‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de DoudeauvilleChapitre 108 sur 112 · A MADAME RÉCAMIER · texte numérisé non relu

A MADAME RÉCAMIER

a A Rome.

« Il y avait bien longtemps que je n'avais reçu de

VOS nouvelles, mais aussi comment les ruines du Colisée ne feraient-elles pas oublier les vivants?...

« Je me rappelle parfaitement ce que je vous dis la veille de votre départ, dont je prévoyais dès lors les conséquences. J'avais été contre la nomination de M. de Chateaubriand; je lui aurais voulu une grande et noble existence : un aussi beau talent devait être honoré; mais c'était le perdre lui-même que de le mettre dans une position où l'encens comme la critique prendraient sur son esprit trop d'empire. Vous savez mieux que moi, combien une imagination aussi brillante que mobile peut nuire en lui à la froideur et à la fermeté d'esprit nécessaires à un homme politique; et la peine que vous aviez à le maintenir sur le terrain des principes et de l'abnégation. Votre influence seule avait pu le contenir quelque temps, et après votre départ il s'est égaré sans savoir bien précisément où on le conduisait, ni où il voulait aller. J'ai blâmé hautement la manière dont on l'a fait sortir du ministère, car il n'est point vrai qu'il ait donné sa démission. J'aurais voulu qu'on y mît tous les égards possibles; mais cette précipitation a été due à l'hésitation de plusieurs jours; elle a été une faute.

« Je lui ai écrit deux billets fort polis; il ne m'a pas répondu un seul mot : vous devinez que je reste en arrière... Cependant je regrette qu'une plume aussi éloquente se soit jetée dans l'opposition; et je rêve en silence au moyen de l'en faire sortir; un autre s'en donnera probablement les gants : n'importe, j'aurai fait mon devoir.

« Ce qui rend la chose fort difticile maintenant, c'est que la conduite de M. de Chateaubriand, depuis son

départ, a été hors de toute mesure, et jugée sévèrement par tous. Il n'est jamais permis de sacrifier les intérêts de son pays au désir de se venger. Chacun sentait la nécessité que M. de Chateaubriand quittât le ministère; son opposition était flagrante. La manière dont on Tavait fait sortir lui avait rendu tout l'intérêt qu'on accorde à celui qui a reçu le droit de se plaindre. Sa conduite si coupable depuis a retourné les esprits; c'était simple. Son remplaçant n'est pas encore noiiimé : une loi importante a été rejetée à la chambre des pairs; toutes les ambitions se sont réveillées; n'importe la couleur, toutes les intrigues se sont renouvelées et s'agitent avec une pernicieuse activité. On croirait aux approches d'une crise politique que tant de gens voudraient amener dans leur intérêt personnel.

« Mais, on reconnaît facilement que cette agitation n'est que dans un certain nombre de tètes; que la capacité de M. de Villèle aux affaires est avouée par ses ennemis même; que l'union du roi et de .Mo.nsieur est toujours aussi intime; qu'une volonté forte et des mesures, indispensables à la vérité, suflisent pour réduire au néant tous ces efforts malveillants; que cette volonté est devenue une nécessité; mais que les circonstances y conduisent tout naturellement.

c< J'ai eu raison de vous engager à ne pas revenir; toutes ces agitations font mal. J'ai aimé à causer de vous avec le duc de Laval. Je comprends que vous lui fassiez aimer le séjour de Rome, et qu'il ne soit pas pressé de vous le voir quitter.

« Quelque envie que j'eusse de vous revoir {et croyez que ce serait pour moi un bonheur), je ne pourrais vous engager à revenir avant le printemps pro-

chain : il serait fou de risquer l'hiver ici, puisque votre mère est toujours souffrante. Dites-lui mille choses aimables de ma part; j'ai plus de mérite que vous ne pouvez le supposer à éloigner votre retour, car de toutes les manières possibles je le désire vivement; et, déplus, il eût aplani des difficultés ; mais je pense à vous bien avant moi.

c( Je suis décidé à la fin de la session à savoir sur quel terrain je marche. On s'indigne de me voir pour ainsi dire abandonné; je le regrette pour celui à qui on en fait un tort. Quant à moi, vous le savez, je suis sans ambition; un seul sentiment a animé ma vie: l'amour de la patrie et le service du roi. Vous comprendrez ce premier Sentiment, là où vous vivez. Si le repos devient pour moi une possibilité ou un devoir, mon parti sera bientôt pris; et il -le sera sans regrets.

a Je vous ai tout dit, tout confié ; mon caractère lutte parce qu'il est impossible de l'abattre, mais mon cœur souffre et beaucoup.

a Ce que je ne vous ai pas dit assez, c'est à quel point vous m'êtes chère!...

c< La petite duchesse de Luynes est bien souffrante; vous devriez écrire un mot à la duchesse sa bellemère, car elle vous aime.

« Adieu, adieu, n'oubliez pas un ami.

A M. LE MARQUIS DE GLERMONT-TOiNNERRE

« 5 juillet 1824.

c< Je sais que, quand il s'agit d'une chose bonne et utile, on peut, mon cher Clermont, s'adresser à vous avec toute confiance; et je viens vous soumettre, dans

l'intérêt général, quelques réflexions importantes auxquelles jevous })rierai de prêter une sérieuse attention. « Les jeunes gens admis dans les écoles royales militaires, doivent, d'après l'ordonnance, y être admis à seize ans. 11 en arrive que les études ne sont pas assez approfondies, que leur esprit n'est pas assez formé, ni leur caractère assez solide. 11 deviendrait urgent, sous le rapport religieux, moral, militaire el civil, que l'on remit à dix-huit ;ins leur entrée dans les écoles. Leur tête, leur esprit et leur cœur y gagne raient à la fois; et l'on donnerait par là à l'armée des officiers plus faits, aux sciences des disciples plus dévoués, à la société des citoyens plus utiles. Le gouvernement y trouverait aussi un grand avantage: celui d'avoir, pour une fois du moins, deux années devant soi, en reculant les prétentions déjà acquises de cette foule d'officiers qu'il est impossible de placer. Je vous prie, mon cher Llermont, de songer à cette affaire. La croyant juste, je me suis fait un plaisir de vous en parler; la croyant nécessaire, je m'en suis fait un devoir, a Veuillez recevoii", e(c.

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