A 31. DE VILLÈLE
«29 juillet 1823.
« Vive Dieu! voilà donc Monseigneur en route probablement; et avant quinze jours, aujourd'hui quatorze, Cadix est à vous. C'est ce que je crois et vous souhaite.
« J'ignore quels sont vos projets; je ne vous les demande même pas, ne désirant jamais savoir que ce qu'on me dit; mais il me paraît hors de doute que le moment de la délivrance du roi d'Espagne ne doive être pour vous celui de faire tout ce qui est nécessaire. La mésintelligence va croissant entre Monseigneur el le duc de Bellune';ne vous laissez pas, de grâce, forcer la main par le retour de Monseigneur, pour le rem-
* M. le maréchal duc de Belluiie, riioiniiic le plus loyal cl le; |ilu.s dévoué, tenait beaucoup à ses idées, et ne voyait pas toujours les choses assez en grand. 11 avait trouvé le président du Conseil opposé à la guerre, et il persistait dans cette voie.
placer; ce serait une grande faute. De plus, l'époque des chambres arrivera : laissez à ceux qui ont tant à réparer, le temps du moins de s'y préparer, de manière à fermer toutes les bouches. Ils auront tant et tant à faire, que l'activité la plus infatigable ne sera pas superflue; il est temps, de ne plus laisser les places pour les hommes, mais de prendre les hommes pour les places. Je parle' de tout, à mon aise, Tâme plus tranquille et plus impassible que celle de personne. M'étant placé dans une espèce d'observatoire, mes lunettes braquées de tout côté pour tout mieux voir; toujours disposé à prêter secours aux pilotes qui naviguent; leur faisant tantôt des signes de détresse, et tantôt des signaux d'espoir; admirant parfois leur habileté, leurs généreux efforts; tantôt gémissant sur leurs fautes involontaires; mettant alors une lanterne de plus au fanal pour mieux éclairer leur course, et naviguant en esprit avec eux, je regrette pour leur sûreté qu'ils n'accordent pas enfin une entière confiance à celui qui ne changera jamais. « Vous parlez quelquefois de persévérance; je connais qui ne vous le cédera pas en constance, et qui vous surprendra peut-être par sa tranijuillité d'âme. Peutêtre seriez-vous étonné, et éprouveriez-vous quelques regrets, mon ami, si vous lisiez au fond de mon cœur. Yous vous mettez quelquefois, à tort, en malaise avec vos véritables amis; c'est une faute. Quelquefois aussi, vous faites fausse route. C'est ici ma conscience, c'est mon cœur qui vous parlent; et, avec le temps, peut-être, en me rendant justice, serez-vous surpris de voir (|ue rien n'a jamais pu me changer. Croyez que ma tête en vaut bien une autre, et qu'elle est plus
froide de beaucoup que vous ne paraissez le supposer.
« Mais n'importe, atteignons le but désiré! Apprécié, on serait récompensé dès celte vie et on ne doit l'être que dans l'autre. You^avez tort d'être si longtemps sans aller chez Monsieur . Je fais toutes vos commissions; mais vous savez que je ne regarderai jamais que des difficultés soient des impossibilités : avec une âme aussi droite, on est toujours certain de s'entendre.
« Au nom du ciel, ou plutôt de la terre, que des prières soient ordonnées dans toute la France, pour la délivrance du roi d'Espagne, du moment où le départ de Madrid de Monseigneur sera connu. Des païens eussent voulu mettre leurs idoles dans leurs intérêts, et Napoléon l'eût fait par calcul.
« Je n'insiste pas sur les avantages de la présence de Monseigneur : ils sont immenses et je ne puis comprendre comment on s'en fût tiré sans cela. Surtout qu'il s'empare de l'esprit du roi, si toutefois le roi n'est pas tué.
« Que le ciel, mon ami, vous éclaire et vous conduise! je le lui demande du fond de mon cœur.
« Je crains de ne pas vous voir aujourd'hui : cette lettre ne demande aucune réponse. »
Quelques lettres de M. de Villèle termineront ce chapitre :
« Mon cher ami, je vous remercie bien.
« Je répondrai demain matin à la bonne lettre que vous m'envoyez. Rothschild vient de prendre notre emprunta 89,55 : c'est magnifique, cl il ne porte pas VI. 51
474 Mi:S MEMOIRES.
le coupon; c'est comme si nous avions vendu 92 en dix-huit mois.
c( Je sais tout ce que vous êtes en bonté pour moi, et croyez que, puisque je levais, mon cœur le rend bien, et est tout à vous.
C( Jll. DE ViLLÈLE. »