‹ Mémoires de M. le comte de VaublancChapitre 13 sur 36 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Ifi août. Mandat commandant de 1 1 Ranle nationale. — Sa mort. — Vergiiiaux prcsidcnl de i Assemblée. — Le roi dans la loge du Ui'joijraphe.

\jXt moment fatal approcnait. Les factieux étaient trop avancés dans leiu's criminels desseins pour en retarder l'exécution. Tout l'annonçait; les mesures étaient prises pour l'attaque et la défense; mais à celle-ci la plus puissante manquait ; le roi ne portait point l'habit militaire , et ne paraissait pas dans l'attitude confiante d'un monarque armé pour sa propre cause et décidé à vaincre ou à périr.

Le danger se manifestait tellement le 9 au soir qu'un assez grand nombre de députés se réunirent et oumrent la séance. Ils passèrent une partie de la nuit à entendre des rapports alarmants sur tout ce qui se passait dans la capitale. Pour moi, excédé de fatigues, accablé de besoin de sommeil, je me retirai pour prendre un repos de quelques heures. J'avais pris des mesures pour me rendre à l'Assemblée vers le milieu de la nuit . Un jeune domestique , très-lidèle, s'était concerté avec son ancien camarade, un cocher, que javais renvoyé lorsqu'il ne m'avait plus été possible de conserver des chevaux. Celui-ci s'était fait cocher de fiacre ; il vint me prendre dans sa voiture. Le domestique monta sur son siège, à côté de lui. Ils examinèrent soigneusement si la voiture était suivie , et firent plusieurs détours ; mais ils ne purent éviter de passer par la place Vendôme.

Déjà le tocsin avait sonné ; tout était en mouvement. Un groupe nombreux de peuple était occupé à abattre la statue de Louis XIV. Plusieurs personnes avaient été égorgées sur cette place, et l'infâme Théroigne, en habit d'amazone et à cheval ,

excitait le peuple à de nouveaux meurtres. Kr.e-inème interrogea mes deux Jeunes gens et leur demanda qui était dans la voiture. Je n'entendis pas leur réponse ; mais je jugeai , par leur ton , qu'ils imitaient eelui de ees brigands, et qu'ils répétaient les discours proférés par la multitude sur la statue de ce grand monarque, qui l'aurait l'ait trembler, et qui, d'un coup d'rril, l'aurait empêchée de concevoir même la pensée des crimes auxquels elle se livrait avec la joie des plus leroces cannibales. Je parvins sans peine à l'Assemblée; je la trouvai dans une anxiété mortelle. Presque tous les membres présents étaient assis au côté gauche de la salle; ils y étaient pressés, entassés de la manière la plus honteuse. Nous n'étions pas douze députés au côté droit. Je dois remarquer que plusieurs des membres de ce côté, qui avaient été outragés et maltraités le 8, en sortant de la séance, avaient écrit qu'ils ne s'y rendraient pas tant qu'on n'aurait pas pris des mesures pour leur siketé.

L'/Vssemblée apprenait à chaque instant ce qui se passait, tantôt par des ofliciers nnuiicipaux, tantôt par de simples particuliers. Elle apprit ainsi que déjà des victimes avaient été égorgées. INI. IMandat, ancien oITicier aux gardes et commandant de la garde nationale, avait ordonné de repousser la violence par la force des armes. Des ofliciers municipaux portèrent contre lui une plainte si honorable pour sa mémoire que je ne dois pas l'omettre; ils l'accusèrent d'avoir fait battre la générale, d'avoir placé des canons sur différents points, d'avoir annoncé par écrit, au commandant des postes, qu'une phalange marchait sur les Tuileries, qu'il fallait la prendre en tête et en queue et ne pas la ménager. Sans doute le brave commandant qui avait donné cet ordre l'aurait exécuté lui-même ; mais, par une fatalité déplorable, il fut mandé à la municipalité; il crul (pi'elle voulait concerter avec lui de nouvelles mesures de défense. 11 ignorait que des députés des diflérentes sections , pris parmi les hommes les plus forcenés, s'étaient réunis, avaient cassé In municipalité et s'étaient arrogé ses pouvoirs Le commandiuit ar-

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rive d<rv.'mt eux, stiipcfnit de ne point troincr l.i vcritnhie autorité. Intrrrof;»; avec dos cris de turcur sur les mesures qu il a prises , on r.irrète aussitôt, on le désarme , et on Tenvoie a l'Abbaye comme prisonnier. A peine y est-il qu'il est massacré. On prend dans ses poches Tordre qu'il avait reçu de Pétion de repousser la force par la ibn^e, et l'on jette son cadavre dajLS la rivière. Ainsi finit ce brave oflicier, digne d'un meilleur sort, dont le zèle et le courage ne s'étaient jamais démentis , et qui avait inspiré la plus grande confiance à la famille royale.

T.a veille au soir, dans le cabinet du roi , il avait dit à Pétion : Je liai que troia coups a tirer^ et encore un grand nombre de mes hommes n'en ont pas un seul, et ils murmurent. Pétion lui avait répondu d'une manière évasive; mais la municipalité avait fait donner cinq mille cartouches a balles aux Marseillais : on le voit dans le récit de M. Rœderer.

La mort de Glandât lut sans doute la plus grande cause des malheurs de cette journée. S'il avait attaqué les rebelles à mesure qu'ils marchaient vers le château, il les aurait facilement dispersés. Ils employèrent beaucoup de temps à se former et à se mettre en marche; ils s'arrêtèrent souvent, indécis et inquiets. Chaque troupe , marchant de plusieurs points opposés dans cette immense ville, ignorait si elle était secondée par les rebelles des autres quartiers et perdait beaucoup de temps à s'en assurer. En outre, dans toutes ces troupes, très-peu d'hommes étaient déterminés à la révolte; la plupart mardiaient aveuglément, sans savoir, sans se demander même ce qu'ils faisaient; un grand nombre était très-inquiet sur les suites de l'entreprise ; ime foule suivait sans armes et par curiosité , et prête à prendre la fuite à la moindre attaque. Tout cela était bien su, bien connu, et c'était d'après cette connaissance qu'il aurait fallu diriger la défense. Remarquez que, par un extrême bonheur, les rebelles venaient des quartiers les plus éloignés de Paris , que tout ce qui environnait le château des Tuileries était fidèle et sous les armes. Les Suisses , au nombre

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d'environ neuf cents, et trois excellents hatiiillons de In gnrde nationale étaient en bataille dans la cour du château, liuil heiu'es avant que les rebelles lussent reunis sur la place du Clarrousel. Leur réunion, à laquelle on ne mettait aucun obstacle, fut au contraire favorisée par un officier municipal ; il avait fait dégarnir le Font-Neuf des canons qui y étaient établis, et d'une partie de la force publique destinée à empêcher la communication d'au delà et d'en deçà de la rivière.

Je ne sais à quelle section appartenait la première troupe qui arriva sur le Carrousel ; elle était en désordre et mal armée. Si le roi, vêtu de l'uniforme de la garde nationale, avait marché vers cette troupe à la tète d'un bataillon de la garde nationale , s'il avait prononcé ces mots : « Je suis votre roi ; je vous ordonne démettre bas les armes; » il n'en serait peut-être pas resté un seul , et le succès etU été décidé. La fuite d'un seul bataillon de rebelles aurait suffi pour effrayer et disperser les autres, avant même qu'ils se fussent formés.

Le bruit d'une attaque, quoiqu'elle n'eiU pas été faite, se répandit un moment dans l'Assemblée. Plus d'un factieux marqua sou inquiétude , et, dans un instant où le côté droit soutenait encore la cause royale, un d'eux s'avança de ce coté, et s'écria tout à coup avec fureur : «■ Vous triofn[)hez ! vous triomphez ! » Je l'ai entendu. J'avoue que j'avais la sérénité sur le front, convaincu que j'étais d'une victoire certaine ; mais, lorsque le ministre de la justice vint parler à l'Assemblée des dangers du roi et demander qu'elle envoyât une députation auprès de lui , je commençai à craindre pour lui , et les factieux reprirent leur insolente joie. M. Bigot de Préameneu ayant converti en motion personnelle la demande du ministre, un des jacobins s'écria : « J'étais de la députation du 20 juin ; vos conmiissaires furent insultés et calomniés. » MxM. Chéron et Bonnemère soutinrent la dejnande. Une chose très-remarquable , c'est que, un député ayant proposé que le roijàt itivi/é a se rendre dayis r.fssemb/ée, cette étrange proposition fut

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r*oiiv<'rlO(lrs mtirninrcs de tous les lions drpiih's; v\ lorsqu'un .lutre (JciiKuida (jiic le roi liU SLMil<;ru(!nt iiislniit que lAssetrihlée était en séance , afin qu'il prtt s'y rendre s'il le jugeait convenable, on entendit encercles mêmes murmures. ISous étions bien loin de nous attendre qu'il 'illait lui-même demander ce dangereux asile.

]MM. Dalmas et Voisin de Gartempc ne craignirent point de manifester leurs sentiments dans cette périlleuse séance. .le dis aussi quelques mots, mais dans l'unique pensée de constater ma présence. M. Vergniaux avait pris momeiilanément le fauteuil du président; j'allai lui parler des alTreux malheurs qui se préparaient; il me regarda à peine et m'interronjpit promptement par ces mots : « ISe me pariez pas ; il ne faut pas qu'on voie que nous parlons ensemble. » Je pénétrai aisément la cause de la crainte qu'il manifestait ; il voyait une déchéance à main armée, et non cette déchéance, criminellement légale, qui devait être prononcée par son parti. Plus d'espoir d'ime faible régence , qui eût été le règne de son parti ; il voyait devant lui le triomphe de ses plus grands ennemis , et je suis convaincu que si , dans ce moment , il avait pu anéantir d'un mot Danton , Robespierre , et tous ceux qui dirigeaient les sections , il n'aurait pas hésité un instant. Il connaissait enfin le péril où d'infâmes manœuvres et de coupables déclamations avaient précipité son parti ; il allait dépendre de la nouvelle Commune de Paris et de ses chefs redoutables , qui déjà , et si souvent, avaient déclaré les Girondins les plus grands ennemis de la liberté , et qui devaient , six mois après , les envoyer à l'échafaud avec un mépris féroce.

Cependant on n'était occupé aux Tuileries que des moyens de sauver le roi, et c'est précisément à cause de cela qu'il a péri. Si l'on ne s'était occupé que des moyens de le faire triompher, il n'eût pas péri. A cinq heures du matin, le roi, la reine , leurs enfants et madame Elisabeth parcoururent les postes de l'intérieur du château. La présence de l'auguste fa-

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mille leur donna celte ardeur si naturelle aux Français M plus propre à l'attaque qu'a la défense. Le roi, par sa sérénité, les princesses , par le eouraf^e intré|)i(U^ qui ne les abandonna pas un instant, les enfants, par tout le eharnie de leur âge et de leur situation , produisirent dans tous les cœurs ces mouvements naturels, ces élans généreux qui élèvent les hommes au-dessus d'eux-mêmes.

A six heures le roi descendit dans les cours, an milieu des cris de / ire le roi! Il passa toutes les troupes en revue; mallieureusement il ne portait pas l'habit militaire. Lesjjatiiillons des Filles Saint- Thornns et des l'etits-Pères manifestèrent les plus nobles sentiments; le roi en fut pressé, environné, accablé de démonstratit)ns d'amour et de fidélité; ils l'engagèrent à achever toute la revue des troupes, et même de celles qui étaient au Pont-Tournant, à l'extrémité du jardin des Tuileries. Le roi s'y détermina sans peine; il fallait cependant passer devant une multitude armée de piques, dont les sentiments étaient bien connus. Hélas! il avait trois fois plus de courage qu'il n'en fallait pour vaincre ; mais il ne savait pas s'en servir, et ses conseillers intimes ne lui apprirent pas comment il devait en faire usage. Une détestable éducation avait enchaîné, torturé et détourné toutes ses facultés de cette action journalière, décidée, pour laquelle le Cliel lui avait donné un courage sublime.

liCs porteurs de piques , en le voyant passer devant eux , se l)ornèrent à des outrages, quittèrent le poste où on les avait im|)rudenimcnt placés, et se rendirent au Carrousel, en face du château. Là ils parlementèrent avec d'autres l)ataillons qui venaient au secours du roi, et par d'odieux mensonges ils les déterminèrent à rester avec eux. Pendant que le roi passait la revue , le procureur général syndic Uoederer avait lu aux troupes la loi qni ordonnait de repousser la force par la force.

IjCs révoltés n'ét^iient pas encore réunis à six heures du matin. Que de temps ou avait perdu! que de temps on allait

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perdra <Micon; ! Il «'t.iit trop évident qu'aueune lèto militaire n'avait présidé a cet étrange arrangement de Ironprs placéc-s dans l'intérieur du cliàteau et au dehors, sans pouvoir s*" prêter un mutuel apui. lin milit;iire connaît trop le prix des moindres instants; il sait trop eomment, avec un petit nombre de vaillants hommes, on peut , en attaquant le ilanc d'une multitude, décider promptement la victoire. Si le roi avait déclaré maître absolu des opérations un des généraux qu'il avait auprès de lui, ce général n'aurait pas saus doute laissé aux révoltés le temps de se réunir avec tant de lenteur. Combien durent souffrir le maréchal delNIailIy et les généraux de Fuysegur, de Pont-l'Abbé, de Viomesnil et d'ilervilly ! Ils commandaient, dans différents postes du chôteau , les gentilshommes accourus au secours du roi, et qui n'avaient pas d'autre arme que leur épée. Depuis la mort de M. .Mandat, personne n'avait le commandement général ; personne ne dirigeait l'attaque ni la défense, et tout était abandonné au hasard.

Les révoltés n'entreprirent rien avant l'arrivée de tout le reste de leur criminelle armée, qui s'avançait depuis six heures du matin. L'avant-garde n'arriva au Carrousel qu'à huit heures. Alors les plus mauvaises intentions se manifestèrent hautement. ]M. Rœderer, à la tête du directoire, proposa aux révoltés d'envoyer au roi une députation de vingt membres ; il ne fut point écouté. Il parla à la garde réunie dans la cour, et renouvela l'obligation imposée par la loi de repousser la force par la force ; les cauonniers lui répondirent en déchargeant leurs canons. 11 crut alors que tout était perdu. Il rentra dans le château des Tuileries, déclara à la famille royale que le danger était porté au comble et qu'il n'y avait de salut pour elle que dans le sein de l'Assemblée.

On a fait un crime à M. Rœderer de cette déclaration et de ce conseil ; je crois que ce reproche est injuste. Il avait, jusquelà, fait tout ce qui était possible pour exciter à la défense du château. 11 devait voir clairement que le roi. ne se défendant

pas lui-même, ne pouvait plus être défendu. Si l'on avait attaqué les rebelles, ni M. Hœderer, ni personne n'aurait pro()ose au roi de se rendre dans l'Assemblée ; mais dès lors qu'on était sur la défensive, et sans aucun ebef déclaré dirigeant l'attaciue ou la défense, le magistrat pouvait sans doute être frappé d'une seule pensée : Le roi et sa famille vont être massacrés. Le roi termina toutes les irrésolutions en prononçant ces paroles : Il n'y a plus rien à faire ici.

Tout à coup un juge de paix se présente à la barre et nous annonce que le roi et sa famille vont se rendre à l'Assemblée, accompagnés des membres du département et de la municipalité, qui sont aux Tuileries. On fait alors plusieurs demandes pour que le roi soit placé dans une tribune. L'infortune monarque avait traversé le jardin des Tuileries entre deux colonnes de grenadiers suisses et les bataillons toujours fidèles des Petits-Pères et desFilles-Saint-Tbomas. Une immense populace proféra de basses injures contre le prince dont elle aurait embrassé les genoux s'il avait été vainqueur.

Un instant avant l'entrée du roi, les députés qui siégeaient à l'extrémité gauche s'aperçoivent que des hommes portant des uniformes sont prêts à entrer dans la salle par le côté même (ju'ils dominaient; ils se lèvent impétueusement, et, avec l'accent de la crainte qu'ils ne pouvaient dissimuler, ils s'écrient qu'aucun militaire ne peut entrer. M. Rœderer se rend à la barre, demande à faire entrer les gardes nationales qui accompagnent le roi pour faciliter son passage. L'Assemblée est dans la |)lus grande agitation , par des motifs bien différents : un espoir mêlé de crainte se montrait à peine sur le visage des factieux, tandis que les royalistes frémissaient du renversement de toutes leurs espérances.

Knfin, un grenadier à la figure hideuse et révolutionnaire entre , tenant le I)au|)hin dans ses bras , et le dépose d'un air triomphant sur le bureau des secrétaires. Le jeune prince , pour qui allaient commencer tant de longues et douloureuses

8onlTr«inccs , n'ontonrlil rctoritir i\uo les plus vifs applaudissements Pt lui vil que l'expression du plus tendre int«rêt. Ils étaient sincères. Qui ne sait eonihien le |)euple est lé^er et inconstant !

I.a reine entra avec beaucoup de dignité : un ministre lui donnait la main ; elle n'aurait eu ni une autre démarche , ni une j)lus auguste sérénité , dans le jour d'une pompe royale. Madame et ÎNl"'^ Elisabeth étaient avec elle; elles se placèrent au banc des ministres. Un chevalier de Saint-Louis se présenta dans ce moment à la barre, tout couvert de son sang. La reine et les princesses parurent onl)lier leur affreuse position pour lui donner des témoignages du plus \if intérêt.

Le roi parut, et tous les yeux se tournèrent vers lui. Il était vêtu d'un habit de soie violet, parce qu'il portait le deuil. Placé auprès du président, il parla ainsi : « Je suis venu ici pour « éviter un grand crime , et je me croirai toujours en sûreté « avec ma famille au milieu des représentants de la nation. » Ces mots furent suivis des plus vifs applaudissements. Il ajouta : « J'y passerai la journée. « Et il prononça ces mots d'un ton confiant qui nous fit penser qu'il ne pressentait pas les suites qu'allait avoir la démarche qui le conduisait au milieu de ses ennemis. Guadet , qui présidait en ce moment, lui répondit : « L'Assemblée nationale connaît tous ses devoirs. Elle regarde « comme un des plus chers le maintien de toutes les autorités « constituées. Elle demeurera ferme à son poste ; nous sau- « rons tous y mourir. »

Il s'éleva aussitôt une discussion sur l'article de la Constitution qui défendait à l'Assemblée de délibérer en présence du roi. Il entendit des choses bien cruelles, prononcées par quelques députés que leur éducation n'avait pas accoutumés à conformer leurs expressions aux délicates convenances de la société , et que leur cœur n'avait pas instruits des attentions généreuses que réclame le malheur. On demanda que le roi se rendît à la barre avec sa famille ; le monarque se leva du fau-

teuil qui lui avait été accordé auprès du président , descendit de l'estrade élevée où était ce fauteuil , et se plaça à la barre avec sa famille ; ses ministres étaient devant lui. Mais à peine y était-il que la même discussion reaommença; on soutint encore qu'on ne pouvait délibérer tant que le roi serait dans l'Assemblée. Un des opinants alla jusqu'à dire, avec une naïveté grossière , que des citoyens viendraient sans doute demander la décbéance du roi, et qu'il n'était pas convenable que cette demande fiU faite, pour ainsi dire, au-dessus de sa tête. On proposa de le placer dans plusieurs endroits différents, et, enlin, on parla de la loge qu'occupaient les rédacteurs du Logographe. Elle était très-basse et n'avait que dix pieds en carré. Au milieu de la discussion, le président dit ces mots : « I.e roi propose de se retirer dans une des extrémités « de la salle. »

La discussion continua. Le cœur gonûé, prêt à parler, je m'approchai de^L de Girardin, qui était dans ce moment près du bureau des secrétaires. Je lui parlai de ce qui me venait à la pensée. Il me répondit avec raison : « Le moindre mot de notre part peut faire égorger la famille royale. » Enfin le roi finit la discussion en allant se placer, avec sa famille, dans la loge du Logographe.

^L Rœderer fit alors le rapport de tout ce qui s'était passé jusqu'à ce moment , et des efforts qu'il avait tentés pour engager les troupes placées dans la cour des Tuileries à repousser la force par la force. Il déclara que le 4 du mois on avait distribué cinq mille cartouches à balles à des fédérés qui s'étaient présentés sous ce seul titre , et à qui l'ordre de les leur livrer avait été donné par le bureau de police de la municipalité. Son rapport fut interrompu par un grand bruit qui , du jardin des Tuileries , parvenait dans l'Assemblée. A peine était-il cessé qu'un officier municipal vint annoncer que le château allait être forcé. Le bruit du canon commença à se faire entendre. Les défenseurs du chAteau pouvaient être victorieux ; le canon pou-

vait Atrc tiré sur l.i s:«ll(; (rominc; sur le château. Une crainte (''videnle se manifcsUi dans rAssomblée.

ï.c peuple venait de massacrer quinze i)ersonnc8 sorties imprudemment de leurs maisons , et qui , se trouvant rassemblées par hasard, avaient été prises pour une fausse patrouill';. I.a scélérate Théroignc l'avait excité à ces meurtres. Un oflieier mimieipal avait en vain voulu les sauver. Dans les jours d'efr<'rveseenee populaire , le premier sang versé est le signal qui appelle le peuple à de nouveaux assassinats. Des voitures de balles et de cartouches arrivent sur la place du Carrousel. Les rebelles demandent qu'on leur ouvre le palais des Tuileries, et, sur le refus qui leur est fait, ils commencent l'attaque. Les portes sont enfoncées et plusieurs soldats suisses massacrés avant d'avoir commencé la défense. Leur sang anime leurs camarades ; ils sont secondés par les gardes nationaux qui étaient dans l'intérieur, et par les gentilshommes commandés par le maréchal de IMailly. Ils descendent dans la cour, mettent en fuite les canonniers , s'emparent des canons abandonnés , se mettent en bataille, et, par un feu roulant continuel, dispersent la multitude qui était sur le Carrousel.

Pendant ce temps, les gentilshommes, auxquels s'étaient joints un petit nombre de Suisses et de gardes nationaux, prirent la funeste résolution de pénétrer auprès du roi ; ils auraient dû au contraire se réunir à la troupe victorieuse et poursuivre ses succès. Ils passèrent avec intrépidité sous le feu d'un grand nombre de rebelles qui n'avaient pas été attaqués de ce côté; mais ils ne purent exécuter leur projet. MM. de Clermont d'Amboise et de Castéja furent tués, le baron de Vioménil reçut une blessure dont il mourut trois jours après. Le reste de cette troupe généreuse marcha vers les Champs-Elysées , toujours combattant , assailli par une multitude immense , et perdant à chaque pas quelques-uns de ses braves; elle se dispersa peu à peu et de tous cotés. Plusieurs se réfugièrent dans des maisons qui s'ouvraient avec empressement devant eux ;

l'ambassadour de Venise, M. Pisaiii, reçut tous ceux qui se présentèrent chez lui et pourvut à leur sûreté ; niais les Suisses, signalés par leur uniforme rouge, furent presque tous massacrés. T^n marchand devin, nomm^ Clément, sauva un de ces malheureux déjà blessé, le conduisit à l'Assemblée, et demanda son salut de la manière la plus généreuse et la plus touchante.

AFais les rebelles mis en fuite avaient été ralliés par Westermann , officier prussien. J'avais su , peu de jours auparavant, que ce misérable avait proposé de se vendre ; mais on ne l'avait pas trouvé digne d'être acheté. Peu de mois après il périt sur réchafaud. Sa troupe augmentait à chaque instant , mais elle fut repousséc fort loin. On sait que Bonaparte en fut témoin et qu'il en a souvent parlé. Ah! si sa forte tête avait commandé dans ce jour, la victoire n'aurait été pour lui qu'uD jeu facile.

Ou apprit ce nouvel échec dans l'Assemblée ; la victoire était encore incertaine , et, si les Suisses de Courbe voie étaient arrivés dans ce moment , le tronc eût été relevé presque aussitôt qu'abattu. Mais il était de la destinée de Louis XVI de tout faire contre lui-même jusqu'au dernier moment : il signa , dans la loge où il était retenu, l'ordre aux Suisses de cesser le feu. Il donna lui-même cet ordre à M. Dalmas , député, placé près de la loge du Logographe . en lui disant : « Monsieur Dalmas, est-ce bien cela ? » Ce député le lut, et, frappé de stupeur, le remit au roi , en s'inclinant profondément.

M. d'Hervilly s'exposa aux plus grands dangers pour porter cet ordre fatal, qui, bientôt connu des rebelles, redoubla leur rage par l'espoir de vaincre sans péril. Ils attaquèrent alors sans crainte, pénétrèrent de tous côtés dans le chAteau, massacrèrent tous les Suisses qui se présentèrent isolément , les valets, les employés de toute espèce , commirent sur leurs cadavres les excès d'une férocité brutale qu'il est impossible de décrire, et remplirent le palais du sang de ses fidèles guerriers. Près de huit cents périrent dans ce malheureux jour. Leur

230 MEMOIRES DE M. LE COMTE DE VAtJULANC.

seul bcit'iillon , »i\ eût t'Xît conduit des qu.itre luMires du nutin jKir un }ï.'il)il(î ollicicr, nurail dispersé la multitude a mesure qu'elle arrivait, et, sans n-pandre le san}^ peut-être, il aurait assuré la vieloin^ au roi. Mais hientck les faibles ci>nseils , les irrésolutions, les vaines maximes d'une imprévoyante modération l'auraient précipité dans de nouveaux dangers.

Ainsi le meilleur d<'s jjrinees rendit inutile le eoura^*' de ses défenseurs , et , pour épargner le sang de ses ennemis , causa la perte de ses amis. Toutes ses vertus tournèrent contre lui et causèrent sa ruine : malheureux de régner dans un tem|)S déplorable, où toutes les antiques maximesde la monarchie étaient ébranlées , plus malheureux de n'avoir pas été élevé jjar des hommes capables de former son esprit au maintien de son autorité. Le trône venait de crouler. Bientôt sera proclamé le règne de la Convention et celui de la Terreur. J'en constaterai seulement les forfaits juridiques.

'Il

CIIAPlTRb: XVII.

VicUines de la Terreur.

M. de (lliateaubriaiid n donné dans un de ses ouvrages une récapitulation des assassinats et des massacres commis dans toute la France pendant ces temps affreux ; c'est la leçon la plus terrible qu'on puisse offrir à des Français. M. de Conny a peint ces temps dans un ouvrage consacré à cet horrible tableau et digne de sou talent. Je ne veux retracer que les horreurs commises à Paris par le tribunal révolutionnaire. J'en présenterai le tableau d'une façon particulière , que je crois utile pour en tirer une {grande et imposante réflexion. — On a toujours parlé, pendant la Révolution, et l'on parle encore delà force, de la justice, des lumières de Copinion publique; on a voulu en faire le grand princi|)e du gouvernement. Examinons donc le spectacle que cette souveraine voyait, souffrait, encourageait même dans cette capitale , dont les bons citoyens et la garde nationale avaient eu , Tannée précédente , cette belle conduite que j'ai retracée avec autant de plaisir que d'exactitude.

Il existe des listes imprimées des condamnés à Paris; elles contiemient les motifs des condamnations, les noms, les classes et les professions. I/une d'elles est sous mes yeux ; elle fut imprimée à Paris, les jours mêmes où les condamnations étaient prononcées et consonunées. Kn parcourant cette liste lamentable , on est étonné du nombre des femmes, des perruquiers , menuisiers, cordonniers, agriculteurs, soldats et marchands. On y trouve trente-deux députés , sans compter ceux qui périrent dans les provinces.

Le 20 aoiU 17')2 furent exécutés un pré\enu d'embau-

?32 MKMOTRES

chriRO, î'iiitJ'nd.'iiit de l.i liste civilr', un joiirn.'ilist»' , \o m;ijor gi'iKTnl des gnrdos suisses , un «hnrretier, un einpiovr de l.i régie générale, Cazottc, propriétaire, un tailleur, un juge de paix.

T>c 23 octobre 1 7'J2 , neul émigrés , avec cette désij^nation : Pris les ormes a la main. Total, dans ces deux jours, 18 victimes.

Le 21 janvier 1793, Louis XVI.

Depuis le 7 avril jusqu'au 8 mai, deux nobles, un canonnier, le général BiaiK-helaiide . une cuisinière , un colonel , un sans désignation , un lieutenant de vaisseau , un cliirugieridentiste, un cocher de place, un négociant, un fermier général. Total 12, dont une femme.

Du 8 mai au 18 juin, sous le nom de conspirateurs de la Bretagne, un commissaire de marine, une femme, un Polonais, maréchal de camp , un aide-major suisse, un négociant, un colonel, un tapissier, un major général de la cavalerie belge , u?i noble et sa femme , un lieutenant d'amirauté , un commerçant, un instituteur, deux femmes, un officier de chasseurs, quatre autres nobles, un interprète de laugue. Total 2 1 , dont quatre femmes.

Le 16 juillet, un agent de change, deux marchands , deux propriétaires, un musicien, un recruteur, un sans désignation , un blanchisseur de cire. Total 9.

Du 27 juillet au 17 août, Charlotte Corday, quatre nobles, un homme de loi, un gendarme, un prêtre, le général Custines. Total 9 , dont une femme.

Le 6 septembre , sous le nom de conspirateurs de Rouen , un ramoneur, un imprimeur, un meunier, deux domestiques , un tailleur, une femme couturière , un tailleur, un négociant. Total 9 , dont une femme.

Du 7 septembre au 17 octobre, un huissier, un cultivateur, un président d'élection , un curé constitutionnel , une femme , belle-mère de Pétion , maire de Paris , deux nobles , un ser-

gcnt, un commis, un soldai, (k*u\ musiciens, un subdclcfiuc d'une intendance , un inspecteur des chevaux de la républicjue, un marchand de bœufs et son frère, une femme, un curé constitutionnel, Gorsas, député à la Convention , un maître de poste, un instituteur, un curé, la reine de France (le !(> octobre), un iiomme d'alTaires, un tailleur, un grenadier. Total 27 victimes , dont deux fenmies et la reine.

Du 18 au 30 octobre, un juge de paix, un oflicier municipal, un négociant, un chapelier, deux curés, un vigneron, un canonnier, un grand-vicaire , un administrateur de la loterie de Lyon. Total 10 victimes.

Le 31 octobre , vingt et un députés à la Convention , parmi lesquels Brissot, Vergniaux, Gensonné, Fauchet, évêque constitutionnel, Ducos , Bover-Fonfrède

Du r*" au 7 novembre, un prêtre, un gendarme, un horloger, trois sans désignation, mis hors la loi par la Convention, deux femmes, un député extraordinaire de Télectorat de RL'iyence, un couvreur, le duc d'Orléans, un agent de change, un député à l'Assemblée législative, un serrurier, un noble, un agent de change. Total 10, dont deux leunnes.

TiC 8 novembre, comme conspirateurs des Ponts-de-Cé , un tonnelier, un meunier, un maçon , un sabotier, un huissier, tous officiers municipaux, et un autre officier municipal, sans désignation. Total G.

IHi 10 au 80 novembre, un capitaine dinfanterie , un général de brigade , Laverdi , ancien contrôleur général des finances , pour avoir fait jeter des grains dans le bassin de son parc, un sans désignation , un lieutenant de la gendarmerie , un général de division ; Harnave, constituant, que le peuple avait porté en triomphe; Duport Dutertre, ministre de la justice; un horloger, un curé constitutionnel, une maîtresse d'école, un aubergiste, un marchand de vin. Total 13, dont une femme

Du 30 novembre au 2 décembre , sous le nom d'affaire de Coulommiers, un maître de pension , un sans désignation, le

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curé conslitulioiiMcl de Couloniniiers, un .lulnî curé constitulionncl , deux n()l)les, un curé, un autre noble acec sa lemme et son fils. \\)U\\ 10, dont une femme.

Du 2 déccnibrc nu f I j.iiivicr I7î)l (22 nivôse y, d(Mj\ cordonniers, un conwnis du ministère de l'intérieur, un mrdccin , une femme, Kersaintet Rahaud, députés à la Convention, un maréchal de camp. M""" Duharry, un banquier de Paris et ses deux JilSy un député à la Convention, un Suisse, deux tailleurs, deux sans desif^uation , un ancien page, quatre f«'n)Fnes, le duc du Chàtelet, un domestique, trois hommes de la maison du duc de Montmorency, un marchand épicier, un tonnelier, un perruquier, un tailleur, deux nobles, un chef des dépots des armées, un juge de |)aix de TAssemblée constituante, un curé, un prêtre, un juge de paix, un accusateur public, un sans désignation, trois femmes, un commissaire de marine , un domestique , un marchand mercier, un cordonnier, deux couvreurs en paille , deux tisserands , un négociant, un capitaine, un curé, un boulanger, un médecin et .son frère, un commis , un horloger, un directeur des équipages militaires, Lebrun, ministre des affaires étrangères sous la Convention, le maire de Strasbourg, le duc de Biron, constituant et général de division, un receveur des aides, deux autres nobles, une femme, un agent des charrois , un commissaire des guerres , deux prêtres , deux femmes, le fils du général Custines, un lieutenant-colonel, un substitut du procureur général de la cour des aides ; le maréchal Luckner, convaincu, dit Tarrêt, d'avoir livré plusieurs places fortes à l'ennemi ; un fabricant de savon , un noble , un prêtre , un sergent, un suppléant à la Convention , un homme de lettres, une femme, un imprimeur, l'ancien commandant de Sainte-Lucie; le président du comité révolutionnaire de Montpellier, complice des Brissotins, selon l'arrêt; Lamourette, évêque constitutionnel. Total 89, dont treize femmes.

Du 12 au 31 janvier 1794, un officier de Tartillerie parisienne, un capucin, le commandant de la garde nationale de

IMÎ M. m: comte de VAUBLANC. 23:)

Bordeaux, un honune do loi, un vicaire épiscopal , une femme, un perruquier, ;lgé de dix-huit ans , un autre perru(fuier et sa femme, deux capiUiines de vaisseau, un commis de la marine, un seriçrnt de la f^ardc nationale parisienne, deux nobles, un fermier, un marchand de draps, un lieutenant de vaisseau, un enseigne et quatre canoimiers de vaisseau, un instituteur , un suppléant à la Convention, un avocat, un fripier, un prêtre, un iioinme de loi , un sous-chef de bureau , un commissaire des guerres, un noble corse, un négociant, un général de division, une femme suisse, deux autres nobles, une femme, un procureur de district. Total 31), dont quatre femmes.

Le 31 janvier, afl'aire de Coulommiers, un fripier, un juge de paix, un rnéAlecin, deux municipaux, deux femmes, un noble. Total 8, dont deux femmes.

Le l*^"" et le 2 février, un noble , un notaire de Paris.

Du 3 au 8 février, affaire de Troyes en Champagne, un médecin, un avoué, deux magistrats de l'ancien bailliage, un noble, conseiller de la chambre des comptes de Paris, un fournisseur de fourrages , un connnandaiit de la garde nationale parisienne; une femme et i\I""' de IMarlxruf, convaincue, selon Tarrét, d'avoir désiré l'arrivée des Prussiens ; un cultivateur, une femme, un agent, deux curés constitutionnels, un domestique, tin noble, arec sa sœur et son frère. Total 18, dont quatre femmes.

Du 10 février au 27, un administrateur de la Côtc-d'Or, une femme , un procureur, un capitaine, l'ancien intendant de iMoulins, un négociant hollandais, un curé, un notaire de Paris et son clerc y un bijoutier, un autre notaire de Paris, un membre de la chambre des conîptes de Dijon, son fils, un banquier, un noble, un soldat, un troisième notaire de Paris, un fournisseur de chevaux d'artillerie, un chef d'équipage de l'artillerie, un commissaire des guerres, un inspecteur d'un dépôt, un cultivateur et ses deux fils, un domestique de la maison de Condé, six sans désignation, un perruquier, im général de brigade, l'au-

T.\f^ MKMOIUKS

cion intondant de; Koucn, une femme, quntre snns désii^nntion, un chanioisciir, un notaire, un (|uincaillier, un ^refiler d'une justice (l(^ p.iix, un euré conslitntionn»'! , un ju^e d«' |)iji\, un soldat, un pnHre , nue. femme et sa sœur, un éeuy<T, i\vn\ e;ipit.'iinos, un houlatujeret sa femmes un entrepreneur des transports militaires. Total 55 victimes, dont cinq femmes.

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