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surtout d'humanité , et des moyens de rendre heureux le bon peuple. Ces deux dernières choses étaient dans toutes les bouches ; on aurait bien étonne tous ces discoureurs en leur disant : « Dans peu d’années tout sera détruit par vos belles maximes, et la France sera couverte de prisons et d'échafauds sanglants. »
Arrivé à Metz, je fus logé dans le pavillon des officiers supérieurs, sur la grande place. Ma chambre était vis-à-vis celle de mon oncle. Je trouvai en lui un bon parent, mais d’une excessive sévérité. Sa figure, son air, ses paroles, tout était sévère en lui. Il avait la réputation d’un bon officier. Dans la * guerre de Sept-Ans, un combat très-chaud, à Cassel, vit périr ou blesser dangereusement presque tous les officiers supérieurs de la brigade de Navarre. Mon oncle , major de ce régiment, eut le commandement, et fit une retraite qui fut regardée comme une très-belle action militaire ; elle fit sa réputation.
Il avait l’esprit vif et hardi. Au camp de Compiègne, sous Louis XV , il avait loué un superbe cheval de manège pour les derniers jours. Lorsqu’il défilait devant le roi, à la tête du régiment , le cheval eut peur de la musique et recula. Mon oncle s’écria d’une voix forte : « Comment! pour mes vingt louis par jour tu ne me laisseras pas saluer le roi mon maître ! » En même temps il lui enfonça les éperons dans le flanc et le fit partir. Ce mot fit fortune ; on le répétait dans le camp, et le soir même le roi le lui rappela. Il était grand joueur d’échecs et de trictrac, et, aux états de Bourgogne, il faisait toujours la partie du prince de Condé, gouverneur de la province et président des états.
Il n’y avait point alors de gouverneur de la province de Lorraine et des trois évêchés. Le marquis de Confions commandait à Metz. C était le plus bel homme que j’aie vu. On pouvait avoir une plus belle figure et de plus belles formes ; mais on ne pouvait avoir un plus bel ensemble. Ses manières, sa dc-
marche étaient nobles et imposantes, sans la moindre affectation. Quand il venait, à la parade, se placer à la tête des officiers de la nombreuse garnison, tous les regards s’attachaient sur lui et ne pouvaient s’en détourner.
Il avait une grande réputation de bravoure. Dans les dernières années de la guerre de Sept- Ans, il était colonel d’un régiment de hussards. Un colonel de pandours autrichiens , très-brave et renommé par sa force, fatiguait continuellement l’armée française par ses courses. M. de Conflans l’envoya défier à un combat singulier ; ils se battirent au sabre, en présence des deux armées. Ce combat ressemblait à ceux que nous voyons dans les poètes anciens. M. de Conflans reçut un coup de sabre à l'épaule gauche ; mais aussitôt il déchargea sur son adversaire un si furieux coup, qui partait de l'épaule droite et continuait sur la poitrine , qu’il l’étendit par terre , baigné dans son sang. Le blessé mourut deux heures après.
M. de Conflans était très-adroit à tous les exercices du corps. Il fit un singulier pari dans la capitale ; il paria de faire environ deux lieues à cheval , et toujours au trot , en tenant un verre rempli de vin , jusqu'à une distance convenue des bords du verre; il gagna le pari. Sa réputation de bravoure et de beauté avait attiré, pour en être témoin, un monde infini. Les femmes surtout s'empressèrent de célébrer sa victoire.
Quand on a observé le prestige de cette noblesse extérieure qu’on remarquait dans M. de Conflans, quand on se rappelle que par là Louis XIV imposait le respect et l’admiration , combien ne doit-on pas gémir de voir tout cela négligé et même entièrement oublié dans l'éducation des princes ! Si la nature ne leur a pas accordé ce don d’un extérieur de dignité, c'est une raison de plus pour ne pas les laisser s’habituer à des manières peu convenables. Ou a pu voir avec peine celles d’un prince rempli d’ailleurs de belles qualités ; on ne pouvait se défendre d’une impression désagréable pour soi , défavorable pour lui.
M. de Conflans fut le premier qui , plusieurs aimées après, fit couper tous ses cheveux autour de la tête. Il parut ainsi à la cour, et Louis XVI dit qu’il n’y avait que le marquis de Conflans qui pût s’y montrer d’une façon si contraire aux usages. Plût au Ciel que ce prince eût étendu sur des changements importants la réflexion que lui suggérait un changement de coiffure.
M. de Conflans fut aussi le premier qui parut dans une loge, à la Comédie française, habillé d’un frac brun boutonné. L’usage avait toujours été d’y paraître en habit de ville, avec les dentelles et l’épée. C’est ainsi que peu à peu tout changeait à la cour et dans la société. L’infortunée reine contribua à ces changements extérieurs par un goût de simplicité bien louable en lui-même , mais funeste dans ses effets , parce qu’il introduisait un changement important dans un moment où tout , sans exception, se portait à des changements de toute espèce. Dans des temps semblables il faut savoir s’arrêter. On fut étonné de voir la reine se promener à Trianon et passer dans les cours et les corridors dans l’habillement du matin le plus simple. Quelques personnes prévoyaient les inconvénients de ces innovations , et disaient que, dans une nation aussi légère , aussi inconsidérée, il fallait se garder de tout ce qui pouvait altérer ou changer les choses qui contribuaient à la dignité de la couronne et de la famille royale. Ces personnes n’étaient pas écoutées.
Le premier jour que j’assistai à la parade , un capitaine du régiment de Navarre, m’ayant considéré attentivement, me dit : « Vous êtes certainement le fils du chevalier de Vaublanc, mon ancien camarade. » Sur ma réponse affirmative , il me sauta au cou , m’embrassa tendrement , et me présenta aux autres capitaines qui avaient servi avec mon père. Ce furent des embrassades et des félicitations les plus aimables. « Écrivez- lui, me disaient-ils, tout le plaisir que nous avons à voir son fils. » « Rappelez-lui, me disait le premier, les manchettes de dentelles
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que je lui ai prêtées pour monter la garde chez le maréchal de Saxe, et qu’il me rendit toutes déchirées. » Des dentelles, des vestes brodées , chamarrées d’or ou d’argent, sous l’uniforme , n’empêchaient pas nos officiers de gagner des batailles avec ce maréchal.
Le marquis de Stainville, qui depuis fut célébré sous le nom de duc de Choiseul , étant colonel du régiment de Navarre , voulut y faire beaucoup de changements. Les anciens officiers lui résistaient. Dans ces temps, la discipline militaire s’alliait à une noble indépendance. L’ancienne habitude de se battre sans motif et sans raison avait disparu, mais on était toujours très-sévère sur les choses que l’on croyait contraires à l’honneur; on ne souffrait d’un supérieur ni un mot, ni un geste offensant , et plus d’un colonel s’était présenté de bonne grâce à une réparation exigée et avait reçu des coups d’épée d’un inférieur. Ces mœurs militaires se sont perdues insensiblement , et j’ai vu des officiers courber la tête devant des paroles et des gestes qu’ils n’auraient pas soufferts dans les temps dont je parle.
M. de Choiseul, qui dès lors avait cette volonté décidée qu'il a montrée depuis dans le ministère, voulait deux choses : forcer d’anciens officiers à se retirer, et engager d’autres plus jeunes à prendre leurs places. 11 aurait dû penser que, d’après l’esprit de corps de ces temps, un officier ne pouvait promettre d’avance de prendre la place d’un camarade plus ancien.
Un jeune lieutenant refusa formellement cette proposition. Le colonel en fut irrité ; il le montra probablement par des termes peu mesurés; et cet officier crut, ainsi que ses camarades, d’après l’esprit du temps, qu’il devait en obtenir satisfaction. Ce fut à Paris qu’il la demanda. Il attendit le colonel en différents endroits sans pouvoir le joindre , et se détermina très-imprudemment à une démarche un peu trop vive, chez le marquis de Stainville , père de M, de Choiseul , qui demeurait dans sa maison. M. de Stainville, ambassadeur dans je ne suis
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quelle cour, était alors à Paris. (>n peignit cette démarche comme une offense faite à la dignité d’un ambassadeur, et l’officier reçut l’ordre de se rendre à la citadelle de Besançon. Sa prison fut très-agréable, parce que l’action qui l’y amenait était approuvée de tous les militaires. Le commandant de la citadelle, n’ayant pas reçu l’ordre de tenir son prisonnier renfermé, le laissa recevoir des visites et les rendre dans la ville. Ia's dames partageaient l’opinion des militaires, et très-chaudement, comme il arrive souvent, en sorte que le jeune homme eut beaucoup d’agréments dans sa prison.
J’ai raconté cette brouillerie et ses suites parce qu’elle fait connaître les mœurs militaires de ces temps. Elles ont changé, et j’aurai peut-être des choses bien différentes à raconter. Je ne connais rien qui soit plus digne d’attention que ces changements insensibles qui ont altéré le caractère de la noblesse française; c’est elle qui la première a contribué à une révolution à laquelle le peuple n’aurait jamais pensé si les moeurs des hautes classes de la société n’avaient pas changé. Sans doute il y avait bien des choses à blâmer dans nos anciennes mœurs , mais elles avaient une chose fondamentale : chacun était fier de sa position et la défendait avec vigueur. Il en résultait un balancement qu’on n’apercevait pas alors , dont on ne voyait pas les conséquences, et que nous n’apercevons maintenant que par des souvenirs semblables à ceux que je rappelle.
Lorsque le jeune homme retourna au régiment , il trouva les choses changées. M. de Choiseul avait cherché l’afTection des officiers et l’avait conquise facilement. Il reçut le prisonnier avec beaucoup d’égards et lui dit qu’il voulait être son ami. Il fut toujours le même envers lui.
Les capitaines de Navarre me comblèrent de prévenances et d’affection, ils m’invitèrent à dîner. La guerre de Sept-Ans, le grand Frédéric , le maréchal de Saxe fournissaient une ample matière à la conversation. L’un des capitaines racontait avec une précision admirable, les choses dont il avait été témoin.
Le régiment de la Sarre, dans lequel je servais, avait conquis ce nom par une belle action ; il avait passé cette rivière «à la nage sous le feu d’une batterie de canon qui le foudroyait; il avait enlevé cette artillerie et l’avait tournée contre l’ennemi , qu’il mit totalement en fuite. Il obtint l’honneur d'avoir plusieurs de ces pièces à la suite du régiment. Le comte de Pair le commandait alors. Les officiers et les soldats rappelaient souvent avec fierté cette belle action et la transmettaient à leurs successeurs. Vous savez que César avait donné à plusieurs légions des noms comme une récompense.
L’un de ces officiers avait fait la guerre du Canada, guerre terrible par l’âpreté du climat, l'acharnement des deux nations rivales et le concours des sauvages qui alors étaient nombreux. Les anciens capitaines qui avaient fait cette guerre aimaient à raconter les événements dans lesquels ils avaient été acteurs.
J’entendais souvent, avec le plus vif intérêt, raconter les exploits du comte de Montcalm et la sanglante bataille de Québec, où périrent les deux généraux français et anglais , Montcalm et Wolf. Le chevalier de Granet, Languedocien , plein d’esprit, toujours gai, chantant, buvant, nous ravissait par le récit de ce qui lui était arrivé personnellement. Prisonnier à la bataille de Québec, il avait été conduit en Pensylvanie et place chez un bon fermier qui avait deux filles très-belles. Il nous contait leur simplicité/ leur innocence, l’extrême liberté qu’elles lui permettaient ; toutes les chambres ouvertes le jour et la nuit, leurs promenades dans les forêts, leurs jeux, leurs courses , toujours dans la plus entière liberté. Il nous racontait, d’une manière touchante et comique à la fois, la naïveté de ces jeunes filles, leurs attentions, leur amitié même pour lui, ses tentations, ses remords d’être seulement tenté, les reproches qu’il se faisait, ses combats, ses victoires , et combien elles étaient pénibles. Il eut d’autant plus de peine à résister qu’étant arrivé avec deux blessures dans celte retraite il était
soigné et pansé par ses belles hôtesses. Il répétait souvent : « Je jure Dieu que ce libertin de Granet est sorti pur et sans reproche de ces terribles combats. La bataille de Québec n'était rien auprès : je m’y lançais comme un lion; mais dans ces autres combats il fallait toujours faire retraite. »
Ce brave homme était grand buveur, et dans les repas de corps , lorsqu’il fallait soutenir l’honneur de son régiment eu mettant sous la table le rival d’un autre régiment, c’était Granet qu’on opposait ; il conservait toujours sa tête jusqu’à la (in du combat , et, lorsque son rival était abattu , il chantait sa victoire d’une voix forte. Il eut un jour pour antagoniste un officier suisse qui passait pour le plus redoutable jpuvcur de ces temps. La victoire balança longtemps entre Granet et lui. On commençait à trembler pour Granet lorsqu’on s’aperçut que le Suisse avait sous la table un baquet, et qu’il se donnait ainsi une facilité que ne permettaient point les lois du combat. Cela fut regardé comme une déloyauté sans exemple. De la surprise on passa aux reproches et aux paroles dures. Les épées auraient été tirées si le vin n’avait pas ôté les forces; les épées restèrent dans le fourreau parce que les paroles expiraient sur les lèvres. Il fallut aller se coucher. Le régiment suisse à qui on donnait le repas de corps partit le lendemain de grand matin ; sans cette heureuse circonstance il y aurait eu plusieurs duels.
Cette passion de la victoire, le verre à la main, commençait à s’éteindre lorsque j’entrai au service ; elle reparaissait cependant de temps en temps.
Quelques années après que le marquis deConflans eut laissé le commandement de Metz, i) passait la belle saison à sa terre de Vaudreuil en Normandie; elle était voisine du château de Navarre , qui appartenait au duc de Bouillon. Il s’y trouvait souvent des Anglais, grands buveurs , et alors M. de Conflans soutenait contre eux l’honneur des buveurs français. Il était toujours vainqueur. Le combat fini , il retournait à Vaudreuil
pendant la nuit, tandis que les autres convives étaient portes dans leurs lits. J’ai entendu conter à l’abbé de Faudoas qu’étant à Vaudreuil il avait accompagné M. de Conflans dans ces orgies; que, lorsqu’il s’en retournait , les tristes effets du vin commençaient à se faire sentir dans la voiture , et qu’ensuitc il se mettait au régime le plus sévère et ne buvait que de l’eau pendant huit jours. De semblables victoires étaient sans doute suivies de tristes regrets ; mais pour connaître à quel point nous étions dégénérés, il faut lire dans les lettres du marquis de Coulanges les scènes bachiques qui se passaient chez le duc de Wirtemberg.
On a fait un conte sur M de Conflans ; on a dit qu’après son voyage en Russie on avait rapporté à l’impératrice Catherine qu’il faisait entendre qu’il était très-bien avec elle , et que l’impératrice avait répondu : « C’était impossible, car il a toujours été ivre pendant tout le temps qu’il a passé dans mon empire. »
Il était à la maison de campagne de l’évêque de Blois, M. de la Laurcncie ; deux dames y semblaient être rivales à cause de lui. On apporta au prélat , pendant le dîner, une rose d’une beauté rare ; il la fit passer de main en main. M. de Conflans l’admirant à son tour, un des convives lui dit de l’offrir à la plus belle. Il était placé entre les deux rivales. Il hésita un moment , et la mit tout à coup dans le gouleau de sa bouteille. Une des deux dames s’évanouit.
Il avait beaucoup d’esprit. Ce fut lui qui fit cette fameuse réponse à l’archevêque de Paris. Il venait de témoigner sou indignation de l’étrange service d'un chevalier de Saint-Louis qui portait la queue de la longue soutane de l'archevêque. Le prélat lui dit qu’il avait eu un Conflans pour caudatairc. « Je le crois, répondit brusquement M. de Conflans; ils ont été quelquefois assez gueux pour tirer le diable par la queue. »
Il mourut subitement à Vaudreuil, en se lavant les mains. Ou fut bien étonné de trouver dans sa bibliothèque des livres
grecs et latins, dont les marges étaient chargées de notes de sa main dans ces deux langues.
En sortant des écoles, je croyais aller à la jouissance d’une liberté restreinte seulement par les devoirs; je me trompais. Je fus entouré de minuties de toute espèce , qui me poursuivaient toute la journée et m’accablaient de dégoût , parce que j’en voyais le ridicule et non la nécessité. En toutes choses , surtout dans les arts, nous apercevons promptement ce qui est nécessaire , et nous le supportons , malgré ses inconvénients. Ainsi l’art de la guerre demande impérieusement une discipline sévère ; on s’y soumet sans murmure ; mais il n'exige pas que le soldat soit astreint dans sa toilette à une uniformité ridicule et meme dégoûtante. Les cheveux étaient alors relevés des deux côtés au-dessus des oreilles, et tirés ainsi en l’air avec une telle force que la peau en était ridée. Ils formaient une grosse boucle , attachée avec des épingles noires, plaquée contre la tête , couverte de suif et de mauvaise poudre blanche. Les cheveux , relevés derrière la tête , au-dessus de la nuque du cou , dont ils tiraient la peau , formaient un gros catogan , cimenté aussi d’un amas de graisse et de poudre et attaché au milieu par une corde noire qui l'enveloppait. Je ne crois pas que le mauvais goût lui-même ait jamais imaginé rien de plus hideux que tout ce placage malpropre , et surtout cette corde noire. L’offlcier n’avait d’autre différence dans sa coiffure que la pommade odorante au lieu du suif.
Ajoutez à tout cela un habit blanc , sur lequel il était presque impossible d’éviter les taches. Il fallait alors l’envoyer chez le dégraisseur, qui le rapportait tout couvert de céruse, en sorte qu’un officier de cavalerie , dont l’habit était bleu , ne pouvait s’approcher d’un fantassin tout blanc sans courir le risque de voir son habit blanchi , ce qui forçait le cavalier à s’éloigner un peu du fantassin.
Né avec un certain goût pour le dessin et ses formes élégantes, que j’ai conservé toute ma vie, j’avouerat, peut-être
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un peu à ma honte, que je souffrais de cette ridicule toilette, b première fois qu’un perruquier du régiment m’orna de ces grosses boucles tiraillées en l’air, je ne pus me souffrir si malproprement défiguré. Je fis venir un perruquier de la ville, et je me fis coiffer d’une manière aussi naturelle qu’il me fut possible, malgré la division de nos cheveux en trois parties et cette ridicule poudre blanche.
Quand je parus à la parade , on me trouva un peu extraordinaire. C’était manquer à la tenue militaire.
Les officiers d'infanterie avaient seuls ainsi les cheveux collés autour de la tête ; ceux des régiments de cavalerie étaient coiffés un peu plus naturellement.
C’était une chose bizarre que cet attachement à la poudre blanche , que nous avons vu durer si longtemps ; son invention est plus singulière encore. J’ai lu que, sous Louis XIII , un jour de carnaval, on vit des rebgieuses, en voiture, coiffées en cheveux couverts de poudre blanche. Elles se promenèrent ainsi dans Paris. J’ignore si quelqu’un put croire alors qu’on prendrait un jour cette poudre , qu’il serait impossible de se soustraire à cette mode bizarre , et qu’elle deviendrait même un devoir militaire.
On ne s’arrêta point là ; on voulut paraître avoir beaucoup de cheveux. On grossissait le catogan par de faux cheveux ou beaucoup de poudre. Les officiers de/cavaleric et d’état-major, qui portaient la queue , la grossissaient et l'allongaient par une fausse queue. Laqueue étant devenue de mode, même sans l’habit militaire , on porta le ridicule au point de mettre parmi scs cheveux une peau d’anguille remplie de son. C’était une vraie démence. Les dames du chapitre de Saint-Louis de Metz avaient imaginé de se moquer ouvertement des porteurs de ces masses de cheveux. Quand elles voulaient dire qu'un homme était un sot, elles disaient qu’il avait de beaux cheveux ; elles le disaient sou veut au personnage même qu'elles ridiculisaient, et se donnaient ainsi le plaisir de dire à un homme qu'il était un sot.
.l'entendis un jour un officier débiter de fades compliments à une jeune et jolie chanoinesse. Elle dit à ses amies : « Ucgardez donc comme Monsieur a de beaux cheveux » 11 répondit qu’il n’en avait point en grande quantité , et cela était vrai ; mais elles lui soutinrent qu’il avait les plus beaux cheveux du monde , et jouirent ainsi du plaisir malin de lui dire en face qu'il était un sot.
Je ne crois pas que l’on puisse mettre aux plus grandes choses plus d’importance qu’on n’en mettait alors à toutes ces toilettes sales et dégoûtantes. C'était une belle chose que d’assujettir un soldat à dépenser une partie de sa pauvre solde en mauvaise poudre , en mauvaise pommade. Ma coiffure m’attira beaucoup de reproches , mais on finit par me laisser tranquille. Quand on apprit que M. de Conflans , n'ayant plus de commandement , avait paru à la cour et au spectacle avec ses cheveux coupés autour de la tête, cela fit naître la question de savoir si cette coiffure ne serait pas plus propre, plus militaire et moins dispendieuse que le ciment qui collait la tête de nos soldats. C’était le sujet de toutes les conversations dans les régiments, et même à Paris, parmi les officiers On dissertait sans fin; et, comme le sujet était borné , on répétait nécessairement les mêmes raisonnements , mais toujours avec la même chaleur et la même gravité. Les conservateurs du ciment poudré répétaient avec complaisance : « Cette coiffure force le soldat à se peigner tous les jours ; sans elle il ne se peignerait pas ; donc elle est plus propre. » On répondait . « Vous commencez par couvrir la tête d’un tas de saletés pour avoir le plaisir de les ôter. Vous faites deux choses : vous peignez longuement pour oter les saletés que vous avez mises la veille , et aussitôt après , au lieu de laisser la tête propre , vous la couvrez de nouvelles ordures. » Ce raisonnement si simple ne faisait aucune impression sur les partisans de la propreté ordurière, et c’était le plus grand nombre. Je demande si l’esprit humain peut descendre à des raisonnements plus absurdes. Je
n’exagère pas. J’ai trop souvent entendu répéter ce que je raconte , et du ton de la certitude mêlée à un grand ton d'importance , comme s’il s’agissait des moyens d’avoir une bonne ou une mauvaise armée.
Cette manière de raisonner s'est glissée ensuite dans les choses les plus importantes, et sur l’armée et sur la constitution de l’État. Ah! que Boileau a eu raison!
De Paris au Japon, de Pékin jusqu’à Rome ,
Le plus sot animal , à mou avis, c’est l'homme.
Cette fureur de crêper, papilloter, mastiquer et poudrer les cheveux , faisait le malheur des enfants; c’était un vrai supplice pour eux ; il a fallu notre épouvantable Révolution pour entraîner tout cela dans la destruction générale. C’est la seule chose raisonnable qu’elle ait produite. 1,’esprit d’imitation, devenu une espèce de fureur dans toute l'Europe , a étendu partout la coiffure naturelle , en même temps que les gouvernements appelés représentatifs.
Dans ce temps, M. de Saint-Germain, ministre de la guerre, avait imaginé de défendre aux colonels de faire servir sur leur table plus de plats que l’ordonnance nouvelle n’en permettait. Ils éludaient aisément la défense en remplissant un plat de rôti ou de bouilli , de gibier ou de pâtisserie qui régnait autour de la pièce principale. C’était peut-être la centième fois qu’on voyait l’inutilité des lois somptuaires.
Je me rappelle que, dînant un jour chez un colonel, je remarquai qu’il riait souvent d’un gros rire qui me semblait extraordinaire et affecté. J’en témoignai mon étonnement ; on me dit que c’était par imitation de Louis XVI. Dans ce prince, c’était naturel ; dans les imitateurs , c’était la chose la plus ridicule.
C’était alors la rage des innovations dans le militaire. Un major allemand , nommé Pirch , avait la vogue. Il n’y avait de changement essentiel dans les manœuvres qu’une plus grande
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promptitude et une nombreuse répétition des commandements ; tout le reste consistait en minuties qui fatiguaient surtout les vieux officiers. Ils étaient assujettis à ce qu'on appelait avec raison Y école; car ils étaient interrogés comme des écoliers. Je me rappelle qu’un vieux capitaine de grenadiers, qui avait fait la guerre de Sept-Ans, expliquant je ne sais quelle manœuvre , répéta plusieurs fois : « Les grenadiers se porteront , se -porteront... » sans pouvoir achever sa phrase. L’interrogateur l’interrompit : « Se porteront, se porteront... Vous vous porterez aux arrêts. » C’était bien dur. Peut-être que, sur le champ de bataille, l'interrogé aurait eu plus de sang-froid, plus de résolution que l’interrogateur, et aurait plus déterminé la victoire. Mais nous commencions ce beau siècle des lumières qui a produit autant d'imbéciles que de princes, de ministres et de législateurs. Il fallait des mots et des phrases. Le fruit de l’instruction n’était pas une disposition ferme à une action rapide et glorieuse, mais une mémoire ornée, en toutes choses, de phrases , de définitions , ou techniques , ou philosophiques.
Leduc de Glocester, frère du roi d’Angleterre, parcourait alors la France; il vint à Metz. Il suivait les manœuvres , à pied, avec une vivacité singulière, examinant, interrogeant, écrivant ses remarques dans un porte-feuille. Il y resta plusieurs jours. On lui présenta le répertoire de la comédie ; il eut le bon esprit de ne choisir que des pièces très-gaies. La première qu’on joua devant lui fut le Médecin malgré lui. Il riait aux éclats , comme un enfant qui aurait vu cette comédie pour la première fois. Il ne cherchait pas à mettre de la réserve dans son plaisir; il ne craignait pas d’attirer l’attention du public. Ses gestes , les mouvements de son corps , rien n’était dissimulé. L’acteur principal , nommé Dupuy, jouait supérieurement ces sortes de rôles. Nos jeunes philosophes, qui déjà étaient très-nombreux , blâmaient cet épanchement de joie ; ils auraient voulu une retenue qu’ils appelaient décence. Ces mêmes hommes appelaient cette comédie une farce. Us étaient
amateurs du drame r genre bâtard et facile , ué de l’impuissance de faire des tragédies et des comédies , et qui a infecté les esprits de pensées fausses , dites philosophiques , et de ces maximes sentimentales et niaises qui nous préparaient aux horreurs que nous avons vues.
Pauvres mortels! ayons des défauts, des vices même, puisqu’ils sont dans notre nature ; mais qu’ils soient francs et déclarés, comme dans les temps reculés, parce qu’alors les qualités et les vertus auront aussi de la force , et emprunteront de cette,force une élévation qui balancera les vices et les défauts.
C’était autrefois une grande faute dans nos princes que de lever une armée contre la couronne et de la combattre ouvertement par ambition ; mais rien de bas , rien de vil dans cette entreprise coupable. On pouvait être un grand homme au milieu d’actions condamnables. Tels furent les héros de nos guerres civiles et de celles d’Angleterre. Mais des princes et des gentilshommes assemblés, qui n’ont pas d’autre arme qu’une obscure métaphysique qu’ils ne comprennent pas , et qui, entraînés par des légistes , détruisent tout ce qui soutient la couronne , et, au nom de l'humanité et du bonheur des peuples, amènent des scènes d’horreur et de carnage , se dégradent euxmêmes, renversent leurs propres honneurs, leur influence, leur pouvoir, pour céder tout cela à des démagogues qui leur prodiguaient un insultant mépris , voilà la plus grande honte à laquelle un peuple puisse descendre ! Et l’on ne peut nier que cette dégradation de notre caractère ne soit arrivée avec le cortège de cette fausse sensibilité dont les théâtres et la littérature étaient infectés. Nous vîmes naître alors cette sorte de vertu molle et discoureuse qui charmait les esprits médiocres , et se mêlait à ce désir de rendre tout le monde heureux , en commençant par tout détruire.
Le petit esprit, se mêlant partout, portait au dernier degréles minuties delà discipline militaire.
Longtemps auparavant, ces minuties s'étaient montrées d’une façon plus singulière que dans le temps dont je parle. J’ai entendu raconter à d’anciens officiers qu’au camp de Compiègne un régiment avait à ses catogans des rubans bleus de ciel. Un inspecteur général d’infanterie proscrivit ces rubans bleus de ciel. Quelques jours après, il en fit prendre de couleur de rose au régiment dont il avait été colonel. Cette singularité me rappelle qu’un jeune officier, paré de ce ruban, étant descendu d’un vaisseau sur le quai du cap Français, y fut abordé par un capitaine, qui, après l’avoir observé, lui déclara qu’on ne souffrirait point, dans la colonie, une parure aussi indigne d’un militaire. Le provocateur, nommé Dalcourt, était renommé pour ses duels. Son apostrophe exigeait une réponse; elle fut très- vive. La dispute s’échauffa, et ils allèrent se battre. Dalcourt fut blessé dangereusement. Son rival lui en témoigna les plus vifs regrets et lui donna tous les soins d’un vainqueur généreux. Dalcourt, lui ayant demandé son nom, reconnut eu lui le fils de l’une de ses sœurs. Il s’accabla lui-même de reproches, il ne s’épargna point les injures, et il fit le sermeutdene plus mettre l’épée à la main. Il oublia bientôt son serment. S’étant trouvé dans une fête, sur une grande habitation, il but à la santé de son voisin, qui lui en fit raison; et, buvant ainsi à la santé l’un de l’autre comme les meilleurs amis , ils s’échauffèrent et en vinrent aux outrages et aux menaces. Ils prirent leurs épées, que l’oil avait toujours dans ces tempSj et ils sortirent pour se battre. C’était au milieu de la nuit. Les habitations, dans la colonie, avaient la maison principale et les autres bâtiments placés au milieu d’une grande prairie, appelée savane, où tous les animaux paissaient librement jour et nuit. Les deux querelleurs sortirent en se menaçant. Uue heure après environ, les autres convives remarquèrent la longueur de leur absence, et, inquiets sur la cause, ils les cherchèrent dans cette plaine. Ils trouvèrent Dalcourt étendu par terre, couvert de sang, et se plaignant de ses souffrances. Il
déclara que, s’étant mis en garde devant son adversaire, le lâche, au lieu de se battre en galant homme, lui avait jeté une pierre qui lui avait fracassé la mâchoire. « Mais, ajouta-t-il, je lui ai donné un vigoureux coup d’épée , et vous le trouverez mort près d’ici. •> Plusieurs des convives avaient des flambeaux de bois de mélèze. Ils aperçurent du sang sur la terre ; ils en suivirent la trace, et arrivèrent auprès d’un mulet qui avait à la cuisse une blessure dont le sang sortait. Us virent alors que Dalcourt s’était mis en garde contre un mulet, lui avait donné un coup d'épée, et que l'animal avait répondu par un coup de pied dans la mâchoire. On lui raconta son exploit; et, comme sa blessure l’avait un peu dégrisé, il comprit avec quelque honte sa triste méprise; mais en même temps il demanda des nouvelles de son rival. On le chercha sur le champ de bataille; il n’y était point. On le trouva près de la maison, étendu par terre, et dormant du sommeil le plus profond.
Cette fureur de se battre amenait souvent des scènes trèsplaisantes. J’ai connu deux anciens amis qui m’ont raconté l'origine de leur amitié. Ils prirent querelle à table sur les charmes de leurs maîtresses ; chacun prétendait que la sienne était beaucoup plus belle que celle de son voisin. Le vin échauffa la querelle, et ils convinrent de la vider l’épée à la main. C’était à Rouen, et pendant une nuit obscure. L’un d’eux proposa de se battre sur le pont de bateau qui est sur la Seine ; l’autre accepta ce champ de bataille, et ajouta que le va'incu serait jeté à la rivière.
Tous ces discours étaient accompagnés de nouveaux verres de vin, qui bannissaient la raison de leurs têtes échauffées. Ils se rendirent aussitôt sur le pont et se portèrent quelques bottes en chancelant ; le plus ivre tomba, et l’autre lui dit : « jette-toi dant la rivière. — Non pas, dit l’autre, c’est à toi de m’y jeter. — C’est infâme, reprit le premier; tu manques à ta parole ; tu as promis de. te jeter à la rivière. — Je ne le peux point, dit le second, je n’en ai pas la force. — Allons, mon camarade, jette-toi donc; ce sera bientôt fait. « En disant ces paroles, il
tombe à côté de celui qui était tombé le premier, et le vin provoque un lourd sommeil. Une patrouille passant de grand matin les trouve endormis sur le pont , leur épée nue à côté d’eux. On les reconnut, et on les aida à retourner chez eux, où ils continuèrent à dormir. A leur réveil, ils se rappelèrent un peu péniblement leur aventure ; ils burent à la santé de leurs maîtresses, convinrent qu’elles étaient égales en beauté, etjurèrent de les défendre envers et contre tous.
M. de Conflans donna un bal en l’honneur d’une chanoinesse très-aimable. Un jeune officier de carabiniers dansait avec cette dame, lorsque M. le marquis de Cambon, colonel de l’une des brigades de ce coprs, s’aperçut que le danseur avait un col blanc ; or l’uniforme était un col rouge. 11 s’avance tout échauffé, ordonne à l’officier de quitter à l’instantle bal, et d’aller aux arrêts. Grande rumeur ! Le bal est interrompu ; l’aimable chanoinesse est étonnée de cette brusque impolitesse, s’en plaint à M.de Conflans, qui intercède en faveur du coupable. Les dames s’en mêlent à l’cnvi, supplient le rigoureux colonel de leur laisser le danseur, quiétait un beau jeune homne; mais en vain : il est inébranlable et l’ordre est exécuté sans miséricorde. La société se partagea aussitôt dans le jugement de cette action, qui occupa les esprits et fit taire les violons pendant plus d’une demi-heure. Les dames, les jeunes gens, M. de Conflans luimême blâmaient le colonel ; mais combien d’autres le louaient de sa fermeté, l’admiraient, le contemplaient comme une colonne solide de l’année et de la monarchie ! Porter un col blanc au lieu d’un col rouge ! Quelle atteinte à la discipline, et quelles en seraient les conséquences si elle était tolérée! Oui, sans doute; aussi cette défense était naturelle ; mais l’importance qu’on y mit dans un bal, et le châtiment qui suivit, étaient ridicules.
Pauvres petits esprits, condamnés par leur nature débile à prendre toujours en toutes choses l’ombre pour la réalité! C’était dans l'instant même où se manifestaient, avec appareil, ces rigueurs sur des cols rouges ou blancs, que se dissolvaient
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les liens véritables de la discipline militaire. On parlait, on raisonnait, on se plaignait; et, toutes ces idées nouvelles fermentant dans les têtes, une correspondance s’établit peu d’années après entre deux régiments. On recevait de Paris des nouvelles écrites à la main. Elles étaient autorisées par le gouvernement, et coûtaient, je crois, douze louis par an. Elles circulaient de main en main. Simples d’abord, elles ne contenaient que les anecdotes du jour; mais bientôt, plus hardies, elles prirent un ton philosophique, elles dissertèrent, elles parlèrent des ministres du gouvernement et des changements désirés. Elles n’en furent que plus répandues.
M. de Lafayette se disposait alors à se rendre aux États-Unis d’Amérique et dîna chez le duc de La Roehefoucault, notre colonel. J’étais à ce dîner. Après le repas, il fut entouré d’un grand nombre d’officiers. Son projet était connu ; les louanges lui furent prodiguées. Le mot de liberté retentit dans la conversation; il allait contribuer à la rendre à un grand peuple. M. de La Roehefoucault était, plus que personne, pénétré des idées philosophiques. Il se jeta dans la Révolution, et fut massacré par les républicains de la manière la plus barbare et dans les bras de sa mère. Lafayette, après avoir secondé ces idées nouvelles de tout son pouvoir, vint les combattre à la barre de l’Assemblée législative ; il quitta pour ce ridicule combat une armée dévouée, qui, sous un autre chef, aurait sauvé le roi et la monarchie. Ou demanda contre lui un décret d’accusation , et je fus son défenseur très-heureux , puisqu’après mon discours deux cents membres du côté gauche passèrent du côté droit et l’acquittèrent En sortant de la salle je fus dix fois près d’être massacré. Ainsi, voilà trois hommes dans des positions bien différentes : un grand seigneur qui sera massacré un jour parce qu’il mettra de la fermeté à combattre les tristes effets des maximes révolutionnaires qu’il aura d’abord embrassées; un jeune officier que la fortune placera en Amérique et en France dans une superbe position, qui sera attaqué violemment
par la faction qu’il aura soutenue et fortifiée, et un jeune souslieutenant qui devait un jour le défendre, défendre le roi et l’ordre social, être proscrit ciuqfois, qui devait être le ministre d’un roi, marcher vigoureusement à la monarchie, et être contrarié par l’homme le plus incapable en politique , quoique du nom de Richelieu. Voilà certes trois hommes qui étaient bien loin de prévoir leurs destinées, surtout le sous -lieutenant. Mais celui de tous les Français qui était menacé de la destinée la plus imprévue, c'était l’infortuné Louis XVI. Les causes dataient de bien loin, mais les dernières causes étaient déjà commencées en 1775, au moment dont je parle. La guerre d’Amérique allait les augmenter. Malheureux prince ! roi à vingt ans, n’ayant pas la moindre idée de ce qui constitue un gouvernement, le cœur pénétré des plus beiles intentions, sans aucun contre- poids dans l’étendue de son esprit, ce qui préparait une chute infaillible; car les bonnes intentions sont le poison le plus corrosif de l’autorité quand elles ne sont point balancées par un esprit ferme et une longue et profonde habitude de réflexions sur la nature des choses et des hommes.
Les factieux commençaient dès ce temps à parler de son caractère de façon à montrer qu’ils fondaient leurs espérances sur sa faiblesse. Ce n’étaient pas encore des factieux ; c’étaient des novateurs, des mutins impatients déjà de toute autorité. On les mécontentait dans le militaire par toutes les minuties fatigantes dont j’ai parlé, et par des choses nouvelles entièrement opposées à ces idées de liberté, d’égalité, que le gouvernement luimême commençait à proclamer. L’ordonnance qui prescrivit des preuves de noblesse pour une sous-lieutenance aliéna bien des esprits et fortifia le bavardage des déelamatcurs.
Je n’ai jamais compris pourquoi des gouvernements imaginent qu’ils ne peuvent rien faire sans promulguer des ordonnances. Ils se perdent par elles, parce qu’ils sont gênés par elles; ils ne sont plus libres dans leurs mouvements: et, quand
ils s’en aperçoivent, 'ils brisent leurs entraves par une autre ordonnance, et bientôt se succèdent un grand nombre d’ordonnances contradictoires. Dans le conseil de Louis XVIII, et en sa présence, j’ai soutenu cette maxime de gouvernement. Le roi l’adopta, malgré l’opposition de M. de Richelieu, et il m’autorisa à faire ce que je demandais en mettant une simple approbation en marge du rapport que je venais de lui faire. Il est bien évident que, dans la chose dont je parle, on pouvait nommer des gentilshommes de préférence, mais sans se contraindre dans ses choix, et qu’on pouvait se réserver de nommer d’autres personnes, si on le jugeait convenable. Un grand nombre d’officiers qui n’étaient pas de l’ordre de la noblesse étaient parvenus autrefois aux premiers grades. Iæs maréchaux Gassion, Fabert, Catinat, les généraux Rose, Chevert, et d’autres moins connus , n’étaient pas nobles. On parlait devant un ministre de la guerre d’un officier général parvenu à ce grade par son mérite. « Ah ! oui, dit le ministre, officier général de fortune! » Et cependant cet officier était noble; mais il n’était pas présenté à la cour. Ce mot fut répété, commenté, et fit bien du mal. C’était une de ces absurdités niaises qui commençaient à caractériser l’esprit des tempsdont je parle. Des hommes qui se croyaient profonds et habiles imaginaient balancer ainsi le progrès des idées démocratiques. Us produisaient l’effet contrarie par l’indignation qu’excitaient leurs discours et leur ton de dénigrement.
Les écrivains travaillaient dans le même sens. Thomas, qui, comme le disait Voltaire, tâchait toujours, se distinguait entre eux par son pathos, fruit de la tâche pénible que remarquait Voltaire. On citerait cent exemples pareils. Ce sont ces sottises niaises qui ont préparé les sottises sentimentales de l’Assemblée constituante, lesquelles ont enfanté les saturnales sanglantes que nous avons Ames. Mon Dieu ! que nous étions bêtes alors ! et que nous le sommes encore ! et que nous le serons longtemps !
Comme nous devenions très-sérieux, très-profonds, nous
ne manquâmes pas d’accuser de mensonge le Voyage autour du Monde de Bougainville. Cet ouvrage, écrit par un marin de beaucoup d’esprit , et du bon esprit , était très-amusant. Rien d’affecté, de savant; point d’étalage d’histoire naturelle. Il excitait le dégoût de nos philosophes imberbes. La découverte d’Otahiti, les mœurs de ses habitants étaient traités de fables. C’était un roman bâti sur un rocher inculte , dont Bougainville avait fait une île de Cythère. Tout était dans son imagination. On s'en moquait, on levait les épaules quand on eu parlait.
Dans le même temps parut un Voyage en Égypte d’un Anglais nommé Poeoke, si ennuyeux qu’il tombait des mains. Celui-là était admirable, profond, instructif ; c’était l’ouvrage d’un savant, d’un philosophe. Le fatras déclamatoire de l’abbé Raynal emportait tous les suffrages. Ses clameurs contre les rois et les riches étaient applaudies des princes et des riches. Quand l’Assemblée constituante, en 1792, eut enfanté ces bêtises politiques qui ont couvert la France de larmes et de sang, Raynal lui adressa une longue lettre de reproches. Le bon abbé y parlait au nom de la philosophie et des philosophes. 11 disait naïvement qu’on avait mal compris cette belle philosophie, qu’ils avaient voulu toute autre chose que cette entière destruction faite par l’Assemblée nationale. Elle se moqua de lui et de ses conseils. Elle eut raison pour la première fois.
J’avais un dégoût insurmontable des minuties ridicules et fatigantes qui augmentaient tous les jours dans le service de l’infanterie ; j’avais au contraire beaucoup d’inclination pour le service de la cavalerie, et, si mes parents m’y avaient placé, cela aurait entièrement changé la destinée de ma vie. Les garnisons de Rouen et de Lille achevèrent de m’accabler. J’obtins de mon père et de mon oncle, le comte de Pontac, de m’envoyer à Saint-Domingue, où ils avaient une habitation. Leur fondé de pouvoir était très-négligent et laissait dépérir l’habitation. J’obtins des lettres de service pour la colonie.
J’étais en garnison dans la citadelle de Lille. Au-dessus de
ma chambre, qui était au rez-de-chaussée, demeurait M. le comte de B***, petit-fils d’un maréclial de France. II avait la citadelle de Lille pour prison. Après avoir dissipé presque toute sa fortune, il avait formé l’étrange projet d’aller s’emparer des trésors de Notre-Dame de Lorette. Il devait être accompagné de deux dragons de son régiment. Son dessein fut découvert. Ce n’était qu’un dessein, sans le moindre commencement d’exécution. Une lettre de cachet l’envoya à la citadelle de Lille.
C’était un très-bel homme. Quoiqu’il fût jeune encore, il était sujet à des accès de goutte très-violents. Pendant un de ces accès qui le retenait au lit, je vis arriver devant notre porte commune deux voitures en poste ; deux femmes jeunes et très-élégantes descendirent de la première et montèrent chez M. le comte de B***. Je crus que ces femmes étaient ses parentes, et, comme je l’avais entendu souvent se plaindre de l'abandon de sa famille, je montai chez lui, après leur départ, pour lui faire compliment de cette visite. Après les premiers mots il me dit : « Ce sont deux filles pour lesquelles j’ai dépensé beaucoup d’argent à Paris ; elles vont aux eaux de Spa et se sont détournées de leur route pour venir me voir.
« Mais savez-vous ce qu’elles ont fait ? Elles ont laissé sur ma cheminée une montre garnie en diamants et une bourse de cinquante louis. Mon domestique vient de les trouver. Tandis que tous mes parents m’abandonnent et me laissent accablé de dettes ; ces femmes sont venues me témoigner le plus vif intérêt et me laisser cette preuve qu’elles ne m’ont pas oublié. »
Au moment de quitter cette garnison, le maréchal de Castries, gouverneur de Lille, me donna une lettre très-pressante pour le comte d’Ennery, son ami, gouverneur de la colonie. Je me rendis à Bordeaux avec mon père et mon frère, le chevalier, qui était plus jeune que moi, et qui devait aussi s’embarquer pour la colonie. J’étais très-lié avec l’abbé Arthur Dijlon, dont la famille habitait cette ville ; je fus comblé par elle des plus aimables prévenances, et, en attendant l’embarquement,
je passai un mois au Taillant, terre de M. le président de Lavie, qui avait épousé une demoiselle Dillon.
Le maréchal de Mouchy, gouverneur de la province, donna une fête superbe le jour de Saint- Louis. On y distinguait ma- demoiselle Popsy Dillon, depuis marquise d’Osmond. Elle était charmante -, on s’empressait, on montait sur les chaises pour admirer sa danse et sa beauté. L’allemande à deux, que l’on dansait alors, faisait beaucoup valoir les charmes d'une belle personne. Les danses allemandes avaient le grand avantage de marquer fortement la mesure, et de forcer nos oralles si fausses à suivre la mesure. J’eus beaucoup d’agrément à Bordeaux. 11 était impossible d’être plus vénéré que ne l’était mon oncle le comte de Pontac, et, lorsque j’étais présenté comme son neveu, j’étais comblé de prévenance et de politesses. Il avait été jura de Bordeaux dans des temps difficiles, et avait exercé les fonctions de cette première magistrature municipale à la satisfaction générale. Il était vénéré du peuple autant qu’estimé de la haute société.
Cette place de jura était fort honorable ; le maréchal de Matignon et le célèbre Montaigne l’avaient occupée. Plusieurs autres villes donnaient à leurs officiers municipaux des dénominations particulières et honorables; elles leur donnaient des marques de leur reconnaissance.
Jamais nos rois ne s’y sont opposés ou ne les ont défendues ; bien différents de nos ministres de la Restauration, qui avaient adopté la maxime d’étouffer tout grand mouvement d’une reconnaissance loyale , et qui même avaient consigné leurs petites idées dans une ordonnance royale. Ils ont suivi les mêmes maximes en toutes choses, comme je le prouverai plus d’une fois ; et c’est ainsi qu’en affaiblissant, au lieu de fortifier, en abaissant, au lieu d’élever, ils ont conduit cette triste monarchie à cet état de dégradation, dont une faction a si bien profité.