‹ Memoires de m. le Comte De Vaublanc avec avantpropos et notesChapitre 11 sur 51 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Retour en France pendant la guerre dans une flotte de cent vingt voiles. — Rencontre d'une escadre anglaise. — Arrivée à Lorient. — Anecdote sur Mahé de La Bourdonnayc. — Bals champêtres donnés par la reine à Trianon. — La paix conclue avec l'Angleterre.

J’ai dit que j’avais gagné un procès très-important pour ma famille; mais j’appris bientôt Ique le magistrat propriétaire qui l’avait perdu, et qui était en France, s’était pourvu au conseil d’État par opposition contre l’arrêt. Je pensai que ma présence était nécessaire en France pour combattre ses efforts , et je résolus de faire ce voyage , quoique nous fussions encore en guerre avec l’Angleterre.

Une flotte de plus de cent voiles se disposait à partir ; elle devait être escortée par quatre vaisseaux de ligne, commandés par M. de Chabert, de l’Académie des Sciences et chef d’escadre. Il montait le vaisseau le Saint-Esprit . Je m’embarquai avec ma femme et ma fille sur un très-beau vaisseau marchand. Je confiai la gestion de l’habitation à M. Dupont de Gault.

On savait qu’une escadre anglaise nous attendait au débouquement ; il fallait la tromper, et prendre par conséquent le chemin le plus difficile, celui par lequel il n’était pas probable qu’on voulût faire sortir une flotte de cent voiles. Ou nous ordonna d’éteindre tous les feux, et de se garder de faire plus du bruit que n’en exigeaient les manœuvres. La grande difficulté consistait à lever l’ancre, à mettre les vaisseaux en mouvement, sans qu’ils se heurtassent les uns les autres, et à prendre la direction que prescrivaient les signaux de manière à mar-

cher <laus la rade et à sortir de cette superbe rade sans aucune confusion. Tout ce qui était sur les vaisseaux , hommes, femmes et enfants, étaient immobiles et attentifs. On tremblait de devenir la proie des Anglais au moment où l’on sortirait du débouquement. Ces manœuvres faites lentement et ordonnées à voix basse, les alarmes qu’on éprouvait en soi-même et que l’ on n’osait pas communiquer, les mille précautions pour ne pas heurter les vaisseaux, tout cela formait un tableau dont il est impossible de donner une juste idée. Nous fûmes heureux ; les Anglais nous attendirent au débouquement le plus facile et ne nous virent pas. Je n’ai jamais compris comment ils n’avaient pas cherché à nous retrouver dans une autre direction.

Après avoir marché quelques jours assez rapidement par un bon vent, nous tombâmes dans un calme plat qui ne laissait aux vaisseaux aucun moyen de se diriger. Le vaisseau de ligne le Conquérant se trouva tout à coup auprès de nous. C’était la nuit; tout l’équipage et les passagers de notre bâtiment poussèrent des cris d’étonnement et de crainte. La hauteur énorme de ce vaisseau nous faisait paraître le nôtre comme une faible chaloupe. Si le vent s’était élevé tout à coup et avait ébranlé le Conquérant avant qu’il eût reçu mie direction , il uous aurait écrasés à l’instant même. Une dame qui était à notre bord savait que M. de La Jonquière était capitaine en second du Conquérant ; elle le connaissait. Comme les deux vaisseaux se touchaient, on se parlait sans efforts ; elle appela M. de La Jonquière et pria de le faire venir. Aussitôt qu’il fut sur le pont, elle lui demanda, d’un ton ferme et animé, s’il voulait nous écraser, s’il n’avait pas honte de nous exposer au danger qui nous menaçait. « Voyez, Monsieur, lui disait-elle, voyez si le moindre mouvement de votre énorme géant ne nous ferait pas disparaître. » M. de La Jonquière exprima des regrets, répondit avec beaucoup de politesse et promit de s’éloigner. A l’instant même il mit tout son équipage en mouvement ; avec scs nombreux avirons et à l’aide de la grande voj'e

lo.

qui pouvait à peine recevoir le peu de vent qui s’élevait, il uous quitta; et nous vîmes avec plaisir s’éloigner ce commandant qui nous paraissait un mirmidon sur son colosse.

La traversée fut fort heureuse. Quelques bâtiments mauvais voiliers retardant trop notre marche , le commandant de la flotte ordonna au meilleur vaisseau marchand de prendre les plus mauvais à la remorque. Notre vaisseau fut chargé d’un petit brick espagnol ; il retardait beaucoup notre marche et nous le maudissions; mais, dès le troisième jour, nous vîmes paraître sur le pont, à l’avant de ce vaisseau, deux jolies femmes vêtues à l'espagnole et ayant des guitares à la main. Elles se mirent à chanter ; l’éloignement était trop grand pour les entendre distinctement; mais nous les entendions assez pour charmer de pauvres diables ennuyés de la traversée. Notre imagination faisait le reste. Nous leur adressions des remercîments par signes , elles nous répondaient de même , et nous leur disions , à l’aide du porte-voix , que nous voudrions bien les avoir à notre bord. Ces petites scènes étaient bien attachantes sur un vaisseau.

Nous approchions des côtes de France. Environ à cinquante lieues de celles de la Bretagne, nous vîmes à l'horizon plusieurs points blancs , qui bientôt nous parurent être des voiles qui s’avançaient vers nous ; elles s'étendaient de manière à désigner une marche rapide. Étaient-cc des amis ou des ennemis ! 11 fallait les reconnaître. M. de Chabert chargea de cette reconnaissance deux bâtiments de Bordeaux , doublés en cuivre , et qui avaient l’apparence de deux frégates. Ils s’avancèrent, toutes voiles dehors, vers cette escadre qui déjà frappait nos yeux ; ils firent les signaux de reconnaissance ; on ne leur répondit qu’en forçant de voiles. Us virèrent de bord et coururent annoncer à M. de Chabert ce qu’ils avaient vu. Le commandant fit aussitôt le signal de ralliement, avertit par des coups de canons réitérés les vaisseaux éloignés de s’approcher du centre. Il se porta en avant de la flotte avec les vaisseaux

de guerre, qui se mirent en ligne. Nous vîmes alors que l’escadre anglaise n était composée que de frégates. Nos alarmes cessèrent; car nous pensâmes que cette escadre n'oserait jamais s'approcher de nos quatre redoutables gardiens ; mais les Anglais profitèrent de la nuit pour cerner la flotte et tâcher de nous enlever quelques mauvais voiliers restés eu arrière ; partout où ils se présentaient, ils trouvaient les vaisseaux de ligne. Il en résulta cependant uu grand désordre dans la flotte ; les vaisseaux se pressaient les uns près des autres et forgeaient ainsi contre eux-mêmes les plus grands dangers. Il en résulta des avaries , et, l’un de ces bâtiments s’étant approché du nôtre au point de s’unir à lui , plusieurs de ses matelots se jetèrent sur notre pont. Le lendemain, il fallut un ordre de M. de Chabert pour les forcer de retourner à leur poste.

A la pointe du jour nous ne vîmes plus l’escadre anglaise; elle avait jugé apparemment qu’elle perdait inutilement son temps et ses manœuvres. Nous étions alors très-près des côtes où est située la ville de Lorient. Quand elles parurent a nos yeux, M. de Chabert s’aperçut qu’il s'était bien trompé par son estime , car il se croyait encore à cinquante lieues environ ; sa science bien connue en mathématiques et en astronomie ne l’empêcha pas de tomber dans cette erreur. Il s’en aperçut quand nous marchions à pleines voiles avec sécurité. Il en avertit la flotte par des signaux , et fit ralentir et presque arrêter la marche pendant toute la nuit.

Le soir de ce jour, tandis que notre position agitait les esprits et que tous les passagers s’entretenaient des craintes qu’inspirait le voisinage des côtes , un capitaine du régiment de Béarn, passager sur notre navire, me dit avec beaucoup de sang-froid , le cure-dent à ia main : « Nous courons un plus grand danger que vous ne pensez. Ne voyez-vous pas comme notre capitaine est inquiet, comme il est agité en parlant à ce monsieur qui ne le quitte pas ? Je vous assure qu’il nous |>erdra. H marche à {grands pas; il laisse toutes scs voiles dehors; il

nous jettera sur ces roches que je vois déjà. » Il me donna en même temps sa lunette d’approche, et j’aperçus le brisement des flots sur cas roches. Je le quittai et je courus aussitôt au capitaine ; je lui dis : « Cela va bien, capitaine, et vous manœuvrez si bien que nous mangerons demain matin des sardines fraîches — Eh bien ! me dit-il, voilà monsieur qui m’accable de reproches en me disant que je suis dans une mauvaise direction , et que je devrais augmenter mes voiles pour courir parallèlement à la côte. — Ne l’écoutez pas, lui dis-je ; mais vous feriez peut-être bien de ralentir la marche du vaisseàu et de ne pas tant dépasser les autres. — Je le voulais aussi, me dit-il ; c’est ce monsieur qui m’en a empêché avec ses discours fatigants. » A l’instant même, un coup de canon, dirigé sur nous et envoyé par M. de Chabert, nous fit baisser nos voiles et arrêter notre marche. Læ parleur était un homme très-peureux et qui tournait la tête à ce bon capitaine. Je retournai auprès du vieux officier du Béarn, qui me dit : « Vous nous avez peutêtre sauvés avec vos deux ou trois phrases. Le capitaine était tout effarouché , et je ne sais s’il aurait compris le coup de canon avant d’être calmé par vos éloges »

Nous débarquâmes le matin dans le port de Lorient. Les bâtiments qui appartenaient à Bordeaux, et qui étaient en grand nombre, nous quittèrent et cinglèrent vers ce port sous la direction de l’un de nos gros vaisseaux.

Il sera toujours impossible de peindre l’extrême plaisir que ressentent des navigateurs en découvrant les rivages où ils veulent arriver, et surtout en descendant à terre. Après une longue navigation, nous éprouvâmes vivement ce doux plaisir. Il était bien augmenté par la vue de notre enfant, âgé de deux ans et demi et sauvé de tous les dangers que nous avions craint pour lui. Nous étions un grand nombre de passagers dans- le même hôtel. Qu’il me soit permis de dire que, la plupart d’entre nous n’ayant jamais mangé de sardines fraîches, plusieurs se reprochèrent un excès dont les autres, eurent bien

DE M. LE COMTE DE VAUBL.4NC. 117

de la peine à se garantir. Le bon beurre frais, l’excellent beurre frais de ce pays, rendu meilleur encore par le souvenir de nos salaisons, contribua beaucoup à ces excès. Dans Lorient étaient alors les magasins de la Compagnie des Indes. Sous Louis XIV, créateur et protecteur de ce bel établissement, il avait eu les plus brillants succès ; il possédait une grande contrée dans les Indes, et les possessions anglaises n’y étaient rien auprès des nôtres. On sait la triste histoire de la funeste rivalité de Dupleix et de Laly ; mais je ne peux m’empêcher de retracer les grandes actions et l’infortune de Mahé de La Bourdonnaye.

I) avait pris la ville de Madras et l’avait traitée avec la plus grande humanité. Il n’avait qu’un seul bâtiment à ses ordres quand, dans la baie d’Atongil, il créa, lui seul, une escadre de neuf voiles. Sans fers , sans mâts , sans voiles , sans matériaux d’aucune espèce, il vint à bout, par la force de son caractère et la constance de ses travaux, de se procurer tous les matériaux nécessaires et de mettre cette escadre en état de tenir la mer. II osa attaquer à Négapatam une escadre anglaise moins nombreuse, mais dont les vaisseaux étaient plus forts et mieux approvisionnés ; il la contraignit à la fuite après un rude combat, la chercha encore après avoir débarqué ses prisonniers à Pondichéry ; mais les Anglais retirés le laissèrent entièrement maitre de la mer.

Après avoir si bien servi la Compagnie des Indes , La Bourdonnaye fut accusé par Dupleix, son directeur général ; renvoyé en France et mis à la Bastille par ordre du gouvernement, il y resta longtemps en demandant en vain des juges. Quand il en obtint , il fut déclaré innocent ; mais il avait contracté une maladie dont il mourut peu de mois après. Il y fut longtemps au secret, sans voir sa famille, et même sans obtenir du papier pour sa justification. J’ai vu dans les mains de sa bellefille une carte du théâtre de sa gloire, qu'il avait tracée sur un mouchoir, afin d’instruire ses juges. On ne peut sans gémir se rappeler la déplorable destinée d’un homme dont le cou-

I f 8 MÉMOIRES

rage égalait le géuie , et qui méritait les plus nobles récompenses.

Après avoir visité Lorient, nous partîmes pour Nantes. Nous goûtions le bonheur de voyager sur la terre , après avoir été si longtemps sur la mer.

A une certaine distance de Lorient, le postillon nous dit : Vous allez maintenant entrer en France. » « Je me rappelle qu’à la Roche-Bernard nous trouvâmes , dans un grand bac , les bateliers les plus grossiers , les plus rudoyants qu’on puisse imaginer. A Nantes nous retrouvâmes les bonnes sardines et le bon beurre.

Nous arrivâmes enfin à Paris. Mon premier soin fut de m’informer de l’état du procès que j’avais gagné au cap Français. J’appris avec un grand plaisir que le magistrat perdant avait, après quelques démarches, renoncé à se pourvoir au conseil d’État.

Un grand nombre de personnes arrivées par la flotte de cent voiles avaient rempli Paris d’hommes et de femmes qui portaient le beau linge blanchi à Saint-Domingue; ce linge attirait les regards , comme il avait frappé mes yeux en arrivant au cap Français. La reine en entendit parler, et on lui dit qu’une jeune dame, madame la vicomtesse de ***, était entièrement habillée de ce beau linge. Elle désira la voir en particulier; et, sur ses excuses , parce qu’elle n’était pas encore habillée convenablement, elle lui fit dire qu’elle voulait la voir avec l’habillement américain. Elle fut frappée de la beauté du linge , et trouva que cet habillement tout blanc convenait très-bien dans l’été. On n’en avait pas encore porté. On comparait la blancheur de ce linge à la couleur un peu jaune de celui de Paris. Ou apprit que des négociants de Bordeaux envoyaient blanchir leur linge à Saint-Domingue, comme ils faisaient faire leur chemises à Curaçao et raccommoder leurs porcelaines à la Chine.

De ce jour le blanchissage du linge changea entièrement;

on devint très-difficile. Ou y faisait peu d’attention auparavant , parce qu’on portait de belles dentcHes, genre de luxe à la mode.

Lorsque l’usage de porter des vêtements d’été tout blancs commença à devenir à la mode, la reine parut souvent le matin vêtue ainsi. On commençait à la calomnier, en attendant qu’on pût la persécuter. Des critiques sévères la blâmèrent de cette innovation , les uns par méchanceté, les autres par une raison assez plausible. Ils disaient qu’en France surtout une reine ne devait jamais se montrer vêtue comme une simple particulière, et que la légèreté du caractère français lui faisait saisir avidement tout ce qui pouvait concourir à la dégrader aux yeux de la malignité.

Page 1