‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 17 sur 93 · SYSTÈME DU MINISTÈRE · texte numérisé non relu

SYSTÈME DU MINISTÈRE

à voler la vente des biens de l'Église, ils renonceront à cette mesure ; et ils iront même jusqu'à proposer une dotation de rentes, afin de sauver le principe révolutionnaire, qui est d'empêcher l'Église de redevenir propriétaire.

Reconnaissant, par une expérience. récente, qu'il y a beaucoup de royalistes en France, on va tenter de les éblouir. On proposera également une création de rentes sur le grand-livre, dont le but patent sera d'indemniser ceux dont les biens ont été vendus; mais celte feinte bienveillance pourra devenir, dans les mains du ministère, un moyen de corruption pour se maintenir au pouvoir. Et, en effet, il faudra une commission pour reconnaître, liquider et rétablir les droits de chaque propriétaire lésé. Cette commission sera choisie par les ministres, et l'on peut hardiment prédire qu'elle se montrera très-facile pour tous ceux qui auront donné des gages de soumission ; et très-sévère, très-inahordable, Irès-difficultueuse pour les hommes qui n'auront pas fléchi le genou.

Une telle mesure aurait, d'ailleurs, un bien autre danger, elles royalistes dépouillés ne donneront point dans le piège qu'on veut leur tendre; il sentiront trèsbien que par cette création de rentes, on ferait supporter à la France entière l'indemnité dont on semblerait vouloir les faire jouir; et ils ne voudront, pas faire peser sur le peuple le poids d'une charge qu'on n'établirait en leur faveur, que dans la vue secrète de les rendre odieux.

Le ministère de la police est devenu intolérable. La France entière l'a senli avec M. de Chateaubriand; et l'on va peut-être voir le ministre de la police lui-

même en proposer la suppression. Par là il perd en apparence un budget licite de onze millions, et un budget illicite de sept à huit. Mais, si le ministre, en faisant supprimer sa place, passe à un autre ministère, à celui de la maison du roi, je suppose, comme il est assez facile de le prévoir, alors, disposant de la liste civile, il entre dans le palais, y établit sa demeure, assiège le roi nuit et jour, emploie les deniers de la couronne à fonder sa puissance; et n'en continue pas moins de faire la police par un lieutenant, séide dévoué, qu'il nomme et qu'il dirige.

Si une telle chose arrive, on peut le prédire, nous allons voir recommencer en France un rôle semblable à celui qui, naguère, fut joué en Espagne par le prince de la Paix. Les ministres, accoutumés a trouver aux Tuileries le ministre de la maison du roi, iront d'abord causer avec lui, et finiront par travailler dans son cabinet.

Des changements se préparent; on songe à remplacer quelques ministres; on a proposé de remplacer aussi quelques officiers supérieurs de la garde et de l'armée, connus pour être trop royalistes ; on murmure que les élections ne doivent pas être entre les mains des propriétaires aisés. Le système d'envahissement et de despotisme combiné avec le système révolutionnaire est manifesté; mais on s'abuse; des despotes sans armée et des révolutionnaires sans peuple, ne peuvent pas former une coalition qui ait quelque durée de puissance.

Les ministres ont osé dissoudre la Chambre, et se sont un moment servis du nom de la Charte; mais la Charte les tuera. Tout le monde, aujourd'hui, en

LES ÉLECTIONS ET LA CHAMBRE DE 1810. ,109 France, veut la liberté de la presse; tout le monde veut la liberté individuelle; tout le monde veut, surtout, la responsabilité des ministres; et la marebe combinée d'un système à la fois despotique et révolutionnaire pour conduire à l'illégitimité est si évidente, qu'on en devine tous les actes, avant qu'ils paraissent et se réalisent. L'époque est arrivée où ce sont les peuples qui sauvent les rois. Les Espagnols ont reconquis le leur. Les Prussiens ont contraint Frédéric-Guillaume à marcher indépendant du joug étranger, et ils ont sauvé la Prusse. Les Français sauveront le roi de France de ses ministres.

Le résultat des élections a trompé les espérances du ministère; il a pourtant la majorité. Ses manœuvres ont réussi dans beaucoup de localités, et échoué dans quelques autres.

Les ministres ont résolu, dans le conseil, qu'ils maintiendraient les lois d'exception.

Les princes se rapprochent de l'armée par des rapports militaires. Ils veulent lui témoigner de la confiance. Dieu veuille que cette confiance ne leur soit pas fatale!

Je viens de passer une heure et demie dans celle Chambre que la session de 1 8 i 5 a si souvent fait retentir de cris d'amour, d'honneur cl de dévouement. dieu et le roi!ie\ était le cri de ceux qui y siégeaient naguère; ils voulaient Dieu par le roi, et le roi par Dieu. Que sont devenus ces hommes? le.ur admirable entente n'existe plus, et la majorité n'est plus avec eux. Les mêmes sentiments, certes, les animeront toujours; ils ne se laissent point ébranler par le nombre de leurs ennemis; et je les ai vus monter à la

Ht) MES MÉMOIRES.

tribune avec le même courage, avec une égale fermeté. Leurs adversaires semblaient insulter avec ironie à cette infatigable persistance de la conviction. Persistons, oui, persistons dans notre voie, car elle est celle du droit et de la vérité; persévérance, c'est le mot que nous ne nous lasserons pas de répéter, car ce n'est là que le commencement des traverses qui nous attendent. Le triomphe des mauvaises doctrines livrera les justes à de plus terribles épreuves; mais ils triompheront parce qu'ils ont persévéré, parce qu'ils se sont fiés à celui dont la parole ne trompe jamais. Alors le vrai Dieu et le vrai roi seront reconnus; le principe de la légitimité triomphera en haut comme en bas : le bonheur et la tranquillité commenceront pour la France; et ces principes, méprisés pendant tant d'années, montreront au monde étonné quelle est leur heureuse influence 1 !...

Il existe une portion considérable de membres de la Chambre qui disent hautement qu'ils ne veulent s'engager avec personne. Voilà le parti qu'il faut ménager; puisqu'ils ne veulent pas des hommes, il faut les attirer aux principes. Le ministère s'effraye de l'indépendance que celte portion de la Chambre annonce; et il sent à merveille qu'il ne peut avoir la majorité que par elle.

Le tableau de notre position est sans doute effrayant;' mais il est loin de nous laisser sans espoir; et c'est dans les circonstances les plus graves que l'énergie doit fournir des ressources au dévouement.

1 Dès cette époque, frappé de la sagesse comme des lumières de H. de \illèle, je me rapprochai de lui, aimant à l'écouter et à profiter le ses conseils.

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