CHAPITRE SEPTIÈME
TU
Quelle était l'opinion publique lors da retour dei Bourbons. — Situation de la Trance sons la monarchie diwolue. — Réfinines opérées par la révolution de 80. — Les faotes de la restauration. — Réflexions et remarques sur Charles X. — L'opposition pendant la resuuration. — La société Âidê'toi, le ciel t* aidera. — L'adresse des 9S1.
Peut-être il ne sera pas sans intérêt d'arrêter un moment nos regards sur la physionomie politique de la France à l'époque dont je viens de parler; mais , pour mieux juger Tensemble des causes et des circonstances qui ont amené un changement de dynastie, je crois indispensable de reprendre d'un peu plus haut le cours des évâiemens.
Quand les Bourbons, presque oubliés après im long exil, reparurent sous la protection des baïonnettes étrangères , si Ton put voir au nombre de leurs partisans les débris de la vieille noblesse , le clergé, quelques mécontens et quelques traîtres qui
les accueillirent avec transport, il n'en fut pas ainsi de l'immense majorité de la nation.
Les hommes éclairés, les esprits généreux, amis du progrès , les véritables patriotes enfin , éprouvèrent ce sentiment pénible si bien exprimé par le courageux Manuel quand il a dit que la France avait vu le retour des Bourbons avec répugnance.
Ce n'était pas seulement l'orgueil national blessé dans ses plus beaux souvenirs, le mépris du drapeau de la république et de l'empire, témoin des mémorables faits d'armes de deux générations, la présence de ces bataillons tant de fois vaincus par nous, et foulant en maîtres le sol de la patrie; nos frontières mutilées , l'avilissement de notre grandeur, l'humiliation substituée à la gloire; ce n'était pas seulement, dis-je, ce tableau de nos misères qui blessait au cœur les hommes sincèrement dévoués aux intérêts du pays.
Il était facile de prévoir que le retour aux anciennes idées serait la conséquence du rétablissement des Bourbons. Ainsi, la conquête des libertés publiques, utile et glorieux résultat de la révolution, cette conquête, plus précieuse encore que celles payées du sang français sur quarante champs de bataille, se trouvait en péril. Nos institutions civiles et politiques, appropriées aux besoins de l'époque et consacrées par trente années d'expérience, pouvaient se corrompre par la restauration d'une fa-
mille dans laquelle se personnifiaient tous les principes et tous les abus de l'ancien régime.
Une sorte d'instinct national faisait pressentir qu'il faudrait recommencer les luttes séculaires que le pays avait soutenues , d'abord pour défendre , ensuite pour reconquérir les droits, les franchises dont il s'était vu dépouiller. Ce pressentiment, cette crainte, devaient surtout éveiller la sollicitude de ceux qui ont profité des enseignemens de l'histoire. Pouvaient-ils oublier que les princes de l'ancienne monarchie avaient toujours montré une tendance à briser tout ce qui faisait obstacle à l'exercice illimité de leur pouvoir, et que les institutions favorables à la liberté des peuples ne s'obtiennent que lentement?
Combien de siècles écoulés, que de souffrances subies par nospères, depuis l'affranchissement des communes jusqu'àl'abolition desgabelles et de la torture!
Dans cette longue période d'oppression et de servitude, qui s'étend de Louis le Gros jusqu'à Louis XVI , malgré les germes de civilisation qui remontent au temps des croisades , malgré le développement fécond de l'intelligence humaine, dû à la découverte de l'imprimerie, la France voit dans ses annales le supplice des templiers, les exterminations de la jacquerie, la guerre des Albigeois, la Saint-Barthélémy, les massacres des Cévennes, les dragonnades... sanglans trophées du despotisme
lOi MÊIKHRBS DE M. «ISOUET.
et de h superstition, qni sont autant de témoignages de la lutte acharnée soutenue par ceux quî souffraient contre ceux qui profitaient des abus.
Mais, dans ces débats perpétuels entre les besoins de la nation et le privilège, entre l'aristocratie et les élémens de liberté invoqués au nom des classes inférieures , il y eut de fâcheuses alternatives ; les mauvais rois se hâtaient de détruire tout ce qui leur semblait un aflaiblissement de leur puissance, et, trop souvent, les ministres de la religion encourageaient ces usurpations pour maintenir le peuple dans un état d'ignorance profitable aux erreurs et aux préjugés exploités par le fanatisme.
Les effets de cette tendance prouvent assez com^ bien elle était active et persévérante; ils démontrent évidemment quels puissans obstacles le trône et les privilèges groupés à sa base opposaient à l'accès des lumières et aux efforts des classes dont elles auraient amélioré la position. C'est ainsi qu'au lieu de s'accroître progressivement, la somme des libertés dévolues à la nation a été de plus en plus restreinte, et s'est trouvée anéantie lorsque la royauté, résumant en elle toute la puissance publique, a pu dii*c comme Louis XIV : L'État, c^est mot.
Mais si les formes d'un gouvernement imposent à la nation une sorte d'ilotisme, son bien-être peut surgir de ses souflrances matérielles ; la gestation
des idées en prépare TaTenir ; elles attendent leur maturité pour éclore, et ropportumté da temps pour se manifester.
Ainsi, tandis que les fastueuses prodigalités dn révocateur de l'édit de Nantes ruinaient le pays ; tandis que les spirituelles orgues de la régence, les immorales proliisions de l'amant couronné des Pompadour et des Dubarry épuisaient la fortune publique , déconsidéraient la majesté royale , un monrement intellectuel immense s*opérait.
D'une part, les idées avaient acquis cette vigueur nécessaire pour franchir l'espace qui sépare la pratique de la théorie; de l'autre, les leçons de la philosophie, au dix-huitième siècle, s'étaient non seulement inCltrées dans les rangs secondaires , mais, pénétrant la couche endurcie des préjugés, elles avaient ébranlé de vieilles convictions , et fait des prosélytes même parmi les hommes intéressés à la proscrire.
U ne fallait plus, pour leur donner l'essor , pour qu'elles passent se traduire en faits, qu'une cause déterminante. L'avènement au trône d'un roi vertueux y mais trop faiUe dans ces grandes circonstances, fut l'instant marqué pour l'irruption qui devait tout briser pour tout reconstruire.
Qu'on mette en présence l'état des choses à cette époque et les besoins impérieux qui se faisaient gé«
10(^ MÉMOIEES DE M. GISQUET.
néralement sentir ; on comprendra toute l'imminence de la révolution de 89.
Avant cette rénovation sociale, la population était divisée en trois classes : la noblesse, le clergé, et le peuple, autrement dit le tiers-état.
Le pouvoir civil, judiciaire et militaire , était exercé par des privilégiés qui avaient acquis à prix d'argent ou qui possédaient par voie d'hérédité le droit d'exploiter leurs charges à leur profit personnel, bien plus que dans l'intérêt des populations.
Ce n'était pas , comme aujourd'hui, des fonctionnaires salariés, révocables et responsables de leurs actes.
La vénalité des charges les assimilait à des propriétés; et, quelque mauvais usage qu'on en pût faire, l'autorité supérieure demeurait impuissante pour la répression, comme ceux qui en étaient victimes se trouvaient sans recours légal.
Dans un tel état de choses, les abus étaient d'autant plus crians, d'autant plus nombreux , que le pays ne possédait pas encore des institutions uniformes applicables à toutes les localités et à toutes les classes d'individus.
Chaque province avait ses lois, sa juridiction , ses coutumes , ses usages particuliers ; d'où il résultait une espèce de chaos qui aidait puissamment à l'arbitraire. La complication s'augmentait par la diversité des mœurs, parles stipulations d'anciennes
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chartes, d'anciens traités spéciaux à telle ou telle partie du territoire, par la variété des idiomes, et par la différence des systèmes monétaires, des poids, des mesures, etc.
En outre de toutes ces causes de malaise pour la presque généralité des citoyens, il existait des exemptions nombreuses en faveur des deux premiers ordres de TÉtat et des établissemens monastiques; d'où il suivait que les charges publiques pesaient principalement sur les classes les plus pauvres.
Rappelons encore les prérogatives attachées à la naissance , le mépris pour les sciences libérales , poui' l'industrie et le commerce; mépris qui s'étendait, même dans l'ai^mée, sur les officiers ayant obtenu leurs grades par leur mérite , et qu'on appelait avec dédain officiers de fortune.
Signalons aussi l'exclusion du tiers-étal de l'administration des affaires publiques; les entraves apportées au libre exercice des professions ; les servi tudes, les corvées, les dimes, tristes vestiges de la féodalité ; l'intolérance en matière religieuse ; les conditions humiliantes imposées aux dissidens du catholicisme , aux sectateurs des autres religions.
Ajoutons enfin l'établissement arbitraire des impôts sans le concours du pays, et le gaspillage des deniers publics sans contrôle; abus irritans dont
lOft Ml&llOIRBS 1>E M. 6I9QffBT.
les excès n^ëtaieiit qu^accidentellement tempérés pur la résistance des parlemens.
Tel est, ee me semble, le tableau abrégé de notre ancien état social.
Voici maintenant la majeure partie des institutions que la révolution de 89 a substituées à ce régime , si peu en harmonie avec les exigences de la civilisation, avec les préceptes de Thumanité.
Division de la France en départemens ; abolition de tous les privilèges, des castes et de leurs prérogatives; suppression de la vénalité des charges; création d'une administration homogène sur tous les points de la France, agissant dans le cercle de ses attributions avec responsabilité, et toujours dépendante de l'autorité gouvernementale , d'où résulte l'unité d'action, l'une des conditions les plus essentielles pour la bonne gestion des afllàires du pays.
Égalité devant la loi pour tous, droit de recours et de pétition assuré à tous les citoyens.
Concours nécessaire de la nation représentée par ses mandataires, pour la confection des lois et pour le vote et la répartition de l'impôt.
Abrogation des lois , usages et coutumes en vigueur seulement dans quelques provinces.
Promulgation de nouvelles lois, embrassant dans leurs dispositions tous les besoins sociaux, obligatoires dans toute l'étendue de la France et pour tous les citoyens sans exception.
HÉVOimES DB H. CUESQITXT. MS
liberté de la presse, sauf la répression des écarts.
libre exercice des coites, et protection accordée à iDoles les croyances religieuses; institution d'un clergé rétribué par l'État, sans privilèges, dont les membres sont assimilés, dans beaucoup de cas, aux fonctionnaires publics , et renfermé dans le cerde de sa mission s[Hrituelle.
Créalîoii d'une magistrature de l'ordre judiciaire, de dîŒérens degrés , pondérée de manière à assurer la réforme des écarts, des erreurs, des £siusses interprétations des lois, et soumise sur tous les points à une même jurisprudence.
Droits d'élection et d'éligibilité assurés à tous, aux conditions déterminées par les lois.
Intervention du pays, par le jury, dans le jugement des causes criminelles.
Faculté pour tous les citoyens de parvenir aux emplois publics, aux grades, aux bonneurs.
Autorités municipales pour l'administration des communes.
Les citoyens de toutes les classes (le clergé excepté) soumis aux lois de la conscription*
Institution de la garde nationale.
Contrôle sévère par les chambres et par la cour des comptes de l'emploi des deniers publics.
Droit de chasse et de port d'armes étendu à tous aux mêmes conditions.
Suppression ou rachat des redevances et servitudes féodales.
Liberté dans l'exercice des professions ; les arts, l'industrie , le commerce et l'agriculture protégés et honorés.
Encouragemens donnés à l'instruction de toutes les classes de la société.
Je puis mettre encore au nombre des conquêtes modernes l'institution de la Légion-d'Honneur.
Il faut aussi rappeler que les réformes avaient atteint la royauté elle-même, puisque son pouvoir, renfermé dans les limites constitutionnelles, était soumis à l'autorité des lois.
Enfm , je ne dois pas oublier que la vente et le morcellement des biens du clergé et des émigrés avaient associé un million de citoyens à la conservation des principes consacrés par la révolution.
Telle est la nomenclature des bienfaits sortis de nos tourmentes révolutionnaires.
Tels étaient le nouvel ordre social et les grands intérêts menacés, en 1 81 4, par le retour des Bourbons.
Nous allons voir jusqu'à quel point étaient fondées les répugnances et les inquiétudes qu'inspirait la restauration.
Les premiers actes de Louis XVIII furent datés, on s'en souvient , de la dix-huitième année de son règne. N'était-ce pas là une amére dérision? N'é-
tait-ce pas méconnaître tout ce que la nation avait fait de grand, d'impérissable depuis 89? N'était-ce pas déchirer les plus belles pages de notre histoire, et remettre en question les conquêtes de la civilisation sur l'ignorance et le despotisme?
Après avoir répudié le drapeau d'Austerlitz, de Marengo et des Pyramides , ce prince licencia les glorieux débris de notre armée ; ratifia l'abandon de toutes nos conquêtes, de la flotte d'Anvers , de toutes les forteresses de la Belgique et de la Savoie, d'un immense matériel de guerre ; et, sans oser insister pour conserver à la France les limites naturelles du Rhin, des Alpes, des Pyrénées, il se contentahumblementdesancienneslimites du royaume.
Un an plus tard, d'énormes charges grevaient le tréisor public pour acquitter les dettes de l'émigration, pour salarier l'humiliante occupation étrangère, et pour obtenir de l'Europe, à prix d'argent, le pardon de nos vingt années de gloire et de prospérité !
Ce n'était point assez d'avoir consenti le sacrifice des dotations appartenant à la Légion-d'Honneur, et de celles que nos grandes illustrations militaires avaient obtenues dans les pays étrangers; le rétablissement des ordres du Saint-Esprit et de Saint-Louis fit descendre à un rang secondaire cette patriotique institution.
Tandis que la restauration flétrissait ainsi les
UO WfcMOIRES DE H. GISOtTBT.
choses qne nous avions appris à honorer, qu'elle RpoQSstit les hommes dignes de rafieclion et de la reoomiaîssance du pays, elle récompensait ostensî* blement les trailres, et prodiguait les pensions, les emplois^ les honneurs, aux chefs de la chouanerie, aux fauteurs de nos guerres civiles, et concédait enfin à des généraux «memis les plus hauts grades de notre armée.
U est vrai que la volonté royale avait rédigé pour nous une charte, maïs une charte octrayéej ne contenant que de faibles lambeaux de nos libertés.
Aussi, les garanties données à la nation, dans ce document, pennettaient-dUes chaque jour Févoca* tkm hostile du droit divin, la reproduction des for» mules féodales et nobiliaires , le protocole suranné du bon plaisir, et même l'innocent exergue des rois de France ei de Navarre.
Le cortège obligé de ces exhumations du bon vieux temps apparut l»eatàt dans la création d'une maison militaire; là figuraient les gardes-du-eorpSy les gardes de la porte et de la manche , les wouêquetaires noirs j les mousquetaires rouges , sans omisskm de la compagnie des cent-suisses ; puis une garde roysde nombreuse, composée de régimens français et étrangers, où les nationaux n'occupaient qu'un rang inférieur sous le rapport de la solde et des préséances.
La maison militaire du roi, reproduite sur une
MEMOIRES Bfi M. «USQUET. tU
échelle moÎDS ki^e pour rhëritier du troiiey suppose l'observation rigoureuse de Tétiquette monarchique ; aussi ne manquait-il aucun des grands officiers de la couronnci propre à en relever réelat; et le pays subvenait à ces profusions excessives en fournissant une liste civile de qiêoraniê milUans !
La réapparition, sur tous les points du royaume, des victimes de Témigration, s'expliquait naturel* lemtent; mais leur présence était une menace continuelle pour les détenteiu^s des biens nationaux.
Quoique la revendication des droits, des emplois , des grades par les émigrés fût souvent accueillici et qu'on rémunérât chèrement les services de ceux qui s'étaient battus contre la France j il faUut plus tard en venir à une compensation plos efficace des propriétés vendues comme nationales; et la restauration y pour satisfaire les exigences dont elle était assaillie , décida qu'à titre de transaction, la France accorderait le milliard de Vir^ iemmti.
De toutes les mesures consommées par la restauH ralion, c'est la seule qui mérite, selon moi, une approbation entière ; elle était conforme aux règles de l'équité ; il était juste de réparer le dommage causé par des spoliations odieuses. D'ailleurs, cette réparation pécuniaire fut un acte de sage politique qui rassura les consciences, raffermit les droits des possesseurs des biens d'émigrés, rendit à ces mêmes
propriétés la valeur qu'elles représentaient , et fit cesser l'espèce d'interdit dont elles étaient frappées.
Rappelons maintenant d'autres faits qui ne sont pas malheureusement de nature à mériter l'éloge, et dont plusieurs même doivent exciter l'indignation de toute âme généreuse.
La cession de l'Ile-de-France (devenue île Maurice), et quelques autres de nos possessions d'outre-mer, fut faite aux Anglais , déjà riches d'une partie de nos dépouilles maritimes.
La restauration n'est-elle pas aussi responsable et solidaire des indignes traitemens qu'on fît subir à Napoléon? N'eût-il pas, au contraire, été d'une sage politique d'intervenir activement pour adoucir les rigueurs de sa captivité ? Napoléon était encore le symbole vivant de notre gloire; la France aurait su gré aux Bourbons des efforts tentés pour consoler une si grande infortune. Au lieu de suivre cette noble impulsion, on a prodigué l'outrage, on a blessé nos sympathies ; on a cherché même à ternir l'éclat d'une carrière immortelle !
C'est ainsi que s'explique la suppression des noms mémorables donnés aux rues, places et monumens modernes de la capitale ; c'est ainsi qu'on eut à déplorer la mutilation ou la spoliation de nos trophées.
Il ne faut pas s'étonner si des listes de proscription furent dressées ; elles frappaient de nobles vé-
tërans de nos armées et des hommes généreux qui avaient voué leur existence et leurs talens à la patrie.
Les formes ordinaires de la justice ne sufiisaient
plus à rimpatience de ceux qui se disaient nos maîtres; on procéda à la création de coiu*s prévô taies et de commissions militaires, par une audacieuse violation de nos lois.
Ces époques, de douloureuse mémoire, ont présenté, d'une part, l'impunité révoltante des crimes commis pendant les sanglantes réactions du Midi, impunité qui a couvert de sa protection même les assassins d'un maréchal de France*, et, de l'autre, les assassinats juridiques du maréchal Ney^ de La. bédoyére , de Mouton-Duvernet , des frères Faucher, qui n'ont pas été les seules victimes de la restauration.
Au mépris des idées philosophiques développées depuis un siècle, et surtout depuis 89, la maison régnante accordait au clergé une prédilection marquée, dans laquelle on pourrait chercher une des causes principales de sa chute.
L'admission des hommes d'église dans les af&ires temporelles, notamment leur introduction à la chambre des pairs , les encouragemens de toute nature accordés à l'intolérance religieuse , préludèrent aux excès qui ont accompagné les missions ,
< Brune.
IH MÉMOIBES DE H. GISQUST.
les plantations de croix et les sermons des prêtres fanatiques.
Le rétablissement de plusieurs fêtes, même de celles abolies par le concordat, avait plus que l'inconvénient d'être antipathique à nos mœurs , de nuire aux classes laborieuses en paralysant leurs travaux; c'était comme un défi, quelquefois un outrage aux citoyens appartenant à d'autres cultes.
Une pieuse douleur expliquait mais ne justifiait pas, dans ses formes récriminatoires, l'institution d'une fête funèbre en commémoration du 21 janvier 1793; c'était imposer à la nation la honte d'une amende honorable.
Décidée à faire triompher son système à tout prix, la restauration ne rougissait pas de recourir à des moyens réprouvés par la morale et par la conscience.
Combien de fraudes signalèrent la concession et l'exercice des droits électoraux ! Combien se firent remarquer plus tard les tendances aristocratiques du pouvoir dans la division des électeurs en grands et en petits collèges!
Ces prémisses devaient produire leurs conséquences. Les lois sur la censure, la loi sur le sacrilège, le projet de loi sur le droit d'aînesse, témoignaient assez l'intention de reconstruire pièce à pièce 1 édifice qui s'était écroulé avec les murs de la Bastille.
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Enfin le licenciement de la garde nationale en* gagea le pouvoir dans cette voie funeste où chaque pas faisait naître un écueil. Au lieu d'éclairer, les résistances de Topinion suscitèrent des mesures de plus en plus extrêmes; et la restauration, croyant s'affermir et s'élever, tomba de faute en faute jusque dans Fabime creusé par les ordonnances de juillet.
Dans cette esquisse, où je n'ai consulté que mes souvenirs, et qui, pour cette raison, doit être fort incomplète, le lecteur retrouvera en partie les actes par lesquels la restauration s'est aliéné l'esprit public, et qui ont justifié toutes les préventions dont elle était l'objet.
Mais ces actes étaient-ils une condition néces* saire, une déduction logique de la position qu'elle s'était faite ? C'est une question dont l'examen me conduirait trop loin, et que je crois susceptible de recevoir des solutions bien opposées. Je dirai, néanmoins, que la plupart de ces actes , liés entre eux, s'harmonisaient avec le système qu'on voulait faire prévaloir.
Dès l'instant où l'on se fut décidé à méconnaître les besoins de l'époque, on se trouva contraint de déclarer la guerre à nos institutions modernes, pour les remplacer par celles dont avaient fait justice les hautes lumières de l'assemblée nationale.
Et, sans vouloir aucunement atténuer les fautes
de la restauration , je conviendrai qu'environnée d'obstacles multipliés , elle n'avait pas toujours le choix des moyens; qu'elle pourrait, jusqu'à un certain point, trouver sa justification dans l'impossibilité de concilier la nature et les conditions de son existence avec les prétentions et les vœux légitimes du pays.
Mais si l'indulgence lui tient compte des difficultés qu'elle ne pouvait surmonter, l'histoire marquera d'un sceau réprobateur quelques-uns des faits que j'ai signalés. Us suffiraient pour mettre en évidence l'incorrigible aveuglement de ces princes qui n'ont pas même pu s'éclairer à l'école du malheur : faut-il rappeler que Charles X tirait vanité de l'inflexibilité de ses principes, et se proclamait le seul esprit immuablcj le seul qui n'eût pas changé depuis quarante ans?
Ne doit-on pas s'étonner de cette ignorance, presque volontaire, de périls toujours croîssans, contre lesquels va se briser une obstination sans exemple, quand il était si facile de les éviter?
Car, on doit le dire, la France, long-temps satu* rée de victoires, avait d'abord trouvé dans un repos acquis aux dépens de sa dignité , une sorte de compensation aux sacrifices de tout genre, aux douleurs profondes qui résultaient de la chute de l'empire; elle s'était résignée à la paix des vaincus, qui allait ménager le sang de ses fils. L'industrie, le
commerce, trop long-temps immolés aux considérations politiques, reprenaient leur essor; des relations ouvertes sur tous les continens ofiraient des débouchés à nos manufactures; les intérêts matériels voyaient enfin devant eux une ère de prospérité.
Si le bon esprit de la nation, qui met toujours en première ligne les satisfactions de l'intelligence, eût reconnu dans le gouvernement imposé une volonté franche et loyale de maintenir ses droits, de lui accorder successivement les institutions en rapport arec la masse des lumières répandues , oh ! certes, eût-elle dû n'obtenir ces libertés que lentement et ime à une, la pensée d'un bouleversement, d'un changement de dynastie par la force, ne lui serait point venue.
11 dépendait donc des Bourbons de se maintenir au trône, d'y perpétuer leurs successeurs : le secret de la durée de leur puissance était dans la marche des temps. Mais, au lieu de l'observer, d'étudier les progrès de l'esprit humain, les modifications, les mouvemens de la société régénérée, pour y satisfaire en leur imprimant une direction, ils demeuraient, ils voulaient rester stationnaires.
Peut-être qu'en soumettant à une investigation attentive le caractère, les idées du dernier roi de la branche ainée, on parviendrait à pénétrer dans l'intimité de ses vues, à expliquer toute sa conduite.
118 XÉHOIIIBS DE M. 6ISQUET.
Ce prince, uniquement adonné pendant sa jeunesse aux plaisirs futiles, et dont Tintelligence restreinte ne s'était pas développée par des goûts studieux, repoussa même l'instruction offerte à Thomme dans la moralité des revers.
Engagé dans les intrigues de cour, et séduit par des espérances souvent déçues et tant de fois renouvelées dans les longues années de l'exil, son caractère avait dû s'en aigrir. Accessible uniquement aux petites passions, toujours puissantes où les lumières manquent, son esprit avait négligé l'observation qui nourrit et féconde.
Parvenu au trône à cet âge où les facultés perdent de leur énergie, Charles X, ainsi fait, devait être l'ennemi de toutes les innovations auxquelles il attribuait ses malheurs. Trop peu éclairé pour connaître la limite dans laquelle le jeu des libertés publiques est sans danger pour le pouvoir, sa répugnance confondait l'expression des besoins légitimes avec les témérités de la licence; et chaque obstacle à des actes d'une politique rétrograde était à ses yeux un signe précurseur des saturnales révolutionnaires.
Dans cette situation, touchant à la vieillesse, où l'homme fait un retour sur lui-même, et juge, sous l'aspect religieux, les plaisirs qu'il ne peut plus goûter, Charles X s'était livré sans réserve aux
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jHatiques de la dévotion. L'ascendant des prêtres sur sa volonté devint manifeste.
Alors, ce prince put admettre, dans sa bonne foi, que le véritable moyen de rendre la France heureuse et d'aflermir le trône consistait à mora« User le peuple par la religion ; à lui persuader que, toute félicité venant d'en haut, il suffisait à la de»* tinée humaine de traverser humblement la vie, sans s'inquiéter en rien du mode employé pour le gouverner, sans s'immiscer dans les prescriptions de la royauté, image de Dieu sur la terre.
A ce compte, une nation d'autant plus docile quelle serait plus dévote, d'autant plus dévote qu'elle serait plus ignorante, n'occupant son intelligence qu'aux satisfactions matérielles, qu'à des pratiques [ûeuses pour mériter le ciel, parviendrait inévitablement à F état de brute et à la timide abnégation d'un troupeau.
Je ne prétends pas dénier les consolations immenses que procure la religion : je crois même qu'au point de vue où il s'était placé, Charles X cédait aux însprations de sa conscience ; et, cette donnée une fois admise, l'emploi qu'il fit ou permit de faire des abus du catholicisme était parfaitement d'accord avec sa manière de comprendre la société.
Mais l'insoutenable proposition d'un pareil sy^ terne politique, dans lequel lui seul ne démêlait
peut-être pas une théocratie mal déguisée, aurait exigé avant tout, dans l'application, une transformation radicale des hommes et des choses : c'était vouloir faire reculer la France de neuf siècles ; c'était rêver une impossibilité.
Gomme le vieux monarque, sincère dans ses convictions, ne pouvait pas plus les abandonner que la nation ne voulait se plier au joug du fanatisme , il suivit une route diamétralement opposée à celle où il aurait dû marcher. J'ai résumé les actes saillans de la restauration, et l'on sait jusqu'où l'entêtement fit persister dans cette voie pernicieuse.
Si Charles X, vers le commencement de son régne, avait voulu se confier à une nation loyale, écouter ses vœux, se jeter dans ses bras sans restriction, sans arriére-pensée, cet unique moyen se présentait poiu* asseoir la monarchie sur des bases inébranlables. Mais il eût fallu abjurer ses opinions, déraciner ses préjugés, renoncer aux vieilles affectiôns, rompre avec de fidèles serviteurs, avoir le courage d'être ingrat envers le clergé et Témigration, qui s'étaient associés à ses malheurs.
Les Bourbons, dominés par leurs précédens, n'ayant respecté ni les droits ni les sympathies de la nation, devinrent antipathiques à la nation. Il fut avéré qu'aucune transaction n'était désormais possible avec eux; et dès lors on put considérer
la restauration comme en état de divorce avec la France.
Toutefois la résistance fut aussi légale qu'elle doit paraître juste. L'exercice des droits électoraux était le moyen le plus généralement employé, et en même temps le plus efficace pour opposer une barrière aux empiétemens du pouvoir. Le pays comprenait qu'une chambre composée de mandataires animés de sentimens patriotiques forcerait la restauration à changer de système, ou à risquer son existence dans une lutte provoquée par la violation des lois.
Aussi les efforts des bons citoyens étaient-ils tous dirigés vers ce but : les uns concouraient par leurs votes au choix des députés indépendans; d'autres, par des publications chaleureuses, stimulaient le zèle et nourrissaient les sentimens généreux du corps électoral.
C'est dans cette pensée que, malgré les entraves des lois sur la presse, la société Aide-toiy le ciel t'aidera j fut créée; qu'elle se mit en rapport avec tous les points delà France, et, par des écrits nombreux, propagea et fit prédominer, autant qu'il dépendait d'elle, les doctrines de l'opposition.
Ce chapitre de mon livre étant en partie destiné à mentionner la part que j'ai prise à nos luttes électorales, je dois rappeler que je fus l'un des premiers membres de cette association, comme, plus
tard aussi, je figurai au nombre des principaux électeurs de Paris qui composèrent un comité pour exercer ime utile influence, non seulement dans la capitale, mais également sur la direction de Tesprit public dans les départemens.
Les organes du pouvoir avaient mainte fois porté de violentes accusations contre un prétendu comité directeur long-temps avant qu'il n'existât. Je ne prétendrai pas que ces clameurs en ont seules donné ridée; mais elles ont du moins servi à en faire comprendre Futilité et Timportance. En effiet, c'est à partir de l'époque où la société et le comité dont j'ai parlé tout-à-l'heure eurent commencé leurs travaux que Ton vit enfin les électeurs indépendans agir partout avec confiance et sous ime même impulsion.
Alors sortit des élections générales de 1 828 cette chambre dont la seule apparition renversa le ministère Villèle, et qui, à Tavénement du ministère Polignac, vota la fameuse adresse des 221 .
Personne ne peut encore avoir oublié que, par cette manifestation énergique, bien que respeotueiise, la législature jeta en quelque sorte le gant à la restauration, et légitima d'avance la résistance armée qui protégea nos institutions contre les ordonnances liberticides de juillet 1 830.
A l'occasion de l'adresse des 221 , les électeurs de is décernèrent une médaille aux dignes manda-
taires qui l'avaient adoptée : je fus Tun des commissaires chargés de ce soin, et en même temps le trésorier de la souscription *.
Ce que le pays avait fait entrer dans ses prévisions ne man(|ua pas de se réaliser. Dès que la représentation nationale fut constituée d'une manière conforme à nos vœux, la restauration vit enfin que le temps était venu de céder, de nous rendre nos droits populaires : elle préféra invoquer la force; elle voulut détruire notre code politique; elle nous déclara la guerre au nom du droit divin, et n'eut pas même l'honneur d'y succomber avec courage.
^ La commissioD éuit composée de M- Villemain, aujourd'hui pair de France, de M. M^udron, de M. Maioe deGlaligny, et de moi*