasé sous la masse de tous les Français qui voulaient le roi légitime pour ton les les raisons de fidélité, de paix publique et de conservation des intérêts. Fouché eut recours aux mensonges les plus insidieux. Il se donna pour chef à quelques royalistes aveuglés par ses protestations; et ce ne fut qu'en leur persuadant que, par précipitation, ils perdraient leur cause, qu'il parvint à maîtriser leur zèle.
Je reviens au retour de Sa Majesté
Toute la cour était sur le point de quitter Gand pour se diriger vers Mons. Une expédition dans le déparlement du Nord venait enlîn d'être décidée : le général de Bourmonl allait la commander. Il avait repris du service sous l'usurpateur; puis il avait abandonné l'armée française la veille de la bataille. Je ne juge pas ici ses intentions, je ne parlerai que des faits et du résultat que ce choix devait avoir, et qu'il eut en effet. Il était dans notre destinée de tout faire au rebours du bon sens. On attachait du prix au succès de cette
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entreprise, cl on ne donna ni hommes ni argent.
Depuis longtemps je sollicitais «ne mission active, décidé à ne pas rentrer en France à la suite de l'étranger. Mon désespoir de rester inutile à mon pays et à mon roi était extrême. Je joignis Monsieur comme il allait monter en voiture ; et, sentant tout le malheur de m 'éloigner de Son Altesse Royale, je lui demandai la permission de m'associer à cette expédition. Je revins ensuite causer avec le général de Bourmont. Il fut décidé que le rendez-vous serait Ypres. Nous allions rentrer en France par cette même ville, témoin, trois mois auparavant, de nos douleurs en quittant notre patrie... Ce mot patrie dit tout : il enferme toutes les pensées, tous les souvenirs çt tous les sentiments.
On ne nous accorda de secours d'aucun genre, et nous nous vîmes jetés à peu près en enfants perdus pour tenter l'aventure. Excellents peuples du Nord, nous ignorions à quel point votre amour pour votre roi lèverait en un instant toutes les difficultés. Le général de Bourmont me demanda de rattraper le quartier général, et de solliciter de Monsieur de nous adjoindre quelques officiers, et aussi quelques soldats.
Je quittai vers deux heures la ville de Gand, vivement touché des procédés de tous les habitants pour les Français. J'arrivai à Grammont (neuf lieues de Gand). Le quartier général en était déjà parti; il devait être à Ath (quinze lieues de Gand). Je continuai, malgré la fatigue de mes chevaux, et j'y arrivai à neuf heures du soir, au moment où les portes allaient se fermer. Je monte chez Monsieur, et je remets des lettres du général de Bourmont à l'appui de mes demandes. Tout m'est refusé; j'insiste, j'ose représenter que rendre
incertain le succès de cette entreprise, était plus fâcheux cent fois que de ne pas l'avoir commencée. La bonté de Monsieur permet toujours qu'on mette la vérité sous ses yeux avec franchise. Son Altesse Royale m'ordonna de me rendre le lendemain à Mons, huit lieues plus loin, ne voulant rien décider sans connaître la volonté du roi. Des intérêts plus majeurs se traitèrent h Mons; et ce ne fut qu'à onze heures du soir, que je pus obtenir une décision moins sévère. Monsieur m'envoya en causer de sa part avec le ministre de la guerre. Accablé de mille affaires, celui-ci ne voulut rien faire sans un ordre de M. le duc de Berry, qui venait de s'endormir : il fallut le faire réveiller. J'entre : « Que demandez-vous? Qu'allez-vous faire? Je ne puis rien accorder. » Je persiste sans me laisser rebuter, et je suis enfin autorisé à aller demander quelques hommes au chef de son état-major. La pluie, qui tombait à torrents, ajoutait à ce que ces courses nocturnes avaient de pénible. Les ordres ne purent être donnés avant le départ; et les hommes me furent envoyés de huit lieues au delta de Mons. Je quittai cette ville vers cinq heures du soir, emmenant avec moi plusieurs personnes que j'avais décidées à m'accompagner; et laissant un officier avec ordre de prendre des voitures de réquisition et de marcher toute la nuit. Le rendez-vous fut donné pour le lendemain, à onze heures, sur la place d'Atli.
Le roi y avait été reçu par les habitants avec l'enthousiasme et les transports d'une affection toute filiale.
Je me trouvai avoir quarante-cinq fantassins et seize officiers montés. Nous nous mîmes en marche sans perdre un seul instant, l'infanterie en voiture.
Qu'il me soit permis de rentrer dans la ville de
Mons, et de parler des événemenls qui s'y passèrent. Une espèce de voile en couvrira toujours une partie; mais enfin on peut en connaître les principaux traits.
Le roi avait pris la résolution de rentrer en France, espérant se rendre encore une fois médiateur entre son peuple et les puissances qui venaient venger la violation du trailé de Paris. M. de Talleyrand était arrivé à Mons le même jour que le roi, mais assez tard. Le départ de Sa Majesté fut décidé pour le lendemain; et, sans un hasard qui en prévint M. de Talleyrand, il n'eût pas vu le roi : le ministère allait changer de mains, et prohahlement de système. M. de Talleyrand arriva chez le roi au moment où l'on semblait, avec intention, presser son départ : il en obtint un quart d'heure d'entretien; il blâma la rentrée du roi en France et donna sa démission. Le roi refusa de la recevoir. M. de Talleyrand sortit en disant que les eaux étaient nécessaires à sa santé, et qu'il allait s'y rendre. Le roi laissait à Mons une partie de ses ministres et de ses conseils dans une agitation et un trouble difficiles à exprimer. Ils se réunirent pour se concerter sur le parti à prendre. Les ministres des différentes puissances arrivèrent et exhibèrent, dit-on, des pouvoirs secrets qui leur enjoignaient de ne traiter qu'avec M. de Talleyrand. Ce qui est certain, c est que, se trouvant plus fort qu'il ne l'avait cru, il quitta Mons et rejoignit le roi à ***. Son crédit l'y suivit, et bientôt sa puissance; et il devint en peu de temps l'arbitre des destinées de la France.
J'arrivai à Tournay avec mon détachement en même temps qu'un colonel venant de Paris. A force de questions, je découvris qu'il était envoyé par Fouché. II
élail dangereux de lui laisser rejoindre des minisires mécontents; et nous obtînmes du commandant, un officier de gendarmerie qui devait ne le quitter qu'après l'avoir conduit auprès du roi.
Le reste de notre voyage n'eut rien de remarquable que la promptitude avec laquelle il fut fait, le zèle et le dévouement de ceux qui m'accompagnaient.
Nous entrâmes dans Ypres après avoir rempli les formalités exigées aux portes d'une ville de guerre. J'y trouvai des ordres du général de Bourmont; mais ce ne fut que le lendemain que nous quittâmes cette ville pour nous rendre à Bailleul, A peine mettionsnous le pied sur le sol français, qu'un cri unanime et perçant uo Vice le roi! apprit aux habitants que des sujets fidèles venaient seconder leurs généreux efforts pour secouer le joug oppresseur. Nous avions été avertis que des corps francs infestaient ce pays; je crus devoir prendre des précautions devenues bien pénibles alors que j'étais dans ma patrie. Je fis ralentir la marche de la cavalerie. Une petite avant-garde fut formée; l'infanterie mit pied à terre \ l'inspection des fusiîs fui faite, et des cartouches furent distribuées. J'ordonnai qu'on marchât dans le plus grand ordre. Moins nous étions de monde, plus il devenait indispensable d'éviter toute surprise. Après plusieurs heures de marche, le bruit des cloches nous apprit que nous étions à une très-petite dislance de Bailleul. Bientôt la population entière vint au-devant de nous, les autorités à la tête. Bons et excellents habitants, je vous dois de parler de vos transports, au nom de votre roi,
• La mienne s'élait un peu augnienli'c.
14 MES MÉMOIUES.
de celui de vos princes et de celui de Madame. Des drapeaux blancs ornaient chaque maison; les femmes nous apportaient du vin, de la bière; rien n'égalait leur enthousiasme.
Le clergé de la ville semblait, par son exemple, autoriser l'allégresse générale. La garde nationale faisait exactement son service; nous pûmes donc prendre quelque repos.
Vers deux heures du matin, un officier que j'avais envoyé vers le général de Bourmont m'apprit qu'il nous attendait avec impatience à Âth. Je me jetai à bas de mon lit, et j'allai moi-même réveiller une partie de mon monde. Nous nous mîmes en marche et, à dix heures, nous entrâmes à Hazebrouck.
Les cris de Vive le roi! retentissaient de toutes parts au milieu des campagnes.
Le général de Bourmont nous passa en revue sur la place : les habitants nous entouraient et leur enthousiasme était au comble. A chaque instant, de nouveau}^ cris annonçaient un nouveau détachement de volontaires.
Deux heures après notre arrivée, nous reçûmes l'ordre de nous porter sur Beuvry, à un quart de lieue de Béthune, pour en occuper la position. J'y cherchai un endroit d'où l'on pût découvrir tout ce qui sortait de la place, et je m'y postai le premier. Les hommes étaient venus au-devant de nous; et les femmes, fortes de leur amour pour leur roi, méprisant le danger, insultaient, par leurs cris fidèles, à la trahison de la garnison.
Deux heures après notre arrivée, plusieurs coups de canon et quelques fusillades nous apprirent que le
général de Bourmont faisait une tentative sur Béthune. Ne recevant point d'ordres, je montai à cheval et me portai en avant de Béthune pour voir ce qui se passait. Au bout de quelques heures, le feu se ralentit ; et bientôt l'avant-garde de l'armée royaliste entra dans Beuvry. Ces bons habitants offrirent tout ce qu'ils avaient. Un grenadier de mon détachement avait été planter un drapeau blanc sur les ouvrages avancés de Béthune, sans que le feu dirigé contre lui l'eût arrêté.
Le zèle du maire de Beuvry, son activité, son dévouement, méritent d'être mentionnés. Je logeai chez lui avec la plus grande partie de mes officiers.
Des nouvelles qui nous venaient d'Arras nous décidèrent à nous y porter en toute hâte; et nous partîmes, le lendemain, avant la pointe du jour.
A une lieue de Beuvry, le général de Bourmont nous fit former une espèce d'escadron sacré, disposé à charger tout ce qui se présenterait à lui comme ennemi du roi. Nous étions soixante officiers, dont quatre colonels. Le général de Bourbon-Busset en prit le commandement. Vers trois heures, nous arrivâmes devant Arras; et, après avoir mis le sabre à la main, nous y entrâmes. Le spectacle qui s'offrit alors à nous est difficile à rendre. La terreur la plus grande régnait dans la ville. Quatre cents bandits, ramassis de tout ce qu'il y a de plus bideux, et renfermés dans la citadelle, n'en sortaient que pour se livrer, depuis plusieurs jours, à toute espèce de désordre. Les boutiques étaient fermées; chaque habitant s'était retranché dans sa maison comme dans un fort. Une partie des femmes, craignant les bombes de la citadelle, s'étaient réfugiées dans les caves.
Les cris de Vive le roi! annoncent aux hal)ilanls leur délivrance; ils viennent en foule au-devant de nous; toutes les portes s'ouvrent, tous les cœurs s'épanchent : de toutes parts sortent des cris de bonheur et d'enthousiasme.
Un Français', secondé par le zèle des habitants, était entré la veille dans la ville, à la tête de douze gardes du corps; mais il n'avait pas assez de forces pour s'y maintenir. La position de cette ville n'était devenue que plus affreuse; et, dans la nuit, plusieurs habitants avaient péri, victimes de leur dévouement.
Nous allâmes nous ranger en bataille sur la grande place de Beuvry. Depuis vingt-quatre heures on avait sonné le tocsin dans les communes adjacentes; et de bons paysans, dont la plupart n'avaient pour armes que des fourches et des piques, arrivaient au secours des habitants d'Arras. 11 est impossible de dépeindre l'enthousiasme de cette foule immense qui, par des cris cent fois répétés, portait jusqu'aux cieux l'expression de son amour pour le roi. Interprète de ceux qui m'entouraient, je proposai au général de Bourmont de tenter une attaque de vive force contre la citadelle, et de donner l'exemple en mettant pied à terre et en montant le premier à l'assaut.
Ce premier moment d'enthousiasme pouvait assurer le succès d'une entreprise qui, deux heures après, fût devenue une véritable folie. Le général de Bourmont crut ne pas devoir exposer inutilement la vie de tant de braves gens : il espéra qu'une capitulation pourrait lui ouvrir les portes de la citadelle, où tous ces for-
' Le comte Dubour;'.
cenés étaient retranchés. Il donna ordre à la cavalerie de se porter en avant. C'était mon petit bataillon qui formait l'avant-garde. L'infanterie fut placée en tirailleurs et le feu s'engagea. A peine étions-nous hors des portes de la ville, que le commandant de la citadelle nous salua de plusieurs coups de canon : trois bourgeois de la ville furent blessés.
Je me promenais sur la route avec le comte Dubourg, nous indignant tous deux à l'aspect du signe de la rébellion qui flottait si près de nous. On ordonna de montera cheval pour se porter en avant. Nous passâmes, sous le feu des batteries, derrière un village où l'on se mit à couvert. Nos tirailleurs blessèrent ou tuèrent plusieurs hommes de la place. Un boulet de canon, après avoir effrayé mon cheval, passa au-dessus de ma tète.
Une vedette fut placée assez près de la place pour voir ce qui s'y passait. Nous restâmes vingt minutes en observation, servant de point de mire aux fédérés, qui déchargeaient sur nous leurs carabines, après nous avoir longtemps ajustés. Le prince de Sorre voulut monter le premier. 11 se fit aimer par ses manières et remarquer par son sang-froid. Aucun de nous no fut blessé dans cette occasion.
Mon fidèle domestique ' fut là ce qu'il est partout, courageux et dévoué : il vint me trouver au milieu du feu, quoique je reus.se renvoyé dans la ville.
Vers dix heures du soir, nous rentrâmes dans la place.
Le général de Bourmonl conclut une trêve, et me
' Anibroise Leflan.
pria d'aller à Cambrai, où devait être le roi, demander plusieurs choses indispensables, et rendre compte des événements. J'avoue que j'étais indigné de la manière dont on traitait nos braves volontaires. La cour n'était plus à Cambrai; je me rendis à Roye, où se trouvait le quartier général de l'armée royale. Le bonheur de se retrouver si voisin de Paris faisait oublier toutes les peines. On ignorait que, pour ouvrir les portes de la capitale, on foulerait aux pieds tout ce que des souvenirs trop récents avaient de sacré : on ignorait que l'exemple du passé serait encore sans effet, et que nous allions de nouveau rouler dans l'abîme.
J'allai réveiller le ministre do la guerre, lui remettre mes dépêches, et lui demander ses ordres. Il m'apprit que, probablement, il ne serait bientôt plus ministre. Il me le dit sans fiel, avec ce calme que donne la conscience; mais aussi avec cette conviction intime que nous allions encore à notre perte par les idées qui semblaient dominer. Une nouvelle révolution s'était opérée, et le même système qui venait de nous perdre allait encore prévaloir. Le duc de Feltre osa dire la vérité; mais, regardant ensuite la soumission comme le premier des devoirs, il donna sa démission le jour même où le roi la désira.
Monsieur avait quitté Roye se dirigeant sur Paris. La crainte de l'expiration de la trêve me fit repartir à l'instant même; mais mon cœur se serra on songeant que Paris, dont je n'étais plus quà quelques lieues, renfermait tout ce qui m'était cher.
0 vous qui avez aimé, songez à ce que l'on éprouve si près des êtres qui vous attachent à la vie, séparé d'eux depuis longtemps, avec la cruelle perspective
de ne jamais les revoir, et forcé par le devoir de prolonger néanmoins une absence si pénible.
J'arrivai à Arras, et j'y rendis compte de ma mission au lieutenant général de Bourmont. J'appris de lui que la trêve était prolongée indéfiniment, et qu'il allait se rendre à Cambrai et s'occuper de l'organisation du pays. On forma plusieurs corps que le ministère donna plus tard l'ordre de dissoudre, ôtantau roi les seules forces sur lesquelles il pût compter; et cherchant à dégoûter ses plus fidèles serviteurs. Dieu veuille que leur amour triomphe toujours de tant de dégoûts, et que le roi retrouve encore à sa disposition et leur dévouement et leur vie!
Je brûlais du désir de reprendre mon poste auprès d'un prince que je chéris! D'ailleurs, il ne me restait plus rien à faire. Je recommandai au comte de Bourmont ceux de mes officiers qui consentirent à rester près de lui; et je partis le lendemain avec ceux que leur attachement porta à ne point me quitter. Notre devoir et nos cœurs nous appelaient à Paris; et, malgré la fatigue excessive de nos chevaux, nous allâmes coucher à Boye (dix-huit lieues d'Ârras). La cour était au moment de parlir.
Je sens combien, dans le cours d'événements aussi graves, il est indiscret d'avoir mêlé le récit d'une expédition dont le résultat resta malheureusement si peu important. J'ai voulu prouver par un exemple partiel le zèle, le dévouement des royalistes, et les bonnes dispositions des populations pour nos princes. Si on eût su mettre à profit, sur tous les points de la France, ce zèle et cette bonne volonté; si on eut fait éclater d'une manière unanime les sentiments restés
au cœur fie la nation, on eût imposé et dos lois et des conditions à l'élranger et au parti républicain, qui se disputaient alors le privilège de dépouiller ou de déchirer la France.
Le lendemain, je rejoignis S. A. R. Monsieur, dont le quartier général était à Louvres... Quelle tristesse pour un Français de remarquer le ravage de la guerre dans tous ces villages désolés! Et qu'ils sont coupables ceux qui font verser autant de larmes!... Louvres fut abandonné; et le quartier général de l'armée royale fut porté à Saint-Denis. Le roi resta en arrière, à une demi-lieue de Saint-Denis, à Arnouville.
Pendant que nous étions à table, l'abbé de Latil, aumônier de Monsieur, entra dans la salle : a Réjouissez-vous, Messieurs, M. Fouché va ouvrir au roi les portes de Paris. — Ainsi, repris-je avec douleur, le roi y rentrera la main appuyée sur le bras du régicide! » L'abbé se fâcha. Chacun garda le silence.
Voyons quelle était la position de Paris.
Les bons citoyens s'y trouvaient comprimés par les fédérés qui fomentaient le trouble, en attendant le moment du pillage. L'armée était aussi dans son enceinte : on doit rendre hommage au maréchal Davoust qui la commandait. Sa fermeté inébranlable put seule la contenir; et sauva, par cette retraite faite en bon ordre, le matériel qui nous restait. 11 se mit en marche pour prendre ses cantonnements derrière la Loire.
Nous étions à une lieue de Paris sans pouvoir y entrer : le (lra])eau tricolore flottait sur ses murs; et des émissaires arrivaient sans cesse pour proposer au roi d'en adopter les couleurs... Ils prétendaient qu'il l'allail céder à la nécessité, mais, en remettant sur le
Irônc un roi qu'ils auraient voulu déshonorer, ils préparaient la fin de son règne. Le roi fut inébranlable; trois jours se passèrent en conlinuelies négociations. Fouclié voulait se faire un mérite de la rentrée de Sa Majesté dans la capitale, tandis qu'au seul cri de Vive le roi! toutes les difficultés eussent été levées. Tout fut mis en œuvre pour ralentir l'enthousiasme; on alla jusqu'à tromper le» peuple sur l'heure de l'entrée du cortège royal. En parvenant à soustraire le roi à l'amour de ses sujets, Fouché espérait prouver aux étrangers l'impossibilité de soutenir sur son trône un souverain que la seule force des choses y eût replacé. Le régicide parjure osa souiller par sa présence le tombeau de nos rois. Cette demeure auguste et sacrée fut témoin de ce pacte impie. Un crime de plus n'a rien d'effrayant pour celui qui s'est rendu coupable du plus affreux de tous les forfaits. Au moment où il jurait de défendre l'autorité royale, ses mesures étaient déjà prises contre la royauté.
Fouché craignait de voir triompher le parti royaliste, et mit toutes ses créatures en place. Une nouvelle conspiration s'organisa, et les espérances des coupables ne furent point réprimées. Que dis-je, une nouvelle conspiration? c'est la même qui , depuis vingtcinq ans, a toujours marché à son but avec une exécrable constance. Le despotisme en avait ralenti la marche; mais elle espérait se servir de la chute de ce despotisme pour éclater sans contrainte. Bonaparte, dans plus d'une occasion, a servi, de lui-même ou par surprise, les inspirations que cette faction lui suggéra.
Voici quels sont les j)rojets de ces soi-disant amis de l'égalité qui espèrent s'enrichir à la faveur des trou-
bles de la patrie : ils veulent anéantir tout principe, toute morale; les idées religieuses, surtout, les effrayent; ces idées, amies de l'ordre et appui de l'autorité, combattent trop directement leur système : ils voudraient rendre incertaine l'existence de ce Dieu qui scrute les consciences. C'est sur des ruines, au milieu des flots de sang que leur odieuse démagogie a fait couler, qu'ils veulent établir une république et s'en déclarer les chefs.
Il est temps de s'opposer à l'influence de doctrines qui ont porté leurs ravages chez tous les peuples, et qui menacent encore d'engloutir notre malheureuse patrie! Tige infernale qui, jetant mille racines imperceptibles, prend toutes les formes, se glisse toujours, rampe souvent, et parviendrait à étouffer l'arbre qu'elle a enlacé de ses rameaux. Demandons à Dieu la conversion du pécheur.
La Chambre des députés tenait encore; et un seul cri de fidélité sortit do son enceinte, une seule voix s'y fit entendre en faveur des sentiments et du devoir. Les baïonnettes étrangères terminèrent cette session.
Indigné des manœuvres criminelles dont j'étais le témoin, je vins trouver Monsieur. « Autorisez-moi, dis-je à Son Altesse Royale, à emmener avec moi les grenadiers à cheval et vingt de vos gardes; nous forcerons la barrière; des cris d'amour nous répondront; et le roi ne devra qu'à ses sujets sa rentrée dans la capitale. » Monsieur m'approuva ; mais il ne voulut rien décider sans prendre les ordres du roi ; et toujours la môme réponse fut faite : « Je ne puis rieri sans le duc de Wellington. » Ce dernier s'entendait avec Fouclié et M. de Talleyrand.
Dès que je fus à Saint-Denis, l'impatience de me jeter dans les bras de ma famille me fit tout braver pour arriver jusqu'à elle. Ma mère^, ma femme, ma nièce', n'écoutant que leur tendresse étaient sorties de Paris, malgré tous les obstacles, et nous nous étions croisés sur la route. Elles furent les premières femmes qui vinrent présenter leurs hommages au roi : « Vous êtes la colombe sortie de l'arche, » dit ce monarque à ma mère. Ne les trouvant pas à Paris,- je revins promptement les chercher là où leur courage les avait conduites. Enfin tous les obstacles furent levés; et le roi rentra dans Paris le 8 juillet aux acclamations du peuple dont la foule le conduisit aux Tuileries.
Le voilà maître de sa capitale; mais il ne règne pas encore sur la France. Pauvre France! elle gémit sous le poids des vexations qu'y exercent les étrangers! Leur conduite est aussi inexplicable en 1815, qu'elle l'avait été en 1814; mais grand Dieu! quelle différence! Ils entrèrent en France, en 1814, en ennemis, et ils s'y conduisirent en amis; leur générosité fut grande; et leur modération étonnera la postérité. En 1815, ils entrent en amis, faisant la guerre à un seul homme, leur ennemi personnel, comme celui de la France; la nation les accueille, trouvant la force de les supporter, dans l'espoir d'être délivrée par eux d'un joug détesté. Ils ne pensent qu'à démembrer celte France qu'ils avaient mission de sauver; et Dieu sait tout ce qu'il nous faudra peut-être subir, avant d'être délivrés de leurs-innombrables armées.
J'ai dit que le roi était maître de sa capitale; mais,
' La duclicsse de Doudoauville.
* M;uic!ii()iselle de Raslmnac.
quelle liljerté! Tous les souverains alliés y résident, tiou comme libérateurs, mais comme oppresseurs. Partout des gardes étrangères, les canons braqués contre la demeure de nos rois. Louis XYIII est à Paris; et l'on se bat encore avec acharnement sur plusieurs points de la France : sept cent mille étrangers couvrent le territoire, l'administration est désorganisée, le trésor sans ressources, les places publiques sont transformées en campement.
Dans les départements, les troupes prussiennes se livrent à de tristes excès. Trois préfets ont été enlevés pour avoir voulu résister aux vexations militaires; tous trois royalistes, et chacun d'eux parent d'un des ministres du roi; ce sont : M. de Talleyrand, cousin germain du premier ministre; M. Pasquier, frère du garde des sceaux, et M. de Gasville, gendre du chancelier. On parle d'assassinats commis dans le Midi, au nom de la religion et de la royauté, par des forcenés que désavoue un parti dont la plus grande force est dans ses principes d'ordre et de paix.
Sans doute quelques vengeances particulières ont trouvé à se satisfaire en profanant le nom de la cause sacrée qu'elles invoquaient; peut-être aussi des populations, égarées par leur indignation, par l'idée des maux qu'elles ont soufferts sous la République et sous l'Empire, ont cru pouvoir s'arroger le droit de se faire justice au moyen de réactions odieuses. Quoi qu'il en soit, ces événements sont surtout à déplorer pour les royalistes, contre lesquels tant d'ennemis en éveil ne manqueront pas de se faire une arme de ces désordres partiels presque inévitables dans les moments de crise poliliciue.