‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de DoudeauvilleChapitre 80 sur 112 · CHAPITRE XYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYIII

Le ministère de M. de Richelieu avait légué à la nouvelle administration un projet de loi sur la presse, et un projet de censure quinquennale. Le ministère nouveau a adopté le premier de ces projets, et a renoncé au projet sur la censure. Il l'a remplacé par un projet sur la police des journaux, dont M. de Peyronnet est l'auteur. Ses principales dispositions portent : qu'aucun journal ou écrit périodique ne pourra paraître sans l'autorisation du roi; celte prescription n'est pas applicable aux journaux existant le V^ janvier 182'2; les délits de la presse devront désormais ressortir de la juridiction des cours royales, qui pourront suspendre le journal ou écrit périodique et même le supprimer tout à fait, en cas de tendance contraire à la religion et à la monarchie. En cas d'événements graves, pendant l'intervalle des sessions, la censure pourra être rétablie par une ordonnance du roi, contre-signée par trois minisires.

Celte dernière disposition n'est que transitoire et doit cesser, si, un mois aj)rès l'ouverture des Chambres, elle n'a pas été convertie en loi. Le projet a été adopté, nonobstant les protestations et les déclamations de la gauche. M. de la Fayette en a appelé au peuple; M, Manuel a parlé des répugnances avec lesquelles on a, suivant lui, accueilli les Bourbons; M. Royer- Collard a offert le triste spectacle d'un homme de bien prêtant le secours d'un beau talent aux doctrines ennemies de l'ordre social. Le projet de loi sur la police des journaux a passé après une vive discussion.

A la Chambre des pairs, ce projet de loi a été attaqué de très-haut, et un amendement de M. de Bastard, hostile aux vues du ministère, a eu la majorité. Le ministère voit déjà se poser devant lui, en attitude d'opposition, cette Chambre des pairs composée en grande partie, par M, Decazes, d'hommes des Cent- Jours, et de sénateurs de l'Empire.

L'existence des sociétés secrètes, redoutables par leur organisation puissante, est bien constatée maintenant. L'insouciance ou la perfidie des précédents ministères leur a laissé prendre un tel développement, a donnée leurs chefs tant de force, qu'il devient bien difficile de les extirper maintenant. De temps en temps ces associations révolutionnaires organisent quelques conspirations où se jettent, en enfants perdus, des jeunes hommes courageux, fanatisés par des doctrines incendiaires. Ceux qui proclament ces doctrines du haut de la tribune ou dans les colonnes des journaux, ceux-là, instigateurs publics et complices secrets, ontsoin de se teniren dehors de toute action qui

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pourrait les compromettre, et de ne pas laisser leurs noms même à leurs affiliés. Berton, Vallée et les sergents de la Rochelle ont été les malheureuses victimes de ces criminelles menées.

Les libéraux ont agi de manière à rendre les grâces impossibles, en glorifiant hautement ce qu'ils ont appelé l'héroïque tentative des quatre sergents; et pourtant ils ont laissé mourir ces malheureux jeunes gens sans faire la moindre tentative pour les arrachera la mort. M. Bellart, procureur général, a profité de l'indignation excitée chez les jeunes carbonari par l'indigne conduite de leurs meneurs; il en a fait appeler un grand nombre (il avait la liste d'eux tous). 11 leur a adressé de paternels conseils; il leur a montré à quels dangers ils s'étaient exposés et pour qui ? Beaucoup d'entre eux, dit-on, ont renoncé à leurs intentions hostiles, ramenés par les paroles sages du procureur général.

Le procès du général Berton se poursuit activement. La condamnation est inévitable; le mouvement insurrectionnel a éclaté dans toute sa force : Thouars a été au pouvoir des rebelles: des bandes armées ont parcouru le pays sous le drapeau tricolore; le général a signé des proclamations et fait des actes; et ces actes sont constatés publiquement.

Le général et cinq de ses complices ont été condamnés à mort; mais les vives sollicitations de mesdames les duchesses d'AngouIème et de Berry ont obtenu leur grâce auprès de Louis XMiï.

Au milieu de toutes ces conspirations règne une prospérité inouïe; les fonds publics prennent un essor jusqu'à ce moment inconnu; la richesse bourgeoise

s'accroît; les impôts sont dégrevés; le budget allégé; il y a certainement un grand progrès dans toutes les idées de finance et d'administration, et le budget s'améliore chaque année.

Le renouvellement d'un cinquième de la Chambre a eu lieu: l'opinion qui a été vaincue dans cette lutte est spécialement le centre droit qui a soutenu le ministère Richelieu.

Les anciens ministres ont organisé une opposition dans la Chambre des pairs; ils s'efforcent de résister au mouvement royaliste. N'est-il pas juste que les royalistes se réjouissent de voir repousser les amis des anciens ministres? M. de Serres, qui s'était fait le centre d'un noyau d'opposition dans le centre droit, n'a pas été réélu.

Les ministres prennent chaque jour plus d'ascendant sur l'esprit du roi. Louis XVIII respecte le caractère honorable et l'âme pieuse de M. de Montmorency; il rend justice à M. de Villèle: sa manière d'administrer lui plaît. Â l'occasion delà Saint-Louis, Sa Majesté a créé comtes MM. de Villèle, de Corbière et de Peyronnet. Il leur a écrit un billet plein de grâce pour leur annoncer cette royale faveur.

La session de 1822 a été purement financière.

Les travaux du congrès s'achevaient. M. de Montmorency, qui avait agi plutôt en président du conseil qu'en ambassadeur, revint à Paris, décidé à prouver qu'il avait eu raison, tandis que M, de Villèle l'attendait, résolu à lui démontrer qu'il avait eu tort. M. de Montmorency s'était, en effet, éloigné de ses instructions; il ne devait point parler de l'Espagne, il devait voir venir, et se placer, en attendant, sur le terrain des

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Amériques, vis-à-vis de l'Anglelerrc. A Vérone, il avait cru, dans sa conscience, agir comme Français, dans l'intérêt de la France.

A Vienne, M. de Metternich s'était emparé deM.de Montmorency et l'avait engagé dans une voie plus déterminée. Le plénipotentiaire français avait demandé une sorte d'autorisation de faire la guerre; à Vérone, il avait pris des engagements positifs, sollicité des promesses d'appui, et concouru à la rédaction des notes des puissances alliées.

Ainsi, après avoir présenté au congrès une note dans laquelle il provoquait lui-même à la guerre avec l'Espagne, et où il posait la possibilité d'un secours étranger fourni à la France par les alliés, M. de Monmenrency avait obtenu un protocole des" cours d'Au- Iriche, de Prusse et de Russie, qui portait que les trois puissances suivraient l'exemple de la France, à l'égard de leurs relations diplomatiques avec l'Espagne; qu'elles prendraient l'attitude queprendrailla France; enfin qu'elles lui donneraient tous les secours dont elle aurait besoin.

Ces ensraofements contrariaient les vues de M. de Villèleetdu roi, tous deux effrayés des conséquences d'une guerre. En cas de pareil malheur, on avait bien la promesse d'un appui de la Sainte-Alliance; mais c'était justement cet appui qu'il fallait craindre, puisqu'il pouvait ramener les étrangers parmi nous. Eti conséquence, et malgré les pas que le plénipotentiaire avait faits dans le sens de la guerre, M. de Villèle avaitinvitéM. deLagarde, ambassadeur h Madrid, à faire tous ses efforts pour que le gouvernement espagnol eût à réformer lui-môme sa constitution, et

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à déclarer que, les cortès modifiant leur œuvre, les Français renonceraient à toute intervention.

M. de Montmorency, arrivé à Paris, parvint à attirer de son côté presque tous les membres du conseil, qui avaient au fond de leur âme un sentiment de jalousie contre M. de Yillèle ; les feuilles publiques royalistes se déclarèrent pour M. de Montmorency.

Les choses en étaient venues à ce point entre M. de Montmorency et M. de Villèle, qu'il était imposible de les rapprocher ; et la guerre était trop ouvertement déclarée pour qu'elle ne dût pas amener la chute de l'un ou de Taulre. Un incident vint aggraver encore le mécontentement de M. de Villèle. M. de Montmorency, sans le consulter, avait fait passer des armes secrètement aux royalistes espagnols. La question se réduisait à un fait: était-il dans l'intérêt de la France de faire tomber M. de Villèle, qui, à lui seul, offrait l'idée de tout un système, et dont la chute devait entraîner de graves conséquences en rompant bien des digues? Devait-on chercher à lenverser un homme d'affaires éminemment habile, un homme que, pour le moment, il paraissait impossible de remplacer; et, d'ailleurs, si on l'eût voulu, l'eût-on pu sans inconséquence, sans danger, et sans craindre la responsabilité d'une pareille résolution? Mon attachement pour M. de Montmorency était trop sincère pour pouvoir être suspecté dans une pareille question, si l'affection seule eût pu être consultée; mais cherclier à perdre M. de Yillèle, dans l'intérêt d'un sentiment personnel, eût été véritablement ce qu'on eût pu appeler un crime politique. Le titre de duc, que l'on accorda à M. de Montmorency à son retour de Vérone, avait dû

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