Mémoires de ma cuisinière
D'ordinaire, les représentations à bénéfice n'ont d'amusant que leur affiche. On lit, sur une immense feuille de papier, placardée à tous les coins de rue, les promesses les plus attachantes, et Ton paie Lien vile, à haut prix, un billet d'entrée pour voir la piquante réunion d'acteurs des divers théâtres qui doivent,
tour à tour, durant la même soirée , paraître dans les pièces en vogue. Quand on en vient a la réalité, on ne trouve guère que de l'ennui et de la fatigue. Les enlr'actes se traînent avec une lenteur désespérante; les artistes, fatigués de la course qu'ils ont faite précipitamment pour venir de leur théâtre, et désorientés sur une scène qui n'est pas la leur, jouent avec distraction, d'une manière décousue, et comme pour l'amour de Dieu. Bref, on quitte la place, à une heure du matin , plein de dégoût, de lassitude, et en maudissant les représentations à bénéfice.
Quelques personnes, grâce à un privilège qui n'est pas très rare à Paris , peuvent se procurer exclusivement, pour elles seules, quand il leur prend fantaisie de flâner, une représentation à bénéfice, sans ennui, et même des plus amusantes. Il suffit, pour cela, de jouir du droit d'entrée à tous les théâtres et
de les parcourir, successivement, les uns après les autres.
Supposez que Ton habite la ChausséecTAntin : on commence par l'Opéra , et Ton se donne , en guise d'ouverture musicale de la soirée, les chœurs d'introduction et les premières scènes de Robert-le-Diable. — Quittez l'Opéra pour l'Opéra-Comique , vous y rencontrerez à ce dernier théâtre madame Anna Thillon, si jolie à voir, si charmante à entendre. Passez de là aux Variétés, Levassor vous attend ; au Vaudeville, le gros Lepeintre et le réjouissant Arnal commencent une parade.
Ne restez qu'un instant au Palais-Royal à rire des facéties d'Alcide Tousez ou des gaudrioles de Déjazet, vous arriverez à la Comédie-Française encore assez tôt pour entendre mademoiselle Rachel dire, avec l'inspiration du génie, une de ses plus éloquentes tirades.Un cabriolet vous ramène au Gymnase ; Bouffé, l'accompli
Boitffé, joue Vauvre Jûcques! Vous passez vile devant la Porle-Sainl-Martin , si Frederick et Clarence ne joueni pas, et vous voici à l'Ambigu, en plein mélodrame, avec Albert, Salvador, acteur comique, fort réjouissant, ma foi; et la jolie mademoiselle Davenay, tombée du théâtre Caslellane sur les planches du boulevard du Temple. Ne riez pas ni ne pleurez pas trop longtemps aux escapades et aux malheurs de Fabio le Novice , car le Cirque-Olympique commence une de ses batailles les plus tapageuses.
Vous soi lez pour respirer à l'aise , après tant de bruit et de fumée. Vous faites bien ; 1 force d'intrigues près des ouvreuses, vous ' saurez peut-être conquérir une place dans la petite salle des Folies-Dramatiques, pour voir, dans les Amours de Psyché , mademoiselle Legros, si gaillardement éveillée, si drolatique, avec son costume qui n'en est pas un.
Enfin, il reste, pour bouquet de la soirée, le dernier tableau des Pontons, à la Gaîté ; une farce des Délassemens comiques, et une bastonnade de Debureau aux Funambules !
Quant au théâtre Saint-Antoine, Dieu vous en garde à jamais !
L'autre soir, je m'étais donné le plaisir de feuilleter ainsi, comme un livre, les théâtres de Paris. Néanmoins, arrivé dans l'un des royaumes du mélodrame, la paresse me prit, et une sorte de somnolence assoupit mon cerveau , tandis qu'elle engourdissait déjà mon corps.
Cependant, je ne m'endormis point tout-àfait. Si mes paupières s'abaissaient sur mes yeux, si ma tète s'appuyait contre les parois de la loge, j'entendais pourtant ce qui se disait autour de moi. Seulement, les bruits du couloir ^'arrivaient plus distincts que les déclamations de la scène, & no tardai mwuo
point à entendre, derrière moi, une sorte de récit monotone qui ne ressemblait en rien à une conversation. Toutes les paroles étaient récitées sur la môme note, sans inflexion, sans accentuation , comme le vol monotone d'une mouche.
Bientôt, il me sembla que les idées qui bourdonnaient à mes oreilles avaient déjà passé naguère dans mon imagination. L'inertie et l'absence de perception nette dans laquelle me tenait plongé mon demi sommeil, donnaient à cet incident fantastique l'impatience captive et presque la douleur étouffante d'un cauchemar.
Pour sortir de cet étal pénible, je fis un effort sur moi-même, et je parvins à m'éveiller tout-à-fait. Alors, je prêtai attentivement l'oreille... C'était bien des pensées que j'avais eues; c'était même des phrases que j'avais faite*, que l'on disait dans le couloir! Je re-
gardai parla petite fenêtre delà loge; aussitôt tout le merveilleux de l'aventure disparut. Une ouvreuse de loges lisait tout bonnement» à sa voisine, la Presse et mon avant-dernier feuilleton : le Chasse» Mouche.
— Je l'ai pourtant vu, madame Lestoquoy, ce dey d'Alger, dit la lectrice en s'interrompant. Il portait, comme dit la gazette, une longue barbe blanche avec des luneites vertes; à preuve qu'il ne m'a point payé mon petit banc, le jour où il est venu aux Varié-? tés, où je remplissais alors les fonctions d'ouvreuse surnuméraire.
— Et moi, ajouta l'autre vieille femme, si je voulais continuer cette histoire, la chose me serait facile.
— Ah! bah, demanda l'autre, finir u le histoire terminée? voilà qui est fameux! Estce qu'à force de vendre des ontr'actes, vous seriez devenue autour, madame Lestoquoy?
— Non ! reprit sa camarade. Et cependant, je vous le répète, ma chère dame, je sais, sur ce que vous venez de me lire, bien des choses que ne sait pas sans doute lui-même l'auteur du feuilleton.
— Diable ! ça serait curieux à entendre , madame Lestoquoy. Vous devriez me conter cela. Il reste encore deux actes à jouer, et nous ne courons guère la chance d'être dérangées. À n es, loges de côté, je n'ai qu'un journaliste qui dort; dans vos loges de face, je ne vois qu'un monsieur et une dame, trop occupés l'un de l'autre pour s'en aller avant la fin des fins. Yovons! commencez.
Elle s'établit le plus commodément possible sur sa chaise rembourrée d'un coussin, allongea ses pieds sur un de ses petits bancs, désarma de ses lunettes son nez aigu, être» garda sa compagne do l'air d'un régisseur
qui crie à une actrice r — En scène! vite! on lève le rideau.
Néanmoins, madame Lestoquoy se fit attendre quelque temps encore. La tête baissée sur sa poitrine, elle semblait avoir oublié les lieux où elle se trouvait, et être rejetée, par le souvenir, bien loin du théâire et du moment présent. C'était une femme grande, sèche, de cinquante ans environ, dont les traits, maintenant durcis et fatigués, n'avaient pas dû jadis manquer de piquant et de grâce. L'écarlaLe vif de son teint brûlé révélait une carnation autrefois d'une grande fraîcheur et d'un voluptueux éclat. Enfin, on reconnaissait dans sa mise , quelque modeste qu'elle fût, une habitude de recherche et de goût audessus de l'humble profession d'ouvreuse de loges.
— Une, deux, trois ! ça y est-il ? fit l'autte en lui tapant sur l'épaule.
Elle tressaillit, sortit de son rêve, regarda autour d'elle et soupira.
— Je vais commencer, dit-elle. Il faut nous reporter, s'il vous plaît, à une vingtaine d'années au moins.
Ce fut au tour de l'autre femme à soupirer.
— Il y a vingt ans, j'étais figurante aux Variétés, jeune, jolie et riche! murmura-telle. Bah ! bah ! c'est des bêtises que de regretter le passé, surtout quand on l'a bien employé. Allez, ma voisine, dites votre his* toire.
— Il y a vingt ans, une jeune fille d'une grande beauté, — il fallait bien qu'elle le crût, on le lui répétait du matin au soir
— Et du soir au matin ! interrompit l'autre.
— Une jeune fille se promenait appuyée sur le bras d'un jeune homme aussi beau
et beaucoup plus riche qu'elle, ou plutôt aussi riche, car il partageait avec elle toute sa fortune.
Comme Isidore avec moi , il y a vingt ans !
— L'insoucieuse s'en allait riant à la vie, sans inquiétude pour l'avenir et heureuse autant qu'on peut l'être. Aussi, quand près du ministère des finances, qui se trouvait alors rue Neuve-des -Petits-Champs et presque en face du Palais Royal, elle aperçut, assis sur une borne, un vieillard vêtu d'une misérable redingotte, pâle, triste, la tête penchée et son chapeau à la main, elle tira une pièce de cin^j francs de la poche du jeune homme et la jeta dans le chapeau du pauvre diable.
Celui-ci ne fit aucun mouvement pour remercier. Il ne parut me me pas s'apercevoir de la riche aumône qu'on lui faisait. It resta immobile, préoccupa, et dansuno sorte d'extase.
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— Extase ! s'écria l'autre ouvreuse; extase! Excusez du peu, madame Lesto juoy, vous parlez mieux qu'un livre et vous dites des
grands mots, comme dans les romans Il
était donc en extase ?
— Oui, reprit la coûteuse, il semblait ne rien voir de ce qui se passait autour de lui.
— Il était comme vous étiez tout à l'heure , quoi, avant de commencer votre histoire!
— Léon, ainsi se nommait le jeune homme, piqué de la prétendue malhonnêteté avec laquelle le vieillard recevait l'éeu, appuya la main sur l'épaule du pauvre, et se pencha pour reprendre l'aumône. Le vieillard, qui se sentit touché, tressaillit et porta précipitamment, avec terreur, ses mains sur un petit sac de peau attaché à sa ceinturo. Il regarda ensuite la jeune femme et le jeune homme, vit la pièce de cinq francs dans le chapeau, et comprit tout,
Elle me lait l'aumône et tu me la voies, murmura-t-ilen jetant à Léon un coup-d'œil venimeux; bien, chacun aura sa récompense ! Il se leva. C'était un grand vieillard, plein de verdeur encore, quoiqu'il comptât soixantedix années environ. Sa figure hébraïque ne manquait pas d'énergie. Son front chauve et sa longue barbe , — alors les hommes ne portaient point de barbe comme aujourd'hui, — lui donnaient un aspect singulier. Il arrêta d'un bras vigoureux Léon qui voulait le frapper de sa canne.
— Avant trois mois , lui dit-il avec un accent étranger qui ajoutait à cette menace quelque chose de plus mystérieux encore, avant trois mois tu seras réduit à mendier mes aumônes.
11 se tourna ensuite vers Louise et ajouta :
— Demain tu auras un carrosse et un hôtel. Les deux jeunes gens s'éloignèrent en riant
des menaces et des prédictions du vieillard qu'ils prenaient pour un fou. Quant à ce dernier, ses deux mains larges et osseuses appuyées sur le petit sac de peau , il demeura adossé contre le mur sans faire un mouvement.
Le lendemain malin Léon et Louise déjeûnaient gaîment, sans se souvenir du vieillard, quand ils entendirent tout à coup des chevaux piaffer sous les fenêtres : c'était un équipage à quatre chevaux; un laquais en grande livrée descendit de la place qu'il occupait derrière la voiture, monta chez la jeune femme, et lui présenta respectueusement une lettre. Voici ce qu'elle contenait :
« Le carrosse promis à mademoiselle j> Louise la conduira, dès qu'elle le voudra, » mais seule, à l'hôtel qui lui appartient » rue du Helder. »
Léon et Louise se regardèrent avec stupéfaction.
— Je n'ai besoin ni de carrosse ni d'hôtel, répondit la jeune femme quand elle fut un peu revenue de sa surprise; j'ai un palais à l'Opéra où je suis figurante, un hôtel dans cet appartement, et cinquante carrosses qui attendent mes ordres à la place de fiacres voisine. Allez!
Et elle sauta au cou de Léon,
Le laquais salua jusqu'à terre, descendit^ et monta derrière le carrosse. La voiture par" tit au grand galop, de manière à faire valoir la magniûcence des chevaux et la beauté de leur allure.
Louise se surprit à étouffer tout bas un soupir, Léon restait abasourdi, stupéfait, saisi de consternation.
— Il vous a offert le carrosse et l'hôtel,
murmura-t-il; la ruine qu'il m'a prédite est certaine.
En vain Louise s'efforça de le consoler; il resta triste et préoccupé, malgré les plus af fectueuses caresses, malgré la preuve de dévoûment et d'amour qu'il avait reçue.
Louise ne put s'empêcher de trouver Léon maussade et ingrat.
Le lendemain, à midi précis, comme la veille, le carrosse avec son gros cocher, ses chevaux pur sang, et son grand laquais, parut sous les fenêtres de Louise, exécuta quelques évolutions et reprit, lentement celte fois, la route de la rue du Helder.
Louise ordonna à sa femme de chambre de suivre la voiture, sans que personne, même Léon, pût s'en apercevoir. Celle-ci revint une demi-heure après, et raconta à sa maîtresse que le carrosse était entré dans un charmant petit hôtel. Elle avait fait parler, en adroile
soubrette qu'elle était, le concierge de ce petit Eldorado ! ! !
— Eldorado ! ! ! répéta l'ouvreuse de loges avec six points d'exclamation.
— Il avait été loué et meublé, l'avant-veille au soir, précipitamment et avec un luxe sans exemple. L'inconnu, sous les ordres duquel s'était organisée cette installation, prodiguait l'or à pleines mains, et savait si bien se faire obéir par ce moyen irrésistible, que la nuit et la matinée avaient suffi pour rendre Fappartement habitable. Cependant, on avait posé de royales tentures dans toutes les pièces; les meubles dépassaient en magnificence ce que l'on pouvait rêver de plus fabuleux; des tableaux de grands maîtres décoraient jusqu'aux moindres chambres. Enfin, chose plus bizarre que tout le reste, le service de cette maison, sans maître visible, se trouvait organisé comme si on eût attendu, de moment
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en moment, la dame qui devait l'habiter. C'était évidemment une dame, puisque deux femmes de chambre prenaient rang en tête des domestiques, parmi lesquels on comptait encore deux laquais, un cuisinier avec ses aides, un cocher, un palefrenier et un groom.
Après avoir entendu le récit de sa femme de chambre, ce fut au tour de Louise à devenir rêveuse et préoccupée. Elle ne tarda point non plus à comprendre toute l'étendue des mauvais procédés de Léon à son égard.
Parce qu'il se savait aimé , et qu'il en avait reçu trop de preuves, il abusait de la bonté , que dis-je , de la faiblesse d'une pauvre femme, et l'accablait de négligences et de dédains. Mille torts de Léon restés jusque là inaperçus ou pardonnes , se dressèrent tout à coup devant les yeux do l'actrice , avec un caractère d'ingratitude impardonnable. Si bien
que le jeune homme, quand il rentra, dut subir des bordées de reproches et de larmes auxquels on ne l'avait point encore habitué. Il chercha à se justifier, on ne voulut point l'entendre; il bouda , on renchérit sur sa bouderie ; il se fâcha , on se fâcha plus fort ; une querelle en règle se déclara ; la guerre survint; le combat s'engagea vivement ; après une lutte longue et acharnée , la scène sa termina par une attaque de nerfs des plus terribles.
Il ne resta au malheureux jeune homme d'autre ressource que de quitter la place , puisqu'on ne voulait ni le voir ni l'entendre. Il sortit de fort mauvaise humeur et exaspéré par une pareille scène, faite dans un moment où tant d'inquiétudes le tourmentaient. Cependant il ne mettait point en doute qu'une soirée d'isolement ne suffît pour dompter l'accès de colère de Louise , si douce d'ordinaire, et il résolut de la punir en affectant, le
soir à l'Opéra , de ne point lui adresser la parole. En effet, malgré la pâleur et la fatigue qu'il remarqua sur le visage de la jeune femme , il s'occupa dans les coulisses , tant que dura le spectacle, à lutiner une autre figurante 4 sans avoir ni un mot ni un regard pour la coupable. 11 s'attendait à la ramener à lui par la jalousie... Au contraire , elle tint bon, ne parut pas s'inquiéter des coquetteries de son amant , et se drapa majestueusement dans son indignation et dans sa rancune. Inquiet de tant d'énergie chez celle qu'il était habitué à traiter et à mener en enfant docile , Léon quitta bientôt une stratégie qu'il reconnaissait mauvaise , et en revint aux movens de conciliation. Mais il eut beau s'humilier, faire amende honorable, prier, supplier, verser des larmes , Louise lui tourna constam* ment le dos, fit la sourde oreille, resta inflexible, quitta furtivement le théâtre avant la fin
du spectacle , s'enferma à double-tour chez elle, prit la clé et la cacha sous sou chevet.
Le lendemain, comme elle se levait, elle entendit le bruit des chevaux et du carrossesous les fenêtres. Chevaux , voiture , cocher et laquais se tenaient là depuis le point du jour.
— Sapristie ! s'écria l'ouvreuse de loges en humant une large prise de tabac , sapristie ! que va-t-eile faire, votre Louise ?
— Elle se prit à pleurer, et elle accusa tout bas, avec amertume, Léon de ne l'avoir jamais aimée.
— Orgeat, limonade et glace !
— Journal du soir! Voilà le journal du soir! Demandez le journal du soir!
Le quatrième acie du mélodrame venait do finir, et le mouvement qui se fit aussitôt dans la salle interrompit les deux causeuses. Elles eurent ensuite mille petites besognes
qui les obligèrent à aller et à venir; des contremarques à rendre et à recevoir ; un manteau à porter à la jeune femme du rang de face ; des portes à ouvrir à des flâneurs attardés ; sans compter les promeneurs circulant le long du couloir et s'arrêtant sans cesse pour regarder à travers les petites vitres les personnes qui se trouvaient dans la salle.
A la fin, les musiciens reparurent à la place qu'ils avaient désertée ; le maître d'orchestre prit son archet et marqua le mouve ment grandiose d'une mesure à quatre temps. Le rideau se leva, l'héroïne, en robe de velours à manches tailladées, parut dans un cachot, les cheveux épais; un silence religieux, plein d'émotion et d'attente , s'établit parmi les spectateurs.
Les ouvreuses de loges ne pouvaient trouver un moment plus favorable pour repren dre leur histoire interrompue* Aussi la voix
de la conteuse ne tarda point à se faire entendre de nouveau.1
— Eh bien ! dit l'ouvreuse de loges à la conteuse, quand toutes les deux se furent rassises sur leurs chaises, où en étions-nous? Ah ! m'y voici : Louise finissait par planter là son Léon et par se rendre à l'hôtel de la rue du Heider.
— Ce ne fut point sans de longs et douloureux combats qu'elle arriva à cette résolution... Mais hélas! pendant huit jours, Léon cessa de paraître chez la jeune femme ; pendant huit jours le carrosse stationna depuis le matin jusqu'à minuit devant la porte de Louise. Le coder sur son siège tenait les rênes et le fouet à la main , comme s'il n'eût attendu qu'un ordre pour partir; un des deux laquais, debout près de la portière , semblait prêt à en baisser le marchepied. Si Louise sortait , li voilure la suivait; eu quittant l'Opéra , elle
la trouvait devant la petite porte destinée aux acteurs! Cependant, elle résistait encore, lorsqu'un mafia, le laquais , au lieu de prendre sa place habituelle devant la portière du carrosse, monta et remit à Louise une lettre cachetée. Elle l'ouvrit avec précipitation et son cœur battit bien fort, car elle reconnut l'écriture de Léon... C'était une lettre d'amour. Cette lettre d'amour était adressée à une autre femme et portait la date de la veille.
Louise, en larmes, descendit précipitanment, et le carrosse l'enlraîniau galop vers l'hôtel de la rue du Helder.
Léon, le perfide Léon, qui avait abandonné Louise , et qui cherchait à se faire aimer d'une autre femme, tomba dans un désespoir furieux , en apprenant ce qu'il appelait la trahison de sa maîtresse. Le lendemain , il adressa un cartel au vieillard à qui la jeune fem e devait son opulence. Celui-ci
répondit froidement qu'il attendrait, chez lui, le lendemain, M. Léon et ses deux témoins.
Léon et ses amis furent exacts , je n'ai pas besoin de vous le dire. A leur grande surprise, on leur fit traverser une salle à manger où se trouvait une table , avec cinq couverts et qu'achevaient de servir des domestiques en grande livrée. Tout en remarquant la bizarrerie d'un homme qui donnait à déjeûner le jour où il se battait en duel, ils entrèrent dans le cabinet du vieillard, graves et solennels, comme la chose se pratique en pareille circonstance. Le vieillard les reçut avec une cordialité qui les jeta dans unétonnement profond.
— Messieurs, dit-il aux témoins, vous êtes les victimes d'une mystification : j'espère qu'elle ne vous paraîtra pas de trop mauvais goût , car ce serait la faute de mon maître d'hôtel. M. Léon s'est quelque peu moqué de
vous. Par une spirituelle originalité, il vou§ a laissé croire qu'il vous menait à un duel , tandis qu'il ne s'agissait que de me faire l'honneur de déjeûner chez moi.
Léon jeta un cri de rage.
— Yous joignez l'impertinence et la raillerie à l'insulte dont je veux me venger, s'écria-t-il! Point de merci, marchons!
— A merveille ! il joue son rôle comme un ange, dit le vieillard qui se laissa tomber sur son fauteuil en éclatant de rire.
Léon, écumant de fureur , frappa la terre du pied , de façon à briser le parquet.
^ De mieux en mieux ! continua son adversaire, dont la gaîté prenait un nouvel abandon. De mieux en mieux ! Talma ne jouerait pas mieux la tragédie ! Quel malheur que ce garçon-là soit riche ! Le bon comédien qu'il eût fait! C'est une véritable perte pour les arts !
Il ajouta en reprenant tout à coup son sérieux.
— Ne pourrait-on pas trouver quelque moyen de le ruiner pour lui faire suivre sa véritable vocation ?
A cette menace, qui semblait rappeler celle que le vieillard avait faite naguère, devant la porte du ministère des finances, à ce changement de ton et de manière, Léon frissonna de tous ses membres , et sentit un froid glacial pénétrer jusqu'à ses os.
— Marchons ! ou je vous coupe la figure à coups de canne, s'écria- t-il éperdu.
Le vieillard se reprit à rire aux éclats.
— Talma, certes, n'était qu'un écolier près de vous. Allons, mon ami, en voilà assez! Trêve à la plaisanterie! La mystification n'a duré que trop longtemps pour messieurs vos téi! oins! La prolonger serait presque les insulter. Je vais les prie?- de vouloir bien nous
précéder, de quelques instans, dans le salon, pendant que je réglerai avec vous une petite affaire de médiocre importance, du reste.
Les témoins, qui ne comprenaient rien à ce qui se passait, se rendirent dans le salon.
Le jeune homme et son adversaire restèrent seuls en présence.
Ils se regardèrent silencieusement, comme deux tigres prêts à s'attaquer. Léon , pâle de rage, pouvait à peine se contenir; l'autre , avec le sinistre sang-froid d'une vipère qui fascine un étourneau, promenait çà et là ses yeux glauques. Le jeune élégant retrouvait à peine dans cet homme quelque chose du mendiant qu'il avait vu, huit jours auparavant, à la porte du trésor royal. Elégamment habillé par les plus célèbres tailleurs, sa tête chauve, débarrassée de la barbe malpropre qui la caractérisait naguère, il avait pris, sinon des manières distinguées, du moins cette
dignité emphatique qui caractérise nos riches banquiers.
— Vous voulez vous battre avec moi , monsieur î dit-il enfin d'une voix grave et stridente.
— Oui, et je trouve que vous vous faites bien attendre, reprit le furieux.
— Nous battre , avez-vous bien réfléchi à ce duel? Quelle insulte vous ai-je faite? Je me suis vengé d'un amont par une plaisanterie. Cela vaut-il la peine que vous me tuiez?
— Vous m'avez menacé, et je n'ai jamais supporté une menace de personne.
— Est-ce bien là le motif de votre colère ? Louise, votre maîtresse, que je vous ai enlevée , le dépit que celte déception vous cause n'y entrent-ils pour r»en ?
— Mais venez! venez donc, lâche que vous êtes ! s'écria Léon exaspéré.
— Lâche , vous avez dit le mot. Je suis un lâche. On le serait à moins. Tenez, je vous en fais juge : depuis vingt-deux ans , j'ai vendu ma maison , mon patrimoine , tout ce que je possédais au monde , pour racheter deux millions des sept qui se trouvaient dûs par le gouvernement français aux fournisseurs Bakri et Busnach, Depuis vingt-deux ans , mourant de faim, réduit à la mendicité, j'ai suivi les chances de cette loterie périlleuse ! j'ai passé par toutes les transes de l'incertitude et du découragement , de l'espérance et du désespoir. Jamais joueur effréné qui porte son dernier billet de banque n'a souffert ce que j'ai souffert! Enfin, je gagne cette partie, je touche deux millions , et de mendiant je deviens opulent! Je manquais de pain, et je puis satisfaire maintenant tous mes caprices... Et vous voulez que j'aille risquer ma vie dans un duel... Lâche ! Ne vous
sentiriez-vous pas lâche à ma place ? Seriezvous tenté d'exposer tant de bonheur?
— Si vous espérez que je renonce à mon projet , n'y comptez pas ? Vous avez amassé sur mon cœur trop d'injures pour que je pardonne. Marchons.
— Réfléchissez bien à ce que vous allez faire. Vous comptez vingt-cinq ans et moi soixante. Si je vous tue, on rira de vous; si vous me tuez, vous deviendrez odieux.
— J'accepte ces conséquences.
— Tuer un vieillard ! Baigner ses mains dans le sang d'un pauvre homme dont le bras raidi par l'âge ne peut se défendre, voilà ce que l'on appelerait une lâcheté, bien plus qu'un duel refusé par un sexagénaire.
— Il fallait faire toutes ces réflexions avant de m'insulter. Marchons !
— Eh bien! des excuses rachètent un affront , n'est-il pas vrai ? Tenez , me voilà à
genoux devant vous. Je vous demande pardon. Seulement n'exigez pas que la honte de ma réparation soit publique.
— Ou vous allez me faire vos excuses à genoux devant mes témoins, où nous nous battrons à mort!
— Ah ! il en est ainsi, interrompit le vieillard qui se releva et se mit à 'essuyer froidement ses genoux. Par Moïse, nous allons rire!
Or ça, jeune homme, vous possédez vingtcinq mille livres de rentes.
— Voulez-vous que je vous souffleté pour donner un peu d'ardeur à votre courage ?
— Prenez garde, répondit le juif en saisissant un pistolet qui se trouvait'sur son bureau. Voici qui préviendrait bien ;!es insultes.
Nous disons donc que vous possédez vingtcinq mille livres de rentes en propriétés immobilières, transmises à votre père par votre
aïeul , et JkiÎ votre pète à vous ! N'est-ce pas 1 — Bien.
Ces propriétés consistent en maisons qui s'élèvent sur un vaste terrain de la Chaussée* d'Anlin. Encore mieux.
Mais ce dont personne, excepté moi, ne peut donner de preuves, c'est que les terrains sur lesquels sont bâties ces maisons appartiennent à l'ancien ordre des Matlmrins Ces religieux les avaient cédés à votre aïeul par un bail emphythéotique de quatre-vingt- dixneuf ans , avec cette réserve que les constructions élevées sur les terrains loués appartiendraient à leur communauté, quand viendrait l'expiration du bail.
— Qu'importe: l'ordre des Malhurins a disparu depuis longtemps , répondit Léon qui prêtait, malgré lui, aux paroles du ■ jint', plus d'attention qu'il n'aurait voulu en laisser voir.
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— Oui, mais il existe certaines dispositions de certaine loi du 4 ventôse an IX, ainsi conçue :
« Toutes rentes appartenant à la république, dont la reconnaissance et le paiement se trouvaient interrompus, et tous domaines nationaux qui auraient été usurpés par des particuliers , sont affectés aux besoins des hospices les plus voisins de leur situation.
p Les administrations des hospices recevront les avis que leur en donneront les préfets , sous-préfets, maires , notaires ou autres fonctionnai» es et citoyens qui auront connaisse n ces de rentes ou de domaines de cette espèce ; et, à leur première requête, les commissaires du gouvernement, près les tribunaux, seront tenus d'en poursuivre la restitution au profit desdits hospices. »
Léon, pale, ému, déconcerté, pouvait se soutenir à peine.
— Eh bien , que dites-vous de celte loi , mon cher monsieur?
La voix manqua à Léon pour répondre.
— Yoici la marche que je vais suivre. Regardez bien ces titres : ils sont en règle , et établissent victorieusement le bail emphythéoiique de votre grand-père et des religieux. Je me suis procuré en outre l'autorisation légale de poursuivre cette affaire, avec promesse du quart des biens révélés pour ma récompense. Deux cent mille francs sont pour moi une bagatelle, mais je les donnerai à Louise , elle en satisfera quelque fantaisie de femme. Quant à vous, mon ami, suivez mon conseil, faites-vous comédien; vous jouerez à merveille les spadassins.
— Mon sort est entre vos mains; vous pouvez me ruiner, tous pouvez me perdre,
monsieur, murmura Léfm après avoir examiné, avec le silence du désespoir, les parchemins que lui montrait le vieillard.
— Par Moïse! vous n'aviez pas besoin de me l'apprendre, je le sais depuis longtemps. C'est une petite compensation que je me réservais dans le cas où le gouvernement français n'aurait point acquitté ses dettes envers Bakri et Busnach. Cela m'a donné quelque peine, je l'avoue; il a fallu avaler bien de la poussière, fouiller bien des bibliothèques, remuer bien des parchemins, et fatiguer mes pauvres yeux à déchiffrer bien des grimoires ! mais Dieu a béni mon œuvre, j'ai réussi.
—Monsieur, j'ai eu di:s torts envers vous; mais vous me les pardonnerez, mais vous ne consommerez point ma perte?
— Toula l'heure mon sortétaitaussi entre vos mains; m'avez-vous pardonne quand je vous ai supplié ? moi ! Avez-vous pris en pitié mon
grand âge, mes prières, mon humiliation? Comme vous avez agi ; j'agirai. Vous vouliez ma vie, j'aurai votre fortune. Gn tient plus à son or qu'à son sang, n'est-ce pas? ajoula-til avec un rire muet et terrible.
Léon sentait son cœur battre à se briser.
— Ruiné ! reprit ie juif, vous pourrez aller occuper la place où vous m'avez rencontré, près du trésor. Chaque fois que je passerai, je jetterai une pièce de cinq francs dans votre chapeau , sans vous la reprendre toutefois.
— Ne me perdez pas ! ne me perdez pas ! Me voici à vos pieds, me voici attendant de vous la vie ou la mon !
Le juif agita une sonnette, la porte du salon s'ouvrit , et les témoins de Léon purent voir le jeune homme agenouillé devant le vieillard.
— Relevez- vous donc, mon cher Léon, ou croirait que je vous pardonne, comme disait
le roi Henri IV à Sully. Le petit service que je vous rends ne vaut pas tant de reconnaissance!...
Puis il ajouta à voix basse :
— Si vous dîtes un mot de cette eonv rsation vous êtes ruiné.
Maintenant, à table! Il ne faut pas faire attendre mon maître-d'hôtel; je l'ai prévenu que le déjeûner était pour onze heures et demie. Regardez, voici précisément que l'aiguille indique ce moment heureux.
A l'instant ia pendule sonna onze heures et demie, et le maître-d'hôtel acheva de ser. vir le déjeûner.
Ce fut Louise qui aida le vieux juif à faire les honneurs de ce repas. Elle ne put revoir Léon sans répandre quelques lari.ies. Le malheureux jeune homme, de son côté, ne se sentait pas plus à Taise ; aussi le déjeuner se passa-l-ii assez iroidnnnil. le té oins
de Léon ne comprenaient rien au singulier rôle qu'on leur faisait jouer, Louise et Léon n'osaient lever les yeux l'un sur l'autre. Le vieux juif avait beau se livrer à de joyeuses plaisanteries , elles restaient sans sympathie et sans écho.
— Ah ça ! dit-il , quand on en fut au dessert , je suis le seul à rire ; cela commence à me fatiguer; je désire que mes convives partagent ma joie. Je me pique un peu de magie, vous le savez , mes enfans , et je veux qu'à l'instant vous éprouviez une joie franche et vive. Allons, je le veux , Léon , il ne faut pas grimacer un sourire comme vous le faites ; il faut vous réjouir du fond del'àme, et c'est ce que je vais opérer d'un coup de baguette. Une! deux ! trois! parlez!
— Léon , votre gouvernante fait-elle des confitures cette année?
Léon , stupéfait de cette question saugrenue, ne répondit point.
— Elle en doit faire, car c'est le devoir de toute gouvernante bien apprise. Recommandez-lui de couvrir hermétiquement , comme il faut, ses pots ; de les couvrir avec du parchemin. Si elle en manquait, vous lui donneriez ces deux feuilles-ci.
Il remit à Léon les titres des Mathurins.
— Léon pleure de joie , parce que je lui fais don d'une feuille de parchemin enfumée ; voyons si ce n arche m in neuf aura le même pouvoir sur Louise :
Voici un acte en bonne et due forme , par lequel l'hôtel de la rue du Heldcr appartient, avec tout ce qu'il renferme, y compris le carrosse et les chevaux , à mademoiselle Louise, qui n'a rien encore payé du prix d'acquisition, ei à qui on fait remise de sa dette.
Les deux amans sautèrent au cou de leur
bienfaiteur, et l'embrassèrent avec des transports de reconnaissance et des larmes de joie.
— Vous voilà tels que je le voulais , dit-il en se tournant vers les témoins ébahis, et qui comprenaient moins que jamais !
— A. ma santé , fit le juif en remplissant les verres de ses convives et le sien.
— A la santé de notre sauveur ! répéta Léon.
— A la santé de mon généreux ami, ajouta Louise.
— A la santé de notre hôte , répétèrent en chœur les deux témoins.
Dès lors, toute inquiétude cessa de troubler la fête, et jamais journée ne s'écoula plus riante et plus heureuse.
Bientôt on ne parla plus, h Paris, dans un certain inonde et particulièrement dans les coulisses de l'Opéra , que des prodigalités et
de l'immense fortune du juif Samuel Krespi, Les plus belles et les plus fières étaient à ses genoux; on se souvient encore à l'Opéra, parmi les douarières delà danse, que le ^'janvier 1821, Samuel distribua à chacune des nymphes dansantes ou chantantes de TAca* demie royale deMusique, une parure en opale. Comme le bizarre personnage leur avait remis ces étrennes en cachette et avec mystère, ce fut une mystification générale quand on vit l'armée féminine arriver, le jour de l'an, sur le théâtre, avec un uniforme de colliers et de boucles d'oreille tout-à-fait pareils. Samuel trouva la plaisanterie excellente, en rit aux éclats, et ne l'estima pas trop chère, quoiqu'elle eût coûté cent mille francs.
Durant deux années entières, il se livra de la sorte à des extravagances de luxe et de générosité qui donnaient de sa fortune une idée vraiment fabuleuse.
Un matin, Léon reçut un billet ainsi conçu :
« Monsieur,
Un pauvre Juif, réduit à la misère la plus
* complète , manque des ressources nécessaires pour gagner Livourne, sa patrie. Il compte sur votre générosité pour obtenir la somme de vingt-cinq louis qui lui est in-
d dispensable. Ne me refusez pas celte aup mône, j'attends une réponse dans votre
* antichambre.
• Samuel Kkispi. «
Léon crut voir, dans cette lettre, une nouvelle plai >anterii) de l'original , et courut sur le-ehamp vers le juif. Il le trouva fort modestement velu, un bâton à la main , comme un bomme prêt à partir.
— Vous croyez que je vous ai voulu mystifier encore, dit-il, mais, celte fois, la chose n'est que trop réelle. De mes deux millions , il ne me reste que cinq cent mille francs de deltes. Il faut que je quitte sur-le-champ Paris, où Sainte-Pélagie m'attend. A mon âge, la prison fait peur.
— Je vous dois la conservation de ma fortune, s'empressa d'interrompre Léon; ma fortune vous appartient. Laissez-moi le soin d'arranger vos affaires, et d'apaiser vos créanciers. En attendant, tenez-vous caché dans ma maison.
— Q1 e ferait à Paris, pauvre et méprisé, celui qui a dissipé près de t ois millions en dix-huit mois. Il ne faut pas inspirer delà pitié là où Ton a inspiré de l'envie ! Une fois à Livourne, je pourrai entreprendre, comme par le passé, quelque petit commerce qui me fera vivre. A Livourne. Paris et les deux années
d'enivrement que j'y ai [j&saéea ne m'apparaîtront plus que comme un beau rùve de Thériaki.
— Puisque votre résolution est inébranlable, je vais aller prendre chez mon banquier, pour vous, une traite de cinquante mille francs. Si elle ne vous suffit pas , vous disposerez sur moi des sommes qui vous seraient nécessaires.
Le juif sourit tristement.
— C'est vingt-cinq louis qu'il me faut, et rien de plus.
Léon, après de nouvelles insianees pour faire emporter à Samuel une somme plus considérable, dut Unir par céder. Il remit donc au vieillard ce qu'il lui demandait.
— Adieu, dit Samuel en serran [ dans sa ceinture de cuir la petite somme d'or; adk-u, monsieur Léon.
Léon écrivit sur-le-champ à Livournc pour
charger un banquier de veiller sur Samuel, et de ne le laisser manquer de rien. On lui répondit que le vieillard , à son arrivée dans sa ville natale, avait ouvert une petite boutique de dattes et de couscoussou : qu'il vivait frugalement des produits de son commerce , et qu'il avait refusé les offres de service que lui faisait adresser son ami de Paris.
En 1851, le capitaine Gérard, commandant un bâtiment de commerce qui lit relâche à Livourne, vit encore Samuel Krespi offrir des dattes aux matelots du bord , et discuter obstinément avec eux pour leur vendre ses fruits quelques paras de plus qu'ils ne lui en offraient,
— Et Louise, et Léon, que sont -ils devenus ? demanda l'ouvreuse de loges à la conteuse.
En ce moment le spectacle finissait, les
couloirs et la salle devinrent tumultueux : je ne pus donc entendre la réponse qui fut faite à cette question.
Il me parut seulement que madame Lestoquoy étouffait un soupir.
Le derisier des Gutfeiiiberg.
Si Yesseulement a, quel([ue part, des tristesses plus mortelles et des ennuis plus intolérables, assurément e'esi dans Paris, l'été, lorsqu'on s'y trouve loin de ses habitudes, de ses travaux et de ses affections. On ne sait où chercher les distractions dont on ressent l'impérieux besoin ; tout apporte un nauséabond u- 4
ennui; on voudrait se reposer, et sans cesse on marche devant soi, poussé par une main impitoyable. Les oasis artistiques, qui , d'ordinaire, donnent tant de charmes à la vie pa risienne, sont devenus eux-mêmes des sujets de désolation. Le cœur se serre en passant devant la porte cîose des ateliers où Ton trouvait namière de bonnes causeries; aucune lumière ne resplendit à travers les fenêtres du salon où se termine , l'hiver , si gaîment la soirée; les théâtres eux-mêmes, peuplés d'un public inconnu et veufs de leurs acteurs favoris, se mettent à l'unisson général et ne jouent que des pièces de reiout ou d'une saveur équivoque. Mille idées bizarres viennent alors à l'esprit, et l'on se livre à d'extravagantes excursions : on part pour le Jardindes-Plantes; on s'égare dans les régions inconnues du quartier latin, on mouille sa chaussure dans la fange éternelle du Marais;
enfin, rival de Christophe Colomb, on découvre la barrière d'Enfor, on aborde les terres sauvages de Clignancourt ; ouest capable des plus folles extravagances , de tout, môme de grimper dans l'intérieur de la colonne de la place Vendôme, et de s'appuyer sur sa galerie , entre un provincial et un fantassin.
Vous le comprenez, du reste, on n'arrive à de pareilles extrémités qu'après avoir épuisé toutes les ressources et quand l'ennui devient de l'exaspération. L'autre soir , c'était à en devenir fou. A l'Opéra , mademoiselle Louise Fitzjames dansait; Bouffé ne jouait point et les Variétés avaient donné campo à Hyacinthe; l'affiche du Vaudeville ne promettait point Arnal ; Alcide Tousez , affranchi ce soir-là par le théâtre du Palais- Royal, se promenait en simple mortel sur le boulevard; comme d'habitude, pas une seule place ne se trouvait vide au Cirque des
Champs-Elysées, i! fallait opter entre le
Théâtre - Français et l'Opéra -Comique : le premier avee je ne sais quelle pièce, le second avec je ne sais quelle musique. Joignez à cela que desombres nuages, lourds d'électricité , chargeaient le ciel. On étouffait de chaleur et l'on frisonnait de froid! Et pas un toil ami où se réfugier!. . Les uns sont à Spa, les autres à Vichy ; ceux-ci se chauffent devant les grandes cheminées de leurs maisons de campagne; ceux-là demandent l'été à l'Italie. Au ri ilieu d'un pareil abandon, un omnibus vint à passer et à s'anêter devant le malheureux esseulé. Il y avaii là quelque chose d'engageant et de providentiel On aurait dit l'hypogriffe des temps chevaleresques qui venait présenter sa croupe aux preux pour les mener à de grandes aventures. L'exilé s'élança donc sur la banquette bleue de la rude voiture, et, sans tenir compte des soubresauts et des ca-
hoîs,il se laissa conduire à la grâce de Dieu.
Celait , je vous l'assure, vers la nuit tombante , quelque chose de mystérieux que ce long corridor ambulant , éclairé par la lumière étrange des lanternes à glaces rouges , dont les reflets fantastiques donnaient à Tunique personne qui se trouvait dans la voiture avec l'aventurier , les apparences d'un véritable magicien. Jeune encore, autant que le permettait d'en juger son large chapeau rabattu sur ses yeux, il se tenait blotti dans un coin, le plus loin possible de son compagnon de route, comme s'il eût craint qu'on le troublât dans ses méditations ou dans ses incantations surnaturelles. Une barbé longue et en désordre couvrait le bas de son visage ; une grande redingote brune enveloppait son corps chétif, et il portait pour chaussures d'énormes boîtes, semblables à celles qu'emploient les,
matelots dans les expéditions du Nord. De temps à autre, il relevait la tête pour interroger, du regard, les rues qu'il traversait. Les soupirs échappés avec effort de sa poitrine , et son pied , qui frappait lourdement les planches de l'omnibus , attestaient de l'impatience qu'il éprouvait d'arriver. Cependant la voiture allait, allait toujours à travers des quartiers qui devenaient de plus en plus solitaires. Le conducteur s'était assis sur le coin de la banquette, où il n'avait point tardé à s'endormir d'un profond sommeil. On n'entendait que le bruit de sesronflemens sonores, mêlés à la voix rauque des roues et auxclapotemens des pieds des chevaux. L'obscurité, la monotonie d'un mouvement régulier, l'incertitude des lieux qu'il parcourait, l'ignorance du but vers lequel on l'emmenait, et l'excentricité de la pâle figure qui se tenait devant lui, causaient au voyageur, déjà énervé par l'ennui,
cette torpeur qui prépare si merveilleusement aux impressions fantastiques.
Tout à coupla voilure s'arrêta. Où ? je n'en sais rien. L'inconnu , avec l'impatience d'un matelot dont la chaloupe aborde sur une terre ardemment désirée, s'élança d'un bond hors de l'omnibus, sans même daigner loucher le marche-pied, et se mit à courir avec une vitesse que ne gênait en rien le poids de son incommode chaussure. L'aventurier eut bien de la peine à le suivre , à travers l'obscurité, dans ces rues désertes et insolites. Ils arrivèrent enfin tousles deuxsur uneplacect devant un édifice d'apparence insignifiante , comme tous les édifices modernes de Paris , fermé par une grille, comme encore tous les édifices modernes de Paris, et dont rien de caractéristique ne pouvait lui expliquer la destination. Des barrières de planches se dressaient en divers endroits sur les flan ce bâtiment.
Un murmure tel qu'en produit un large ruisseau se faisait entendre, et on entrevoyait, à la clarté douteuse d'une de ces lanternes que l'on dresse sur un poteau partout où l'on fait des constructions , un invalide qui se chauffait devant un brasier demi-éteint. Quelques femmes accompagnées de leurs maris et de leurs enfans se tenaient devant. Tous, à l'exception de l'invalide, semblaient regarder avec un vif sentiment decuriositéleruisseau, les barricades et les planches. Plusieurs des spectateurs adressaient des questions au soldat mutilé , qui répondait par des monosyllabes bourrus. L'inconnu s'approcha du groupe des curieux, écouta leur conversation avec le gardien , et finit lui-même par dire quelques paroles qui provoquèrent un éclat de rire unanime, et presque une huée. Celui dont ils se moquaient ainsi témoigna plus de pitié pour eux que de colère contre leur grossier accueil,
Use retira doucement, alla baigner ses mains dans le ruisseau , se plaça à plat ventre pour déguster l'eau et vint examiner, à la clarté des réverbères, les gouties verdâtres qui brillaient à ses doigts humides. Après quoi, il alla s'asseoir à l'écart sur une grosse pierre, cacha son visage dans ses mains et resta là, immobile en apparence. Le promeneur, qui n'avait cessé d'épier les démarches et jusqu'aux moindres mouvemens de cet homme singulier, ne tarda point à reconnaître à de légers mouvemens convulsifs , qu'il pleurait amèrement et avec des sanglots.
Cependant, le groupe rassemblé devant l'édifice s'était dissipé peu à peu. Il ne restait plus sur la vaste place que l'étranger , celui qui l'avait suivi et le vieux soldat. Onze heures sonnaient à un clocher voisin, et le ciel , cou* vert de nuages noirs et pesans, semblait menacer d'un terrible et prochain orage. Lr
vent qui naguère soufflait violemment s'était apaisé, et la flamme du feu de l'invalide se dressait droite, vive , sinistre. L'étranger se leva tout à coup par un mouvement brusque et tel qu'en détermine une résolution soudaine et hardie. Il s'approcha lentement, à pas de loup, du gardien endormi, se glissa derrière lui , tourna la clé qui fermait la porte et s'introduisit, d'une façon à la fois audacieuse et furlive, dans l'enceinte prohibée , sans que celui qui en surveillait l'entrée sortît de son profond sommeil.
Le curieux attendit une heure — et vous savez ce que c'est qu'une heure d'attente! — avant de voir reparaître l'inconnu. Cependant, par un sentiment d'intérêt et d'entêtement que le lecteur comprendra peut-être , il n'avait point quitté la place et il attendait, sinon avec patience du moins avec résolu tion , la suite du drame singulier don! il était
Tunique spectateur. Au moment même où minuit sonnait, la porte de l'enceinte s'ouvrit , mais avec force, mais brutalement cette fois. L'invalide, éveillé en sursaut, tira son sabre, l'arme tomba des mains du vieux soldat, et il recula de terreur à la vue de l'étrange figure qui passait devant lui. C'était plutôt un fantôme qu'une créature humaine. Livide comme un trépassé, la tête nue , les cheveux en désordre, l'eau ruisselait en abondance de ses longs vêtemens noirs, et son œil verdâtre et immobile ne semblait point appartenir à un être vivant. Lorsque le gardien , revenu de son premier mouvement de surprise et d'effroi, voulut courir à la poursuite du visiteur illégal, il ne trouva plus personne ; le spectre avait disparu.
Il n'avait point disparu, cependant, pour le curieux, qui s'était mis aussitôt à la piste de son mystère, et qui le suivait à travers les
détours compliqués et inconnus de rues désertes et noires. Ils marchèrent ain: i longtemps. Tantôt l'étranger disparaissait tout à fait dans l'ombre, et le bruit seul de ses pas, répété lugubrement par les échos , révélait seul sa présence et la route qu'il suivait. D'autres fois, la lueur vacillante d'un rêverbère le faisait entrevoir marchant avec vitesse , ou s'arrêtant tout à coup pour lever désespérément les bras vers le ciel. De temps à autre ses exclamations arrivaient, portées par le vent, jusqu'à celui qui marchait derrière lui. Elles appartenaient à une langue du Nord , et le curieux crut y reconnaître l'idiome danois. lis allèrent ainsi, tous les deux, jusqu'au moment où la lune, qui sortait d'un nuage , fit resplendir tout à coup , comme une immense étendue de lumière , les eaux argentées de la Seine. A la vue du ileuve , l'étranger s'arrêta; il regarda l'abîme
d'un air insensé, s'appuya sur le garde-fou,
pencha la tête, et s'abandonna à ses rêveries » ensuite il s'enfuit en courant, comme si quelque chose lui faisait peur. Sa marche se ralentit de nouveau. A diverses reprises il se rapprocha du bord et il s'en éloigna. Enfin, il se jeta à genoux, leva les mains au ciel, fit une courte prière, sauia par-dessus le gardefou , et s'élança dans l'eau. Celui qui le suivait accourut avec terreur pour porter des secours au noyé. A sa grande surprise , il entendit deux gros éclats de rire résonner au-dessoi.s de lui , dans la rivière.
— Mon camarade, disait une voix, quand vous voudrez vous noyer, il faudra ne point choisir, précisément, l'endroit où se trouve amarré un bateau chargé de foin.
— Du ridicule! encore du ridicule au lieu de la mort ! s'écria l'étranger.
Il voulut s'échapper des mains qui le re-
tenaient pour se précipiter, cette fois, dans la Seine ; mais les bateliers le retinrent.
— Holà ! holà ! ne vous emportez point ainsi, mon brave homme. Puisque vous persistez dans votre agréable dessein de mourir, vous allez me suivre chez M. le commissaire de police. Il vous logera dans son hôtel jusqu'à demain matin, sauf à décider ensuite ce qu'il fera de vous. Allons, venez !
— Je n'irai point !
— Pas de résistance , c'est inutile ; ce que je veux en faire, c'est pour votre bien, continua le débardeur en chargeant sur ses épaules l'inconnu, et en montant, avec son fardeau, un petit escalier de pierre qui conduisait de la rivière au quai.
Arrivés là, ils trouvèrent tous les deux celui qui, depuis trois heures, suivait l'étranger.
— Mon brave, dit-il au batelier, je connais
monsieur; remettez-le-moi; je me charge de veiller sur lui et de le ramener en sûreté à son logis. Voici pour récompenser vos bonnes intentions.
Il lui glissa dans la main une pièce de cinq francs, et présenta son bras à l'inconnu stupéfait.
— Mais je ne vous connais point, dit ce dernier, quand ils eurent fait quelques pas ensemble. De quel droit, pour quel motif venez-vous ainsi m'apporter une protection dont je ne veux point ?
— Vous avez voulu attenter à votre vie, monsieur, il faut subir les conséquences de cet acte insensé. Le hasard ou plutôt la Providence, car je ne crois point au hasard, m'a commis le soin de veiller sur vous aujourd'hui. Je remplirai consciencieusement ce devoir, dussé-je employer la violence. Mais vous ne me réduirez point à cette extrémité, n'est-
ce pas? Dites-moi quel quartier vous habitez: voici précisément un fiacre qui vient vers nous; je vais l'appeler, et il nous ramènera.
L'étranger laissa faire machinalement à son compagnon ce que ce dernier voulut.
— Où allons-nous? demanda le cocher, quand les deux promeneurs nocturnes eurent pris place dans la voilure.
— Faubourg Saint- Antoine, numéro ,
répondit le Danois.
La voilure partit rapidement.
Pendant le trajet, ni Tune ni l'autre de* deux personnes que le hasard avait si bizarrement réunies, ne s'adressèrent une parole. La première agissait ainsi par un sentiment de convenance et de discrétion qu'il est facile de comprendre ; la seconde se laisait par honte ou par colère. Enfin ils arrivèrent devant une de ces hautes maisons tout percées
de fenêtres, et dans lesquelles logeai des peuplades entières de familles pauvres. Une seule de ces fenêtres restait éclairée. Cet lit la plus haute, celle qui s'ouvrait dans le pignon, au sixième étage. Une tête déjeune femme blonde et charmante autant qu'il était possible de le distinguer à une si grande dis*, tance, semblait attendre avec anxiété et regardait dans la rue. Le bruit de la voiture ne la fit point rentrer, mais quand elle entendit des pas résonner dans l'escalier, elle accouîul aussitôt, sa lumière à la main, et s'écria en langue danoise :
— Est-ce vous qui revenez enfin, Ians ?
— C'est moi , répondit gravement l'inconnu en arrivant sur le seuil de la seule chambre dont se composait le pauvre logis.
Puis il se tourna vers son compagnon.
— Maintenant que me voici chez moi , allez-vous me débarrasser de votre insuppor-
table protection, monsieur? demanda- Ml.
Croyez-vous m'avoir fait renoncer à un dessein différé, mais que j'exécuterai ?
— J'ai agi suivant ma conscience , agissez selon la vôtre, monsieur: ;.:on devoir était de vous empêcher, ce soir, de mourir ; demain , vous mourrez si bon vous semble , si, d'ici là, votre conscience ne vous éclaire pas sur un pareil crime.
— Mourir! vous avez voulu mourir! ïans! qu'ai-je donc fait pour que vous m'abandonniez ainsi ? Oh ! merci , monsieur, merci pour avoir préservé ce malade des effets de sa propre folie. Je prierai Dieu pour vous.
— Si je mourais, Thildée, tu retournerais en paix dans ton cher pays de Danemarck, et moi je ne souffrirais plus !... Oh! si tu savais ce que je souffre !
Il se mit à pleurer, et ses sanglots l'em* péchèrent longtemps de continuer. Enfin il
reprit avec plus de calme et de raison qu'il n'eu avait encore montré.
- Monsieur, je vous remercie de vos bons soins , el je vous en garde une vive reconnaissance. Je suis bien malheureux , mais je vous fais le serment de ne plus attenter à mes jours.
— Puisque j'ai déjà eu le bonheur de vous être utile, voulez-vous me permettre de venir demain vous faire mes offres de service, demanda avec instance celui à qui s'adressaient enfin ces paroles de reconnaissance.
— Mes malheurs ne sont pas de ceux auxquels on peut apporter remède, il n'y a plus pour moi ni espoir ni consolation.
- Oh! revenez nous voir, revenez, monsieur, nous n'avons point un seul ami, une seule personne de connaissance dans cette grande ville où nous sommes perdus. Revenez, je suis sûre que vous consolerez Ians, et
que vous le tirerez de sa sombie et fatale tristesse.
— A demain, madame.
— A demain, rëpéta-t-elle ; et encore une fois que Dieu vous accorde les bénédictions que je lui demande ardemment pour vous. j
Grâce à Dieu , des affaires nombreuses préoccupèrent, durant toute la journée, l'attention de celui qui joue, dans mon histoire, le rôle subalterne de confident : elles parvinrent à donner un peu le change à son ardente curiosité. Cependant, quelque graves que fussent les intérêts qu'il eût à traiter, plus d'une fois les souvenirs fantastiques de la veille apparurent à son imagination et interrompirent le cours de ses idées. En effet, tout était mvstère dans ces événemens amenés par le hasard, et au milieu desquels s'ébattaient capricieusement le désespoir, le dé-
lire, le suicide, et mille autres élémens de drame, de curiosité et de doute.
En quels quartiers la dernière scène de ce drame s'était-elle passée 3 quel était cet étranger sombre et sa blonde compagne? Fallaitil voir en eux un frère et une sœur? ou bien
des époux? ou bien des amans? ou bien
que sais-je, moi ! Le héros de l'histoire voulaitil, par le trépas, se soustraire au remords ou à de grandes souffrances? devait-on accuser d'une si grande misère l'inconduite ou la fatalité?... Enfin, six heures sonnèrent, et ce signal, qui suspend à Paris toutes espèces d'affaires , avec la rapidité d'un changement à vue , permit au curieux de s'abandonner désormais, tout entier et sans restriction, au roman dont il ne savait encore que l'introduction.
Après un dîner fait à la hâte, il s'empressa de courir au faubourg Saint-Antoine ; le co-
cher de cabriolet qui le conduisait ne put s'empêcher de sourire finement et avec intelligence en voyant l'ardeur de celui qu'il amenait devant cette pauvre maison. Aussi ne songea-t-il point à recourir à sa poche pour rendre de la monnaie au jeune homme : il se contenta d'ouvrir précipitamment la voiture, de sauter à bas, et de tendre la main pour aider à descendre. Le jeune homme, en effet, sans s'inquiéter du sourire et de la spéculation du cocher, s'élança dans l'escalier sombre, et gravit tout d'un trait les six étages. Il était attendu, car la porte s'ouvrit avant même qu'il frappât.
La jeune femme blonde posa doucement un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence à celui qu'elle introduisait, le mena, sans bruit et en marchant sur là pointe du pied, vers le lit où sommeillait l'Inconnu, montra une chaise, et reprit un ouvrage de
grosse couture, auquel elle se mit à travailler avec hâte.
Le curieux porta ses regards autour de lui , et étudia le décor avant d'ouïr là pièce.
Les lieux dans lesquels devaient être racontées les aventures du pauvre malade se trouvaient, certes, en harmonie avec le héros souffrant, et qui avait naguère voulu mourir. Des murs dégarnis, un grabat, deux chaises, une lampe de cuivre, et un carreau à fabriquer de la dentelle , voilà tout. On le comprenait, la misère avait enlevé pièce à pièce un mobilier qui ne manquait point autrefois de quelque recherche, à en juger par les chaises en acajou recouvertes de tapisseries à l'aiguille.
L'étranger pouvait compter trente ans au plus; sa tondue chevelure noire encadrait un graad visage pâle, et laissait à demi-nu
front haut et dépouillé.On voyait sur sa barbe, qu'il ne rasait point, des ondes blanches que le chagrin y avait mêlées avant le temps. Immobile et les yeux fermés , on l'eût pris ainsi pour un cadavre. On ne pouvait au contraire voir plus d'éclatante fraîcheur et d'adorable jeunesse que dans les traits de la femme. Sa taille souple se dessinait avec élégance sous un simple peignoir de toile peinte, et ses mains, d'une indicible perfection, révélaient à la fois son origine septentrionale et une grande pureté de race. La seule chose qu'un goût sévère eût blâmé dans son costume était le mouchoir de soie qui ceignait sa tète, et qui ne laissait voir, de ses chatoyans cheveux blonds, que deux larges boucles dorées. Les inquiétudes et les larmes avaient mis, il est vrai, autour de ses paupières, des traces faiblement empourprées; mais ces légers siviiinaies semblaient en harmonie
avec le charme mélancolique de ses grands yeux bleus.
A la fin, le malade poussa un profond soupir, s'éveilla, porta autour de lui des regards languissans, reconnut son nouvel ami, et lui lendit la main.
— Vous m'avez rendu un triste service en me conservant l'existence, dit-il. Quand il ne reste plus à un infortuné d'autre refuge que la mort, l'éloigner de lui, c'est presque se montrer cruel.
— Pourquoi rejeter tout espoir , quand on est, comme vous, plein de jeunesse? quand on possède comme vous, tout me l'assure, une brillante intelligence et un cœur haut placé ?
— Mon intelligence est éteinte et mon cœur brisé! répondit* il. J'ai\oulu contempler face à face la lumière de la gloire et du bonheur; mes yeux trop faibles ont été frappés de ce-
cité. Dites donc à l'aveugle : Espère de revoir le jour !
— C'est un miracle que Fart opère tous les jours physiquement. Pourquoi voulez- vous qu'il n'en soit point de même au moral ?
— C'est une bien misérable vue que celle que rendent vos chirurgiens aux yeux aveuglés ! reprit-il avec dédain. Sans cesse un bandeau! n'entrevoir qu'à travers un voile! se sentir toujours menacé d'une rechute! mieux vaut cent fois la cécité!
— Mais ne vous exagérez-vous point vos malheurs ? Ont-ils toute la fatale réalité dont vous les accusez? Le temps et l'énergie ne sauraient-ils point y apporter de remède ?
— Les damnés ne rentrent point dans le ciel.
— Mais quand on sent près de soi un cœur tendre et dévoué; quand on est sûr d'une affection sans borne, et dont lien n'arréi»
courageuse abnégation , est-on vraiment si malheureux ?
— Il y a des dévoûmens qui ajoutent encore au désespoir. Sentir que l'on rend malheureux une pauvre créature qui ne souffre que par nous et à cause de nous; qui, sans une tendresse insensée et payée d'ingratitude, mènerait une vie heureuse et brillante. Malédiction! N'est-ce point cent fois pis que l'isolement. L'eau bénite sur l'aile du démon n'ajoute-t-elle pas à ses tortures ?
Les sanglots en vain réprimés de la jeune femme éclatèrent à ces dures paroles.
— Vous le voyez , s ecria-t-il , elle pleure , et c'est moi qui cause ses larmes ! Et je ne puis môme trouver , sur mes lèvres ; une bonne parole pour adoucir ses douleurs. Malgré moi, ma voix est dure et cruelle. Oh! monsieur , pourquoi m'avez-vous empêché do mourir ?
La jeune femme essu\:i ses formes ci sel-
força de sourire : ce sourire était mille fois plus douloureux à voir que ses pleurs.
— Vous voulez savoir mon histoire, je vais vous la dire. Que la curiosité ou la pitié vous amènent ici, je suis votre débiteur; il faut que j'acquitte ma dette... Ne vous levez point , ne vous en allez point ; restez ; quand j'aurai tout dit, quand vous saurez tout, j'ai un service à vous demander.., non pour moi, mais pour elle, ajouta-t-il à voix basse; asseyezvous donc et écoutez.
Quoique je sois né en Danemarck, dit le jeune homme , mon nom est un des plus glorieux noms de l'Allemagne. Depuis cinq cents ans , sans interruption , le premier né de ma famille s'appelle lans Guttemberg ; je suis le dernier descendant de Guttemberg, inventeur de l'imprimerie.
Si ce nom est gran-i, il est fatal; le malheur n'a point cesse de raccompagner depuis
le jour où l'immortalité s'y est attachée. Guttemberg, trahi par son ami Faust, qui s'empara de sa sublime invention, et l'e*ploita à son propre bénéfice, n'a légué à ses descendans que la pauvreté et l'infortune. Chacun d'eux offre un exemple éclatant de misère et a subi quelque redoutable coup de l'adversité.
J'ai recueilli ce triste héritage , monsieur. Orphelin à dix-sept ans, sans autres ressourcesquel'éducalion universitaire qu'on reçoit en Allemagne, il me fallut entrer comme instituteur chez le comle deWrandel, à Slockolm. Ce seigneur avait écrit à Vienne au directeur de l'Université pour demander un précepteur auquel il put confier l'éducation de ses enfans. On me désigna; je partis le lendemain du jour où j'avais suivi au cimetière le cercueil de ma mère.
Le comte de Wrandel avait deux fils et une fille; il était veuf, et passait une grande pai-
lie de l'année dans son château, à dix lieues de la capitale. Quand, le soir, fatigué pas ses longues chasses , il s'endormait dans son grand fauteuil près du feu , la jeune comtesse Raghild , sa fille, me chargeait de lui faire quelque lecture des écrivains allemands. Souvent je la voyais lever sur moi avec attendrissement ses yeux humides et rayonnans des sublimes émotions que fait naître la poésie dans les nobles cœurs... Une fois, que tous les deux penchés sur un volume de Goethe, nous lisions, elle des yeux, moi de la voix, les douleurs mvstérieuses de Mignon , nos mains s'unirent sans le vouloir, et ne se séparèrent que bien avant dans la nuit , quand le père de Raghild se réveilla.
Dès lors commença pour moi une vie d'enivrement et de désespoir , de bonheur digne du paradis et d'angoisses à faire pâlir d'effroi les damnés eux-mêmes.
Un jour , le comte entra chez moi, m'annonça durement que ses fils n'avaient plus besoin de mes leçons, et ajouta qu'ils allaient commencer un voyage de plusieurs années... Je le compris, il savait notre secret. La mort dans le cœur, je courus près de Raghild. Raghild n'était plus au château , elle venait de partir ; son père l'avait ordonné : une de ses femmes me remit avec mystère un billet.
Voilà ce que disait ce billet :
« Cher Ians , vous portez un nom glorieux dont il faut vous montrer digne. Partez , sachez , comme votre aïeul , vous conquérir de la gloire par quelque grand service rendu à l'humanité. Mon père alors , j'en ai l'espoir , s'estimera heureux de vous donner sa fille. Partez, réussissez et revenez; je vous attends. Portez toujours à votre doigt cet anneau, mon fiancé. »
Sans m'arréter aux paroles consolantes de
celle lettre, éperdu, hors de moi , je me mets à courir comme un insensé pour rejoindre Raghild, pour entrevoir (encore une fois), de loin, sinon ses traits adorés, du moins la voiture qui Temmenait. Hélas ! Raghild ne retourna point la tête, et ne me vit pas. Bientôt je tombai, épuisé de fatigue et de douleur; enfin , je perdis connaissance.
Quand je revins à moi , j'étais entouré de personnes inconnues, et une jeune fille veillait à mon chevet. Elle me fit signe du doigt de ne point parler : à travers les hallucinations de la fièvre et du délire, je la vis assise près de mon lit et me prodiguer les soins les plus empressés. Après bien des souffrances et des dangers, j'entrai en convalescence : les premières paroles, de ma voix faible encore , furent pour demander le nom de celle à qui je devais la vie.
— Thildée,murmura-t-elleavec précaution.
Elle m'apprit ensuite qu'elfe m'avait trouvé sans connaissance sur la route de Stockholm, qu'elle m'avait recueiili dans sa voiture, que l'on avait longtemps désespéré de ma guérison, mais que mon état ne laissait plus désormais d'inquiétude.
Puis , comme sept heures vinrent à sonner, elle se leva précipitamment et disparut. Déjà, malgré le trouble sous lequel la maladie laissait ma pensée, j'avais remarqué cette disparition régulière tous les soirs à la même heure. Le lendemain, j'interrogeai Thildée sur cette particularité qui piquait ma curiosité. Elle éluda d'abord ma question , et finit par ajourner sa réponse à mon entière guérison.
— D'ici Là , dit-elle, il vous faut le plus absolu repos d'esprit et de corps. Vous ne saurez que trop tôt ce que vous voulez appren dre, ajoula-l-elle. Que mus importe de connaître la main que Dieu a choisie pour vous ii. 6
donner des soins? Vous aimez, vous êtes impatient de pouvoir vous mettre à l'œuvre pour conquérir la gloire qui doit vous mériter celle dont l'amour est au prix delà renommée. Ne vous inquiétez pas de la pauvre femme que le hasard a fait votre garde malade.
— Comment savez-vous mon secret? m'écriai-je.
— Par les paroles que vous disiez dans le délire de la fièvre et par un billet que serrait convulsivement votre main, tandis que vous gisiez sur la route de Stockholm.
— Maintenant que vous savez mon secret , ne me direz-vous point le vôtre ?
— Le mien ? dit-elle, que vous importe ? L'homme qui aime une grande dame ne peut avoir que de l'indifférence, et peut-être du mépris, pour celle qui, pourtant, a aussi sa gloire à elle. Vous voulez savoir qui je suis, vous désirez connaître le motif qui , chaque
Âk
soir, me force à vous quittée vei^scvU heures ? Enveloppez-vous de ce manteau et venez avec moi, vous apprendrez tout.
Je la suivis, je montai près d'elle dans une voilure qui l'attendait à la porte de la maison , et nous arrivâmes à la salle de spectacle. Elle me fit placer dans une loge et me quitta. Tout à coup je vis le rideau se lever. Au milieu des applaudissemens de tous les spectateurs, une jeune fille venait d'apparaître sur la scène : ses longs cheveux blonds, épars sur ses épaules et retenus par une splendide couronne de diamans, retombaient jusqu'à terre comme un long manteau de soie. Elle se mit à danser, et avec une telle grâce que l'enthousiasme éclata plus bruyamment que jamais. C'était Thildét, et cependant j'hésitais à la reconnaître, car, dans la ravissante danseuse, je ne reconnaissais rien de la jeune fille, naïve et simple , assise tout à l'heure en-
core près do mon fauteuil de malade; jolie enfant qui tressaillait à une de ires paroles et qui rougissait à un de mes regards. Maintenant c'était une reine adorée, une fée, une déesse, devant laquelle s'agenouillait un peuple d'adorateurs fanatiques!
Le lendemain matin, je la vis entrer comme d'habitude dans ma chambre.
— Monsieur Ians, vous le voyez, je ne suis qu'une danseuse, dit-elle avec tristesse. Puis elle ajouta :
— Qu'importe, puisqu'une autre a vos affections et votre tendresse ! puisque vous lui avez dévoué voire existence entière! puisqu'une autre doit être à vous! Oui, à vous, reprit-elle ; car je le comprends , rien n'est impossible à un véritable amour. Vous saurez conquérir dignement la comtesse Raghild et faire disparaître la distance que la fortune
a jetée entre vous et son père Quels sont
vos projets?
• — Depuis le commencement de ma convalescence, mes projets se tournent vers la Laponie. Là, se trouvent des peuplades malheureuses , errantes , grossières. Je veux leur donner L bonheur social; je veux vaincre jusqu'à la nature elle-même : je serai le bienfaiteur de toute cette contrée. N'est-ce pas le moyen de me conquérir un nom et une gloire dignes du nom de mon aïeul, un nom que Raghild puisse échanger sans regret con tre son titre de comtesse?
— Comme vous aimez cette femme! soupira Thildée. Mais saura-t-elle vous aimer autant que le mérite votre amour, elle qui ne vous veut aimer qu'après les douleurs d'une longue séparation, elle qui vous soumet à des épreuves pleines de chances et de périls ! Oh ! comme, à sa place , j'aurais voulu ne point
vous quitter d'un jour, d'une heure, d'un moment! Pour vous j'aurais tout abandonné
fortune et rang , tout jusqu'à mon père luimême; mais je ne suis, moi, qu'une pauvre danseuse! Partez, monsieur, partez; réalisez vos nobles projets, devenez le bienfaiteur de la Laponie, inscrivez votre nom dans le livre de l'histoire à côté de celui de Guttemberg ; devenez l'époux de la comtesse Puighild.
Ému de tant d'amitié, je fis part àThildée des projets que je méditais ; elle les discuta avec une perspicacité d'inteliigence que je n'aurais point supposée dans cette excellente créature, et suggéra plusieurs modifications heureuses à mes premiers plans. Quand notre entretien toucha à sa fin :
— Pour exécuter tout cela, dit-elle, il faut des sommes considérables. Les avez-vous à votre disposition?
— Hélas! lui dis-je, à peine suis-jc assez
riche pour gagner la Laponie ; mais je compte exposer mes projets au gouvernement norwégien qui possède une partie de cette con trée, et je ne doute point qu'il ne me vienne en aide.
««* Oui ! Et alors votre gloire lui appartiendra ; vous ne serez plus un créateur, mais un instrument. Non , lans , c'est seul , c'est sans aucune aide étrangère, qu'il vous faut accomplir votre grande œuvre.
•— Sans doute; mais comment vaincre un pareil obstacle ?
— Vous n'avez point encore marché, et vous voici déjà reculant devant un obstacle, fit-elle en souriant. Cherchez, et il vous viendra quelque bonne inspiration.
— Voilà bien les femmes, me dis-je quand elle se lut retirée ; ce n'est point assez pour leurs folles rêveries de la difficulté, il leur faut encore désirer ce qui est impossible!
Sans m 'arrêter aux objections de la danseuse, je résolus donc de partir le lendemain pour Copenhague, afin de soumettre au vice-roi mon plan d'amélioration pour la partie de la Laponie qui lui appartient.
Avant de quitter Thildée, je voulus cependant la voir encore une fois sur le théâtre, dans tout l'éclat de son talent, et j'allai m'assurer d'une place au parterre.
A ma grande surprise et à celle de tous les spectateurs, la danseuse parut, ce soir-là, sans sa couronne de diamans. Un simple ruban de velours noir retenait ses magnifiques cheveux. Le lendemain, je voulus lui demander compte de cette circonstance; mais elle me répondit que c'était une fantaisie qui lui avait passé par la tète.
— Nous autres danseuses, ajouta-t-elle, nous nous livrons à tous les caprices qui ^'emparent <!<* nos imaginations fantasques.
Je lui appris ensuite que je comptais partir le matin même pour Copenhague; je la vis alors pâlir, et il lui fallut s'asseoir préci» pitamment pour ne point tomber évanouie à mes pieds. Mais bientôt elle se remit de son trouble, porta ma main à ses lèvres, et s'enfuit en sanglottant. En vain je cherchai à ia revoir avant de quitter la maison où elle m'avait recueilli avec tant de dévoûment et d'affection , elle refusa de m'accorder une dernière entrevue.
Je partis pour Copenhague. Arrivé en cette ville, je reçus, par des mains inconnues, une cassette qui contenait une somme considé ■ rable en or. Un seul billet accompagnait ce don, qui me fournissait les moyens de mettre à exécution mes projets, sans recourir à l'aide du gouvernement norwégien. Ce billet ne contenait que ces mots :
HAGHILD.
Raghild avait deviné ma pensée , Raghild approuvait mes projets et s'y associait ! Ivre de joie, dès-lors, je ne connus plus d'obstacles, et je partis pour la Laponie, résolu à lui apporter la civilisation et le bonheur. J'avais, durant mon séjour chez le comte, étudié la langue de ces pays sauvages, et il m'était facile de me faire comprendre de ceux que je voulais doter d'une nouvelle existence sociale ; enfin, j'avais de l'or, et tout me semblait facile. Résolu à fonder une colonie modèle qui pût donner les moyens d'apprécier les bienfaits de mes innovations, je commençai par proposer au chef d'une peuplade laponne de s'arrêter dans le lieu où nous nous trouvions, d'y bâtir des cabanes en place de tentes, et d'y passer l'hiver. Il me regarda avec le sourire d'étonnement et de raillerie que font naître les insensés ; puis il me dit :
— Si nous bâtissions des cabanes, nous ne
pourrions point les emporter comme nous emporterons nos tentes quand le froid gèlera tout ce pays et n'en fera qu'une seule pierre. Alors il n'y aura plus de mousse pour nourrir nos rennes, et plus d'eau pour les désaltérer. En suivant tes conseils , les troupeaux périraient; nos femmes, nos enfans et nousmêmes, il faudrait que chacun se résignât au même sort.
— Non , répondisse avec assurance ; bâtissez des cabanes dans cette vallée, à l'abri de cette colline et de ces rochers qui l'abritent contre le souffle glacé du Nord ; une mousse fraîche croîtra sans cesse en ces lieux pendant l'hiver, comme maintenant. J'ai les moyens d'empêcher la gelée et de vaincre le froid.
— Vous êtes donc sorcier? me demandèrent les Lapons, avec terreur.
— La science, do nos jours, opère des
miracles cenl fois plus étonnans que les prodiges de vos sorciers qui vendent le vent , et qui feignent de guérir les maladies. Du reste , voici une somme qui représente, et au-delà, le prix de vos troupeaux ; je vais vous la confier en dépôt. Si mes projets ne réussissent point, et ne vous exposent pointa quelque dommage , vous me la rendrez au printemps. En cas de malheurs , elle vous indemniserait. Ce moyen réussit à inspirer aux Lapons la confiance nécessaire pour qu'ils me secondassent clans mon entreprise. Ils se mirent à construire des cabanes dans le lieu où nous nous tr iivions, et je vis, à ma grande joie, se former bientôt un véritable village. De mon côté, je travaillais avec ardeur à élever les machines que j'avais apportées de Copenhague et à me mettre à l'œuvre. Les Lapons ne pouvaient comprendre ce que je voulais faire, au moyen de colle grande vrille que j'enfon-
eais dans la terre, et qui n'apportUit au dohors que du sable. Un jour ils poussèrent des cris de joie et me regardèrent presque comme un Dieu, car un jet d'eau chaude s'élança de la terre et se répandit dans la plaine, de manière à arroser la mousse des renne? et à lutter contre la gelée, en renouvelant sans cesse la chaleur. J'avais fait creuser un puits artésien.
S'il y eut de la joie parmi les Lapons, vous pouvez jugez de la mienne, car, en imitant mon exemple, on rendait désormais habitable la Laponie, et il n'y avait plus d'obstacles impossibles à surmonter pour la cultiver. Je donnai l'ordre à mes ouvriers de continuer à creuser [dus avant, et je partis aussitôt pour Kantokeino , village peu éloigné, afin de me procurer diverses choses nécessaires pour donner aux eaux une direction utile et sagement répartie. Mon voyage dura deux jours.
Je me hâtai de revenir... Oh! monsieur, jugez de mon désespoir!... Quand j'arrivai sur les hauteurs qui dominaient ces lieux que je croyais conquis à la civilisation, un lac immense et noir avait tout remplace'. Au milieu de ce mélange d'eau et de houe, nageaient quelques rennes qui se débattaient contre la mort. Une partie des habitans étaient victimes de cette inondation ; ceux qui avaient pu gagner les hauteurs regardaient avec désespoir cette scène effroyable. Quand ils m'aperçurent, ils se précipitèrent à ma poursuite avec des menaces de mort, et je ne pus leur échapper qu'après cent périls. J'avais consacré une année de ma vie à ce fatal essai; j'avais causé le malheur et la ruine de ceux dont je croyais assurer la fortune et le bonheur. Un découragement absolu s'empara de moi , je résolus de ne plus lutter davantage contre la destinée , de rendre à Raghild sm
promesses et son anneau de fiancée : après cela je comptais mourir.
Je repartis donc pour Stockholm.
En arrivant dans la ville , j'entrai chez un libraire pour écrire à Raghild , et lui demander une dernière entrevue et un dernier adieu. Un journal se trouvait là ; je le pris machinalement , et tout à coup mon nom apparut à mes yeux au milieu de la page. Voici ce que je lus :
<r Une tentative ridicule et mal conçue vient de causer les plus grands malheurs dans la Laponie norwégienne. Un certain Guttemberg, qui prétend à tort descendre de l'inventeur de l'imprimerie, s'est avisé de vouloir creuser un puits artésien , à quinze lieues de Kantokeino. Les moyens qu'il a employés pour fouiller le sol ont été les mômes que
ceux dont on use en Europe; mais l'auteur insensé de celte entreprise n'avait point réfléchi que, dans les terrains mobiles et humides de la Laponie, il n'obtiendrait que de la boue au lieu d'eau , et que cette boue viendrait en si grande quantité, qu'elle inonderait et étoufferait tout le pays environnant. C'est ce qui est arrivé : hommes et bestiaux , tout a péri. j>
— Jugez de mon désespoir et de ma honte : j'avais rêvé la gloire, et mon nom n'était plus qu'un objet de ridicule! Je voulais conquérir le litre de bienfaiteur de l'humanité, et j'avais donné la désolation et la mort à plus de cent victimes de mon fol orgueil! Le trépas seul pouvait expier tant d'opprobre. Je sortis de la boutique du libraire résolu à en finir avec la vie; mais auparavant il fallait renvoyer à Raghild son anneau , lui rendre ses
promesses el sa liberté. Je me mis en chemin
pour le château du comte. Connue je sortais
de la ville, une voiture passa rapidement
près de moi. Dans cette voiture, je reconnus
Raghild, la tête appuyée sur l'épaule d'un
jeune homme; elle tenait un enfant sur ses
genoux.
Je rentrai à Stockholm la rage dans le
cœur. Insensé, ce n'était plus la mort que je
voulais, c'était h vengeance! Raghild m'avait
trahi, la perfide! tandis que je me perdais
pour elle , elle en épousait un autre ! Eh bien !
à elle aussi le désespoir et la honte! Oui,
son anneau et sa lettre vont être adressés à
son mari; il saura la foi qu'il peut mettre eu
sa femme , et comment elle tient les sermons
qu'elle fait à ceux qu'elle dit aimer.
Tandis que je roulais dans ma pensée ces
sinistres projets, et que je cherchais les
moyens d'en mettre plus sûrement en œuvre in. 1
la réussite, une seconde voiture passa près de moi; mais celle-là s'arrêta. Une femme en descendit et se jeta dans mes bras : c'était Thildée. Un manteau de fourrure l'enveloppait, et tout annonçait qu'elle arrivait d'im long voyage.
— Béni soit le hasard , ou plutôt la Providence, qui nous réunit! s'écria-t-elle en me serrant dans ses bras ; j'arrive de la Laponie, où j'étais allée vous chercher , en apprenant la fatale issue de votre noble entreprise. 0 mon généreux ami! avec quelle intelligence sublime , avec quelle force de volonté, avec quelle supériorité de talent vous aviez exécuté cette Lirande idée ! La fatalité a tout détruit; mais aux yeux de Dieu et des cœurs bien placés, aux yeux de tous ceux qui savent ce qui est beau et grand ,
vous êtes digne d'admiration et de respect!
Je ne l'écoutais point, je ne l'entendais
point; un seul nom, une seuk pensée dévo-
rait mon cerveau et venait sur mes lèvres :
— Raghild ! Raghild î
— Elle vous a trahi. Je le savais depuis longtemps; mais j ai eu soin que la nouvelle de cette trahison n'allât point vous affliger et vous arrêter dans vos travaux et dans vos projets. Faut-il regretter un pareil amour et un cœur si lâche?
— Kagnild! m ecriai-je plus douloureusement encore.
Thildoe m'entraîna, me fit monter dans sa voilure, et donnait à ses gens l'ordre de nous ramener chez elle, quand un domestique accourut et lui parla à voix basse, Elle pâlit, et un tremblement convulsif agita tous ses membres.
— Pour la France! dit-elle au postillon; et la voiture partit avec la rapidité de l'éclair.
On venait d apprendre à Thildéequele gou-
vernement norwégien avait demandé justice au gouvernement suédois du projet insensé et coupable tenté par moi sur le territoire de cette première nation. Ma vie était menacée, car on ne vovait point en moi un bienfaiteur imprudent, mais un coupable assassin.
Depuis ce moment, monsieur, je ne sais plus ce qui s'est opéré en moi. Comment suisje venu à Paris, comment, sans ressources, puis-je trouver du pain et un asile, je n'en sais rien. Un voile couvre mes idées. Je ne pense plus, pour ainsi dire, et il y a des momens où je ne comprends ni où je suis, ni ce quejefais.Thikléene mequitiepas,medonne des soins de sœur et me préserve de ma propre folie. Quand je sus qu'un puits artésien se creusait à Paris, ma démence devint d'une activité redoutable: je m'attendais toujours à voir la fatale issue, qui avait fait écbouer mon
entreprise, punir l'audace de l'imprudent qui m'imitait. Voilà pourquoi vous m'avez vu, monsieur, errant comme un insensé près du puits de Grenelle; voilà pourquoi vous me voyez dans ce triste bouge, accablé de misère , presque fou , sans avenir, incapable de travail , et n'osant reporter mes regards vers le passé; le passé avec son épouvantable souvenir de ma honte et de la trahison de Rashild î
Il se tut et cacha Sa tête dans ses deux mains. La jeune femme accourut, s'agenouilla devant l'infortuné, et appuya tendrement sa tète sur son épaule.
- — Eh ! quoi, s'écria celui qui venait d'entondre les douloureuses confidence* do fluu
tifflhm'g! eh! tjusit un tfôhsti vous arrêta
ni m® iHiittiêi w ta m$$m ïïm
vous avec l'abnégation et le sublime fanatîsme d'un martyr? Vous êles jeune et plein de talent; vous avez le cœur haut placé, la tête forte, et vous désespérez de l'avenir? Vous vous laissez briser, parce qu une jeune orgueilleuse vous a oublié, et vous mécon-
naissez la tendresse ineffable de celle qui ,
pour vous, a renoncé à la fortune , à la renommée, à Fart qu'elle aimait passionnément; qui s'est faite votre protectrice, votre gardemalade, votre chien ! qui vous a soutenu dans
vos épreuves, et qui ne reçoit de vous, en
échange, que la plus complète ingratitude.
Vous lui devez la vie, car elle vous a ramassé
mourant sur le grand chemin , tandis que la
comtesse passait froidement à côté de vous.
Cetle somme d'or, qui vous a été remise au
nom de Raehiid , faut-il que je vous iap-
prenne, ne l'avçz-vpus point d< omme
fnQ\l CjÇSj le prix ''c la couronne de diamans
de la danseuse ! Elle vous l'envoyait au nom de sa rivale par un sentiment d'une noblesse sans exemple, par un sacrifice en apparence au-dessus des forces humaines, tarit elle vous aime pour vous et non pour elle-même !
Guttemberg écoutait comme si tous ces dévoûmens lui fussent restés jusque-là inconnus. On aurait dit que ses yeux s'ouvraient pour la première fois à la lumière de l'amour de Thildée.
— Crovez-moi, continua le nouvel ami donné par le hasard à l'étranger , vous possédez d'inappréciables trésors ; ne les méconnaissez pas plus longtemps. Réveillezvous, sortez du sommeil maladif où vous êtes resté trop longtemps plongé, ressaisissez votre intelligence et votre talent. 11 v a encore, dans le présent et dans l'avenir, b du succès pour vos efforts et bien du bonheur avec un pareil amour !
- Oui, vous avez raison, dit-il Mais il
faut que je vous en fasse l'aveu : malgré moi, le souvenir de Raghild ne me quille point, il m'obsède, il se lient sans cesse devant moi. Je la méprise, et je l'aime malgré ce mépris... C'est folie , mais je vous l'ai dit , je suis un insensé; ma guéri son est impossible... Cédez enfin à mes prières, Thildée, quittez-moi, renoncez à vous attacher plus longtemps à une destinée dont rien ne peut changer la fata- 1 i lo ! laissez-moi mourir, car je n'ai pour vous que de l'ingratitude.
En disant cela , il se leva brusquement comme [jour s'éloigner de la jeune femme. G Ile-ci se rattacha pur un mouvement pas-
titïé à son ami, et, dans cette courte lutte,
Dlr de soie qui enveloppait sa lêto
Ut.ii i.ili|l|!lï>tdl |ptti|l
beaux cheveux blonds' ils avaient été coupés. A cette vue, des larmes tombèrent de ses yeux, des sanglots sortirent de sa poitrine;
il tomba à genoux devant la jeune femme, il la saisit dans ses bras , il la pressa passion némen! contre sa poitrine.
— Pour moi, s'écria-t-il, pour moi, tu as encore accompli ce dernier sacrifice! Tu as tout immolé, tout, jusqu'à ta beauté, à l'ingrat qui ne prêtait pas même d'attention à ton amour. Oh ! ce dernier bienfait , chère ange, je le sens, opère ma guérison. C'est un miracle dû à ta foi ! Regarde , je ne suis plus un fou, je ne suis plus un insensé! Lève-toi, ma femme, viens f appuyer sur le bras de ton mari, ma noble et sainte épouse. Je veux, dès M moment, vapport^r autant do bonheur qua
ai tt'll dl U tfdiiiipulH Luta d'iitjftut'tlti*
it«viHtr«r (NiiHi ni tt|ii^ H^fwiji ¥iiui
fl«N^IWN!ii4H(«(tl»|îik|iil HNU
renommée, car je veux les conquérir encore,
mais pour toi seule, pour mettre à tes pieds
■ la fortune et un nom dignes de toi.
Elle pleurait en l'écoutant; mais cette fois
c'était de douces larmes qu'elle répandait. Sa
tête, illuminée par le bonheur, resplendissait
comme le front d'un bienheureux entouré
de son auréole.
L'autre jour, on pouvait remarquer, sur le boulevard , un jeune couple dont la beauté faisait arrêter les promeneurs ; la jeune femme s'appuyait avec un bonheur ineffable sur le bras de son mari, tandis que ce dernier la regardait et rayonnait d'une délicieuse émotion. Tout annonçait dans leur costume élégant une aisance voisine de la fortune. G etaient Thildée et Gutiembenr.
Tandis qu'ils s'enivraient délicieusement ensemble aux mille joies de la vie parisienne,
au soleil, à l'ombre, à la foule, aux murmures des voix, au bruit ries pas, au tumulte des voitures , aux richesses dos magasins et des exhibitions publiques, ils se retournèrent tout à coup, car une voix venait de prononcer derrière eux leurs deux noms; ils reconnurent leur nouvel ami.
— Oh! s'écria la jeune femme en lui saisissant la main avec émotion, nous vous retrouvons donc enfin ! Est-ce bien de se sous traire si cruellement à la reconnaissance de ses amis? surtout maintenant que, grâce à vous, nous voilà mariés, riches, et sûrs de l'avenir. Un coup de votre baguette a opéré toutes ces merveilles.
■ — 11 m'a suffi de prononcer votre nom au directeur du théâtre de Vienne.
— Thildée, aux lo i^s cheveux ! a-t-il dit , Thildée, à la couronne de diamans !... Je mets à ses pieds \m engagement de trois
saisons, et vingl-cinq mille francs par an.
— Hélas ! couronne et chevelure ont disparu, murmura Guttemberg avec un soupir.
— En suis -je moins jolie pour cela? fit Thildée, en montrant par un geste d'ineffable coquetterie et d'amour son délicieux visage. Puis elle passa sonbras sous lebras de leur ami:
— Venez, dit-elle, magicien!
Quelques instans après ils se trouvaient
tous les trois dans une classe du Conservatoire. Au milieu de celle vaste salle , dansaient douze jeunes iules, belles, éiegantes, et richement vêtues de légères basquines qui laissaient nus leurs bras minces et leurs épaules roses. Elles dansaient , non pas tatouées do rougo» non pas saupoudrées tle blano * non pas t la clnruJ perfide d'une FftttpMIfl i«m ittl U iUttMM tMliëiMûlë
4* Immi *i mm Ni •rtié'iwi m mi*
lieu d'eux! Ils voyaient les perles humides que l'animation et le plaisir épanchaient sur le front des agiles créatures; ils pouvaient presque respirer leur souffle rapide et tiède ! Tout à coup, une autre fée s'élance parmi les jeunes filles. Elle ne marche pas , elle bondit , elle vole ! Vous le savez, Taglioni danse pour les anges, Elsslerpour les hommes, et Carlotta pour elle-même. Eh bien, l'archange Raphaël eût cru to1i> nne Je ses sœurs célestes dans Thildée; lord Bvron eût tendu vers elle des bras passionnés ; une Romaine, au milieu de la tarentelle la plus ardente , n'éprouve pas d'aussi naïfs enivremens. Le professeur lui-même, ce vieillard blasé de danse, restait extasié et muet; les compagnes de l'étrangère, à force d'admiration , oubliaient d'être jalouses; enfin il y eut un instant où Guiteiïiberg se leva pour tomber aux pieds de Thildée ! Mais bientôt, peu à peu , il re-
tomba dans une rêverie profonde et morne. Quand toutes ces fées furent redevenues de simples mortelles , et tandis que Thildée, dans une pièce voisine, échangeait sa tunique aérienne de sylphide pour les chastes plis d'un long peignoir de mousseline :
— Pourquoi cette tristesse? demanda celui qui joue dans cette histoire , je vous l'ai déjà dit, l'humble rôle Ho confident.
— Avec l'amour m'est venue la jalousie , répondit Ians à voix basse. La laisser danser sur un théâtre, n'est-ce point partager avec le public sa beauté, son sourire , sa grâce ?... Il faut que Thildée rompe son engagement ; il faut qu'elle devienne riche par moi seul... Oui, ce qui, une fois, a échoué, peut réussir à une seconde tentative... Fertiliser la Laponie par des sources d'eau chaude...
Thildée qui entendit ces paroles jeta un
cri do terreur : l'œil de Guttemberg brillait de la flarhme sinistre que le promeneur nocturne lui avait vue naguère, près du puits de Grenelle.
A ce cri, le Danois sortit comme d'un accès de fièvre chaude. Il regarda fixement sa femme, se passa les mains sur le front et resta quelques instans le visage caché. Quand il releva la tête, ses traits avaient repris leur sérénité.
— Non î s'écria-t-il, non! Plus de ces idées insensées que soufflent la folie et le démon ! Je veux tout te devoir , ma bien-aimée ; oui , tout , comme un enfant à sa mère ! Ma reconnaissance sera l'expiation de mon orgueil, et mon amour, mon châtiment.
— C'est cela! le paradis sera votre purga toircî interrompit leur ami avec un sourire.
IcLicdcr,
L'autre jour , à un concert de Liszt ,
il y avait, parmi l'auditoire que rassemblait
le désir d'entendre le poète du piano, une
étrangère vêtue de noir. Placée devant une
fenêtre, près de l'estrade, son visage pale,
voilé de clair obscur, se détachait au milieu h, b
de la iumière, comme l'ovale suave d'une madone de Cimabué au milieu de son auréole d'or. Elle semblait ainsi pleine de grâces et de jeunesse; mais quand elle venait à tourner la tôle, et que ses traits s'éclairaient à la dure clarté d'un jour cru, on restait douloureusement surpris de la vieillesse anticipée qui les flétrissait. On comprenait de suite que ces tristes ravages étaient l'œuvre d'un ebagrin profond et fatal. Le doigt impitoyable de la souffrance avait, comme sur les portes funèbres dont parle Dante , écrit sur ce front mat : Plus d'espérance!
Quant Liszt joua l'ouverture de Guillaume Tell, le talent de l'artiste produisit une vive impression sur l'étrangère. L'œil languissant de la pauvre femme s'anima ; ses jou.s se colorèrent d'une rougeur fiévreuse; ses lèvres s'entrouvrirent, comme pour laisser respirer plus à l'aise sa poitrine contractée.
Plusieurs fois , ses mains se levèrent et se joignirent pour exprimer, par des applaudissemens, l'émotion profonde quelle éprouvait. On aurait dit la fille de Jaïre ressuscitée à la voix du Christ, et cherchant à exprimer sa reconnaissance et sa joie.
Pendant la fantaisie sur un thème de la Lucia , les émotions de l'étrangère ne furent ni moins vives, ni moins heureuses. Elle semblait ne plus garder un seul de ses souvenirs qui l'accablaient naguères de douleurs; elle souriait, elle s'épanouissait, elle reprenait la splendeur primitive de sa beauté, elle livrait son âme tout entière aux sensations profondes par lesquelles l'artiste remuait l'auditoire enthousiasmé.
Tout à coup commença le chant du liédei la Sérénade; aussitôt la pâleur de l'étrangère reparut plus livide que jamais; son œil s'éteignit, ses dents se serrèrent, ses lèvres
blanchirent; uti frisson convulsil parcourut tous ses membres et crispa ses mains amaigries. File pencha la lête, et, sans les soins empressés de la personne qui l'accompagnait, sans la précipitation avec laquelle on ouvrit une fenêtre, la pauvre femme serait tombée sans connaissance. Elle resta quelques instans penchée sur le balcon, brisée, suffoquée, mourante.
A la fin cependant des larmes mirent un terme cà cette crise; elle pleura longtemps, et quand les applaudissemens de l'assemblée eurent salué avec transport l'artiste qui venait de terminer les deux liéders de Schubert, elle se sentit assez remise pour reprendre la place qu'elle occupait d'abord au milieu des spectateurs. Cette fois le talent magnétique du merveilleux pianiste, quoiqu'il se surpassât lui-même, ne put rien pour ranimer l'étrangère. Elle resta là, affaisée, sans entendre,
et absorbée par d'accablantes pensées. Ni les doubles motifs de Robert-le- Diable qui marchent ensemble, luttent, se croisent, s'enlacent comme deux serpens; ni la fuite étrange des chevaux sauvages qui entraînent Mazeppa , ode rivale de l'ode de Victor Hugo; ni le galop chromatique qui réunit à la fois les plus adorables caprices de la fantaisie et les difficultés les plus âpres de la science, ne purent rien sur elle. Insensible, attérée, elle se souleva péniblement, quand la foule eût laissé déserte la salle du concert, et sortit avec lenteur appuyée sur le bras d'un vieillard qui lui témoignait une compassion vive et mêlée d'alarmes. Ces alarmes étaient fondées, car en montant dans la voiture qui l'attendait, une crise nerveuse saisit la malade et la tordit de violentes convulsions. Un de nos plus célèbres médecins, qui se trouvait sous le péristyle, accourut aux cris qu'elle poussa,
— il8 -
ui donna des soins, prescrivit une potion qu'on alla chercher en toute hâte; et, sur les instantes prières que lui adressa le vieillard, consentit à reconduire l'étrangère chez elle. La voiture partit rapidement et s'arrêta devant un hôtel du faubourg Saint-Germain. Plusieurs domestiques en livrée accoururent et transportèrent leur maîtresse dans son appartement. On la déposa sur son lit; ses femmes de chambre la déshabillèrent, et les convulsions perdirent enfin de leur gravité. Le médecin rassuré put quitter la malade, qui tomba dans un profond assoupissement.
Quant le docteur revint le soir, il ne restait plus à l'étrangère qu'une grande faiblesse et un accablement douloureux. Eu le voyant elle essaya de soulever la tète pour le saluer, et lui tendit la main.
— Merci, dit- elle, merci pour vos bons soins, monsieur. Oh! j'ai bien souffert!... Et
pourtant, ajouta-t-elle, je devrais avoir l'habitude de ces cruelles tortures, car voici bien des années que Dieu me les impose.
— Les soins du docteur vous guériront désormais , madame , dit le vieillard qui l'avait ramenée du concert. Espérez!
— La science ne peut rien, mon ami, vous le savez, pour les maladies de l'âme... N'estce pas, monsieur?
— Sans doute , madame ; mais le chagrin profond auquel vous vous abandonnez , ne pourriez -von s pas le dompter, ou du moins l'affaiblir à force de courage et de résignation? Si vous cherchiez à l'écarter bien de votre pensée, au lieu de vous y complaire, peut-être rendriez-vousses effets moins funestes.L'cxistence est un don que Dieu fait aux hommes, madame : il ne leur est point permis d'en détourner les lèvres.
— Vous avez raison , docteur , et cependant, je vous en fais l'aveu, je n'ai qu'une pensée, qu'un désir : rejoindre au ciel la sœurbien-aimée que j'ai perdue! Nous étions nées, monsieur , le même jour, à la même heure ; notre mère nous allaitait ensemble et nous endormait dans le même berceau : jamais nous ne nous étions séparées pendant un jour, pendant une heure... Hélas! voici bien des années que je reste seule au monde, pauvre exilée, veuve de toutes mes affections. La Sérénade de Schubert que jouait Liszt, a donc vivement réveillé en vous ces tristes souvenirs ?
— Oui , reprit-elle en pâlissant, car ce liéder a exercé, non pas sur ma vie, mais sur celle de ma pauvre sœur, une fatale influence. Ma sœur à dix-huit ans , monsieur, avait débuté sur le théâtre de Vienne avec un succès sans exemple. La vocation seule fai-
sait d'elle une cantatrice; car elle était riche, elle était belle, elle appartenait à une famille honorable et puissante. Une force impérieuse, irrésistible l'entraînait. Ni les circonstances , ni les obstacles , ni la résistance même ne purent l'arrêter. Une voix secrète lui répétait sans relâche que le talent et la gloire l'attendaient. Celte voix ne la trompait point, monsieur. Bientôt l'Allemagne entière répéta avec enthousiasme le nom de mademoiselle Emma Muller! Spirituelle , naïve , charmante, ma sœur ne tarda point à voir s'empresser autour d'elle tout ce que Vienne complaît d'illustre. Un soir qu'elle ne jouait pas, et que Weber, Hoffmann, et plusieurs auires de ses amis se trouvaient dans son salon, il prit fantaisie à Emma d'essayer de la musique apportée le matin. Le hasard la fit tomber sur le liéder la Sérénade. Quand elle l'eût chanté , elle demanda avec émotion quel
était le compositeur de cette œuvre délicieuse! On ne put d'abord lui donner une réponse satisfaisante, car personne ne le connaissait. Mais elle y mit une si vive insistance , elle prit des informations à tant de personnes, qu'elle finit par découvrir Fauteur de l'air qui l'avait si vivement impressionnée. On lui dit que c'était un jeune homme qui se nommait Franti Schubert. Pauvre , inconnu , il avait dû publier à ses frais la Sérénade , sa première œuvre imprimée.
— L'obscurité de ce jeune homme est une injustice qu'il fout réparer! s'écria ma sœur; je veux aller lui tendre la main ; je veux qu'il prenne la place qui lui est due.
Et le lendemain matin, appuyée sur mon bras et suivie d'un seul domestique, elle voulut absolument se rendre chez fe jeune artiste. Il habitait, dans un des plus pauvres faubourgs de Vieillie, une petite maisonnette
d'humble apparence. Quand la vieille femme qui le servait nous vit entrer, elle alla prévenir son maître. À la vue de ma sœur, qu'il avait souvent admirée au théâtre , il se sentit vivement ému.
— Vous chez moi! madame, s'écria-t-il.
Oh ! ne suis-je pas la victime d'un rêve ?
— Non, monsieur Schubert, dit-elle en lui tendant la main; le hasard m'a fait connaître de la musique de vous, et je viens vous prier d'écrire pour moi un opéra. C'est le premier dans lequel j'accepterai un rôle.
A ces paroles , il resta frappé d'une sorte d'anéantissement , produit par la joie et par la surprise.
— Ne vous jouez point de moi ! murruura-til, ne vouo jouez point de moi, ca; j'en mourrais , savez • vous bien , si tout cela n'était qu'un jeu!
— Tout ce1:! est réel : icui\ Venez
dîner aujourd'hui chez moi; je veux vous présenter au directeur du théâtre impérial et au poète qui doit écrire votre libretto. A ce soir.
Le soir, Frantz Schubert vit se réaliser le bonheur auquel il n'osait point croire encore. Emma chanta la Sérénade avec tant d'âme et de talent, elle sut faire ressortir d'une façon si brillante la musique du jeune maestro, que le directeur du théâtre impérial s'empressa d'accéder au désir de la prima donna. Il demanda une partition à Schubert , et lui proposa un livret que venait de terminer un des auteurs alors à la mode pour ce genre d'ouvrage. Le futur opéra devait porter pour titre : les Amis de Salamanque.
Ma sœur ne borna point à cet important résultat ce qu'elle voulait faire pour la fortune et pour la réputation de son protégé. Elle ne chanta plus , dans les salons où on l'appelait , que des airs du jeune maître. Bien-
tôt , l'attention publique se fixa sur Schubert, et son nom cessa d'être obscur. Un éditeur vint lui proposer d'acheter les lieders que le pauvre méconnu n'avait pu publier jusque-là; ces œuvres, fines, gracieuses et empreintes d'une suave poésie, se popularisèrent rapidement à Vienne et dans l'Allemagne entière. Schubert cessa d'être un inconnu.
Chaque soir, Schubert venait visiter ma sœur, soit au théâtre, soit chez elle; il lui racontait tous les bonheurs qui lui advenaient comme par magie , et il en remerciait avec affection la magicienne qui les avait, disaitil, opérés par un coup de baguette. Schubert était d'une figure douce et naïve; au premier abord on aurait pu accuser d'insignifiance cetle figure; en le considérant avec attention, on découvrait dans le pli de ses lèvres une finesse exquise; son front large et découvert attestait une haute intelligence :
enfin , son regard s'animait par intervalles d'une expression puissante et magnétique. ïl parlait peu , s'exprimait avec une sorte de réserve timide , et semblait disposé à la mélancolie. Je l'étudiais avec sollicitude , car je comprenais que le sentiment d'intérêt et d'affection que ma sœur portait à ce jeune homme ne tarderait point à prendre un caractère plus passionné. S'il manquait, un soir, à venir la visiter, elle se sentait prise d'inquiétude et de tristesse, chantait avec distraction et restait insensible aux applaudissemens qu'on lui prodiguait. Mais l'apercevait-elle dans la foule, alors elle prodiguait tous les trésors de sa voix et de son talent.
Je n'osais interroger ma sœur sur tout cela, car je craignais, en voulant lire dans le cœur de la pauvre enfant, de l'y faire lire elle-même et de lui révéler un mystère qu'elle ne s'était peut-être point encore avoué.
Un soir Emma avait joué donna Anna de Don Giovanne; jamais elle ne s'était montrée plus parfaite cantatrice et plus admirable tragédienne. Accablée de fatigue, brisée par les émotions de ce rôle, elle ne voulut recevoir dans sa loge , après la représentation , que Frantz Schubert. A demi-couchée sur un lit de repos, elle lui tendit la main et lui fît signe de s'asseoir à ses pieds.
— Êtes- vous content de moi? lui demandât-elle.
— Jamais vous n'avez chanté d'une manière plus accomplie, lui répondit-il en baisant la main qu'elle lui présentait.
— Je chanterai pourtant bientôt mieux encore , reprit-elle; la musique des A&is de Saïamanquc rr.e vaudra, j'en suis assurée, des inspirations plus heureuses que celles de Don Giovanne.
Schubert se sentit ému; une larme mouilla ses yeux.
— Merci, dit-il, merci! Vous avez fait de mon existence, naguère triste et découragée, une vie de bonheur et de sérénité. Merci, car avant vous j'étais seul au monde , et je n'avais personne qui s'intéressât à ma destinée. Maintenant un ange gardien veille sur moi. Il y a des momens où je suis tenté de vous appeler ma sœur.
— Votre jeunesse a donc été bien triste et bien abandonnée, mon ami?
— Mon père était un pauvre et rude maître d'école de village; habitué à user de sévérité envers ses élèves, il ne me témoigna jamais d'autre sollicitude que celle réclamée par mon instruction. Je ne me souviens pas d'avoir reçu de lui un seul baiser.Quant à ma pauvre mère, je ne l'ai jamais connue; Dieu l'avait rappelée à lui le jour de ma naissance.
Lorsque j'eus acquis quelque instruction, ou
me plaça comme enfant de chœur à Liechlendhal, sous la direction du maître de chapelle Michel Holzen. Le vieux musicien ne se montrait guère plus affectueux que mon père , et ce fut avec sa férule qu'il m'apprit à battre la mesure et à chanter des parties de soprano dans les messes qu'il composait. Je m'avisai un jour de lui montrer quelques essais de musique que j'avais écrits pour le piano. 11 me rit au nez , ne voulut point les lire, et m'envoya au conservatoire de musique de Vienne, où je trouvai quelques encouragemens près de Salieri.
Mais bientôt il me fallut laisser là mon art bien-aimé pour prendre le fusil. 1813 était arrivé avec ses guerres terribles et désastreuses. Fendant trois ans , courbé sous le poids du sac et de la giberne , je retrouvai dans la discipline militaire la rigueur dont
mon enfance avait été entourée. Enfin j'obtins ma libération du service, et je cherchai à tirer parti de la musique que j'avais écrite à la dérobée tandis que j'étais soldat. Personne ne voulut même lire cette musique ; toutes les portes se fermèreiij devant mes démarches , et il ne me resta d'autre ressource , pour gagner mon pain , que celle de transcrire la musique des autres. On ne gagne pas beaucoup à faire un pareil métier. Quelque modeste que fût ma manière de vivre , elle n'exigeait pas moins , pour y subvenir, que je travaillasse à mon métier de copiste pendant dix heures de la journée. Je passais Une partie des nuits à composer des lieders, des chœurs, des messes, des études pour le piano ; puis je renfermais tout cela dans une armoire ; je dormais quelques heures , et le lendemain malin je recommençais ma vie mercenaire, seul ? sans un encouragement ,
sans une affection . sans un ami! Voilà, mademoiselle, la triste existence à laquelle vous avez mis un terme. Avec vous l'aisance et l'espoir sont entrés dans mon pauvre logis.
— Et maintenant vous êtes heureux, toutà-fait heureux? demanda ma sœur, dont une vive émotion altérait la voix.
— Oui, heureux , bien heureux , grâce à vous!
— Il ne vous manque rien ? vous ne formez aucun désir?
— Je songe à la réussite de mon opéra ; mais le succès en est certain, puisque vous y jouez le rôle principal.
— Et une fois ce succès obtenu, tous vos rêves de bonheur seront réalisés ?
— Tous.-
Une larme brilla dans les yeux d'Emma et coula sur ses joues. Elle passa son bras autour de mon cou , m'attira vers elle par un
mouvement nerveux et me donna un baiser sur l'épaule. Je sentis que ses lèvres étaient glacées.
— Bonsoir, monsieur Schubert, dit-elle d'une voix tremblante ; il se fait bien tard ; ma voiture m'attend ; il faut que je rentre au logis. J'ai besoin de ne me point fatiguer, car c'est après -demain la première représentation des Amis de Salamanque.
Schubert se leva et sortit. A peine nous eût-il quittées, qu'Emma se jeta dans mes bras en sanglottant.
— Il ne m'aime pas , s'éciïa-t-elle , il ne m'aime pas, ma sœur!
Tandis que l'étrangère passait sur son front humide ses deux mains tremblantes et semblait à la fois appeler et repousser ses souvenirs, le docteur interrogea doucement son pouls; il craignait que l'émotion d'un pareil récit ne fatiguât la malade et n'augmentât son
malaise. Celle qui n'avait pu , sans s'évanouir, entendre un air qui lui rappelait des douleurs passées, se trouvait maintenant face à face avec ces douleurs, et les subissait de nouveau, pour ainsi dire, sans en éprouver autre chose qu'une sorte de soulagement. C'est là une des inexplicables bizarreries de la souffrance ; la souffrance est étrange dans ses contradictions comme tous les phénomènes physiologiques. On s'alarme de loin, à la pensée d'un malheur; quand le malheur est là, on le supporte avec résignation.
Loin donc d'interrompre le récit commencé, le docteur en provoqua la continuation. L'étrangère se souleva sur son lit et fixant ses grands yeux bleus sur celui qui l'écoutait :
— Le lendemain, dit-elle, lorsque ma sœur sortit de son appartement, je restai surprise de la pâleur qui couvrait son visage ,
et de la fatigue que je lisais sur tous ses traits , flétris par les douloureux stigmates d'une nuit sans sommeil. Je courus à elle : je voulus lui prendre la main ; elle accueillit froidement ce témoignage d'intérêt, feignit de paraître surprise des craintes que j'exprimais sur sa santé, et affecta une gaîté que tout démentait en elle. Je compris qu'elle cherchait à oublier le passé ; qu'elle ne voulait point qu'on le lui rappelât, et je résolus de seconder ses courageux efforts. Aussi le nom de Schubert ne fut désormais prononcé entre nous que naturellement et comme si je n'eusse point été confidente du triste secret d'Emma. Quant au maestro, il continua à venir visiter ma sœur avec son exactitude ordinaire, for: préoccupé des répétitions de son opéra, tout entier à son art et plus encore peut-être aux avantages qu'il devait recueillir du succès. Car Schubert, malgré la haute élévation de son
génie, était un de ces esprits réguliers qui veulent , avant tout, s'entourer d'ordre et de bien-être. Au milieu de ses rêves de gloire surgissait la pensée constante de la fortune et des avantages qu'elle amène. Il calculait, avec la parcimonie d'un marchand, ce que pouvaient lui rapporter ses œuvres ;il jaugeait la musique qu'il produisait, et n'hésita point à quitter le premier éditeur qui lui était venu en aide, parce qu'un second lui avait proposé des offres plus avantageuses. Je voulus un jour faire remarquer à ma sœur ce côté défectueux du caractère de Schubert; mais elle le défendit avec une chaleureuse générosité; pour la première fois de sa vie, elle me témoigna presque de l'aigreur.
Cependant les répétitions des Amis de Salamanqtte se continuaient avec activité. ttaima ne semblait sortir qu'au théâtre de sa mélancolie fiévreuse. Accablée, préoecdp
irritable, découragée chez elle, elle retrouvait sa puissance et sa verve au bruit de l'orchestre et au milieu des émotions artistiques. Quand Schubert lui adressait la parole, elle semblait n'éprouver, en apparence, ni joie ni douleur; pour tout autre que pour moi, rien n'était changé dans l'accueil fraternel qu'elle lui faisait. Mais hélas ! combien de fois j'ai senti mon cœur se crisper avec désespoir, en voyant le serrement convulsif qui étreignait le front de la malheureuse enfant, tandis que cet homme s'informait banalement de sa santé, sans rien apercevoir du mal qui la dévorait!
Le matin de la première représentation , Emma se trouva tellement accablée, qu'elle écrivit au directeur qu'elle ne pourrait point jouer le soir. Aussitôt Schubert accourut près de la malade; il mit une grande insistance à la supplier de ne point faire différer la repré-
senlation des Amis de Salamanque ; il lui dépeignit vivement les souffrances de doute et d'attente qui le [joignaient.
— Vous êtes moins souffrante que vous ne le croyez, ajouta l'égoïste. Ne vous laissez pas aller à une maladie qui manque de réalité, qui n'est que de l'émotion, et dont un peu d'énergie triomphera.
— Telle est votre opinion, reprit-elle avec un sourire que je n'oublierai jamais , et dont le souvenir seul me déchire l'âme. Eh bien ! monsieur Schubert, je jouerai ce soir.
— Monsieur Scubert ! répéta-t-il avec regret ; monsieur Schubert ! Je ne suis donc plusFrantz pour vous? Vous ne m'aimez donc plus ? je le vois bien , moi qui vous aime tant !
Il y avait dans sa voix , quand il disait cela , une expression qui semblait presque de la tendresse. Le cœur d'Emma battit avec violence, une vive rougeur couvrit son visage,
et je lus dans les yeux de l'infortunée le fol espoir qui l'avait saisie.
— Frantz, cher Franlz! murmura-t-elleo
— A la bonne heure , reprit-il, vous voilà redevenue ma bonne protectrice , ma fidèle sœur d'autrefois. Ainsi tout est convenu ! Vous chanterez ce soir et rien ne reculera la crise qui va décider souverainement de nia réputation et de ma fortune.
11 sortit gaîment : ma sœur le suivit des yeux , et les tint longtemps immobiles et fixés suria porte par laquelle il s'en était allé. Tout à coup, elle sortit par un soubresaut nerveux de cette triste méditation, sonna sa femme de chambre el lui donna les ordres nécessaires pour la représentation du soir. Puis, sans vouloir prendre aucun aliment, elle se rendit au théâtre , faible et pouvant à peine se soutenir.
Ce que j'avais remarqué aux répétitions ,
se renouvela pendant la représentation de Topera. Jamais ma sœur ne se montra actrice plus passionnée et cantatrice plus admirable. Jamais elle ne me parut aussi belle. Quelque remarquable que fût la musique de Schubert, certes elle n'aurait point obtenu le succès qu'elle obtint , sans la sublime énergie de la prima-donna.
Après la représentation, le public rappela à grands cris sa cantatrice bien-aimée , et il fallut que Schubert cédât aux vœux de l'assemblée, l'amenât lui-même sur le théâtre. Vivement ému et en rentrant dans la coulisse, il se jeta aux pieds de ma sœur.
— Ma gloire et mon existence sont à vous! s'écria t-i! avec transport* je vous dois les enivremens de cette soirée de bonheur.
Elle jeta sur moi un regard qui brillait d'une joie folle; puis elle tomba évanouie ,
car elle ne pouvait plus résister à tant de sensations et de fatigues.
Malgré l'avis des médecins, malgré mes prières et mes larmes, elle continua, chaque soir, à jouer le nouvel opéra. Justement inquiète, je résolus d'obtenir de Schubert luimême qu'il engagea ma sœur à prendre quelques jours de repos.
A ma grande surprise, Schubert ne témoigna guère que du mécontentement de cette démarche ; il insista longuement sur le tort qu'une interruption causerait à son opéra, et parla des engagemens qu'il avait contractés pour Tachât d'une petite maison; engagemens qu'il ne saurait comment remplir avec des recettes moins nombreuses que celles sur lesquelles il comptait.
— Mais vous tuez ma sœur! m'écriai-je indignée.
11 sourit froidement, m'accusa d'cxagora-
tion, et me quitta pour aller engager Emma à ne point m'écouter. Hélas! il ne réussit que trop bien! Un malin j'aperçus des taches de sang sur un mouchoir de l'inforlunée : elle me cachait depuis quinze jours ces funestes symptômes.
11 fallut bien alors suspendre les représentations des Amis de Salamanque. Le lendemain du jour où cette interruption fut résolue, ma sœur reçut la visite de Schubert.
— Je viens vous faire mes adieux, dit il; je compte partir demain pour le Tyrol; j'emmène avec moi Vogel, Personne, après vous' ne chante mieux que ce virtuose mes mélodies : on m'attend à Gaslein pour donner des concerts.
En apprenant ce départ inattendu et si brusque . ent annoncé, ma sœur perdit tout courage.
— Frantz, murmura-t-elle; Franlz, si vous
avez quelque amitié pour moi ; Frantz, au nom du ciel, ne me quittez pas! Que je ne meure pas loin de vous !
— Mourir! de quelle folle pensée vous attristez-vous là, répondit-il; votre maladie n'a rien de grave; un peu de fatigue la cause, quelques semaines de repos à la campagne vous rendront une santé florissante.
Elle secoua tristement la tête.
— Frantz , au nom de ce que vous avez de plus sacré, je vous supplie, ne me quittez pas.
— Certes, reprit-il, je céderais tien volontiers à cette fantaisie, si la chose était possible. Je suis votre obligé et je ne l'ai pas oublié ; mais le patriarche des poètes allemands, l'auteur des Lusiades, m'a exprimé le désir de me recevoir chez lui. J'ai accepté son hospitalité, et je ne puis refuser maintenant sans l'offenser.
— Mais vous ne comprenez donc pas que je serai morte quand vous reviendrez?
— Adieu, lui dit-il en se levant; ne vous laissez point aller avec lant de faiblesse à ces craintes imaginaires. Adieu, à bientôt!
Et il partit froidement, tandis que sa bienfaitrice , celle à qui l'ingrat devait son bonheur et sa gloire , fondait en larmes et s'abandonnait au désespoir. Elle le rappela tout à coup.
— Du moins, Frantz, demanda-t-elle en joignant les mains, du moins vous m'écrirez tous les jours , n'est-ce pas ?
— Non pas; tous les jours, ce serait trop souvent et vous fatiguerait bientôt.
Elle laissa tomber ses mains avec désespoir.
— Eh bien, une fois la semaine, n'est ce pas? chaque jeudi?
Il répondit :
— Je vous en fais la promesse; vous verrez par mon exactitude quelle vive tendresse je vous ai vouée.
D'abord Schubert fut exact et ses lettres mises à la poste chaque jeudi, arrivèrent régulièrement. Les attendre et les lire, telle était à peu près l'existence réelle de ma sœur. Elle ne luttait plus contre sa passion insensée, monsieur; elle s'y laissait aller avec l'abandon de la faiblesse et du découragement. La maladie de langueur qui la consumait lui avait ôté toute énergie; il ne lui restait plus qu'une pensée, celle de compter les jours d'absence qui la séparaient encore du retour de Schubert. Ce dernier ne devait rester dans le Tyrol que pendant trois mois : il l'avait as* sure solennellement à ma sœur.
Hélas! ces trois mois s'achevèrent sans qu'il revînt, et trois autres mois passèrent encore lents comme des éternités; ma sœur
l'attendait toujours. Depuis longtemps elle avait cessé de paraître sur le théâtre de Vienne, elle avait même cessé tout à fait de chanter; les médecins le lui avaient défendu. Cette défense était d'ailleurs inutile, car Emma ne quittait guère le lit de repos sur lequel elle se tenait étendue, que pour aller, près de la fenêtre, épier l'arrivée du facteur qui devait lui apporter une lettre de Schubert. Cette attente était continuelle : il n'écrivait plus à des jours fixes, et parfois un intervalle de plusieurs semaines séparait l'arrivée des lettres.
Un soir, à ma grande surprise, Emma fit ouvrir son piano, voulut qu'on la portât devant l'instrument, et promena ses doigts sur le clavier. Quand elle eut essayé quelques accords , elle se mit à chanter la sérénade, ce liéder qui lui avait révélé l'existence de Schubert , et qui avait exercé sur la sienne une si
il. 10
fatale influence. Jamais la voix de ma sœur n'avait eu plus de splendeur et de puissance, on aurait dit le chant d'un ange! Hélas ! c'était un hymne céleste, car peu à peu le chant s'éteignit et devint un léger murmure; puis le piano rendit un son discord semblable à une plainte; et je n'avais plus de sœur, mon-
sieur!
L'étrangère laissa retomber sa tète surs i poitrine, et le médecin crut qu'un nouveau spasme nerveux allait la ressaisir. Heureusement d'abondantes larmes la soulagèrent, et elle put reprendre la suite de son récit.
J'ignore ce que Schubert éprouva quand il apprit la perte de celle qui était morte pour lui. Je ne sais même pas s'il connut jamais le secret d'Emma. La nature de mon désespoir m'avait presque ôté la raison , et la vue de cet homme m'aurait rendue tout à fait folle. Je quittai Vienne; je voyageai en Italie; je
parcourus la Suisse et la France ; enfin , je ne revins en Allemagne qu'en 1832. Alors, monsieur, le nom de Schubert était tombé dans une sorte d'oubli, et quand j'allai prier dans le cimetière de Wahgiïn, sur la tombe de ma sœur , je vis entre le marbre funéraire qui la couvrait et le monument de Beetlioveen, une pierre sur laquelle je lus le nom de Frantz Schubert. La mort l'avait frappé, lui aussi, dans tout l'éclat de son talent, dans toute la force de la jeunesse. Victime de sa vie égoïste , il avait succombé dans l'isolement à une maladie douloureuse et lente, avec celte amère pensée de l'homme de génie qui se voit arrêté en chemin , et qui regrette de n'avoir pu dire, comme votre André Ché* nier , tout ce que Dieu avait écrit c là dans sa pensée. »
Vous comprenez maintenant mon émotion et mon trouble , lorsque j'ai entendu chanter ,
jouer, par Lizst, le liéder la Sérénade. Le célèbre artiste donnait tant d'âme et de poésie au piano, qu'il me semblait entendre ma sœur, ma pauvre sœur, morte à vingt ans , monsieur !
A ce récit de mademoiselle Muller , récit jui renferme presque toute la biographie de Frantz Schubert, il suffira d'ajouter quelques mois ; ils serviront à prouver de combien de mélancolique poésie devait être entouré le prosaïque compositeur qui, par un contraste étrange, — mais moins rare qu'on le pense — entre son talent et son caractère, a produit les œuvres les plus nobles et les plus passionnées. Longtemps inconnu en France, il y fut révélé par une intelligence élevée, par un grand tragédien, par un grand chanteur , par Adolphe Nourrit, qui devait, comme Emma Muller, tomber, lui aussi, victime de ,a passion et de l'art.
C'est dans les salons deMimmermann quo, pour la première fois, les liéders de Schubert furent entendus et applaudis. Un cri d'admiration les salua, et bientôt le nom de Schubert devint môme plus célèbre en France qu'eu Allemagne.
Le» dUiBues au voile *soii\
Pendant l'été de 1835, vers cinq heures , quand la chaleur du jour commençait à devenir moins vive, deux jeunes hommes, l'un Fronçais , l'autre Italien , se promenaient lentement sur le boulevard de l'Opéra. Chacune
des femmes qui passaient près de ces Lions attiraient leurs regards , et devenaient , presque toujours , l'objet d'un éloge ou d'une plaisanterie. L'Italien surtout, dont les traits réguliers et la facile tournure faisaient un charmant cavalier, accompagnait ces observations d'un sourire singulièrement fat et qui formait un contraste bizarre avec la mélancolique expression de sa physionomie. Tandis qu'ils devisaient gnîment, en jeunes hommes habitués aux succès, ils aperçurent une femme, le visage caché sous un voile épais, et qui se hâtait de traverser précipitamment le boulevard. Le Français, charmé de l'élégante distinction du costume de l'inconnue, et à qui un coup-d'œil avait suffi pour remarquer sa piquante démarche, voulut hâter le pas pour la suivre.
L'Italien l'arrêta.
— Non point, caro mio , dii-il. Respectons
le mystère dont s'entoure une femme voilée. Toutes ces charmantes qui font sur le boulevard une délicieuse exhibition à découvert de leurs jolis visages nous appartiennent , et nous pouvons les regarder effrontément en face. Mais suivre celle-là qui se détourne de la foule , qui se dérobe aux regards , ce serait un manque de loyauté.
— Je ne vous croyais point capable de tels scrupules 7 mon cher Bellini , répliqua le Français en riant.
— Je n'ai point toujours professé une doctrine aussi rigoureuse, répondit le jeune maestro. C'est une leçon douce et sévère qui me l'a value, et j'ai fait serment de ne plus désormais m'en départir.
— Savez-vous que vous excitez ma curiosité? ne pouvez- vous m'avouer quelle ravissante Donna vous a converti si dévotement à la religion des femmes vcilées?
— Si , vraiment î Allumons des cigarettes et écoutez-moi.
Quoique Florence soit une capitale , Florence n'en ressemble pas moins, sous maints rapports , à une petite ville. Les plus frivoles incidens y occupent la curiosité générale , et il est à peu près impossible d'y dérober sa vie privée aux ardentes investigations qui entourent chacun, et particulièrement les étrangers. Cependant, à l'époque où j'habitais Florence, c'est à-dire il y a sept ou huit ans, une famille était parvenue à déconcerter tous les espionnages et à garder intact le secret dont elle s'entourait.
Cette famille habitait le palais Guigni , et n'en sortait jamais qu'en voiture; encore n'était-ce que pour se rendre le matin , de trèsbonne heure, àl'une despremières messes célébrées dans l'église de Santa-Felicita. Parfois , quand la nuit couvrait la ville , les dames fai-
saient une promenade, mais leur calèche évitait les lieux fréquentés et se dirigeait toujours vers quelque route solitaire où l'on ne pouvait la suivre sans importunité flagrante. Au reste , à la promenade comme à l'église , des voiles noirs dérobaient , aux regards les plus habiles, les visages de deux inconnues. Cependant , on avait observé, dans le court trajet qu'elles parcouraient à pied , depuis l'entrée de l'église jusqu'à la chapelle où elles allaient s'agenouiller, des indices d'où l'on pouvait tirer diverses suppositions. L'une d'elles semblait âgée, tandis que tout attestait la jeunesse de sa corn pagne. Il y avait , dans la démarche de cette dernière, un charme méridional, remarquable même à Florence, cette patrie des plus belles et des plus passionnées Italiennes. On avait encore -e marqué la grâce de son petit pied, enfermé dans un joli soulier de
satin noir, et les formes exquises de ses mains , toujours hermétiquement recouvertes de gants mignons. Deux valets, un cocher , une femme de chambre et un majordome mulâtre qui les accompagnait partout, formaient leur maison. Quand les domestiques allaient faire des empiètes en ville, ils répondaient poliment, mais d'une manière évasive, aux questions qu'on leur adressait sut* leurs maîtresses , payaient comptant jusqu'aux moindres bagatelles , et se retiraient , en laissant aux curieux leur ignorance et leur désappointement.
Il en fallait moins pour mettre tout Florence en rumeur et la tenir en alerte. Chacun s'évertuait donc à combiner des ruses et à faire des expéditions pour conquérir cette Toison-d'Or; mais les Argonautes ne purent découvrir seulement de quelle façon les inconnues étaient arrivées à Florence. Venaient-
elles de l'étranger ou de l'intérieur de l'Italie? Une chaise de poste ou un bâtiment avaient-ils servi de dragon à ces magiciennes ? Rien n'avait pu révéler, même ces insignifîans détails ! Jamais un mot n'était sorti de leurs lèvres pour apprendre , du moins , à quelle nation elles appartenaient! Jamais on neïes avait entendues parler aux domestiques. Tous d'ailleurs, y compris le majordome mulâtre, s'exprimaient en bon italien, et ne paraissaient que depuis peu de temps au service des deux étrangères.
Pour complaire aux beaux yeux noirs d'une charmante donna , je résolus de pénétrer le mystère de ce dédale dont. les plus hardis n'avaient pu même franchir le seuil extérieur. C'était , d'ailleurs , une entreprise qui souriait à mon audace ; or mon audace , mio caro , était extrême à cette époque. Jeune, encouragé par des succès qui dépassaient mes
espérances, accueilli avec une rare faveur , je ne doutais guère que la réussite pût ne pas sourire à une de mes tenialives , quelle qu'elle fût, Je me mis donc à l'enquête des dames inconnues.
Pour commencer les hostilités, il fallut me lever au point du jour, afin de me trouver, avant les étrangères , à l'église de Santa-Felicita, voisine de leur palais, et où elles venaient, comme je vous l'ai dit, entendre régulièrement, chaque matin, la première messe. Après être arrivé trop tard deux ou trois fois, je pris le parti de ne point me coucher et de passer la nuit devant le portail de la paroisse. Je me plaçai près du bénitier dès que les portes fuient ouvertes, et j'attendis. Mon attente ne dura point longtemps. Un quartd'heure s'était à peine écoulé, que je vis entrer celles qui me préoccupaient si vivement. Je leur présentai l'eau bénite ; elles re-
çurcnt cette marque de politesse avec une sorte de stupéfaction, me firent une profonde révérence et se hàlèrent de gagner Iîi chapelle. En sortant, elles me retrouvèrent encore à mon poste devani le bénitier, et les doigts étendus vers elles. Ma persistance parut les contrarier vivement; elles rejoignirent trèsvite leur voiture , et quelque précipitation que je misse à vouloir leur donner la main et les aider à gravir le marchepied , je ne pus arriver que pour voir s'éloigner , au galop , le carrosse; car c'était un véritable carrosse, et, dans sa simplicité élégante, d'une 'allure
aristocratique.
Le lendemain , je revins à l'église avant l'ouverture des portes, mais inutilement, car les étrangères ne parurent plus. Un pareil désappointement m'accueillit les autres jours. Les dames au voile noir allaient entendre la inesse à d'autres églises, sans en adopter
exclusivement une seule, comme par le passé.
J'avais perdu une première bataille , mais je m'organisai bien vite pour pouvoir en livrer une seconde.
Je dirigeai mes attaques vers la résidence même (le mes adversaires, et je choisis le palais Guigni pour but de mes opérations belligérantes. Chaque soir, je venais errer sous les fenêtres, dans l'espérance de surprendre, à travers les volets toujours hermétiquement clos , c.uelque indice qui pût me mettre sur la trace du secret des inconnues. Tout ce que j'y gagnai fut l'achat, fait par mes ennemies, de deux gros dogues qu'on lâchait dans la cour de ronde qui ceignait le palais. Les affreux aboyeurs semblaient me sentir d'un nulle de distance; à peine approchais-je du quartier qu'ils se mettaient à pousser des hurlemens. Dès qu'ils donnaient le signal, le majordome mulâtre, armé d'un fusil,
commençait à monter la garde. Un fusil et un Argus, il en aurait fallu beaucoup moins pour piquer au vif un jeune homme, comme j'étais alors, ardent et habitué à voir réussir mes moindres caprices. C'était, en réalité, le premier obstacle que je rencontrais dans la vie, et quelque indifférent qu'il dût m'ôtre au fond , il n'en devint pas moins , pour moi , une idée fixe qui me rendit presque malheureux. J'essayai de gagner les domestiques ; mais les émissaires que je leur envoyai eurent beau leur offrir de l'or, ils les trouvèrent incorruptibles. Il me fallut donc renoncer provisoirement à découvrir le secret des femmes voilées , et quoique j'y pensasse; sans cesse , quoique mes amis m'accablassent, surtout la donna aux yeux noirs , d'épigi ammes sur mon peu de succès, je ne persistai pas moins à ne plus m'occuper d'elles pendant quatre mois entiers.
Ce temps écoulé, par une belle nuit, je m'armai d'une échelle de corde ; je mis dans ma poche deux grosses boulettes de viande empoisonnée, et j'emplis d'or ma bourse. Comme le doit faire tout héros de roman , je joignis à cet attirail un poignard et deux petits pistolets. A peine arrivé près du mur d'enceinte, les dogues se mirent à aboyer: j e leur jetai les houleties. Bientôt un râle faible m'apprit que je n'avais rien à redouter des pauvres animaux. Aussitôt, je jetai mon échelle de corde, que deux crampons de fer, noués à son extrémité, accrochèrent à la crête du mur. Je m'élançai résolument, et je me trouvai face à face avec un grand gaillard qui me terrassa , me jeta à terre, et plaça sur ma poiirine le plus large pied que jamais j'aie vu de ma vie ; le tout accompagné d'une mine féroce, d'un visage jaune et d'un poignard
qui brillai* désagréablement , je Taverne, à la clarté de la luae.
Au bruit de la courte lutte qui m'avait jeté à terre, une des deux inconnues accourut.
— Qu'ordonne votre Majesté , et que fautil faire de ce voleur? demanda le sacripant, qui me tenait sous son pied.
Ace mot de Majesté, j'oubliai mon péril pour tourner la tète et regarder l'inconnue 5 mais le pied posa si lourdement sur ma poitrine que je jetai un cri de douleur.
rrr Que venez-vous faire ici ? me demanda celle à qui l'on donnait le titre de reine.
— Je suis un étourdi et non pas un voleur, répliquai-je. Si des périls ne semblaient me menacer, je regretterais ma folle équipée, et je vous en demanderais le pardon.
— Cornaient vou^ nummez-vous?
— Bellini.
— Quoi! vous êtes ce jeune maestro qui
vient d'obtenir tant de succès par la représentation d'un opéra buffa , et vous exposez votre vie pour surprendre le secret insignifiant de deux pauvres femmes qui n'ont rien de commun avec vous? Reconduisez mon- - eur, ajouta-t-elle au domestique, en forme de péroraison.
Elle me fit une profonde révérence. Je me retirai un peu étourdi de ma chute, et plus encore des manières pleines de dignité dont l'étrangère avait usé à mon égard.
En m'éloignant, je voulus du moins jeter à la dérobée un regard sur elle; mais elle tenait caché, comme d'habitude, son visage sous un voile noir. Le majordome m'ouvrit la porte, me poussa dehors, et me montra son poignard. Puis j'entendis les verroux se tirer, le double tour grincer dans la serrure, et je restai là, fort sot de l'issue de mon équipée.
Rentré chez moi , et quand le dépit de mon insuccès se fut un peu calmé, je trouvai plus de charme que jamais au secret que je poursuivais. En réalité, j'avais fait une découverte et une découverte qui me payait quasin ent de tous mes efforts et de ma triste aventure. Je savais que j'avais affaire à une reine ! Mais , quelle était cette reine ? Parmi les royautés exilées qui peuplaient alors l'Italie , où devais-je chercher le nom de la mystérieuse majesté? Le hasard , ou du moins des efforts moins violens et moins directs, pouvaient seuls me mener désormais à la découverte de l'énigme. Comme un patient chasseur à l'affût, je me mis donc à attendre, et à ne point perdre de vue l'objet de ma convoitise.
Trois ou quatre mois s'écoulèrent encore sans que j'osasse même passer devant le palais Guigni. Agir autrement eût été me montrer iudigne de la leçon si noble et si sévère que m'avait
donnée l'inconnue. D'ailleurs, elle avait poussé la délicatesse jusqu'à ne laisser rien transpirer de ma mésaventure dans Florence, où cette anecdote aurait pu trie valoir passablement de ridicule. Cependant, un matin , je ne sais quelle réminiscence de curiosité si vive et si impérieuse s'empara de moi que , malgré mes efforts pour y résister, elle l'emporta sur mes scrupules. Je pris donc, en dépit de moi-même, le chemin qui menait au palais. A ma grande surprise, les fenêtres et les jalousies n'en étaient point fermées. Les deux ballans de Ja porte s'épanouissaient largement ouverts, et deux petits enfans , assis sur les degrés, me regardèrent en souriant. Je m'approchai : ces enfans vinrent me sauter au cou et m'embrasser. (/étaient ceux de mon excellent ami lehasso canfanie Gieronimo. Surpris, déconcerté , )o mv nus en moment
la dupe d'une mystification du chanteur. Un moment de réflexion suffît pour me rappeler que , trois mois auparavant , Gieronimo chantait à Naples, et que par conséquent, s'il habitait Florence , ce ne pouvait être que depuis peu de jours. Effectivement, il accourut aux cris de ses enfans, vint me recevoir, et m'apprit qu'il était arrivé la veille et qu'un heureux hasard lui ayant fait trouver vacant le palais Guigni, il s'était empressé de le louer sur-le-champ.
— Et ne savez-vous rien des personnes qui habitaient avant vous cette maison ? lui demandai-je.
—Je n'ensaisrien,etjeme soucie peu d'en savoir quelque chose, me répartit le joyeux basso.Les locataires étaient délogés depuis quinze jours quand j'ai pris possession du palais.
Ainsi, je îe croyais du moins, c'en était fait de vlcs découvertes et du secret que je
cherchais! Il fallait y renoncer pour toujours! Les héroïnes mystérieuses dont se préoccupait si vivement mon imagination m'échappaient, hélas! Vers quels lieux s 'étaient-elles dirigées? Je crois que si j'eusse pu le savoir > je me serais mis, sur l'instant, en route à leur poursuite. Heureusement je n'en savais rien, et le souvenirde cette piquante mystification s'amortit peu à peu dans ma mémoire. Cependant, je dois en faire l'aveu sincère ., chaque fois que la pensée s'en remontrait à mon imagination, et cela ne laissait pas que d'arriver souvent, je ressentais un dépit d'une disgracieuse vivacité. Chacun des détails humilians de la scène nocturne se montraient les' uns après les autres ; le large pied du majordome pesait encore sur ma poitrine; le mot majesté hourdonnait à mes oreilles , et j'entendais la voix étrangère de l'inconnue ordonner, d'un ton de reine véritable , que
l'on « reconduisît monsieur. » Le rouge me montait au visage, je me mordais les lèvres, et j'avais besoin de me mettre au piano pour chasser ces désobligeantes réminiscences.
Quelques années s'écoulèrent et puis je partis pour Pise.
Ici le maestro interrompit le récit qu'il faisait, et regarda son compagnon en souriant.
— Est-ce tout? demanda ce dernier ; n'avezvous jamais rien découvert de vos belles mystérieuses ?
— Ah ! reprit Bellini avec une douce taquinerie, je me réjouis de voir que le démon de la curiosité vous aiguillonne à votre tour! N'est-ce pas , continua-t-il plus malicieusement encore , n'est-ce pas qu'on éprouve une véritable impatience devant ce mystère? que l'on voudrait, pour tout au monde, pouvoir soulever le rideau épais qui couvre ce sanction sanclorum ? Une reine , une reine qui se
cache, qui se dérobe à tous les regards , qui recherche l'ombre et le silence ; qu'un bravo garde la nuit ; une femme qui se lève dès le point du jour, pour aller déposer, aux pieds de Dieu , ses souffrances et ses malheurs sur la terre d'exil! Quel champ pour l'imagination! Et toutes ces choses fantastiques, à Florence, la belle ville italienne, avec son doux ciel et ses mille prestiges ! Vous êtes un homme du nord, vous, caro mio; je ne fais que vous raconter sur le boulevard de Gand, l'énigme où je jouais, moi, un rôle; vous ne savez mon aventure que depuis une minute, et déjà votre œil brille d'impatience et de curiosité. Or, cher ami, moi, j'ai lutté, contre ce secret , durant des mois et des années ! Non seulement ma curiosité , mais encore mon amour-propre s'y trouvaient intéressés! Jugez de mes sensations par les vôtres, corme on peut apprécier la chute du
Niagara par im verre d'eau qu'on épanche.
— Mais enfin , vous avez fini par pénétrer Je mystère? Je vous demande merci! Je vous supplie de me tirer de peine et d'abréger mes épreuves!
— Allons , dit-il , qu'il soit fait selon vos désirs! mais vous rendrez miséricordieux, pour mon nouvel opéra, ce gros garçon qui vient à nous.
Et il salua de la main , ou plutôt il appela vers lui un jeune homme dont la physionomie spirituelle prenait je ne sais quel caractère bizarre de sa longue chevelure , et d'une redingotte surchargée de brandebourgs. C'était Théophile Gautier. Il fallut se résigner à parle* de toute autre chose que de l'inconnue de Florence. Cependant , le compagnon de Bellini l'avoue à sa grande honte, l'esprit naïf et délié de l'auteur de Fortnnio, son adorable dévergondage, son élégante excentricité, ne
purent lui faire oublier tout à fait la reine dû palais Guigni. A la fin même , il ne put y tenir !
— J'ai à parler à Bellini, dit tout bas au poète l'impatient, excusez-moi , cher Théophile, et partez bien vite.
Alphonse Karr passait : Gautier prit le bras de son ami et quitta le maestro.
— L'inconnue! l'inconnue! cria, l'ardent curieux, vite! dites-moi quelle était celte reine?
Mais déjà un autre importun (que Dieu et l'art me pardonnent ce double blasphème ) avait pris le bras de Bellini ! Giacomo Meycrbeer parlait au maestro italien. Avec sa douce voix, légèrement accentuée de germanisme , il contait une de ces anecdotes qui lui sont habituelles, dont l'esprit du narrateur forme tout le charme et dans lesquelles il trouve moyen d'être piquant et railleur , sans blesser personne, même légèrement. C'était à en
mourir de dépit, que de se sentir amusé, malgré soi, par Meyerbeer, et distraire d'une pensée dont on n'aurait pas voulu s'éloigner. Bellini souriait malicieusement, provoquait sans cesse de nouvelles anecdotes et retardait ainsi la révélation de son mystère.
La Providence envoya , par commisération pour le pauvre désappointé, mademoiselle Cornélie Falcon, alors dans toute la splendeur de son sublime talent. L'auteur des Huguenots s'empressa d'aller saluer la belle ValerUine.
Maintenant à nous deux! s'écria le pauvre curieux. Je ne vous laisse plus aborder personne. Vous allez me confesser tout vo secret.
Bellini tira sa montre.
— Six heures! dit-il : on m'attend chez moi... Et la personne qui m'attend n'est point de celles avec lesquelles l'inexactitude soit
excusable, ajouta-wil avec un sourire passablement fat. Adieu, cher, je vous dirai une aulre fois la fin de mon histoire.
Il monta en cabriolet et partit au galop.
A quinze jours delà, un cercueil, qui renfermait Bellini, se dirigeait lentement vers le cimetière du Père-Lachaise !
....Vers la fin du mois de janvier 1840, l'omnibus qui conduit de la barrière Blanche à TOdéon emmenait, vers le théâtre des Italiens , une cargaison complète de passagers. Il y avait, ce jour-là, répétition générale d'un nouvel opéra buffa, et il était facile de voir que presque tous les voyageurs se rendaient à cette répétition. Trois des plus jolies choristes de l'Opéra occupaient les places du fond et se renfermaient dans leur dignité de cantatrices sans avoir l'air de connaître le moins du monde deux des charmans petits
rats qui, le soir, montrent près d'elles leur minois chiffonné et leurs jolies jambes. Un de nos peintres les plus célèbres souriait aux centilles bavadères , tandis qu'un critique redoutable se mettait pour elles en frais de spirituels propos. Car il n'est point de célébrités avec lesquelles les reines au petit pied de l'Opéra — ceci soit dit sans jeu de mots — ne traitent de puissance à puissance. Deux statuaires, un compositeur, quelques personnages insignifians et un chef de bureau de ministère qui, ce jour-là, remettait au lendemain les affaires sérieuses, complétèrent successivement la Babel ambulante de la Chaussée-d'Antin au faubourg Saint-Germain. Enfin, il monta un dernier voyageur, le seizième. Chacun se serra, se pressa, se casa, et le conducteur, après avoir secoué vivement le cordon, cria le mot sacramentel : — Complet»
Tandis que l'omnibus prenait une allure plus rapide, le receveur en veste bleue commença le recouvrement de sa recette.
La plupart des tributaires remettaient leurs trente centimes, enveloppés dans un morceau de papier, destiné à préserver, du contact impur du cuivre, la virginité de leurs gants. Pendant que tous ces paquets mignons passaient des mains du conducteur dans la poche de sa veste brodée, le dernier venu portait tour à tour les siennes de son gilet à son habit, et de son habit à son gilet, avec l'embarras comique d'une personne qui a oublié ou perdu sa bourse. Son front cuivré et qui semblait porter les derniers indices d'une race africaine, se couvrit d'une vive rougeur, et ses yeux jetèrent autour d'eux des regards eftaiés. Aussitôt, un homme jeune encore, que le hasard avait placé près de l'étranger,
s'empressa de lui Offrir lu pente somme qui devait le tirer d'ennui.
Le mulâtre reçut celte offre avec une reconnaissance beaucoup plus vive que n'en mé ritait un si mince service, et insista vivement pour connaître l'adresse de celui dont il était devenu le débiteur.
Le lendemain , en effet , plongé dans son grand fauteuil , et fort occupé à suivre , les yeux fixés sur le brasier de sa cheminée, les mille fantaisies que formaient et détruisaient les charbons capricieux, l'écrivain entendit annoncer un nom qui lui était inconnu, et vit entrer l'étranger de la veille. Après avoir renouvelé ses remereîmens avec toute l'exubérante reconnaissance d'un méridional, l'étranger jeta les yeux sur les nombreuses figurines de Dantan qui se groupaient au fronton de la bibliothèque, sur la cheminée, dans l'étaiï. 12
gère, partout enfin. Puis, avisant un buste de Bellini :
— De toutes les célébrités que voilà, ditil, je n'ai connu que ce maestro, et dans de bien bizarres circonstances, je vous l'assure.
L'histoire que le pauvre Bellini lui avait contée, quelques jours avant une mort prompte et fatale, revint alors à la mémoire de l'écrivain; une sorte d'intuition lui révéla qu'il allait enfin en apprendre le dénouement.
— A Florence, n'est-ce pas ? demanda-t-il ; dans le palais Guigni ?
— D'où pouvez vous savoir ces détails?
reprit l'étranger ; je ne les croyais connus que du maestro et de moi.
— Bellini me les a contés-:
— Ils sont bien singuliers , n'est -il pas vrai ? continua l'étranger en se levant pour partir.
— Monsieur', se hâta d'ajouter l'écrivain, je dois vous en faire l'aveu : je ne sais que la première partie de cette aventure ; j'ignore quelle était la reine mystérieuse qui disparut tout à coup de Florence, et que le maestro retrouva plus tard à Pise.
— Les deux étrangères qui habitaient le palais Guigni , et qui excitèrent si vivement la curiosité du signor Bellini, étaient la veuve et la fille d'un pauvre cuisinier; — ; de pis encore : d'un esclave.
— Mais vous lui donniez le titre de majesté?
— C'est, qu'en effet, le cuisinier, l'esclave, le marchand de porcs devint roi. Oui, monsieur, j'ai assisté au sacre de ce monarque. Je vous l'assure , jamais prince ne put former des rêves plus brillans et plus glorieux, au sein d'un pouvoir absolu, et dont tout semblait assurer la durée ! Mais laissez-
moi, interrompit-il , continuer la suspension qui vous tient en haleine depuis si longt emps. Votre curiosité excitée vous donnera &e l'indulgence pour le récit que je vais vous faire dans une langue qui n'est pas la mienne, et que je parle avec difficulté. Je vais reprendre les événemens où vous me dites que le signor Bellini les a laissés.
Le premier soin du maestro, en arrivant à Pise , fut de demander un appartement et de se mettre au fit ; il venait de faire une longue route qui l'avait péniblement fatigué. Il commençait à peine à fermer les yeux, lorsqu'on se prit à faire delà musique dans une pièce voisine. D'abord, il maudit ce concert intempestif; mais bientôt il se consola de l'impossibilité de dormir, en entendant une voix fraîche et d'une merveilleuse pureté, chanter avec un goût exquis uhe cavatine de la Norma. Telle était l'excellence
de la méthode et l'éclat de l'exécution , qu'il se leva, se vêtit à la hâte et avec l'enthousiasme d'un dilettante, sans réfléchir à l'étrangeté de cette démarche, il courut précipitamment chez la cantatrice : celle-ci , vêtue de blanc , se tenait assise au piano , et tournait le dos à la porte. Elle ne put donc voir entrer Bellini, et le bruit de l'instrument l'empêcha d'entendre qu'un étranger se trouvait là.
C'était une jeune fille d'une tournure charmante et d'une grâce exquise. Quand elle eut Uni de chanter, elle se leva, regarda derrière elle, et jeta un cri à l'aspect de l'inconnu qui s'était introduit dans l'appartement.
Ce cri de surprise fut répété par Bellini. La cantatrice était une négresse.
A ce bruit, deux nouveaux acteurs accoulurent : l'un, c'était moi, monsieur; dans l'autre, le signor Bellini reconnut, dès les pre-
miers mots qu'elle prononça, la vieille dame dont il avait escaladé la maison à Florence. Comme la jeune fille, elle était de race africaine.
- Signor Bellini, dit-elle, soyez cette fois le bien venu. Nous n'avons point à Pise les mêmes motifs de mystère qu'à Florence. Je m'estime heureuse de recevoir chez moi l'auteur de ta Norma, quoique sa visite ressemble quelque peu à une apparition. Mais il était sans doute écrit là haut, ajouta-t-elle en souriant, que nos premières entrevues seraient accompagnées de tout le fracas d'un véritable mélodrame. J'espère, cependant, que nos relations n'en deviendront pas moins bonnes et simples désormais.
Elle présenta un fauteuil à Bellini, qui, d'abord un peu déconcerté, finit par déployer, pour faire tout-à-lait oublier sa double étourderie, la grâce en a lovante et irrésistible de
son esprit charmant et de sa parole emmiellée. Quoiqu'il ne connût pas encore le nom de la dame noire, il ne lui donna pas moins le titre de majesté qu'il m'avait entendu lui adresser dans là nuit bizarre de Florence.
— Signor, interrompit-elle, ne me donnez pas un titre dont je n'ai pu déshabituer la fidélité d'un vieux serviteur. Je ne suis plus qu'une pauvre exilée. Le malheur m'a fait durement expier la couronne que mon front a portée quelque temps, il est vrai. Cette fatale couronne a coûté la vie à mon mari et a fait massacrer sous mes yeux mes propres fils. N'appelez pas majesté la veuve du roi Henri Christophe, car ce mot sinistre évoque pour elle le souvenir de toutes les fatalités qui l'ont frappée.
Mais j'ai fait serment de ne jamais prononcer un mot de ces temps douloureux, reprileile api es un h ornent de silence. Marie, mets-
toi au piano et chante au signor Bellini, la cavatine de la Somnambula.
Peu à peu, la reine reprit une sérénité apparente: quelqu'un qui ne l'eût point connue, comme moi, eût pu croire qu'elle avait tout oublié, en la voyant faire les honneurs de son salon avec une aisance et une grâce accomplies.
En effet, monsieur, cette femme digne du rang élevé où le sort l'avait placée, quoiqu'elle ne fût d'abord qu'une pauvre esclave arrachée au Congo, s'était montrée digne de l'homme extraordinaire qui en avait fait son épouse.
Né dans l'île de Grenade, Christophe était entré, dès l'âge de onze ans, nu service du comte d'Estaing, lorsque cet ofn\ ier s'empara de cette possession anglaise. Il suivit son maître au siège de Savannah, et de là au cap Français. Dans une sortie des ennemis , i
sauva la vie au comte, qui l'affranchit. Christophe, au milieu des Européens, n'avait point tardé à prendre leurs idées, et à sentir le besoin de s'élever au-dessus de la misérable condition des autres noirs. Maître de sa personne, il résolut de se conquérir de la forlune, et il se livra d'abord au commerce des bestiaux.
Il entra ensuite comme majordome à l'hôtellerie de la Couronne, qui, grâce à l'activité de Christophe, ne tarda point à devenir la plus fréquentée du Cap. La révolution de Saint-Domingue éclata sur ces entrefaites ; le majordome de la Couronne trouva le secret de ne se faire d'ennemis ni parmi les noirs ni parmi les blancs. Son adresse et son tact merveilleux triomphèrent de toutes les difficultés d'une pareille position, et il la conserva longtemps. Enfin, lorsqu'il vit les nègres se livrer aux horreurs et aux crimes où les eu-
traînait leur stupide férocité, il résolut d'y mettre un terme et de donner une direction moins fatale à ce terrible torrent, qui écrasait tout sur son chemin. Bientôt il eut sous ses ordres un corps nombreux d'insurgés que rallièrent autour de Christophe son intelligence et sa bravoure.
Toussaint Louverture sentit la nécessité de s'assurer l'appui d'un pareil homme, le nomma général de brigade et le chargea d'aller combattre l'audacieux Moïse, dont personne jusque là n'avait pu réprimer la révolte. Christophe eut recours à la ruse, s'empara de Moïse, et fut nomme à sa place commandant du nord.
Christophe rétablit l'ordre dans ces pays , jusque là sans cesse bouleversés, et il coinmençaii même à créer une civilisation parmi toutes ces hordes naguère effrénées , lorsqu'une armée française parut devant le
Cnp. Elle était commandée par le général Leclerc.
Ce fut alors que Christophe m'attacha , comme secrétaire, à sa personne : je ne sau* rais vous dire quelle admiration et quel attachement il m'inspira. Il lutta, seul avec des barbares indisciplinés, contre l'armée régulière des Français, sauva du carnage que voulaient en faire les noirs une partie de la population blanche, obtint une amnistie pour lui et les siens, et attendit patiemment des événemens qu'il prévoyait inévitables. Le temps venu , il se rallie à Dessalines , qui prend le titre d'empereur et se fait appeler Jacques Ier; l'armée française, affaiblie, est forcée de se rembarquer ; et Dessalines, qui se livre à tous les excès d'une démence féroce, reçoit la mort.
Toutes les voix s'unirent pour proclamer président et généralissime de l'élat d'fïaïii le
seul homme de la colonie pur de sang et capable de ramener un peu d'ordre dans ces contrées désolées. Christophe, après de longues luttes , dont il sortit victorieux , obtint des résultats presque impossibles, et devint roi sous le nom d'Henri Ier.
Élevé en France, monsieur, j'avais vu la cour de Louis XVI encore dans toute sa splendeur; je vous assure que F ex-cuisinier Christophe avait su donner à la sienne une organisation qui n'avait rien de ridicule et qui ne manquait pas de dignité. A l'exemple de Napoléon, le nouveau souverain voulut que le droit divin consacrât son pouvoir, et les cérémonies du couronnement eurent lieu avec une grande pompe dans l'église du Cap; enfin, Christophe, devenu roi, organisa une noblesse , et donna des décorations et des titres aux plus braves et aux plus intclligcns de sa cour.
On a beaucoup ri, chez vous, des ducs de la Marmelade, des comtes de là Limonade, des barons de Boucan, des ducs de la Pailleterie et des chevaliers du Coco ! Mais n'avezvous pas eu en Europe les princes de Bouillon, les chevaliers du Chardon, l'ordre de la Toison-d'Or, de la Jarretière , et mille dénominations aussi burlesques que les titres des seigneurs noirs ?
•La reine, au miiieu de ses grandeurs, restait simple et bonne, comme au temps où elle clait femme-de-chambre d'une créole. Initiée par sa maîtresse à l'éducation européenne, elle n'usait de son influence sur le roi que pour en obtenir des actes de clémence, et elle s'occupait de l'éducation des trois enfans qui lui restaient. Elle avait perdu Ferdinand, Faîoé de ses fils, de la manière la plus douloureuse. Le général Leclerc avait emmené avec lui ce jeune homme, qui se faisait re-
marquer par son intelligence rare. A peine débarqué en France, il tomba malade. Le général Leclerc, sans prendre plus de souci du fils que lui avait confié en pleurant une pauvre mère, le je la au seuil de je ne sais quel hôpital, et le laissa mourir dans le plus complet abandon. C'était là nn sujet de larmes intarissables pour la malheureuse reine, qui ne trouvait de consolation qu'au milieu de sa famille.
De 1806 à 1809, le gouvernement du roi Henri Ier sembla prendre un caractère de stabilité réelle. Le monarque faisait construire des forts, donnait des lois à ses sujets, organisait une armée et tenait courageusement tète à la France qui voulait s'emparer du royaume d'Haïti, comme d'une colonie qui lui appartenait.
Christophe avait deux secrétaires intimes : un mulâtre nommé Job et moi. Il nous tenait
enfermés, aux heures de travail , dans deux cabinets qui se trouvaient chacun aux extrémités de pavillons opposés du palais Sans- Souci. Il dictait ses ordres à l'un de nous et allait lire ensuite à l'autre ce que son collègue avait écrit.
Un jour Job, gagné par les agens français, s'avisa de faire quelques variantes à un arrêté fort important. Christophe vint me faire lire cet acte, et voulut que ie le répétasse trois fois. Quand il se trouva bien convaincu de la trahison de Job , il ordonna , sans autre explication, qu'on le fusillât sur-le-champ. Cette exécution terminée, il revint dans le cabinet où je travaillais , déposa sur ma table une somme d'or considérable, et me dit ensuite avec le plus grand sang-froid du monde , et comme s'il se fût agi de la pluie et du beau temps
. — à propos, j'ai (ail fusilier votre collègue Job; il me trahissait.
Puis il se mit à me dicter des ordres.
Le roi n'avait pas besoin de ces moyens violons ppur m 'inspirer de la fidélité. Cette fidélité prenait sa source dans mon admiration pour lui et dans ma vénération pour la reine. Il était impossible de la connaître sans l'aimer.
Christophe continuait à donner au royaume qu'il avait fondé tous les élémens de -durée possible. Il appela près de lui les hommes de talent à qui les réactions de 1815 rendaient dangereux le séjour de la France. Quelques savans et plusieurs officiers de distinction se rendirent à ses offres, et vinrent le seconder dans ses efforts civilisateurs. Mais il était dit que la puissance de Henri Ier, subite et merveilleuse comme celle de Napoléon , s'é-
croulerait de même et ne laisserait que des ruines.
Vers le mois de mai 1820, une insurrection éclata sur les frontières du royaume, à Saint-Marc. Le roi envoya une armée pour réprimer les rebelles. Cette armée, par la trahison de *ses chefs , prit parti avec ceux qu'elle devait combattre. Quand on vint lui apprendre une si fatale nouvelle, j'étais près du roi, retenu au lit par une attaque de paralysie locale. Dès les premiers mots, il se fit attacher sur un cheval et voulut marcher contre les insurgés à la tète des troupes qui lui restaient; mais ses forces le trahirent; les douleurs de la maladie lui firent perdre cornaissance, et il fut forcé de laisser partir ses soldais sous les ordres de Joachim, l'un de sesparens. La présence de Christophe eût été la victoire , car aucun des traîtres n'eût osé combattre contre celui auquel ils étaient ha-
bitués d'obéir depuis tant d'années. Il n'était point là, et une nouvelle défection vint ôter tout espoir de salut au monarque. Je fus chargé, monsieur, de lui annoncer cette fatale nouvelle.
Le roi, quand j'entrai dans son cabinet, discutait paisiblement avec son médecin , le docteur Scott, sur les parties les plus vulnérables dn corps humain. Pâle, tremblant et le corps agité par un mouvement convulsif, je lui appris, tout bas à l'oreille, la défection de l'armée commandée par Joachim. Il m'écouta avec un sang- froid stoïque.
— Puisque le peuple d'Haïti n'a plus confiance en moi, dit-il, je sais ce qu'il me reste à faire. Laissez-moi seul, je vous prie, j'ai besoin de quelques instans de réflexion.
Je sortis avec le docteur. Le roi se leva et ferma le verrou de sa porte. Tout-à-coup , nous entendîmes une double explosion d'ar-
mes à feu. J'enfonçai la porte! Il ne restait plus de Christophe qu'un cadavre. Il s'était tiré un coup de pistolet dans le cœur et s'était fracassé la tète.
A ce bruit funèbre, la reine accourut et se jeta en pleurant sur les restes de son mari. Tout-à-coup, une pensée affreuse vint traverser son désespoir.
— Mes enfans! s'écria-t-elle, mes enfans! Il faut sauver mes enfans !
— Madame, lui dis-je, un bâtiment anglais se tient dans le port, prêt à mettre à la voile pour l'Europe : allez -y chercher un asile. Hâtons-nous ! Votre salut dépend peut-être de quelques secondes.
En disant cela, je pris dans mes bras la jeune princesse Marie et courus en toute hâte vers le port. La reine me suivit avec ses deux fils ; mais dcjà le bruit de la mort du roi s'était répandu dans la ville, et uue horde effré-
née nous barra le passage. Je fus assez heureux pour gagner une chaloupe qui conduisit, au vaisseau anglais, à force de rames et au milieu des balles, la reine et sa fille. Les deux fils du roi périrent en protégeant la fuite de leur mère évanouie.
Vous connaissez le reste de cette triste histoire, monsieur. La reine , après avoir tour à tour visité l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie, résolut d'abord de fixer sa demeure à Florence. Elle espérait, à force de solitude et de mystère, se soustraire à la politique inquiète de ce pays; mais il fallut bientôt que les deux pauvres femmes, qui ne demandaient d'autre privilège que de pouvoir pleurer et prier en liberté, quittassent cet asile pour se rendre à Pise. Leur départ arriva, vous le savez, peu de temps après l'expédition romanesque du signor Bellini.
En 4850, la reine mourut et la princesse
entra dans un couvent avec le dessein d'y prendre le voile. Séparé de ceux que j'avais servis jusqu'au dernier moment avec fidélité, je résolus alors, monsieur, de visiter la France que je ne connaissais point, efvoici huit ans que je l'habite. Excusez-moi de vous avoir si longuement parlé de ma maîtresse < je ne le fais jamais sans émotion , ajoulai-il en essuyant une larme qui coulait sur ses joues vénérables.
Lors d'une seconde visite, une carte laissée chez l'écrivain est venu lui apprendre le nom de l'ancien secrétaire du roi Christophe. Il se nomme George, comte de la Salade.
Le second soleil .
S'il est au monde un lieu charmant pour prendre les eaux , assurément c'est Spa. On y trouve réunis tout le pittoresque d'une nature sauvage, et tout le confortable de la re cherche la plus exquise : on peut y être poète
le matin et épicurien le soir. Enfin trente-six heures, qui se passent la plupart sur un chemin de fer, séparent seulement Spa de Paris.
Voici à peu près quel genre de traitement hygiénique suivait un des soi-disant malades qui se trouvaient Tannée dernière à Spa. Pauvre écrivain poursuivi , durant l'hiver, par les bals, les spectacles, l'étude et le tourbillon du monde, il avait besoin, pour se guérir, d'air pur, de campagnes verdoyantes , de distraction sans fatigue, et peut-être, à la rigueur, d'un peu d'eau puisée à une source minérale.
Doncques, éveillé de grand matin, il parcourait la campagne, allait visiter le magnifique manoir de Justenville, s'asseyait à l'ombre des ruines du vieux château de Franchemont, et revenait toujours de ces excursions artistiques assez tôt pour ne rien perdre des plaisirs de la soirée.
L'année dernière, parmi la foule brillante et joyeuse qui se trouvait réunie à Spa, on voyait errer une sorte de vieux fantôme auquel personne ne pouvait consciencieusement contester la qualité de malade; Lazare, au sortir du sépulcre , ne montrait point assurément une face plus livide et plus amaigrie. Tantôt il suivait avec ferveur les prescriptions du docteur qui préside aux eaux , et semblait se rattacher de toutes ses forces à la vie. D'autres fois il se jetait dans les excès les plus dangereux, buvait comme quatre Anglais, non de l'eau, mais du vin; consumait ses nuits au jeu, et passait avec dédain devant les flots fumeux de la fontaine du Pouchon.
L'inégalité des habitudes hygiéniques de l'étranger se retrouvait dans ses habitudes sociales. Tantôt il vivait seul, à l'écart, et répondait à peine aux domestiques qui lui de-
mandaient ses ordres ; d'autres fois il se montrait pour tout le monde, gracieux, empressé, spirituel, aimable, et faisait oublier l'étrangeté de son aspect par la séduction de ses paroles et par la douceur mélodieuse de sa voix.
Un jour que le feuilletoniste parisien se promenait près de la source de la Sauvenière, préoccupé de je sais quel roman dont il élaborait l'idée, l'étranger l'aborda tout à coup.
— Monsieur, dit-il sans autre préambule, si vous cherchez un sujet à traiter, je vais vous en conter un qui, je le pense, prête d'une façon singulière à un développement dramatique. Asseyez-vous là, s'il vous plaît, et prêtez-moi l'oreille.
La scène se passe d'abord à Copenhague...
L'homme de lettres trouva le début trop
original et trop inattendu pour que l'histoire ne valût pas la peine d'être écoutée. Le vieux malade, qui s'exprimait assez facilement en français , recueillit quelques instans ses pensées, appuya les deux mains contre ses genoux, et fixa sur son auditeur le regard étrange de ses grands yeux verdàtres.
— La scène , comme je vous l'ai dit, monsieur, répéta t-il, se passe à Copenhague. Aucune ville d'Europe , surtout si l'on considère sa population, ne compte un plus grand nombre de collèges que Copenhague: Chrétien Ier y fonda, en 1479, une aima universilas avec des statuts rédigés par l'archevêque deSieud, des dotations de terres et de nombreux privilèges ; Chrétien III l'enrichit des biens enlevés au clergé; Chrétien VII augmenta le nombre des professeurs, et modifia les statuts de manière à les rajeunir, et à en rendre utile et possible lVxéeuiion. Aujour-
d'hui de nombreuses fondations royales ou particulières donnent des bourses à deux cents écoliers ; un cloître sert de logement à cent autres qui reçoivent en outre, gratuitement, la nourriture et les livres.
L'Université de Copenhague compte douze professeurs extraordinaires et seize ordinaires : le grade des premiers et leur traitement correspondent au grade et au traitement de major, sans compter les quatre écus que paient annuellement et pei sonnellement la plupart des élèves à ceux qui les enseignent.
Le docteur Magnussen était professeur extraordinaire de philosophie depuis dix-neuf ans onze mois et deux jours à l'Université de Copenhague, lorsqu'il tomba gravement malade et mourut.
La mort de cet homme, l'un des plus sa vans du Danemark, et dont la vie modeste et laborieuse avait été honorable et pure devant
Dieu comme devant les hommes, laissa sa veuve et sa fille Stierna dans un état voisin de la pauvreté. Il ne leur légua pour tout héritage que sa bibliothèque, quelques inslrumens de physique, une petite maison dans le faubourg, et une somme de trois ou quatre cents écus qui ne pouvait leur donner qu'une renie de cent livres tout au plus. Les pauvres femmes comptaient, pour subsister, sur la pension à laquelle ont droit les veuves de professeur après vingt ans de service de leur mari. Hélas! il s'en fallait de vingt-huit jours que ces vingt années fussent accomplies ; et le recteur, après avoir consulté les autres professeurs etle ministre lui-même, déclara, les larmes aux yeux, à madame Magnussen, que Ton s'en tiendrait rigoureusement à la lettre du texte, et qu'elle ne serait point inscrite sur la liste des pensions.
La veuve reçut cette triste réponse à ses
démarches avec plus de résignation qu'elle ne s'attendait elle-même à s'en trouver. Elle prit courageusement son parti et résolut de vivre de son industrie et du travail de ses mains. La chose était plus difficile à exécuter qu'elle ne le croyait : en vain elle demandait à tous ceux qu'elle connaissait des travaux de broderies, et même de couture, on ne se souciait point de confier à des dames ce que des ouvrières feraient infailliblement mieux d'abord, et ensuite à plus bas prix. La ressource sur laquelle elles comptaient manqua donc à la veuve et à sa fille; elles se décidèrent, comme dernière extrémité, à tirer parti de leur maison, à louer la chambre du défunt et sa bibliothèque, enfin à prendre deux pensionnaires.
Il en coûta beaucoup à madame Magnussen d'introduire ainsi chez elle des étrangers, et de devenir en quelque sorte leur servante ;
mais elle sut mettre tant de dignité et do simplicité noble clans la manière dont elle s'acquit tait de ces humbles devoirs qu'elle n'en sembla que plus digne d'égards et de respects. Ses premiers hôtes furent d'ailleurs des personnes attachées à l'Université, et pour ainsi dire des amis. L'un était un vieux professeur extraordinaire qui enseignait la théologie, l'autre un jeune homme appelé, par suite des mutations qu'avait causées la mort du docteur Magnussen, à la chaire ordinaire de médecine. Il se nommait Bertel Granh, et ne tarda point à se faire pardonner, par la veuve, ses vingt-six ans, grâce à sa conduite régulière, à la douceur de ses mœurs et à son amour passionné pour l'étude. Il ne descendait de sa chambre qu'à l'heure du repas, disait quelques bonnes paroles à madame Magnussen, saluait timidement Slierna; et, au sortir de la table, retournait à ses travaux
scientifiques, à moins que ce ne fût jour de fête et qu'on l'invitât à prendre le thé en compagnie de son vieux collègue et de deux ou trois amies de la veuve du professeur.
Un an après la mort de son mari , madame Magnussen tomba dangereusement malade.
Le docteur Bertel Granh lui prodigua des soins si dévoués et si savans qu'il parvint à conjurer la fièvre qui mettait en péril les jours de la pauvre femme. On célébra, par une fête de famille, la gtiérison de la convalescente. Stierna broda un sac à tabac pour le docteur Granh , et celui-ci reprit sa vie solitaire et laborieuse comme par le passé.
Sur ces entrefaites, le vieux professeur extraordinaire accomplit les vingt ans qui lui donnaient droit à la retraite universitaire, et résolut d'aller finir le peu de jours qui lui restaient au village où il était né. Ce fut une grande affaire dans le ménage de madame
Magnussen que la perte de ee pensionnaire, et la grave question de savoir comment le remplacer. Bertcl consulté proposa un nouveau professeur, son camarade d'enfance qui venait enseigner la médecine dans une des trois chaires ordinaires de l'Université. Ole Matihiœsen vint donc occuper la chambre qui se trouvait vacante, et ne tarda point, comme son ami, à se gagner l'affection de leur hôtesse.
Le bonheur semblait rentré tout à fait dans le logis de la veuve, et ses prières remerciaient Dieu, chaque jour, des consolations qu'il daignait lui accorder : une mère n'aurait pas été plus paisible et plus heureuse au milieu de ses enfans qu'elle ne l'était près des deux jeunes hommes. Siierna vivait avec eux comme l'eût fait une sœur : elle veillait au blanchissage de leur linge , mettait ses
soins et son orgueil à l'entretenir en bon élat, n il
et n'aurait pas voulu pour tout au monde leur laisser le moindre souci de la vie matérielle, il fallait la voir dès le matin, en petit corset, en juppe courte et ses beaux bras nus, mettre sécher sur des cordes tendues dans la cour les cravates et les gilets qu'elle venait de blanchir, et se hâter de préparer le déjeûner dès que l'horloge de la cathédrale venait à sonner sept heures et demie. Jamais es deux professeurs n'attendaient une minute leur premier repas , et ils s'en allaient ensuite à l'Université les bras fraternellement enlacés, non sans avoir reçu le bonjour maternel ce dame Magnussen, et le sourire par lequel leur disaient : Au revoir! les lèvres roses de Stierua.
Quand ils revenaient à midi, la jeune fille ivait remplacé son joli négligé du matin par ane robe simple, mais qui faisait valoir la souplesse de sa taille, et laissait au suave
contour de son col de evgne toute sa grâce et toute s*a pureté. D'ordinaire elle nouait sur le sommet de sa tête ses cheveux blonds à reflets cendres, qui laissaient ainsi à découvert un front blanc comme de l'ivoire, et sur lequel siégeait une sérénité angelique. Les grands cils presque noirs, qui voilaient ses yeux bleus, donnaient à sa physionomie naïve et noble une expression de candeur ineffable et qui n'avait rien de terrestre. Cet éclat d'un autre monde se trahissait du reste dans toute sa personne; ses petits pieds ne semblaient point faits pour fouler la poussière d'ici-bas; ses mains, devant lesquelles se fût agenouillé Thorwaldcn, gardaient une divine blancheur, malgré les travaux domestiques ; enfin on ne pouvait entendre sans émotion sa voix vibrante et mélodieuse ! Tout, jusqu'à son nom de Stierna , qui signifie étoile en langue da- , poise , concourait à rendre plus complète et
plus irrésistible cette harmonie de grâce et de virginité célestes.
A voir les deux jeunes professeurs se rendre à l'université, appuyés sur le bras l'un de l'autre , à les savoir camarades d'enfance et vivant sous le même toit , on aurait dû naturellement les croire unis par l'amitié la plus tendre et la confiance la plus absolue. Il n'en était rien , cependant. Sous les apparences d'une cordialité fraternelle , ils vivaient plus isolés l'un de l'autre que si de grandes distances les eussent tenus séparés. Toujours prêts à échanger les petits services dont ils pouvaient mutuellement avoir besoin , à se fournir une note, à se prêter un livre, à s'expliquer le sens obscur d'un passage difficile , jamais ils n'avaient éprouvé le besoin de se dire une parole affectueuse et de déposer dans le cœur l'un de l'autre la moindre pensée intime. Graves et mélancoliques, à peine, du-
rant les repas, levaient-ils les yeux sur Stierna^ ils ne lui parlaient que pour répondre à ses questions ; jamais Matthiœsen ne montrait plus d'intimité que Granh , et Granh mettait tous ses soins à ne jamais franchir les limites respectueuses sur lesquelles Matthiœsen s'arrêtait.
Madame Magnussen et Stierna ne mettaient aucune différence dans leurs affections et dans leur manière d'être à l'égard des deux pensionnaires; mais chez elles cette façon d'agir était naturelle , tandis que chez les jeunes gens elle résultait de calculs réels, d'une convention tacite et d'un parti pris qui eussent été évidens pour des âmes moins naïves et moins confiantes que la veuve du professeur et sa fille.
Pendant deux années entières , rien ne changea, en apparence du moins, dans les rapports de ces quatre personnes. Seulement,
Ole et Bertel devinrent de plus en plus som* bres, et un reproche amical de dame Magnussen,une gronderie affectueuso de Slierna ne parvenaient point toujours à rendre à leurs fronts un peu de sérénité. La jeune fille et sa mère attribuaient cette tristesse aux fatigues de l'élude; quant aux deux professeurs, ni l'un ni l'autre n'ignorait la cause véritable de leur mutuel et sombre accablement! Chacun d'eux avait lu dans le cœur de son camarade. Quelque soin que missent leurs yeux à ne point se rencontrer, plus d'une fois le hasard avait fait entre-choquer les regards de haine qu'ils se jetaient.
Une nuit, Ole Matthiœsen, qui ne pouvait dormir, avait quitté £on lit et cherchait à se soustraire à lui-même par l'étude, cet opium qui, mieux que l'autre peut-être, sait engourdir les passions, suspendre la pensée et l'étourdir par d'enivrans vertiges. Absorbe dans
sa lecture < il tressaillit tout-à-coup , car la porte s'ouvrit brusquement et la figure sombre et pâle de Bertel apparut.
— Nous ne pouvons vivre plus longtemps de la sorte, dit ce dernier; n'est-ce pas votre avis, Ole Matthiœsen ?
— Oui , Bertel Granh , répliqua Ole en se levant pour détacher de la muraille des pistolets qui s'y trouvaient accrochés. Ce que vous me dites, je ie pense depuis longtemps. Quand vous êtes entré, je me demandais si je n'ailais point vous aller trouver. La mort de l'un de nous deux, voilà ce qu'il faut!
— Écoutez-moi, Ole, un duel mettrait toute la ville en émoi; il perdrait pour toujours celui qui survivrait. Forcé de renoncer à son titre de professeur, obligé de fuir du Danemark ou de subir la rigueur! défi lois, il ne serait satisfait que dans sa haine ; et nous voulons plus, n'est-il pas vrai, Ole?
— Je vous comprends, Bertel. Oui, que les chances du hasard décident entre nous : celui qu'elles ne favoriseront point devra mourir, mais mourir en secret , sans que personne sache rien de son sort, sans que nul au monde puisse découvrir ce qu'il est devenu !
—C'est ce que je voulais vous proposer.Eh ! bien , prenez cette Bible et ce poignard que je vois à votre ceinture. Voici le mien , car depuis un an nous portons des poignards , Bertel. Dans quelques secondes, les cloches de la cathédrale sonneront minuit. Au moment où le dernier coup commencera à tinter, nous enfoncerons chacun noire lame entr c les pages du livre. Celui qui amènera la lettr la plus élevée dans la hiérarchie de l'alphabet, disposera de la destinée de l'autre.
Ils attendirent quelques instans en silence, les yeux baissés et la poitrine haletante, que minuit commençât à tinter. Au dernier glas,
ils glissèrent les poignards entre les pages du volume saint, profané par le pacte sanguinaire. Chacun chercha avidement la lettre amenée par son adversaire.
— Un D ! s'écria Bertel.
— Vous avez un B, répondit Ole.
Un silence mortel s'établit entre les deux ennemis. Ce fut Ole qui l'interrompit le premier.
— Soit ! murmura-t-il d'une voix basse et creuse, soit! Je tiendrai ma parole, et vous n'entendrez plus parler de moi. Combien de temps m'accordez-vous !
— Trois jours.
— C'est plus qu'il ne m'en faut. Vous faites le généreux, Bertel, reprit Ole avec une amère ironie, laissez-moi.
Bertel rentra dans sa chambre, le cœur serré par une main de fer; il se sentait mille fois plus malheureux qu'auparavant. La perte
de Ole, loin de soulager les maux qu'il endurait, ajoutait encore à leur âpre violence. Il voulut aller retrouver son ancien ami, et lui rendre sa funeste promesse, mais il trouva la porte de ce dernier fermée au double tour; et quand il frappa en le suppliant d'ouvrir, non seulement il ne reçut point de réponse, mais dame Magnussen, éveillée par ce bruit inaccoutumé, accourut enveloppée à la hâte dans un manteau, et s'informa avec angoisse si Bertel se sentait malade. Celui-ci déconcerté, allégua une indisposition, et dût se résigner à boire force tisane, et à subir les soins de la digne et obstinée femme, jusqu'au moment où il put, sans invraisemblance, assurer qu'il n'éprouvait plus rien de fâcheux et que son mal était dissipé, Alors seulement dame Magnussen regagna son lit, en se félicitant du succès de sa cure et non sans admirer, plus que jamais, les vertus merveilleuses delà cen-
taurée mélangée au thé pour guérir les crampes d'esjomac et les spasmes nerveux.
Le lendemain, Ole et Bertel se rendirent à l'université , en se donnant le bras comme de coutume. Seulement, ils n'échangèrent point une seule parole; mais cela leur arrivait souvent, surtout lorsqu'ils avaient une importante leçon à préparer.
Quand Ole revint à midi, il trouva une lettre ; on l'avait apportée pendant son absence. Il la décacheta, et dès qu'il eut jeté les yeux sur ce qu'elle contenait, il témoigna une joie excessive.
— La bonne nouvelle! s'écria-t»il, me voilà riche désormais ! un parent éloigné me laisse une fortune considérable : cent mille écus ! Il faut que je parte demain matin pour le Holstein où se trouvent mes nouveaux domaines ! Je ne laisserai qu'un regret «à Copenhague, ma foi, la douleur de quitter des amis comme
vous, madame Magnussen et mademoiselle Stierna; comme toi, mon cher Bertel, laissemoi le plaisir d'employer avec toi, avant de partir, le langage d'un frère.
Je vais écrire ma démission de professeur, Bertel : tu la remettras toi-même au recteur Magnifique, en le priant d'excuser la précipitation de mon brusque départ. Tu l'instruiras de la nécessité qui m'oblige à quitter sur-le-champ Copenhague. Je n'emporterai point de bagage; cela me permettra d'aller plus vite. Puisque j'échange une vie pauvre pour entrer dans une autre vie... une vie brillante et de plaisirs, sans doute... je veux faire des legs et écrire le testament de ma misère agonisante. Dame Magnussen héritera de mes deux couverts d'argent; mademoiselle Stierna acceptera cette bague qui me vient de ma mère, et Bertel aura tous mes livres dont je n'ai plus que faire désormais !
Il disait cela avec tant de gatté et de franche folie, que Bertel lui-même se demandait si la fortune supposée de Ole n'était point une réalité ?
— A table, continua Ole, à table! Que mademoiselle Stierna nous serve de ses meilleures confitures; que le vin de France sorte de la cave, comme aux grands jours de fête! N'est-ce pas une fête pour vous, mes amis, que la grande nouvelle de ma fortune et de ma liberté?
On se mit à table, et quand le dîner fut terminé, quand les deux femmes eurent entrechoqué leurs verres contre celui du voyageur, ce dernier présenta un large vidercome à Bertel.
— Te voilà bien pâle! ami, lui dit-il. Eh quoi! celui qui reste s'attriste, quand celui qui s'en va se réjouit? Fi des larmes et du chagrin ! Embrassons-nous, irère, et adieu.
En disant cela, il donna l'accolade à Bertel, le baisa sur les deux joues, et serra dans ses bras dame Magnussen. Stierna, émue, s'avança et présenta son front aux lèvres de Ole. Alors toute la gaîté factice du jeune homme s'affaissa, des larmes emplirent ses yeux, des sanglots entrecoupèrent sa voix, et il faillit s'évanouir. On le vit lutter quelques instans contre cette cruelle émotion, mais il la mai * trisa bientôt, effleura de ses lèvres les cheveux de la belle enfant, et s'éloigna avec précipitation.
Arrivé à l'extrémité du faubourg de Copenhague, il s'arrêta, agita son mouchoir en signal d'adieu, et disparut.
On avait cessé de le voir depuis longtemps, que Bertel restait encore là sur le seuil, immobile, pale et attéré.
— Quel bon jeune homme, murmura dame
Magnussen ; et dire que nous ne le reverrons jamais plus !
— Nous le reverrons ! s'écria Bertel : je cours le retenir ; je veux l'empêcher d'accomplir jusqu'au bout ce fatal voyage !
Et déjà il s'élançait, quand il entendit les sanglots de Slierna, quand il vit les joues de la jeune fille qui ruisselaient de larmes.
— Il est trop tard î dit il en s'arrôtant. Déjà la voiture l'emporte au loin sur la route du Holstein.
Soit fatigue , soit émotion , le vieillard interrompit quelques instans son récit.
Il le reprit ensuite en ces termes :
Après le départ de Ole, la maison de dame Magnussen devint d'une tristesse profonde. Cette maison , on le comprend , ne perdit point de sa gaîté , car il était bien rare que les quatre personnes qui l'habitaient na-
guère sortissent des habitudes mélancoliques que les unes devaient à la perte d'un père et d'un mari, les autres aux passions qui les tourmentaient, mais elle perdit de son mouvement et de sa vie. Bei tel proposa à la veuve de prendre , pour son compte , la chambre que laissait vide l'absence de Matthiœsen; il donna pour prétexte l'impossibilité où il était de pouvoir se livrer, dans sa petite cellule, aux études de physique qu'il se proposait de faire. En réalité, il avait pour but unique d'empêcher une autre personne de venir habiter sous le même toit que Stierna.
Cependant, par une contradiction inexplicable en apparence, jamais il n'avait moins recherché la société de la jeune fille. Il semblait même en quelque sorte l'éviter, et il laissait passer des journées entières sans lui adresser une parole. Parfois , néanmoins , la
naïve jeune fille surprenait le regard de Granh furtivement attache sur elle , sans qu'elle pût s'expliquer ni comprendre quels motifs rendaient ainsi ce regard brillant d'un feu sombre et presque sinistre. Par momens elle se demandait avec inquiétude si le dépari de son ami n'avait pas troublé la raison du jeune homme , car il se livrait à des accès étranges et qui semblaient presque delà folie. A table, il oubliait de porter les alimens à ses lèvres ; il laissait tomber sa tête pâle sur sa poitrine, et il fallait que madame Magnussen l'appelât trois ou quatre fois par son nom avant de parvenir à le tirer de ce sommeil éveillé. La nuit , on l'entendait errer dans sa chambre , ouvrir la fenêtre , et passer des heures entières à regarder le ciel. Souvent même il pleurait, se livrait à des accès de désespoir, et le nom de Ole s'échappait convulsivement de ses lèvres, ii. 15
Un matin il descendit si pâle, si défiguré , que le cœur de Slierna s'émut d'une compas sion profonde. Elle alla droit au jeune homme et l'arrêta , quoiqu'il voulût se détourner et passer outre.
— Ne me fuyez pas ainsi , docteur Bertel , fit la douce créature de sa voix ineffable ; il faut que j'aie une explication avec vous. Depuis longtemps vous ne me parlez plus , vous semblez m'éviter. Vous ai-je offensé sans le vouloir? S'il en est ainsi, diles-le moi pour que j'évite de retomber dans pareille faute. Pardonnez-moi,«surtout, car je regrette vivement de vous avoir affligé.
— Vous ne m'avez point offensé , Stierna. Si je ne vous parle plus, si je vous évite, c'est que je me sens indigne de vous adresser la parole, c'est par honte de vous souiller de ma présence.
— Que voulez-vous dire ? monsieur Ber-
tel, au nom de l'amitié que ma mère et moi nous avons pour vous, mettez un terme à ce triste mystère, expliquez-le.
— Quand vous le saurez, Stierna , c'est vous alors qui vous détournerez de ma présence, vous qui ne voudrez plus me voir ni m'entendre.
— Moi! ftertel? Moi qui depuis tant d'années vis près de vous ? Moi qui vous aime comme un frère ?
— Comme un frère ! dites-vous ? Eh bien ! si ce frère avait commis un crime , ne le chasseriez vous point à jamais de votre présence ?
— Un crime ! Oh! cela n'est point possible!
— Et cependant j'ai commis un crime!
1 sans micide.
Du sang souille mes mains ! Je suis un ho-
- Oh ! taisez-vous ! taisez-vous ! j'ai peur, laissez-moi fuir.
— Vous m'entendrez jusqu'au bout , cependant , Stierna ! Maintenant que vous m'avez forcé à ouvrir l'abîme , votre regard pénétrera au fond. Écoutez-donc! J'aimais une jeune fille ; un autre aussi l'aimait... J'ai joué au sort ma vie avec celle de mon rival. J'ai gagné , il s'est tué.
— Horreur! horreur!
— Ne voulez-vous point savoir quelle est cette jeune fille , Stierna ?
— Oh ! non , ne me le ditesj pas , laissezmoi fuir !
— Cette jeune personne se nomme Stierna Magnussen.
— Reprenez ces fatales paroles, Berthel, reprenez-les, je vousle demande à genoux.Voyez mon trouble , mon désespoir ! dites que vous vous jouez de moi; que tout cela n'est qu'un jeu
cruel! Moi, je serais votre complice! Pour moi , Ton aurait versé du sang ! pour moi on aurait commis un crime, un meurtre! Oh! c'est quelque chose de plus affreux encore ! Un malheureux s'est vu réduit au suicide ! Il a perdu à la fois son âme et son corps ! Dites , ce n'est point la vérité , n'est-ce pas ?
— C'est la vérité.
— C'est la vérité , et vous n'avez point encore fui de ces lieux ? Mon père , dans le ciel que vous habitez , vos regards se sont détournés de moi pour que pareille honte afflige voire maison et souille votre enfant! Arrière, Bertel ! arrière , assassin ! ne voyez-vous pas que vous me faites horreur?
Bertel resta debout obstinément devant la pauvre désespérée.
— Avant de me répéter l'ordre de fuir et de ne plus vous revoir; avant de me dire encore que je Vous fais horreur , Stierna, écou-
tez-moi bien ; si je sors de cette maison , ce sera pour mourir.
— Pour mourir?
— Oui, vous avez déjà perdu une âme, vous en perdrez deux.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! que vous ai-je fait pour que vous m'infligiez de si cruelles épreuves ?
— Croyez-vous que j'ai lutté contre mes remords , que j'ai repoussé les pensées de suicide qui me poursuivaient par un autre motif que l'amour que j'éprouve pour vous . Au milieu de l'enfer de mon cœur, luisait parfois un bonheur qui en suspendait les souffrances. Ce bonheur, c'était de vous voir, c'était d'entendre votre douce voix. Vous me chassez, peut-être faites-vous bien , et vous montrez-vous charitable.. J'aurai maintenant le courage de mourir.
— Vous avez raison; restez, il le faut,
monsieur. Puisque je suis la cause involontaire de votre crime, je dois en subir l'expiation, et prendre ma par! de vos re.nords. Restez, et que Dieu vous donne le repentir comme il m'a donné à jamais le désespoir.
— Le repentir, le remords ! oh! Dieu n'a point attendu votre prière pour mêles donner. Vous ne savez donc pas que les nuits sont pour moi sans sommeil , qu'une fièvre lente me dévore sans cesse ! qu'un nom bruit toujours à mes oreilles? que ce nom se tient constamment sur mes lèvres prêt à s'échapper avec l'aveu de mon crime? Le remords! si vous pouviez comprendre ce que les remords me font souffrir, au lieu de l'horreur que je vous inspire, vous me prendriez en pitié; vous me tendriez la main pour me consoler, et vous mêleriez mon nom aux prières que vous adressez à Dieu ; vous crieriez en disant : Seigneur : Grâce pour lui, mon Dieu !
La compassion fut en effet le sentiment que Stierna ne tarda point à éprouver pour Bertel. Après les premiers momens d'horreur et d'effroi, elle réfléchit qu'il était malheureux, et malheureux à cause d'elle. Dès lors, une dangereuse pitié la préoccupa vivement, et tint sans relâche sa pensée fixée sur le jeune homme, le jour comme la nuit; car le sommeil avait quitté désormais la chambre de la vierge. Elle s'affligeait de la faute et des remords de Bertel, elle demandait à Dieu, pour lui, le pardon, et cherchait par mille moyens affectueux à donner au coupable quelque espoir dans la miséricorde divine. Elle lui pro. diguait l'intérêt et l'indulgence. Pour lui rendre sa faute moins lourde , elle en prenait généreusement la moitié et voulait la porter avec lui.
Cette communauté de secret et de repentir, cette sublime et volontaire complicité ne tar-
dèrent point à devenir un sentiment plus ten- • dre que ne le croyait elle-même Stierna, et contre lequel elle ne se tenait point en garde. Jamais une parole tendre n'était sortie de leurs lèvres; mais quand Stierna voyait Bertel plus pâle que d'habitude et en proie aux spasmes du désespoir, elle serrait furtivement sa main et attachait sur lui ses grands yeux bleus brillans d'une céleste compassion.
Sur ces entrefaites la mère de Bertel tomba dangereusement malade; il fut obligé de partir brusquement pour la revoir encore une fois avant que la mort ne la séparât à jamais de son fils. Il pleurait avec tant d'amertume, il souffrait si vivement, que Stierna, d'ellemême, promit de lui écrire tant que durerait son absence, et tint sa promesse. Elle ne parlait, dans ses lettres, que delà mourante, de Dieu, d'espérance et de pardon au ciel; mais elle n'écrivait pas moins chaque jour, et,
ponr ainsi dire, durant chaque jour entieF à Bertel.
Quand revint le professeur , sa mère était morte; il ne restait plus au malheureux personne en ce monde pour l'aimer. Stierna s'efforça de lui rendre moins cruel cet isolement. Si bien qu'un jour , assis près de la grande cheminée où resplendissait la haute flamme d'un sarment de sapin, ils se surprirent, oublieux du passé et leurs mains unies, parlant avec espérance de bonheur et d'avenir.
Bien des épreuves et des années les séparaient, hélas ! du jour où ils pourraient réaliser les beaux rêves qu'ils faisaient. Ils étaient tous les deux trop pauvres pour pouvoir de longtemps se marier. Berlel ne possédait d'autre fortune que son traitement de professeur, et il lui restait à acquitter, avec ce même revenu, des dettes assez considérables que lui avait laissées sa mère en mourant.
Mais qu'importaient le temps et les épreuves à ceux-là dans les cœurs desquels l'espoir succédait au désespoir, et qui du moins pouvaient entrevoir, si loin qu'elle fût , la félicité dans l'avenir? Le souvenir de Ole revenait bien parfois les troubler comme un reproche, mais il leur semblait cependant que le pardon descendait du ciel sur eux goutte à goutte. Devant la magnifique splendeur de l'amour, la sombre lueur du remords s'effaçait.
Une année s'écoula de la sorte pour Stierna et pour Bertel, dans les extases d'une puissante et pudique tendresse. Dame Magnussen savait et approuvait les fiançailles secrètes des deux jeunes gens , quoiqu'ils ne lui en eussent point fait confidence. C'est ainsi qu'elle-même avait aimé son mari longtemps avant que son mariage ne devînt possible. De pareilles unions mystiques sont communes dans le nord , où rèsne si dure-
ment la pauvreté. Avec un noble pacte d'amour au cœur, un jeune homme lutte courageusement contre les difficultés de la vie, et conquiert , sinon de la fortune , au moins un peu d'aisance. Alors il vient la déposer aux pieds de celle qui l'attendait sans défiance , même quand le temps et la distance les séparaient.
Moins à plaindre , Stierna et Bertel vivaient s oui le même toît , l'un près de l'autre , et quoiqu'ils n'eussent jamais échangé un baiser, ils portaient des regards de désir, mais non d'impatience , vers l'époque lointaine qui devait amener leur mariage.
Cette situation, qui semblerait impossible et périlleuse dans nos mœurs françaises , devenait toute simple et pleine de charme à Copenhague. La vie se passait pour eux en suaves et doux enivremens : le corps sommeillait , l'âme seule vivait.
Du reste, ils ne se voyaient guère plus souvent que par le passé. Les heures des repas , et parfois une veillée de famille, les réunissaient seulement,
Bertel donnait une grande partie de ses soirées à l'étude de la physique, goût que lui avaient inspiré les instrumens laissés par le père de Stierna, et longtemps oubliés dans une petite chambre où Ton rassemblait tous les débarras de la maison. Le soir, il aimait à parler des phénomènes de cette science à laquelle il se livrait passionnément, et il initiait la jeune fille aux mystères de ce nouveau monde fantastique et de cette nature in« connue.
Tout était merveilles pour Stierna , que la prudence de son père avait sagement laissée dans une charmante ignorance , et à laquelle il n'arrivait point de sortir, deux fois par an, du logis; encore ne le faisait-elle qu'a-
vec sa mère. Le passé, le présent, l'avenir, la vie réelle, enfin, consistaient pour elle dans sa petite maison , dans sa mère, dans Bertel et dans le souvenir de Ole; cette dernière pensée, qui devenait chaque jour plus vague et plus lointaine.
Plus une pareille existence était douce , plus le coup qui la bouleversa frappa douloureusement la jeune fille. Dame Magnussen tomba gravement malade, et bientôt il ne resta plus d'espoir de la guérir. Cette femme forte, selon l'Évangile, et qu'une existence de vertu avait depuis longtemps préparée à une sainte mort, ne se sentit d'inquiétude, en ce moment redoutable, que pour l'enfant qu'elle abandonnait sur la terre; encore cette inquiétude se consolait-elle par la pensée de l'amour qu'elle savait à Bertel pour Stierna. Elle les appela, un matin, près de la couche où bien-
tôt elle allait mourir, et leur prit à tous deux la main.
— BprtelGranh, dit-elle d'une voix faible mais distincte, vous aimez Stierna, et Stierna vous aime. Je lui laisse donc un protecteur ici-bas, et je puis quitter la terre sans crainte. Vous avez voulu me cacher beaucoup de mystères que je connaissais, mes enfans ; mais je sais que les secrets, même les plus innocens, aiment à se tenir d^ns l'ombre. Que Dieu vous bénisse comme je vous bénis, mon fils !... Stierna!...
Ils tombèrent à genoux; car c'était devant un cadavre qu'ils priaient et qu'ils pleuraient.
Le lendemain du jour où les restes mortels de dame Magnussen furent déposés dans le cimetière, Stierna, appuyée sur le bras de Bertel, se rendit en pleurant chez une vieille parente, pour y passer le iemps de son deuil et attendre le moment où elle pourrait épou-
ser son fiancé. Ce moment ne devait pas être éloigné, car Bertel espérait acquitter, dans l'année, toutes les dettes de sa mère, et il ne lui resterait seulement alors à réunir que la petite somme nécessaire pour sa mise en ménage; les amans se séparèrent donc sur le seuil de la vieille tante.
Il fut convenu, avant de se séparer, que le professeur viendrait rarement rendre visite à sa promise.
11 est vrai que Bertel prit l'engagement de passer, chaque jour, en allant et revenant de l'université , sous les fenêtres de Siierna , et que Stierna ajouta qu'elle serait toujours à la fenêtre.
Les fiancés se voyaient donc deux fois par jour, à onze heures, lorsque le professeur revenait de l'université le malin , et à deux heures, lorsqu'il y retournait pour les classes de l'après-midi.
A son premier départ et à son second retour l'obscurité les privait impitoyablement de ce bonheur. Stierna savait inventer d'ingénieux prétextes pour se trouver, appuyée sur le balcon de la fenêtre, quand approchait un de ces doux momens si vivement attendus de la journée. Elle voyait venir au loin Bcrtel qui ne marchait qu'avec lenteur pour tenir plus longtemps ses yeux attachés sur la jeune fille. Arrivé en face d'elle, ils échangeaient un doux et long regard; puis le cœur palpitant, l'un continuait sa route, tandis que l'autre, émue et souriante, feignait de travailler avec ferveur à quelque ouvrage de couture, mais en réalité suivait de l'oreille le bruit des pas qui s'éloignaient.
La vie des amans, pendant six mois, se résuma entière dans ces deux rendez-vous quotidiens et dans la visite que Bertel faisait, tous
les quinze jours environ, chez la vieille pa- 11. 16
rente de Stierna. lis préféraient de beaucoup leur rapide, mais libre entrevue à la fenêtre, que ces solennelles visites, durant lesquelles il Fallait soigneusement renfermer leur amour au fond du cœur, pour que ce doux secret de leurs âmes ne tombât pas au pouvoir d'une curiosité bourgeoise et tracassière. Stierna décomptait donc avec les charmantes angoisses de l'alterne le moment où Bertel lui apportait du bonheur pour la journée entière. Bertel oubliait la fatigue et les ennuis de sa laborieuse profession sous le regard consolant et tendre qu'il recevait en passant sous le balcon.
La veuve de M. Magnussen était morte vers l'automne. A la fin de l'été, Stierna se sentit devenir vaguement inquiète et triste, car plusieurs fois Bertel, en se rendant à l'université, s'était trouvé en retard de quelques minutes, et avait passé presque en cou-
rant sous les fenêtres de sa fiancée, pour ne point arriver après l'ouverture des classes qu'annonçaient les derniers tintemens de la cloche.
Un autre jour, elle sentit ses yeux s'emplir de larmes en remarquant la préoccupation du jeune homme qui ne se souvint de regarder vers la fenêtre qu'après l'avoir laissée de cinq ou six pas derrière lui. Ces témoignages de distraction et de tiédeur se renouvelèrent à diverses reprises. Le coupable ne semblait que s'acquitter d'un devoir ou suivre une habitude, en venant recevoir le (endre salut de sa fiancée. Stierna lutta longtemps contre sa propre conviction avant d'accepter cette douloureuse pensée, mais enfin elle ne put en méconnaître la réalité fatale, car deux jours de suite Bertel passa sans lever la tête.
Tandis qu'elle cherchait avec désespoir à s'expliquer la cause d'un si funeste &fiâagô~
ment, quelques amis de la vieille parente vinrent dîner ehez cette dame, le jour des fêtes de Noël. La plupart des convives appartenaient à l'Université.
Le soir, quand on eut quitté la table pour entourer le foyer, l'entretien tomba sur une chaire de professeur extraordinaire devenue vacante. On parla de concurrens qui se présentaient pour l'obtenir et personne ne prononça le nom de Bertel. Or, s'il eût eu cette place, les honoraires du jeune homme se fussent trouvés doublés et rien ne s'opposait plus à son mariage.
— Je croyais que le docteur Bertel Granh avait plus de droits qu'un autre à solliciter celte chaire? objecta en rougissant Stierna, qui ne pouvait maîtriser ses émotions et rester plus longtemps sous le poids du doute qui l'accablait.
— Certes vous avez raison , ma jolie de-
moiselle, répliqua un des vieux professeurs ; mais depuis que le docteur Granh a fait un héritage considérable, il ne se soucie plus d'occuper une chaire qui lui nécessiterait de nouvelles et laborieuses études ; il se dispose même à jouir librement de sa fortune ; car il est venu demander, hier, pendant que je me trouvais chez le recteur, un congé illimité. C'est mon neveu Chrétien qui fera l'intérim de la chaire de médecine dont le docteur Granh est titulaire.
— Le docteur Granh n'a donc reçu que depuis peu de jours la nouvelle de cet héri* tage ? demanda Stierna qui ne pouvait encore croire à tant d'ingratitude et de trahison.
— Voici quatre mois que toute la ville de Copenhague en parle. 11 n'est point étonnant que vous ne sachiez rien de cette nouvelle ! Vous vivez dans une solitude si profonde et si retirée !
Pâle, hors d'elle-même, éperdue, la jeune fille s'élança hors de l'appartement et eourut, folle de désespoir, à la maison où s'étaient passés jadis, pour elle, tant d'heureux instans, et que maintenant Bertel habitait seul. ■
Elle frappa, personne n'ouvrit. Elle appela, personne ne répondit.
A la fin une voisine mit la tête à la fenêtre et cria .
- Il n'y a plus personne dans cette maison. Le docteur Bertel Granh est parti tout à l'heure, en voilure de poste, pour un long voyage.
Slierna tomba évanouie.
Le vieillard s'était interrompu et ne s'apercevait pas qu'il avait cessé de parler. Ses regards erraient vaguement dans l'espace et Semblaient y poursuivie des souvenirs pleins d'amertume et de désespoir. L'eau ruisselait
sur son front chargé de rides profondes : sa prunelle verdâtre brillait de la flamme sinistre que jette l'œil de Fange maudit. Plusieurs minutes s'écoulèrent. Tout à coup , il s'éveilla en sursaut de ce rêve sans sommeil, et regarda autour de lui avec étonnement , comme s'il fût surpris de se trouver à Spa, près d'un étranger. Il lui fallut quelque temps encore pour rectifier ses idées et faire concorder , avec le présent , le passé qui naguère se tenait ressuscité devant lui. Un sourire plein de sarcasme pour la faiblesse de l'organisation humaine et pour lui-même, plissa ses lèvres, tandis qu'un mouvement de honte et de colère faisait hausser ses épaules.
- Connaissez-vous Stockholm? demandat-il au Français, brusquement et dans l'intention évidente de se souslraire, par un effort violent, aux pensées douloureuses qui Ih joignaient.
— Non, répliqua celui à qui s'adressait celte question.
— Si j'étais un poète comme vous, je ferais une brillante description de cette capitale de la Suède. Je ne suis pas poète , et je vous dirai seulement qu'il y a, sur une colline, à Stockholm, un quartier habité par les plus pauvres habitants de la ville, et qui se nomme le Mozebacke. Des sentiers escarpés , fangeux , étroits, à pic, et souvent même des escaliers de bois, voilà les rues du Mozebacke! Je vous laisse à penser ce que sont les maisons ! Il s'en trouvait une surtout plus pauvre et plus hideuse que les autres ; mais elle avait en échange l'avantage de rester la plus isolée, et d'abriter, pour seuls habitons, des ouvriers qui sortaient au point du jour et rentraient à la nuit tombée. Tout en haut , comme des yeux noirs, s'ouvraient, au sommet de ce bouge, deux lucarnes rondes. Elles ser-
vaient à donner de l'air et de la lumière , *— quel air et quelle lumière ! mon Dieu ! — à deux misérables greniers. Personne, dans le quartier , ne savait qui les habitait , et personne ne se souciait de le savoir.
Une vieille femme, espèce de crétine, moitié sorcière et moitié idiote, était la seule créature vivante qui se trouvât en rapport avec les locataires des mansardes. Chaque matin , elle déposait des aliuiens sur le seuil de leurs portes et recevait en échange une pièce de monnaie.
Un soir, une explosion terrible éclata dans l'un de ses greniers , et une grande flamme s'échappa parla lucarne, de manière à jeter l'alarme dans tout le quartier du Mozebacke. On accourut, on enfonça la porte, et on trouva un jeune homme étendu, sans mouvement, au milieu d'instrumens de forme étrange et à demi-brisés par l'explosion.
L'hôte de la chambre voisine ne s'était point ému de l'épouvantable secousse qui avait failli faire écrouler la vieille maison. Moitié par crainte pour lui, moitié pour procurer du secours au mourant, ceux qui accouru- . rent frappèrent à sa porte; il n'ouvrit point, et on l'appela sans obtenir de réponse. Les gens du peuple ne se montrent point d'ordinaire prodigues de patience. On commençait donc à briser la' porte à coups de hache, quand elle tourna enfin sur ses gonds, et laissa voir une figure à laquelle il ne restait plus rien d'humain ; d'affreuses cicatrices la sillonnaient en tous sens et laissaient à peine intacts les yeux et la bouche. Cet être, car personne n'osait lui donner le nom d'homme, entra dans la chambre où gisait son voisin , et jeta à sa vue un cri qui rappelait la voix sinistre de la hyène. Il s'approcha du mourant, le ranima, baigna d'eau fraîche
son visage, et se pencha pour mieux jouir de son réveil. Quand l'autre , sorti de son évanouissement, se souleva et se trouva tout à coup face à face avec celui qui l'avait rendu à la vie, il détourna la tète, joignit les mains et s'écria :
— Mon Dieu ! ayez pitié de moi ! Ne faites point peser sur moi votre juste colère! ne me livrez point à l'éternité de l'enfer !
— Tu vis encore , Bertel Granh ? reprit le hideux inconnu. Ce n'est pas en face de Satan que tu te trouves , mais en face de Ole Matthiœsen. Rassure-toi! En échange d'un frivole amour, tu m'as donné le génie , et , je l'espère, bientôt une gloire sans rivale. Je te pardonne tout, tout jusqu'aux cicatrices hideuses faites parle coup de pistolet que je me suis lire dans la tête pour tenir la promesse que je t'avais jurée. On m'a relevé mourant comme je te relève en ce moment
on m'a sauvé la vie comme je te la sauve , et depuis ce temps, une idée fixe, une idée sublime me préoccupe et m'a fait renoncer avec joie à toutes les ridicules passions des hommes. Je serai le bienfaiteur de l'univers entier. On m' élèvera des statues ; la face du monde sera* renouvelée , et c'est Ole Matthiœsen qui opérera ce miracle. L'œuvre est accomplie! la lumière ne tardera point à briller.
Tout cela fut dit rapidement en langue danoise : Ole se tourna ensuite vers ceux que l'explosion avait attirés.
— Mes maîtres, leur fit-il en suédois, nous vous remercions. Vos soins sont désormais inutiles. Je retrouve un de mes anciens amis dans celui que vous êtes venus secourir ; et s'il avait besoin de secours , il trouverait en moi le plus actif empressement. Mais vous le voyez, le voici debout, et remis de la secousse
causée par l'explosion qui vous avait alarmés.
Chacun se retira. Ole et Bertel restèrent seuls. Ole promenait silencieusement ses regards autour des objets brisés qui gisaient dans le grenier. C'étaient des ustensiles de chimie et des instrumens de physique. L'explosion avait été causée par un flacon de gaz hydrogène qui s'était brusquement enflammé.
Matthicesen resta longtemps plongé dans une morne et muette rêverie. À la fin il rompit le silence:
— Ecoute-moi bien, Bertel ! dit-il. A cause de toi j'ai attenté à mes jours. Si tu vis encore , c'est à moi que lu le dois !
— Oui, Ole, aussi je te demande mon pardon à deux genoux! Je voudrais pouvoir te prouver ma reconnaissance, fût-ce au prix de ma propre existence.
— Eh bien! ta le peux.
— Comment?
— En faisant de nouveau le pacte que nous avons fait jadis à Copenhague.
— Stierna est libre, Ole, tu peux l'épouser, interrompit Berlel avec un soupir.
— Stierna! reprit avec violence Matthiœsen! Stierna!... Il s'agit bien vraiment d'une femme! Bertel Granh, pourquoi, dites-le moi, avez-vous foulé aux pieds cette passion insensée qui vous avait fait jouer votre vie con » tre celle d'un ami ? Vous vous taisez ? Je le sais, moi ! c'est pour l'amour de la science et par la soif de la gloire.
— Oui, je Ta voue.
— Une idée, une grande idée te préoccupe.
— Oui ! Comme celle dont tu me parlais tout-à l'heure, elle doit régénérer l'univers et
valoir un nom éternel à celui qui la réalisera.
— Sais-tu, Bertel, la pensée qui m'est venue en présence de tous ces débris d'instrumens de physique ? C'est que nous poursuivions la même idée.Une voix secrète et maudite murmure à mon oreille que jadis, rivaux en amour, nous le sommes aujourd'hui en gloire! S'il en est ainsi, Bertel, il faut quel'un de nous meure !
— Tu as raison, répondit Bertel sans hésiter. Ecoule-moi donc. N'as-tu pas gémi quelquefois en songeant aux longues nuits qui désolent le Danemark ? N'as-tu pas pensé que celui qui créerait un second soleil prendrait place, après Dieu, dans l'admiration et la reconnaissance des hommes?
— C'est là ton idée ? ricana Matthiœsen en haussant les épaules. Je me sens rassuré, elle est ridicule et impossible , voilà tout.
— Impossible î s'écria Bertel en ramassant deux vases que l'explosion avait épargnés. L'un de ces deux flacons, qui se terminent chacun par un étroit tuyau, contient, le premier, de l'oxigène, et l'autre de l'hydrogène. Les deux flammes, en s'unissantdans la combustion , ne donnent qu'une lueur bleuâtre ; mais laisse-moi en approcher un corps réfractaire, ce morceau de craie, par exemple, et regarde !
Aussitôt, jaillit une clarté resplendissante que l'œil ne pouvait regarder en face, même furtivement.
Ole, ébloui, détourna la tête. Bertel triomphait.
— Tu le vois, mon second soleil n'est déjà plus un rêve creux ! Mais ce n'est encore là qu'une œuvre grossière et imparfaite. Cette clarté ne se reproduit pas d'elle-même ; les gaz s'épuisent, le corps réfractaire perd ses
propriétés. Il faudrait sans cesse un homme versé dans la science pour surveiller l'appareil et pour empêcher une explosion. Moi, je veux créer un soleil qui soit, aux proportions près, aussi brillant, aussi durable que le soleil de Dieu. Écoute-moi bien, Ole.
Le fluide du soleil se comporte comme le fluide électrique, il produit les phénomènes de la lumière et de la chaleur, lorsqu'il frappe les objets et qu'il éprouve un obstacle quelconque dans son mouvement rapide. Donc le soleil est un corps opaque qu'entoure une atmosphère d'électricité lumineuse.
En pariant de ce principe, j'ai découvert que les corps devenaient phosphorescens par l'effet de la chaleur et des décharges de l'électricité.
J'ai reconnu de plus que les corps non
conducteurs du fluide électrique, gardaient il. 17
plus longtemps que les autres cette phosphorescence.
Ceci posé , regarde-moi hien ; Ole î Cette fois, suis mon opération avec toute l'attention dont tu es capable, car un prodige va s'opérer.
Je place au milieu de ce globe de verre un morceau de carbone, corps réfractaire.
Je fais aboutir, à ce carbone , deux fils de platine qui se trouvent en rapport avec les deux pôles d'une pile voltaïque sèche.
Remarque-le bien ; ces fils de métal tiennent aux colonnes mystérieuses de la pile; colonnes enfermées dans un cylindre de soufre et composées tour à tour de minces feuilles de zinc, d'argent et de papier*
J'obtiens le vide dans le globe à l'aide de la machine pneumatique. Ole, à genoux, voici un soleil !
Ole ne put réprimer un cri d'admiration! Celait un soleil, un soleil véritable.
— Tu le vois, reprit Bertel , je touche à l'accomplissement de mon œuvre. Il ne s'agit plus que d'opérer, sur une vaste échelle, l'application de ma sublime découverte! Voici les moyens d'assurer cette exécution :
Je vais faire construire, en lames de cuivre, un ballon de cent cinquante pieds de diamètre.
Ce ballon sera rempli de gaz hydrogène, épuré avec un soin extrême et dégagé , autant que possible, de tous corps étrangers.
Au-dessous de ce ballon, j'attache un appareil semblable, (mais avec des proportions gigantesques) à celui que tu vois et dans lequel resplendit un petit soleil. Soleil véritable , du reste, comme le soleil du ciel , puisqu'il se compose également d'un corps opu-
que et d'une enveloppe d'électricité lumineuse.
Les piles voltaïques s'alimenteront aisément ; la terre n'est qu'un vaste réservoir d'électricité. Deux éternels courans magnétiques ne la traversent-ils pas d'un pôle à l'autre? et notre grand Oersted n'a-t-il pas démontré que le magnétisme n'était autre chose que l'électricité dans une de ses transformations?
Mon ballon n'a rien à redouter des agens extérieurs, puisqu'il est construit d'un métal solide, rendu inaltérable et indestructible par une préparation chimique des plus faciles à composer : je le recouvrirai de cette préparation, qui le protégera contre les plus légères oxidations.
A l'intérieur, l'hydrogène ne saurait s'échapper, puisque l'enveloppe qui le tient prisonnier reste impénétrable au dedans comme
au dehors, même pour le gaz le plus subtil.
Enfin, un câble de métal, qui servira en même temps de conducteur aux piles galvaniques, suffira pour tenir mon appareil à l'ancre dans le vide des airs.
Tu le vois, Ole, ces théories sont certaines. J'ai créé un soleil! Bientôt, il n'y aura plus de nuits pour le Danemark. Le Danemark, affranchi désormais de l'obscurité, n'aura presque plus rien à redouter des rigueurs de l'hiver. Qu'en dis-tu, Ole?
— Je dis que ton invention me semble belle, grande, utile; qu'elle étonnera l'Europe, mais qu'elle n'est rien à côté de la mienne.
— Quelle est donc la tienne? demanda Bertel, qui se senlit mordre au cœur par la jalousie, en voyant la sérénité avec laquelle Ole l'avait écouté.
~- Cela va f affliger, car ma découverte rend la tienne à peu près inutile.
— Parle.
— J'ai trouvé le moyen de vivre sans mander.
— Sans manger ?
— Oui , j'ai découvert que la nourriture était un préjugé.
— Et par quoi remplaces-tu l'alimentation ?
~ Par rien. Depuis longtemps je méditais ce problême. Enfin, j'ai essayé de ne plus manger, voilà tout, et j'ai réussi. Comme le philosophe de la Grèce pour prouver le mouvement, je marche. Déjà depuis douze jours je n'ai rien approché de mes lèvres ; je sens un peu de faiblesse corporelle, il est vrai, mais en revanche, jamais mon intelligence n'a été plus brillante et plus riche ! Do-
gagée des entraves physiques, l'àme agit dans toute sa puissante liberté.
— Mais ton idée est insensée, Ole! Tu vas mourir de faim.
— Voilà'douze jours que je n'ai mangé et je me porte à ravir.
— C'est une idée insensée !
— Pas plus insensée que ton soleil.
— Mais mon soleil existe , et je t'en donne des preuves.
—Et ne t'endonné-je point, moi, qui parle, qui pense, qui raisonne, cuii agit , débarrassé de la gêne de la nourriture depuis onze jours. Adieu, Bertel.
— Non! s'écria ce dernier, non, je ne te laisserai pas accomplir un suicide insensé , Ole, je ne te quitterai pas avant d'avoir obtenu que tu prennes quelque nourriture.
Ole tira un poignard.
— Keconnais-tu cette arme ? demandât-
il avec un sourire sinistre. Je la tenais à la main la nuit où tu vins me trouver dans ma chambre chez dame Magnussen. Tu veux détruire ma gloire , aujourd'hui, comme tu as voulu, jadis , détruire mon existence. Si tu fais un pas , je te frappe , je te tue.
En disant cela , le malheureux fou quitta Bertel, rentra dans son grenier , s'y enferma et barricada sa porte, en dedans, à l'aide d'énormes poutres.
Pendant deux jours Bertel entendit , à travers le mur qui les séparait , le bruit de la voix et des pas de Ole.
Ce temps écoulé, il n'entendit plus lien.
Plein d'effroi , il alla prévenir de ses craintes un magistrat. On brisa la porte et l'on trouva Ole Matthiœsen étendu mort sur son grabat. A ses pieds gisait un manuscrit intitulé : Du préjugé de la nourriture.
Lorsque Bertel rentra dans sa cellule , il
tomba sans force sur la grabat qui lui servait de lit.
Un doute affreux s'était emparé de son cœur, de sa pensée, de tout son être.
En présence de la conviction insensée de Ole , en face de la persévérance obstinée avec laquelle le malheureux avait cru à son absurde système, jusqu'à la fin de son agonie, Bertel se demandait si, lui aussi, ne poursuivait pas un mensonge, une utopie pleine de démence? Le doute , et quel supplice est plus affreux que le doute , monsieur ! le doute l'étreignait de ses exécrables serres , l'étouffait et achevait de troubler sa raison.
Son supplice était horrible.
Tout à coup il ressaisissait avecragelerêve coupable auquel il avait immolé son devoir, sa conscience, sonbonheur, son existenceentièie! Il s'y cramponnait, il voulait y sacrifier jusqu a la dernière faculté de sa vie, jusqu'à la der-
nière pensée desoname! Un moment après, il maudissait sa folle idée fixe, il en riait avec amertume, il se répétait : Insensé! insensé !
Dans cette lutte, dans ce doute , dans cette fièvre, il sentait, en réalité, ses forces mentales s'affaiblir et sa raison perdre de sa luci dite. Des mots sans suite s'échappaient malgré lui de ses lèvres; des idées tronquées, avortées , incomplètes , incohérentes , passaient dans son cerveau et le remplissaient de tumulte et de désordre.
Le péril était fatal et immense. S'il ne mettait fin , par une résolution énergique et prompte , à cette crise redoutable , sa vie et son intelligence allaient succomber ! Alors , monsieur, par un effort surhumain , Bertel foula désespérément aux pieds ses idées de science et de gloire 1 11 jura, par le salut de son àme et sur le cadavre de Ole, d'y renoncer à jamais; d'en détourner la tête chaque
fois que le démon les évoquerait devant lui ! Mais ces idées, plus obstinées que jamais, le poursuivaient, le harcelaient, l'entouraient d'un cercle infernal , et tournoyaient autour de lui en répétant :
Le second soleil! le second soleil!
Pour se soustraire à ce supplice, Bertel partit en toute hâte pour Copenhague. Il le sa" vait, là il trouverait une créature céleste, celle qui l'avait déjà protégé contre le remords ! Il voulait abjurer à ses pieds d'orgueilleuses erreurs, demander un pardon qu'il aurait obtenu, et s'abriter sous les ailes d'un ange contre le désespoir et la folie..
Hélas! Stierna était morte ! morte en prian t Dieu pour Bertel !
Depuis lors, monsieur, bien des années se sont écoulées sans que Bertel ait retrouvé un peu de paix et de repos. Traqué par une horde de démons invisibles, il marche ton
jours devant lui, sans s'arrêter, comme Ashvérus. A sa droite et à sa gauche, se tiennent deux idées également funestes : le souvenir plein de remords de Stierna et la folle conviction que la création d'un second soleil était une œuvre grande , sage , sublime ! En vain monsieur, depuis le jour où il a renoncé à cette ridicule folie, il a refusé d'ouvrir un livre de physique; en vain il a évité soigneusement le contact des savans qu'il a rencontrés sur son
chemin; partout une voixlui répèle: Tupouvais créer un second soleil!
— Et cette voix a raison, monsieur, du
moins je le pense ; objectaTécrivain. Ne vivons.
nous pas dans un siècle où la physique marche
à grands pas et fait des miracles ? L'électricité
et son étude ont ouvert un monde nouveau-
A Taide de l'électricité, M. Becquerel, cet
illustre savant , a créé de véritables pierres
précieuses. J'ai vu de petits saphirs sortis de
ses laboratoires; même pour le lapidaire le plus habile et le plus exercé, ils ne différaient en rien de la pierre précieuse telle que la nature la produit. M. Jacobi a fait de l'électricité un véritable statuaire qui prend l'empreinte des œuvres les plus délicates avec une précision impossible à un adroit sculpteur. Enfin, monsieur, le soleil de Bertel lui-même, tandis que le professeur danois le repoussait comme une rêverie absurde, était inventé par Humphrey Davy, et perfectionné par M. Faraday. Ces deux célèbres physiciens ont usé de moyens à peu près semblables aux procédés de Bertel, et arrivent aux mêmes résultats.
Quant au ballon de cuivre , il a été calculé et prouvé possible par un des plus habiles physiciens de notre temps, M. Prechtl, directeur de l'Institut polytechnique de Vienne. Ce savant a même fait les devis de la construction
du ballon; il faudrait dépenser, pour lelablir, le prix d'une frégate.
Vous le voyez, si l'amant de Stierna ne se fût point découragé, s'il eût repoussé le doute, s'il n'eût point cédé à la peur, s'il eût eu en lui-même une foi inébranlable, si enfin la folie de Ole ne l'eût point troublé, avec du temps, de la patience et de la volonté, il eût assurément immortalisé son nom et créé un second soleil.
L'étranger, qui avait laissé tomber sa tête dans ses mains, et qui l'y tenait cachée, la releva enfin, et montra des traits plus sillonnés, plus abattus, plus livides que jamais.
— Bertel, s'il en est ainsi, dit-il d'une voix sépulcrale, accepte avec résignation ses déconvenues en expiation de sa trahison envers Stierna. Si la faute est grande, le châtiment est terrible !
En achevant ces paroles, il s<3 leva , se dé»
tourna pour cacher les larmes qui coulaient de ses yeux éteints sur ses joues basanées, et s'éloigna précipitamment.
Le journaliste fiançais le chercha en vain, le soir, à la promenade de sept heures, au bal, dans les salons de jeu, eu spectacle, partout, enfin. Il ne trouva nulle part l'inconnu; personne ne put lui donner de ses nouvelles.
Le lendemain matin, on apprit que le vieillard avait quitté les eaux de Spa , non-seulement sans en prévenir personne, mais encore en laissant tous ses bagages et une somme d'argent considérable dans la chambre qu'il occupait à l'auberge où il s'était logé.
Un promeneur aux Tuileries,
Le jardin des Tuileries, dans l'été, vers quatre heures du soir, offre assurément un spectacle curieux et le plus fécond sujet d'études qu'on puisse désirer. Des échantillons de tous les peuples, de toutes les classes et de tous les types s'y trouvent rassemblés. On
y remarque facilement la différence des na-
tures, le cachet multiple des allures et la variété infinie des caractères physiques. De là à l'observation des espèces morales, la transition n'est pas bien éloignée. Parmi les nombreuses personnes qui se pressent , qui se heurtent, qui se croisent, qui vont et viennent dans la foule, comme les vagues d'une mer, il suffit de choisir une figure sur laquelle on veuille essayer de déchiffrer les caractères mystérieux dont Gall et Lavater ont tenté de créer les alphabets. L'imagination ne tarde point à venir en aide à l'observation. Peu à peu on s'initie, ou l'on croit s'initier, au secret du caractère et même de la vie d'un héros inconnu, amené là par le hasard , qu'on voit pour la première fois et que l'on ne doit plus jamais peut-être rencontrer.
Le 7 mai, tandis que nonchalamment assis sur une chaise, je me laissais aller de la sorte à mille suppositions sur ceux qui passaient
devant moi, un homme s'empara tout-.vcoup de mon attention et captiva exclusivement ma curiosité. Quoique d'une taille ordinaire, au premier coup d'œil il semblait grand ; malgré une nature maladive et frêle, il offrait les apparence* de la force. Il se découvrait souvent la tête pour se passer la main sur le front; ce front que l'âge, et sans doute les travaux, commençaient à dépouiller de ses cheveux raides et blanchissans, prenait des proportions vastes et une forme vigoureusement accentuée. Une large redingote le couvrait négligemment, quoiqu'il y eût, dans l'ensemble du costume, quelque chose de la sévérité d'ajustement particulière à tous ceux qui portent l'uniforme. Le ruban rouge de la Légion-d'Honnenr s'échappait d'une des boutonnières de la redingote.
L'âge de cet homme était un problème comme sa position sociale et sa santé. On
n'aurait pu dire si les années ou Lien la fatigue avaient ridé son front et accusé avec vigueur les traits de son visage. On se demandait avec la même incertitude s'il succombait à une langueur fatale, ou s'il sortait triomphant d'une longue lutte entre la maladie et une nature de fer. Du reste , il était facile de constater , dans le port de sa lête, dans l'énergie de son regard, dans le mouvement détermine de sa marche , l'habitude du commandement. Il fallait qu'il se vît sans cesse entouré d'une obéissance passive , pour avoir contracté le geste lent, mais absolu, qui lui faisait parfois étendre la main quand il adressait la parole à une femme pleine d'élégance et de distinction qui l'accompagnait.
Un jeune homme, qni paraissait leur fils, marchait près d'eux.
Vivement intéressé par cette grande figure
marquée au sceau de l'intelligence et de la lutte, je la suivis des yeux le plus longtemps possible. Peu à peu elle se confondit et se perdit dans la foule ; mais elle ne tarda point à reparaître et à revenir avec le flux des promeneurs.
Cette courte marche de sept h huit minutes l'avait fatigué visiblement. H s'sppuyait avec force sur le bras de sa feirrue et cherchait autour de lui une chaise pour se reposer. Il n'avait point encore tourné la tête, que déjà le jeune homme s'était empressé de prévenir ce désir, et avançait des sièges à son père et à sa mère. Tous les trois s'assirent près de moi. Il me devint plus facile alors de lire moins obscurément sur ce visage , dont le menton proéminent et le regard grisâtre annonçaient une volonté de fer et l'habitude des épreuves les plus redoutables.
i la force de i'ame dominait dans la figure
héroïque de l'homme , la résignation , le dévoûment et la Couleur caractérisaient la physionomie de la femme. C'était le type méridional dans l'éclat, sinon de la pureté de ses formes, du moins dans la poésie la plus élevée de sa noblesse. Assurément, Dieu avait voulu éprouver cette ame d'élite parles souffrances du corps et par les angoisses de l'ame. Sa voix avait des accens pleins de mélodie , et quand elle adressa la parole à son mari pour demander avec sollicitude s'il ne souffrait point , je crus entendre une délicieuse mélopée.
Il répondit brièvement, et avec un accent auquel l'habitude du monde et une vive af < fection pour sa femme n'ôtaient pas toute rudesse. Puis il se mil h regarder autour de lui les enfans qui jouaient sous les arbres et formaient cent groupes charmans et animés :cc spectacle le fît tomber peu à peu dans une
rêverie morne; sa femme, évidemment en proie aux mêmes idées et peut-être aux mêmes souvenirs , essuya les larmes qui mouillaient ses yeux.
Son mari lui prit la main et la serra silencieusement.
Le jeune homme avait tiré de sa poche un volume et lisait avec une profonde attention. Un regard furtif que je jetai sur les pages, me montra des caractères orientaux.
Ils restèrent ainsi, près de moi, durant un quart d'heure, sans échanger une parole, sans deviser entre eux, même par un regard. Le seul incident qui anima leur immobilité, fut l'attention sérieuse que l'inconnu prêtait aux efforts de deux petits garçons qui étaient fort inquiets du sort d'un vaisseau en miniature aventuré sur l'Océan d'un des bassins. Le vent qui soufflait avec violence , après avoir Longtemps retenu le pauvre bâtiment
au milieu de l'eau, finit par le faire chavirer. Il ne resta d'autre moyen de salut pour le naufragé que l'héroïsme d'un spectateur.
Un brave jardinier, témoin du désespoir des enfans, quitta la plate-bande qu'il ratissait, se déchaussa, descendit dans l'eau, prit le navire lilliputien et le rapporta, dans ses gros doigts, a-j:: joyeux armateurs.
Mon voisin sourit, soupira et se leva.
Aussitôt sa femme s'empressa de l'imiter, et son fils remit en toute hâte, dans sa poche, le livre qui préoccupait si fortement son attention.
En ce moment, un de mes amis survint et salua l'inconnu. Celui-ci lui tendit affectueusement la main, et s'éloigna après une conversation de quelques instans.
— Vous venez de saluer des personnes qui excitent depuis un instant ma curiosité, dis-
je à mon ami, quand il vint à moi :je me perdais en suppositions sur elles.
— Elles justifient l'intérêt que vous leur portez, 1 épliqua-t-il. Vous ne sauriez trouver un sujet plus digne d'études et de curiosité. Où en étiez-vous de vos suppositions ?
Je le lui dis. Il sourit et répliqua :
— Jusqu'à présent, vous n'avez point encore fait fausse route. I/homme que vous étudiez est un des caractères les plus originaux et les plus excentriques de notre époque. Il s'est conquis un nom célèbre, à force de courage, de persévérance et de volonté. Sa vie a été une lutte perpétuelle contre la nature et contrela société. Misanthrope, sans avoir beaucoup à se plaindre des hommes; tendre, en s'efforçant de paraître rude, il a conservé, à cinquante-deux ans, la vivacité d'imagination qui caractérise un jeune homme. Dominé par un insurmontable penchant pour le merveil-
leux, il a passé parles aventures les plus périlleuses et les plus étranges. Les Mille et une Nuits restent pâles à côté des vicissitudes qu'il a subies, des contrées qu'il a parcourues, des aventures dont il a été le héros et des épreuves dont il a triomphé.
— Quel est-il donc?
-— Vous le connaissez; vous avez prononcé son nom bien des fois avec admiration , et pourtant je suis sûr que vous ignorez une partie des grandes choses qu'il a su accomplir, des services qu'il a rendus à la science, et même à l'art. L'autre jour, je vous ai vu en extase devant la Vénus de Milo, cet admirable chef-d'œuvre de l'antiquité conquis sur la destruction : eh bien! c'est lui qui l'a découverte en Grèce ! 11 a aidé les paysans à la sortir des ruines où elle gisait ensevelie; il l'a signalée au gouverne ent français; enfin il l'a ramenée à Paris , où elle est venue
glorieusement augmenter nos richesses artistiques.
— Je l'avoue à ma honte, j'ignore le nom de celui qui a doté le Musée du Louvre d'un si précieux trésor.
— Pour votre châtiment, je veux vous le laisser ignorer quelques instans encore , et vous punir, en excitant votre curiosité, par le moyen oratoire que notre commun professeur de rhétorique appelait, je crois, une Suspension.
— Je me soumets, répliquai- je : Victor delicja ad pahim; vous voyez que moi aussi je me souviens de mes leçons classiques.
— Celui dont nous parlons, reprit-il, n'a jamais eu de jeunesse. Enfant, il se montrait déjà sérieux et sévère comme vous l'avez vu ; il passait ses heures de loisir à étudier les mathématiques et à lire des récits de voyages. Il se sentait porté vers les premières
par un esprit d'une rectitude inexorable, et vers les autres par un insatiable besoin de merveilleux. La botanique et ses phénomènes, qui abondent en miracles près desquels les contes des fées semblent d'une vraisemblance insignifiante; l'entomologie, avec ses mondes fantastiques, le captivèrent ensuite. Il s'y livra passionnément et sans réserve.
Avec de pareils goûts, la vie maritime, qui promène d'un monde à l'autre, qui jette parmi des peuples inconnus, qui entoure de périls constans , qui prodigue les travaux, les émotions et les naufrages, ne pouvait manquer de s'emparer du jeune homme. Il obtint enfin de sa famille la permission de s'y consacrer, et le voilà qui revêt l'uniforme d'aspirant et qui parcourt les mers , au milieu des dangers de la guerre. Il ne tarda point à se faire parmi ses camarades la réputation d'un marin bravo, et d'une intelligence ex-
ceptionnelle. Ami dévoué, il cachait, comme un défaut, une exquise sensibilité, dont il semblait presque rougir. A l'entendre, il tenait en mépris les sentimens tendres et doux : l'amitié et la compassion lui semblaient des faiblesses.... Sans cesse sa conduite donnait des démentis à ces paradoxes misanthropiques. Il ne laissait pas le temps à ses amis malheureux de réclamer ses services ; il venait à eux avec empressement dès qu'il soupçonnait qu'ils pouvaient avoir besoin de lui ; enfin, il les consolait, en frère, de leurs chagrins, et les secourait, avec efficacité, de sa bourse ou de son crédit, s'ils luttaient défa* vorablement contre la fortune.
L'officier de marine, qui haussait les épaules au mot d'amour, et qui se prétendait invulnérable à ses coups , s'éprit d'une vive passion pour une jeune fille de seize ans et sollicita sa main. Rien ne l'arrêta, ni sa position de
fortune, encore des plus médiocres, ni sa profession de marin, qui l'obligeait à de longues et périlleuses absences.
La jeune fille comprit toute l'étendue des devoirs qu'allait lui imposer ce mariage; mais elle ne recula point devant leur sévérité. Elle promit de se montrer, toute sa vie, épouse fidèle, soumise, tendre et dévouée. Vous allez voir si elle tint religieusement sa promesse.
Ne vous attendez pas à ce que je vous fasse suivre, pas à pas, chacun des événemens qui remplissent la vie de cet homme. Ce serait vous le nommer, et je ne le veux pas encore. Qu'il me suftise de dire que vous avez admiré son courage , applaudi à sa persévérance et pris un vif intérêt à ses récits. Mais ce que vous ignorez, ce sont les vertus et les malheurs de sa femme, ce sont les terribles épreuves par lesquelles Dieu l'a fait passer.
Vous allez les connaître, et vous partagerez, quand vous m'aurez entendu, la compassion respectueuse qu'elle m'inspire.
A peine mariés, les devoirs qu'imposait au mari d'Adèle sa profession de marin, séparèrent les deux époux. Ce fut là un grand chagrin pour tous les deux; l'énergique volonté de l'un et la résignation de l'autre les laissèrent accomplir ce départ. *
La jeune femme allait devenir mère ; elle comprit que le sentiment de la maternité pouvait seul, désormais, l'aidera supporter l'absence presque continuelle de son époux. Elle se retira donc dans une petite maison de campagne , près de Toulon , et là , ce fut seule , sans avoir son mari près d'elle pour la soutenir et pour la consoler durant ses souffrances, qu'elle mit au monde un fils.
Dès ce moment, il n'y eut plus ni solitude ni découragement dans sa vie. La ma-
lernité «avec ses devoirs, ses bonheurs immenses, ses craintes , ses angoisses, ses transes, ses péripéties, s'empara de cette âme ardente , et l'enivra d'incessantes émotions. Adèle tenait un journal de cette existence passionnée, et l'envoyait à son mari qui sentait une larme briller dans ses yeux , à l'arrivée des tendres récits de la jeune mère. Il revint enfin, après àeuzi ans d'absence. Je vous laisse à penser leur bonheur, lorsqu'ils se retrouvèrent l'un près de l'autre, avec un enfant dans leurs bras.
Hélas ! il fallut encore bientôt se séparer.
Maintenant, il ne s'agissait plus d'une absence de deux ans , en Grèce, avec de faciles moyens d'entretenir une correspondance.
Non; c'était un voyage de quatre ans de du rée , un voyage dangereux , un voyage autour du monde, qui appelait le jeune commandant en second. Un matin, il embrassa son lils et
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sa femme; puis cette dernière resta seule
avec des inquiétudes et des attentes sous lesquelles elle eût assurément succombé sans son fîîs.
L'enfant annonçait une intelligence nu-dessus de son âge ; sa précocité tenait du prodige. A l'époque où d'autres savent à peine lire, il apprenait le latin , sans effort , avec rapidité , et se plaçait à la tète de ses camarades dans les cours qu'il suivait. Je vous laisse à puiser la joie et l'orgueil de cette mère pour laquelle d'ailleurs, le jeune garçon éprouvait une tendresse passionnée ! Il ne pouvait s'éloigner de sa mère, sans verser des larmes, et quand il venait la rejoindre après une absence de quelques heures, il se livrait à de véritables transports de joie.
Deux années après le départ de son mari , des bruits alarmans se répandirent sur le sort de l'expédition. On racontait qu'un bàti-
nient avait échoué entre les récifs de la Nouvelle-Zélande, et Ton nommait tout bas le vaisseau sur lequel naviguait le mari d'Adèle. L'absence de toutes nouvelles, depuis un an, ne rendait que trop probable cette triste rumeur qui arriva jusqu'à la jeune femme. Une nuit que le désespoir la tenait éveillée, elle entendit de faibles gémissemens sortir de la chambre de son fils , cette chambre se trouvait voisine de la sienne. Elle y courut aussitôt. L'enfant souffrait, il avait froid ; un malaise général enfiévrait son corps et glaçait son cerveau. Elle le prit dans ses bras et l'emmena dans son lit pour le réchauffer. Peu à peu, les symptômes alarmans parurent se dissiper et la mère, ra, surée, cédant à la fatigue, finit par s'assoupir. Tout à coup elle s'éveille en sursaut; l'enfant s'était rapproché d'elle; il
éti eignait de ses mains la main d'Adèle.
ces mains étaient immobiles, raid es et glacées. Il était mort.
Le lendemain, des nouvelles arrivèrent annonçant que, loin d'avoir péri, le navire revenait vers l'Europe et ramenait, couvert de gloire, le commandant en second. L'infortunée mère ne put rien entendre, rien comprendre de ces heureuses nouvelles. Sa raison s'était égarée. Dieu, qui lui réservait d'autres épreuves , avait , pour l'empêcher de succomber, permis qu'elle perdît la mémoire. Assise près du lit désert de son enfant , elle passait les jours et les nuits à lui parler, à lui donner des soins, à lui sourire, comme s'il eût encore été là. Si l'on entrait , elle faisait smne (ui'on s'éloignât de crainte de Téveiller; après cela, elle tombait dans une morne stupeur, et restait des semaines entières sans prononcer un mot.
Le retour de son mari et l'émotion qu'elle
en épro«v& purent seuls la rendre à la raison.
Après quelques mois, l'espoir de devenir bientôt mère une seconde fois acheva une cure inespérée. Cette fois encore , elle mit au monde un fils, pendant que son mari était loin d'elle. Il venait d'entreprendre un second voyage de circumnavigation.
Grâce à Dieu, cet enfant qui lui était né , elle ne devait pas le perdre comme le premier. Vous l'avez vu tout à l'heure près d'elle, Jamais fils n'a mieux justifié la tendresse et l'orgueil d'une mère. De glorieuses destinées l'attendent, quelle que soit la carrière dans laquelle il voudra marcher. Hélas! elle a besoin d'une si grande consolation. Ecoutez la suite de cette lamentable histoire , qui rappelle les douleurs de la Mater dolorosa, éprouvée par toutes les épreuves qui peuvent briser u» cœur de mère.
Un an après le retour de son mari, elle mit au monde un troisième fils; cet enfant frêle et rachitique fut condamné en naissant à une mort prochaine et inévitable. Jugez du désespoir de la pauvre mère en prodiguant à la souffreteuse créature des soins qu'elle savait devoir rester inefficaces. Elle assista de la sorte, durant dix mois , a l'agonie de l'enfant. Un malin , les lèvres décolorées du petit ange sourirent faiblement à sa mère , et l'existence s'éteignit en lui.
On redouta cette fois encore pour la raison d'Adèle le fatal désordre qui l'avait frappée lors de la perte de son premier fils. Elle dissipa elle -môme les craintes de son mari et de ses amis.
— Il me reste un fils , dit -elle ; je ne succomberai point ; mon amour me donnera la force de supporter la mort de son frère.
Un an après, une fille augmenta la famille du capitaine.
Cet homme qui se disait misanthrope, qui cherchait à cacher sa sensibilité sous des apparences glaciales, et qui montrait, pour son fils, une extrême sévérité, se laissa aller, comme feût fait la plus tendre des mères , aux enivremens du bonheur paternel. On le voyait parcourir le port de Toulon avec sa petit fille dans les bras ; il s'extasiait devant sa beauté, racontait et faisait valoir les adorables naïvetés de son langage naissant, et témoignait des inquiétudes exagérées aux moindres symptômes de maladie. Chaque phase de la dentition le jeta dans les alarmes les plus vives.
L'enfant avait deux ans lorsque le choléra vint frapper la ville avec une violence épouvantable. La première pensée du capitaine fut d'emmener sa famille loin du centre de la
contagion. L'état de souffrance de sa femme l'empêcha de réaliser ce projet. D'ailleurs les médecins lui firent observer qu'il y avait peu de dangers à redouter dans la Juliade, bastide habités par ses enfans ; une position favorable, un air pur et vif la protégeaient contre les influences pernicieuses de l'atmosphère.
Il reçut, sur ces entrefaites, l'ordre de se rendre à Paris ; il obéit, mais il ne se sépara de sa fille qu'après avoir fait jurer à Adèle qu'elle ne quitterait pas d'une minute leur enfant bien-aimé.
— - Je me sens assiégé de tristes pressentimens, dit cet homme de fer en pleurant; veille sans cesse sur notre fille.
Sa femme le rassura et promit de ne perdre de vue l'enfant, ni la nuit, ni le jour#
Il partit un peu rassuré, mais résolu de hâter son retour par tous les moyens possibles.
Une semaine s'était écoulée. Strictement fidèle à sa promesse, la jeune femme n'avait
point, même pour la plus courte promenade,
laissé sa fille s'éloigner d'elle. Un matin , elle
la tenait sur ses bras/et donnait à une femme
de chambre des instructions pour placer, dans
le haut d'une armoire, un paquet de linge.
Impatientée pai'la gaucherie de la maladroite,
elle assit l'enfant à terre près de la cheminée
et monta elle-même sur une chaise pour loger
le paquet. La petite fille, en voyant sa mère
s'éloigner d'elle, se leva brusquement. Sa tète
alla frapper contre le marbre de l'entablement ;
elle tomba morte.
Quand lo capitaine revint, sa fille reposait parmi les cyprès de son jardin, sous un tombeau de marbre blanc.
Adèle avait obtenu du maire de Toulon la triste faveur d'enterrer ces précieux restes dans l'enceinte de sa bastide. Tour adoucir
le désespoir du malheureux père, on lui cacha le fatal accident qui avait enlevé sa fille, et on attribua au choléra la mort funeste de la pauvre créature.
Un troisième voyage de circumnavigation fut ordonné au capitaine, un an après la naissance d'un quatrième enfant.
La pauvre mère, qui s'accusait, avec de véritables remords, de la perte de sa fille, mit à veiller sur le nouveau- né une sollicitude sans exemple. Tout lui faisait peur; tout lui semblait péril ; elle n'osait pas laisser sortir de ses bras son enfant.
Peu de temps après l'embarquement de son mari, engagé dans les glaces du Nord, on lui apporta une lettre du courageux marin. Elle se leva pour courir au devant du messager. Son pied glissa , elle tomba... Le lendemain, on élevait dans le jardin de la bastide un se-
cond tombeau de marbre blanc, à côté de celui de l'autre petite fille.
Dès lors, une maladie fatale commença à exercer ses ravages dans l'organisation de la mère si rudement frappée par la fatalité. Sans son fils Jules, le seul qui lui restât , elle eût assurément succombé; mais elle savait que mourir, c'était infailliblement causer la mort de cet autre enfant d'une constitution frêle, et qui, sans les soins de sa mère, n'eût pu lutter contre la crise de l'adolescence. Elle trouva donc la force de vivre , se résigna sans murmurer aux opérations les plus douloureuses, et put ainsi, du moins, rendre un enfanta son mari, lorsqu'il revint après quatre années d'absence, épuisé par ses fatigues et par des travaux presque surhumains.
Du reste, Dieu, qui mêle toujours la consolai ion aux douleurs qu'il nous envoie, a fait du fils que vous avez vu un des jeunes gens
les plus remarquables de l'Université. Il portera dignement le nom de son père. Eh bien ! avez-vous enfin deviné ce nom?
— Vous me Pavez caché avec trop de soin, répondis -je.
— Permettez-moi de vous en faire encore un mystère jusqu'à demain soir. Demain soir, je vous conduirai chez le commandant, et je vous présenterai à sa femme. Là, vous saurez tout le secret de ma suspension. A demain donc, chez moi, à huit heures.
— A demain.
Nous nous serrâmes la main.
Le lendemain soir, je tus exact au rendezvous. Mon ami était sorti. Comme je m'étonnais qu'il ne m'eût point attendu :
— Monsieur ne sait donc point la catastrophe qui est arrivée tantôt au convoi du chemin de fer de Versailles? me dit le dîmestique. Le convoi s'est biï é t a élé incendie.
La plupart des voyageurs ont pe'ri. M. le commandant Dumont d'Urville, sa femme et son fils, faisaient partie de ce convoi; mon maître craint qu'ils ne se trouvent parmi les victimes , et il est allé, sur les lieux de la catastrophe, chercher des renseignemens qu'il redoute de trouver.
Hélas ! ce fut trois jours après seulement qu'on put reconnaître, parmi des débris noirs et à demi consumés, les restes du commandant d'Urville, d'Adèle et de Jules. Une mort fatale avait été réservée à ce dernier, comme à sa sœur et à ses deux frères... Une mort épouvantable, sous les yeux de son père et dans les bras de sa mère !
vu
fl.cCodc et ta Walse.
L autre jour je traversais, par hasard, ce triste et froid vestibule du Palais-de-Justice que Ton nomme , avec tant de justesse et d'à merlume, la salle des Pas-Perdus. C'était l'heure à laquelle commencent les audiences
des différens tribunaux, dont les portes s'ouvrent sur l'immense parquet de dalles grises et noires. Les pas de sept ou huit cents individus allant et venant formaient, par leur grincement, un âpre -dessus à la basse lugubre des voix que grossissaient les échos de la voûte. Des hommes, en costume de palais, se promenaient, paisibles et insoucieux, au milieu des plaideurs, sur les visages desquels on lisait, du premier coup-d'œil, l'anxiété et une fiévreuse agitation.
Les avocats à robe neuve portaient, sous leurs bras, d'énormes paquets de dossiers. Au contraire les membres du barreau, à robe délabrée, ne tenaient rien à la main , ou se contentaient d'un léger rouleau de papier qui rappelait assez bien le bâton des maréchaux de France. Quelques-un s, du reste, poussaient le luxe delà guenille jusqu'au raffinement le plus diogénique. Je remarquai
surtout une toge ouverte outrageusement dans les plis du dos, frangée de lambeaux aux manches , et dont la doublure rapiécetée et multicolore réunissait un curieux échantillon de toutes les Ruances par lesquelles la graisse, la poussière, l'usure, le temps et l'incurie peuvent jmodifier un haillon noir. Je pressai le pas pour considérer les traits de celui qui portait, avec tant d'aisance, un si curieux assemblage de loques, et je reconnus un de nos plus spirituels, de nos plus savans et de nos plus célèbres avocats. Je le complimentai gravement sur son costume.
— Je ne vous saurais point le plus renommé de nos avocats, ajoutai-je, que votre robe me l'aurait appris. Je le comprends : le degré de vétusté du costu -e explique le lang de célébrité; les trous de la toge servent, dans votre ordre, d'épaulettes et d'uniformes. On est soldat avec une robe neuve; on est gé-
aérai en chef avec un vieux reste d'étoffe déchirée.
Il sourit et me répondit :
— C'est ma première, c'est la seule robe que j'aie jamais portée. Une neuve me rendrait mal à l'aise, et me ferait plaider avec préoccupation. J'ai besoin de sentir cette vieille amie sur mes épaules; je souffre, je vous l'avoue, quand la nécessité m'oblige à y faire meure quelque pièce.
— Je le comprends facilement, dis-je avec un sourire et en jetant un coup-d'œil rapide sur la guenille précieuse.
— Et que venez-vous faire au palais? reprit-il. Vous n'avez point de procès, car j'en serais le premier instruit, n'est-ce pas?
— Assurément, répîiquai-je. Le hasard me (ait seul traverser la salle des Pas Perdus. Je vous l'avoue bien franchement, tout ce qui
ressemble à un procès me donne Se frisson : la vue seule d'un Code me fait peur.
— Vous avez tort; le Code renferme, à lui seul, plus de romans dramatiques et terribles que l'imagination la plus riche et la plus féconde. Chacune des pages , chacune des lignes, chacune des lettres de ce petit gros livre, contient une histoire de haut intérêt. Ouvrez au hasard, lisez le premier mot venu, et voici de quoi rire aux éclats, pâlir de terreur, ou se remplir les yeux de larmes.
En parlant ainsi l'avocat célèbre introduisait, au hasard, l'extrémité de son ongle entre deux pages du code.
— Que vous disais-je, s'écria-til? Tenez, paragraphe 158 du chapitre III; le sort me sert à merveille; nous voici en pleine tragédie. J'ai encore dix minutes avant l'appel
de l'affaire que je plaide ; je veux vous conter il. 20
un des souvenirs qu'évoque, dans ma mémoire, cet article du Code.
En 1812, un jeune homme, fils d'un brave colonel tué à l'armée, habitait avec sa mère un cinquième étage de la rue Coquenard. Fils aîné de veuve, il avait été exempté du service militaire, bien à regret cependant, car Gustave Remicourt rêvait, comme tous les jeunes gens Je cette époque, les triomphes du champ de bataille, une croix reçue des mains de l'empereur et les épaulettes de général. Mais sa mère, dont toutes les ressources consistaient dans une pension de veuve de colonel; sa mère, vieille, malade, sans autre appui que son fils , avait pleuré quand il avait laissé entrevoir ses projets belliqueux. Dès lors il avait renfermé au fond de son cœur sa tristesse et ses regrets , et il s'était mis à remplir avec zèle, et comme s'ils ne lui eussent pas été pénibles les devoirs
monotones d'une place de commis au ministère des finances. Il ne quittait sa mère que pour se rendre à son bureau, et rentrait près d'elle dès que la liberté lui était rendue. Jamais tendresse ne sut mieux que la sienne ôter à la souffrance ses angoisses et au chagrin ses amertumes. Il parvenait même à donner une sorte de charme et de bien-être à une position humble et difficile. La cheminée de sa mère était toujours ornée de fleurs : comme en des temps plus heureux. Quand appuyée sur le bras de son fils, grâce à une intermittence de la maladie, la vieille dame pouvait profiter, le dimanche, d'un après-midi de beau temps , elle semblait renaître à la vie , et oublier jusqu'à la perte de celui dont elle portait religieusement le deuil depuis cinq années.
Sur ces entrefaites, les désastres de la campagne de Russie arrivèrent; on cessa de
payer la pet»sion de madame Remieourt : les cent francs par mois que recevait Gustave suffisaient à peine aux dépenses les plus impérieuses du pauvre ménage.
La malade voulut recourir au travail pour venir en aide à son fils ; mais la fatigue aggrava bientôt son état d'une manière si sérieuse, qu'il devint dangereux de la laisser seule une partie de là journée. Gustave se vit donc dans l'alternative ou de payer une garde-malade, ou de cesser ct'alier à son bureau. C'était de chaque côté la misère la plus affreuse.
Les portiers savent tout ce qui se passe dans les maisons qu'ils gouvernent. Malgré le soin que mettaient à cacher leur triste situation madame Rémicourt et son fils, on la devina ( t on en causa dans la loge. Cette confidence, à laquelle furent initiés tous les habitans des cinq étages, rendit les bonnes gens moins m ides envers îa veuve du colonel : elle était
restée, jusque-là, l'objet d'une circonspection respectueuse , due au titre de son mari et à une conduite envers ses voisins à la fois digne, bienveillante et sans familiarité. D'autre part, la nécessité et l'abandon rendirent madame Remicourt plus disposée à se relâcher de sa réserve absolue : peu à peu deux ou trois femmes s'introduisirent chez celle qu'elles avaient regardée si longtemps comme une personne supérieure par son rang et par son éducation.
Parmi ces indiscrets obligeans, se trouvait une Italienne, veuve d'un capitaine piémontais, tué, comme le colonel, au service de la France. Ce douloureux rapport porta la malade à lui accorder plus de confiance quà ses autres voisines. D'ailleurs , madame Giuseppa Vicento était jeune, belle, et ne manquait pas de cet esprit naturel qui tient lieu, jusqu'à un certain point, d'éducation et
d'instruction. Ignorante comme une Napolitaine, elle avouait ingénuement que son mari, officier de fortune, l'avait prise parmi les filles du peuple pour en faire sa femme. Ses grands yeux noirs, sa magnifique chevelure, ses traits fiers et réguliers, la noblesse de sa taille souple et majestueuse, justifiaient, plus qu'il n'était besoin, l'amour du capitaine. Madame Kemicourt ne tarda point à éprouver un véritable sentiment d'amitié pour l'étrangère qui, d'ailleurs, exerçait une grande puissance de séduction sur tous ceux qui l'entouraient. Giuseppa devint donc la garde-malade privilégiée de madame Remicourt.
Tandis que Gustave était retenu à son bureau, elle venait s'asseoir près delà vieille dame, lui tenait compagnie el lui donnait des soins avec une sollicitude presque filiale. Elle savait la distraire de ses pensées mélancoliques, rendait un peu d'espérance à ce cœur
brisé, etlui faisait entrevoir des jours meilleurs et une guérison prochaine. Gustave luimême se sentait moins triste et moins découragé quand il entendait les bonnes paroles de la signora. Il la quittait le matin, avec chagrin; le soir, il se hâtait de revenir au logis, et la retrouvait avec presque autant de bonheur que sa mère. N'était-elle point un ange gardien venu pour les soutenir dans les rudes épreuves qui les accablaient? Sans elle sa mère ne resterait-elle point malade et abandonnée? Giuseppa ne les avait-elle pas arrachés à la misère en détruisant la nécessité pour Gustave de renoncer à ses fondions d'expéditionnaire, son unique gagne-pain?
De pareils sentimens à l'amour, la distance n'est pas bien grande dans le cœur d'un jeune homme de vingt ans. Une passion violente po;<r la belle Italienne s'empara donc de Gustave , et plus d'une fois il fut près d'en
laisser échapper l'aveu. Mais le regard plein de sérénité de Giuseppa, la vénération qu'elle lui inspirait et cette timidité qui caractérise un premier amour, l'arrêtèrent et le retinrent.
Cependant Giuseppa avait lu dans la pensée du jeune homme ; car elle mit encore plus de réserve dans ses manières à l'égard de Gustave , et le nom du capitaine Vicento se trouva sur ses lèvres plus fréquemment que par le passé.
En lui ôtant l'espérance d'être aimé, celte conduite ne servit qu'à rendre encore plus violent l'amour de Gustave. Il ne vivait que par elle et que pour elle. Un sourire de Giuseppa l'inondait de bonheur. Quand il croyait apercevoir quelque froideur dans sou accueil, il sentait la tristesse s'emparer de son àme et il tombait dans un découragement absolu. Mais il était aussi facile à l'Italienne de le relever que de l'abattre. Une bonne parole le
rendait joyeux, un regard le jetait dans l'extase. Elle semblait, du reste, ne point s'apercevoir de cette puissance fascinatrice ; et chaque fois que madame Piemicourt, inquiète pour son fils , voulut y faire allusion , la signora détourna la conversation avec autant d'adresse que de fermeté.
Cependant, l'état de la malade prenait un caractère tout à fait alarmant. Le médecin qui venait la visiter de temps à autre ne dissimula point ses inquiétudes à Giuseppa; un matin, pressé parles questions du jeune homme, il en fit le complet aveu à Gustave. Le malheureux enfant, à cette fatale nouvelle, tomba sans connaissance. Sa mère l'entendit et voulut venir à son secours ; elle se jeta hors de son lit et se traîna sur le seuil de l'appartement ;
— Gustave! cria-t-elle de sa voix mourante; Gustave, mon fils!
Gustave, ranimé par cette voix adorée, ouvrit les yeux et tendit les bras à sa mère, Madame Remicourt s'y laissa tomber. Son fils éperdu la couvrit de baisers. Hélas! c'était à un cadavre qu'il prodiguait ses caresses. D'horribles convulsions saisirent l'orphelin. Il fallut lui arracher le corps de sa mère qu'il étreignait avec violence. On l'entraîna dans une pièce voisine ; la fièvre et le délire s'emparèrent de lui, et le tinrent longtemps entre la vie et la mort. Enfin , après quinze jours, l'usage de la raison lui revint. Le premier mot qu'il prononça fut le nom de sa mère; la première personne que chercha son regard , fut Giuseppa.
Giuseppa se tenait pi es de son lit. C'est elle qui avait veillé à son chevet durant cette longue semaine de péril et de maladie. Elle n'avait , en outre , voulut conlier à aucune autre personne les tristes devoirs d'ensevelir la
mère de Gustave; pour que cette dernière reçut une sépulture honorable, elle n'avait point hésité à vendre quelques-uns de ses propres bijoux.
Jugez si l'amour de Gustave devint plus ardent, plus passionné , plus dévoué que jamais. Il lui devait tout, la vie et encore davantage... De pieux et saints devoirs rendus à sa mère.
Quand il apprit tout cela , il ne put que verser des larmes et porter à ses lèvres la main de Giuseppa. Elle ne lui relira pas cette main, mais elle ne changea rien à la règle de conduite quelle semblait s'être imposée. A 11 esure que la convalescence s'établissait, l'Italienne s'éloignait peu à peu de Gustave , sans affectation , mais d'une manière sensible. Il voulut plus d'une fois lui demander l'explication de cette réserve , sans faire l'aveu de son amour; mille obstacles surgis-
saient aussitôt devant l'exécution de cette pensée, dès qu'elle lui venait à l'esprit.
Enfin un soir que Giuseppa ne parut point, de toute la journée, chez le jeune homme , assez guéri pour pouvoir retourner à son Bureau le lendemain , il s'arma de courage , entra chez elle et lui proposa de venir visiter la tombe de sa mère. Giuseppa , sans hésiter, s'enveloppa d'un châle et prit le bras de Gustave.
Quand ils furent arrivés au cimetière, quand l'orphelin eût lu sur une croix de bois le nom de sa mère , il tomba à genoux et soulagea l'oppression de son cœur par des larmes et par des prières. Puis il se releva, et tendant sa main à l'Italienne :
— Me voilà seul au monde, dit-il, seul! car vous ne m'aimez pas , madame.
Elle releva la tète, regarda fixement Gustave et ne répondit point.
— « Vous auriez mieux fait de me laisser mourir, reprit-il. Que voulez-vous que je fasse de la vie de misère et d'abandon que vous m'avez conservée?
Elle sourit tristement.
— Quelques mois d'absence vous guériront de ce soi-disant amour qui se trouve plus dans votre tête que dans votre cœur. Vous croyez m'ai mer, parce que dans l'isolement où vous laisse la mort de votre mère, votre tendresse a besoin de se rattacher à
quelque chose Et elle saisit la première,
la seule personne qui se trouve à sa portée.
— Oh! ne m'aimez point, mais ne me déchirez point le cœuri s'écria-t-il avec désespoir.
— Écoutez-moi , reprit-elle; notre amour, à nous autres Italiennes, n'est pas un sentiment faible, fugitif, et qui se contente de peu. Celui que j'aimerai, je l'aimerai toute ma vie;
je serai prête à lui sacrifier joyeusement mon existence, mon bonheur, ma conscience même. Voilà comment j'aimerai; mais aussi voilà comment je veux être aimée.
— N'est-ce pas ainsi que je vous aime?
— Je vous le répète, vous croyez m'aimer, mais vous ne m'aimez pas. Je vais vous le prouver, monsieur Gustave. Je suis bien pauvre. Pour rendre les derniers devoirs à votre mère, j'ai vendu les bijoux qui faisaient ma dernière ressource. S'il fallait commettre un crime pour me sauver à mon tour delà misère, de la faim, le feriez- vous?... Vous pâlissez ! vous tremblez ! vous me regardez avec terreur! Rassurez-vous, tout ceci n'est qu'une plaisanterie. Vous voyez bien que vous ne m'aimez pas comme je saurais aimer, comme je veux être aimée!
Giuseppa répéta deux fois ces dures paroles à Gustave, quitta le bras du jeune
homme, sur lequel elle s'appuyait, et s'éloigna du cimetière.
Il resta là, le cœur brisé et la tête penchée sur la poitrine.
Pendant deux jours il évita l'Italienne; ce temps écoulé il entra chez elle. Assise devant une table , sans châle sur les épaules, quoique le froid sévit avec violence, elle faisait de la broderie près de son foyer éteint.
Gustave déposa sur la table un billet de cinq cents francs.
— J'ai engagé la moitié de mes appointemens d'une année , dit-il avec un douloureux orgueil.
— C'est bien, reprit-elle paisiblement; je pourrai racheter un autre châle ; j'avais vendu le mien ce matin pour avoir du pain...
Son œil noir et sévère ajouta par un regard expressif s
— Comme j'avais vendu aies bijoux pour donner un cercueil à votre mère.
— Hélas! s'écria-t-il, vous avez raison; je n'ai fait que remplir à peine un devoir : comment vous prouver ma reconnaissance et mon amour?
Elle sourit avec dédain , sans même lever la tête.
— A votre place, je n'en serais plus à chercher, j'aurais déjà trouvé.
— Giuseppa!
— Je n'ai éié aimée qu'une fois en ma vie. Celui qui m'aimait était pauvre... Dès qu'il m'eût vue il me donna un rang et m'entoura d'opulence, de bonheur; rien ne lui coûta, rien ne l'arrêta; aussi étais-je Sëre de porter son nom et de l'aimer comme on aime Dieu.
— Mais vous repoussez mon amour; mais vous me jetez dans le plus profond déco tira-
gcment. Si vous conseilliez à devenir ma femme, je le sens là, j'aurais pour le travail une ardeur qui me mènerait au succès.
— Oui, interrompit-elle avec ironie; durant la semaine je serais la servante de votre pauvre logis, le dimanche j'aurais pour ré création une promenade hors barrière, et mon avenir serait l'espérance de vous voir
* obtenir, ^eut-être un jour, le grade de premier commis.
— Mais que faire , mon Dieu , que faire ?
— Agir et non chercher. Yicento avait trouvé, lui!
L'avocat se tut quelques instans et reprit : A six mois de là je fus invité à un bal chez la signora Giuseppa. Elle habitait un riche hôtel de la rue de l'Université , et on parlait dans tout Paris du luxe de ses fêles. Ce qui me frappa surtout, durant la soirée, ce fut la pâleur, la tristesse et l'agitation fié-
vreusc de Gustave. A chaque minute H tombait insensiblement dans une morne rêverie, dont il s'éveillait tout à coup en sursaut, comme par un mouvement de terreur. Alors il portait ses regards éperdus autour de lui , et semblait presque fou.
La reine de la fête était la belle Italienne Giuseppa. Couverte de diamans, elle se livrait a x plaisirs de la danse avec tout l'abandon d'une jeune fille rieuse et naïve. Quand elle s'offrait aux yeux de Gustave , le Visage soucieux de celui-ci s'épanouissait comme une fleur au soleil, et devenait rayonnant de bonheur. Dès qu'elle s'éloignait , il retombait dans sa mélancolie , dont je m'expliquai dès lors facilement la cause. Il aimait Giuseppa, qui refusait de l'épouser.
Les questions que j'adressai à quelques personnes et les réponses que j'en reçus, me confirmèrent dans celte opinion.
Pendant une année environ, je perdis de vue M. de Remicourt et Ghiseppa. Je venais de débuter au barreau avec quelque succès. Les devoirs de ma profession m'astreignaient à un travail a&sidu, et qui ne me laissait point de temps à donnei; aux relations et aux plaisirs du monde. Un matin je reçus un billet.
Une femme me priait de passer à la Conciergerie, où elle était détenue. Cette femme, c'était Giuseppa
En ce moment, un avoué sortit de la première chambre et accourut vers nous.
— Mon' maître, dit-il en interrompant le récit de l'avocat , on appelle l'affaire dans laquelle vous plaidez.
— Maudite soit l'affaire ! m'éei iai-je. Voici cette histoire suspendue au moment où elle m'intéressait vivement , et excitait ma curiosité,au plus haut point.
— Nous lu reprendrons une autre fois, répliqua mon ami en souriant.
Puis il rajusta sur ses épaules les lambeaux de robe que vous savez, et se rendit à salle d'audience où je le suivis. Gomme s'il se fût naguère occupa de la cause qu'il avait à défendre, et non d'une aventure romanesque , l'orateur développa les faits avec une méthode et une clarté admirables. Il ne prononça point une parole de trop, ne fatigua point l'attention des juges, ne négligea pas un fait utile à son client , et rendit la partie si difficile à son adversaire, que celui-ci ne put que patauger au milieu des lieux communs d'un verbiage banal.
Le tribunal remit à huitaine à rendre son jugement. L'avocat vint alors me reprendre le bras, et continua son récit comme s'il n'eût point été interrompu par une admirable plaidoirie.
Je trouvai, dans la prison, Giuseppa mise avec la recherche et le goût qui la caractérisaient. Elle me sourit, me tendit la main, m'invita à m'asseoir et me fit les honneurs de sa triste cellule, copine elle m'avait fait,
une année auparavant , les honneurs de son salon.
Je m'assis sur la chaise qu'elle me montra de la main , et j'attendis en silence que la belle Italienne m'apprît les motifs de son arrestation et ce qu'elle attendait de moi.'
— Monsieur, dit-elle, quoique bien jeune encore, vous jouissez d'une grande réputation parmi les membres du barreau de Paris. D'ailleurs, je crois avoir eu le plaisir de vous rencontrer quelquefois dans le njonde , et même de vous avoir reçu chez moi. C'e.-t pourquoi j'ai pensé tout de suite à recourir à vous dans l'embarras où me jette une arrestation inattendue. Je puis compter sur votre assistance, n'est-ce pas?
Tout cela fut dit avec une aisance, une légèreté et un calme dans lesquels ne perçait pas la moindre inquiétude.
Je h. 'inclinai en signe d'assentiment.
— De quelle peine, continua t-ello, les lois de France punissent-elles la fabrication des faux billets de banque ?
Je lui montrai sur un billet ces mots terribles : La loi punit de mort le contrefacteur.
— Mais , reprit-elle en souriant, à côté de cette phrase j'en vois une autre : La loi ré' compense le dénonciateur»
Je pris un Code et je lui lus oe qui suit .
* Art. 158. Les personnes coupables des crimes mentionnés aux articles 132 et 135 seront exemptées de peines, si, avant la consommation de ces crimes et avant toutes poursuites, elles en ont donné connaissance et révélé les auteurs aux autorités constituées.
» Ou si, même après les poursuites commencées , elles ont procuré l'arrestation des autres coupables. >
Par un geste plein de grâce et de mutinerie, elle passa dans ses beaux cheveux noirs ses doigts effilés et blancs.
— Ah ! dit-elle, la loi absout le révélateur ! Merci et adieu, monsieur l'avocat.
A peine étais-je rentré chez moi, que l'ami, qui m'avait conduit au bal de Giuseppa , accourut près de moi. Il me conta que Gustave Rcmicourt venait d'être arrêté par la gendarmerie, sans que personne connût les motifs de cette arrestation.
Hélas ! je ne les devinai que trop bien.
Le lendemain, j'allai avec notre commun ami visiter le détenu dans la prison où il se trouvait écroué. Il me parut calme , et pour ainsi dire sans inquiétude.
— Mon arrestation est le résultat d'une méprise, dit-il; il n'existe point, il ne saurait exister de preuves contre moi.
— Monsieur, lui demandai-je, connaissez-
vous les articles du Code relatifs à la fabrication de la fausse monnaie ?
— Non, monsieur, dit-il.
— Ils exemptent de toute peine le coupable qui dénonce ses complices.
— Si j'avais des complices, répondit-il sans lé moindre trouble, je préférerais cent fois la mort à l'infamie de révéler leurs noms.
— Mais, pensez-vous qu'on use d'une pareille générosité à votre égard ?
Il tressaillit et devint pâle comme un agonisant.
— Vous savez mon secret, monsieur, murmura-t-il d'une voix convulsive.
— N'êtes-vous pas victime d'une délatioif?
— Giuseppa... elle, monsieur, oh ! non, ne l'accusez pas de cette lâcheté ! Non , elle ne l'aurait point commise pour sauver sa tête. Le hasard a pu mettre la justice sur les traces de mon crime;- mais Giuseppa, jamais !
« — Comment, lorsque vous avez connu son arrestation , n'avez-vous point pris la fuite ? Vous aviez le temps de vous réfugier en pays étranger.
— Parce que je voulais la sauver. Cette nuit, des gardiens de la Conciergerie, gagnés à prix d'or, devaient scier les barreaux d'une fenêtre et faire évader Giuseppa. Alors, monsieur, je me rendais avec elle en Angleterre. Je ne regrette la vie et la liberté que pour cette infortunée! Mais je la sauverai, monsieur; devant les juges j'assumerai sur moi toute la responsabilité du crime qu'on lui inpute ! Giuseppa î pauvre Giuseppa !
^ Je ne voulus point détruire les illusions de ce malheureux jeune homme , et j'attendis le jour de sa comparution devant les assises.
Depuis son arrestation, Gustave n'avait vu qu'une seule l'ois Giuseppa , quand le juge
d'instruction avait fait comparaître ensemble devant lui les deux accuses. La prudence et le désir de sauver l'Italienne lui avaient fait contenir les sentimens tumultueux qu'il éprouvait*
Quand il la vit entrer clans la salle des assises, il ne put maîtriser son trouble, il poussa un cri et tendit les mains à l'Italienne. Celleci passa devant lui, les yeux baissés; et, au lieu d'aller prendre place sur le banc des accusés, s'assit parmi les témoins. Gustave jeta sur moi un regard inexprimable et retomba presque sans connaissance.
En ce moment les juges entrèrent et vinrent prendre place au tribunal. *
On appela les témoins ; le premier qu'on entendit fut Giuseppa.
Elle avoua tranquillement sa complicité dans le crime imputé à Remicourt, et donna les détails les plus développés et les plus inv-
cusables sur la fabrication des faux billets de banque. Plusieurs fois les murmures de l'auditoire l'interrompirent sans la troubler. Jamais l'infamie n'avait montré tant d'impudence et de sang-froid.
Gustave écouta en silence la dénonciatrice. Il ne contredit en rien ses dépositions, et se contenta de répondre, quand le président ^interrogea :
— Tout ce qu'a dit madame est vrai.
Les dépositions terminées et le procureurgénéral entendu, je me levai pour prendre la parole. Je voulais démontrer quelles circonstances atténuantes militaient en faveur de l'infortuné, entraîné au crime par celle qui l'avait livré à la justice. Il m'interdit de plaider.
— Mon crime 'est avéré, je l'avoue, ajoutat-il avec fermeté; que mon sort s'accomplisse.
Gustave fut condamné à mort; mais les jurés signèrent un recours en grâce, et sa peine fut commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.
Le lendemain , je fus admis à visiter Remicourt. J'étais accompagné de l'ami qui me l'avait fait connaître. Celui-ci lui remit à mon insu une Bible, dans la couverture de laquelle se trouvait contenu de l'opium.
— Merci, lui dit Gustave; je ne me servirai point du moyen que vous me donnez pour me soustraire à l'infamie. Il me reste encore un devoir à remplir sur la terre avant de la quitter. Je l'accomplirai.
Je l'engageai à se pourvoir en cassation. Il refusa obstinément. Huit jours après, il partit pour le bagne, attaché à la chaîne des forçats et couvert de leur triste livrée.
Le recours en grâce des jurés lui avait
valu la remise de l'exposition et de la flétrissure.
Giuseppa, retenue en prison jusqu'au jour du jugement, avait été mise en liberté le lendemain. Son premier soin avait été d'organiser les moyens d'assurer l'évasion de Gustave. Son plan était d'une hardiesse extrême et d'un succès certain ; Remicourt refusa obstinément de s'y prêter.
— Je ne veux rien d'elle maintenant, répondit-il; le temps n'est pas encore venu de nous revoir.
Vous savez quels graves événemens politiques se succédèrent depuis 18 1$ jusqu'à 1816? L'invasion de la France par les étrangers , la prise de Paris , la restauration , le retour de l'île d'Elbe, les Cent-Jours, Waterloo et le second retour des Bourbons. Au milieu de pareilles secousses, Gustave et Giuseppa, vous le comprenez, sortirent à peu
près complètement de mon souvenir, et il m 'arriva rarement de penser à eux.
Un soir du carnaval de 1817, fatigué d'une longue semaine de travail, j'étais allé demander à un bal de Frascati quelques heures de relâche, d'oubli et de folie ; la foule devint un moment si compacte et si tumultueuse, qu'elle m'entraîna contre l'angle d'un des salons et m'y pressa avec violence. J'allais périr étouffé, lorsqu'un masque qui se trouvait près de moi me prêta secours, sut faire ouvrir pour nous le mur vivant avec des efforts extrêmes, et m'emporta dans un cabinet, où, grâce à ses soins, je ne tardai point à reprendre connaissance et à respirer librement. Je remerciai l'inconnu, à qui je devais la vie, et le priai de me laisser voir ses traits et de me dire son nom. Il ne me répondit que par un signe impératif de silence , sortit du cabinet où nous étions, s'élança dans la foule et disparut.
A peine avais-jc eu le temps de distinguer la blancheur de ses mains et la riche bague de diamant qu'il portait au doigt.
Il aurait été prudent pour moi de quitter sui-lc- champ le bal et de retourner au logis. Par je ne sais quel enfantillage, je m'obstinai à rester vivant, gai et frivole au milieu de cette fête d'où j'avais failli être emporté mort et écrasé. *
Tandis que je parcourais les salles et que je me livrais à cette joie nerveuse qui succède à un grand péril évité, une femme frappa mes regards; couverte de diamans, elle faisait oublier l'éclat des pierreries qui ruisselaient sur ses épaules et surdon front, tant sa beauté régulière et noble avait de majesté et de splendeur. Tous les regards et tous les hommages étaient pour elle. J'hésitai d'abord à la reconnaître, mais bientôt je ne doutai plus. C'était GJuseppa! Giuseppa, que six
années avaient rendu plus belle encore. Elle jeta un eoup-d'œil sur moi ; le calme et l'indifférence de ce regard me donnèrent à penser qu'elle n'avait point reconnu le défenseur de Gustave.
Quant à moi, la vue de cette dénonciatrice m'inspira un tel sentiment de malaise et d'horreur, que je quittai la salle du bal; j'allai me réfugier dans une des pièces voisines où l'on jouail.La vue de l'or, les émotions des joueurs, les chances heureuses et malheureuses que je voyais se succéder avec rapidité ne tardèrent point à me jeter dans une sorte d'enivrement où ma raison disparut. Après une courte lutte avec moi-même, je finis par quilter la place où je m'étais assis un peu à l'écart, et \^ vins jeter quelques pièces d'or sur le tapis vert. Le râteau du croupier les lit disparaître presque aussitôt. Le résultat inévitable de la
perte au jeu est l'entêtement à poursuivre des chances plus heureuses.
Je continuai donc à vider ma bourse et mon portefeuille; pâle, haletant, je voyais la fortune persister à me rester défavorable, quand une main se posa sur mes épaules. Je me retournai vivement, honteux de ce qu'un ami me surprît à jouer et à perdre une somme considérable pour ma fortune encore des plus humbles C'était un domino noir, dans lequel je crus reconnaître mon sauveur de tantôt; je ne me trompais pas.
— Vous me devez la vie, me dit-il, maintenant je veux vous rendre un service presque aussi grand; ne jouez point, monsieur! Ce n'est pas dans les émotions vulgaires et violentes de la perte ou du gain que vous devez dépenser l'activité de votre intelligence. Réservez-en toute l'ardeur et toute la puissance pour les luttes et les succès du bar-
reau. Il faut laisser le jeu aux infortunés réduits par le sort ou par leur faute à se consumer en stériles sensations.
Tandis que je le regardais avec étonnement, il prit entre mes mains le billet de banque que j'allais mettre sur la table au moment où il m'avait interrompu, tira luimême de sa poche une poignée d'or et jeta le tout au hasard devant la roulette. Il gagna. Dix minutes suffirent pour que j'eusse récupéré tout ce que j'avais perdu. Quant au domino noir, il gagnait plus de vingt mille francs.
— Maintenant, quittez le bal, reprit-il alors, et souvenez-vous des conseils qu'un ami inconnu vous a donnés aujourd'hui. Moi, ajoutat-il avec un soupir étouffé, je vais continuer à jouer jusqu'au jour.
— Je feignis de m'éloigner, mais je restai
caché dans la foule, et curieux de voir si l'homme à qui j'avais tant, d'obligations ne finirait point par quitter son masque et par me laisser voir ses traits. Debout devant la table de jeu , enveloppé dans les larges plis d'un domino de satin noir, le visage hermétiquement caché sous un masque de même couleur, et dont la barbe retombait jusque sur la poitrine , il semblait à la fois défier et dominer le sort. Pendant plus de deux heures, il gagna constamment des sommes considérables. Peu à peu le bruit de cette circonstance étrange se répandit dans la salle du bal; on élevait à plus de cinq cent mille francs les pertes de la banque, et chacun accourut pour voir le héros d'un bonheur qui semblait tenir de la magie. Il ne montra aucune émotion de se voir ainsi l'objet de la curiosité générale. Tout-à coup un tremblement convulsif secoua tous ses membres , et
il serait tombé sans connaissance si je ne fusse accouru pour le secourir.
— Emmenez-moi, par pitié ! murmura-t-il d'une voix défaillante.
Et, s'armant de toute l'énergie qui lui restait, il se traîna hors de la salle sans s'inquiéter des sommes importantes qu'il laissait sur la table de jeu.
Quelques secondes suffirent pour lui rendre son sang-froid. Il se releva vivement, s'arracha de mes bras , et se prit à rire amèrement dans une sorte d'accès convulsif.
— Ah! dit-iî, l'heure a sonné enfin, voici le moment , voici le moment...
— Vous êtes venu à mon aide. Merci! Je vais requérir encore un service de vous : prenez tous ces billets que je viens de gagner, et ne les rendez qu'à moi ou à la personne qui vous dira le nom gravé dans Tin-
térieur de la montre que je joins à ce dépôt.
Il jeta à mes pieds son portefeuille, plaça sa montre dans ma main , et s'élança vers la table de jeu. Son bonheur ne l'avait point abandonné; pendant son absence il avait encore gagné. Chacun le regardait avec un étonnement mêlé de crainte , de respect et de superstition.
En prenant possession des trente mille francs environ que la fortune lui valait de nouveau, il porta les yeux autour de lui, et les arrêta sur Giuseppa, attirée, comme la plupart des autres femmes, pour admirer l'incroyable fortune de l'audacieux joueur.
— Ne voulez vous point vous associer à ma veine, madame? lui demanda-t il.
Elle sourit, prit des nains d'un étranger qui l'accompagnait une bourse pleine d'or, et la jeta négligemment près du ponte de l'inconnu.
Aussitôt là chance cessa d'être favorable au joueur masqué; il perdit sans la moindre intermittence de gain tout ce qu'il avait gagné depuis sa rentrée dans la salle.
— Je vous ai porté malheur, dit Giuseppa avec ironie.
— Qu'importe! répliqua-t-il avec un geste indifférent, je ne saurais avoir deux bonheurs à la fois , et je préfère celui de vous voir à l'insipide plaisir de gagner de l'or.
Elle fit un mouvement de tête railleur.
— Cependant, répliqua t-il , si je le vou lais, la fortune mère viendrait encore favorable.
Comme s'il eût en effet commandé au sort, il jela sur la table le dernier billet de banque qu'il tenait à la main.
Cette bravade lui réussit; le billet était tombé sur la figure de la roulette qui réunissait à la fois le plus de chance défavorables, et par conséquent les plus grands bé-
néfices; le râteau du banquier poussa devant l'audacieux inconnu une masse d'or et de billets.
— Vous êtes un magicien! ne put s'empêcher de dire Giuseppa, sur laquelle il attacha , après ce coup merveilleux , des regards flamboyant à travers son masque.
— Si vous le voulez, continua-t-il,jevous apprendrai mon secret pour dompter la fortune.
Elle hésita quelques instans à quitter le bras du cavalier qui raccompagnait, et fit enfin un pas vers l'inconnu. Celui-ci ne put réprimer un mouvement de joie, courut à elle, et jeta l'or et les billets qu'il tenait à ceux qui entouraient la table de jeux. Tandis que la plupar' se disputaient pour les ramasser, et produisaient ainsi une espèce de tumulte, le masque noir s'empara du bras de l'Italienne et l'emmena dans la salle du bal.
Je les suivis sans qu'ils pussent le soupçonner, et cependant de manière à surprendre presque tout ce qu'ils se disaient. C'étaient de ces folles paroles étincelantes d'esprit et de passion , telle qu'en trouve un homme vivement épris près de la femme qu'il adore.
— Voici longtemps que je vous aime , ajouta-t-il, longtemps que j'épie vos moindres démarches, bien longtemps que je suis vos pas. Ma fortuné, ma main, mon cœur, vous sont voués. Une voix, qui ne trompe jamais, m'a depuis bien des années appris que nous étions fiancés. Vous le voyez, je dispose du bonheur à mon gré; le sort n'a pour moi ni retours ni caprices.
— Eh quoi ! dit-elle visiblement troublée, vous voulez que je regarde comme sérieuses les plaisanteries dont un inconnu me raille dans un bal masqué.
— Mes paroles sont sérieuses. Je vous le
répète, nous sommes fiancés, et rien ne saurait nous séparer désormais.
En ce moment l'orchestre commençait à jouer une valse; le masque noir enlaça de son bras la taille de l'Italienne , et l'entraîna vers le tourbillon des danseurs. Je me plaçai de manière à suivre les évolutions de la ronde qui tournoyait dans un espace assez restreint, ramenant à chaque instant devant moi Giuseppa et l'inconnu.Quelques-unes de leurs paroles arrivaient ainsi jusqu'à moi. Celait quelque chose d'étrange et de fantastique que ces mots sans suite, entendus à la dérobée , à travers le bruit de la foule, le tumulte de la salle, les chants de l'orchestre, et dont je saisissais le sens par une sorte d'intuition bizarre.
— Ah! vous ne me connaissez pas, disaitil. Eh bien, moi je sais toute votre vie; j'en connais les moindres détails; et, si vous vou-
lez, je vais vous les raconter, dona Giuseppa , veuve du capitaine Yicento.
Giuseppa porta la main à son cœur.
— Je sens une légère piqûre à la poitrine, dit-elle; une épingle sans doute me blesse.
La valse passa; je n'entendis plus rien. Bientôt le groupe tournoya de nouveau devant moi.
— Ce n'est rien. Qu'importe une piqûre d'épingle au milieu des enivremens de la valse, au moment où votre destinée va s'accomplir.
Le masque l'entraîna plus rapidement encore. Quand ils repassèrent, il lui disait :
— Qu'avez-vous fait de ce jeune homme qui vous aimait tant, de Gustave ?
Elle répondait :
— Mon Dieu ! celte piqûre devient douloureuse. Arrêtons- nous, de grâce, un moment
Mais lui, plus impétueux et plus inexorable encore, la fit violemment disparaître à mes veux.
Quand ils reparurent :
— Il vous aimait avec tant de passion, tant de bonne foi, tant de naïveté, tant de dévoûment, qu'avez-vous fait de lui?
— Cette piqûre. Oh î que je souffre, que je souffre !
Je restai quelques instans encore sans les voir, Inquiet, je les cherchais avidement. A peine les avais -je aperçus au bout du salon, qu'un seul bond les avait amenés vers moi.
— Vous l'avez entraîné dans le crime et dans l'infamie. En échange de son amour, vous lui avez donné le bagne.
— Par pitié ! par pitié, monsieur, ma poitrine se déchire î cette piqûre devient de plus en plus profonde.
L'affluence des danseurs les força à s'arrêter quelques instans. Je saisis alors distinctement ces mois :
— Pour vous sauver, vous qui aviez inventé le crime, vous qui seule eri aviez recueilli les fruits, vous l'avez trahi, vendu; vous avez jeté à la justice sa tète en échange de la vôtre.
— Accablez-moi de vos reproches; je mérite l'opprobre! Mais, par pitié, laissez-moi me reposer. Cette affreuse douleur... Oh ! je ne puis la supporter.
Et lui, s'élançant comme un tigre avec sa proie :
— Valse, valse, misérable, sans t'arrêter ; valse plus vite encore !
Puis ils disparurent; puis ils repassèrent avec une infernale lapidité.
— Je vais appeler à l'aide! Au secours! Oh ! mon cœur, que je souffre au cœur !
Le domino ricanait; il revint avec elle. Je sentis les cheveux de Giuseppa sur mon visage.
— A ton gré ; le bruit de la danse et de la musique étouffe la voix.
— A moi ! à moi ! cria-t-elle en se débattant. Je commençais à comprendre cette scène
étrange, et cependant je restais à ma place , immobile et terrifié ; car lorsque je les revis la voix du valseur était menaçante :
— Encore un cri, et tu tombes morte. Cette piqûre , c'est la pointe de mon poignard qui perce lentement ta poitrine...
— Au secours !
Eperdu, et ne sachant pourtant que résoudre, je les suivis à travers la foule.
— La main qui l'enfonce, continua-t-il, est celle de Gustave
— Grand Dieu ! Au secours ! au secours !
— Mais tu veux donc mourir ! Avant qu'on ait fait un pas vers nous, ton cadavre tombera à mes pieds.
Et il l'emporta loin de moi. Dès lors, malgré mes efforts pour la sauver, je ne pus les rejoindre. Je n'entendais plus ce qu'il lui disait ; mais je voyais, chaque fois que la valse me présentait le visage de Giuseppa, ses yeux se fermer, et ses joues pâlir de plus en plus; le sang commençait à ruisseler de sa poitrine sur le corsage de sa robe: déjà mémo de larges gouttes rouges tombaient sur sa jupe de gaze.
Cependant, je voyais parvenue à son comble la terreur de Giuseppa ; ses lèvres , empreintes de lividité, balbutiaient des prières et des supplications. L'inexorable masque , sans l'écouter, sans lui répondre, doublait la mesure, et étreignait de plus en plus étroitement sa victime. La valse touchait à son
u •rmo, et îe crescendo dé L'orchestre annonçait qu'il allait bientôt se taire, quand un cri de détresse et de mort domina la foule. Chacun s'arrêta; je vis tomber Giuseppa, je courus à elle ; un stylet mince et acéré lui avait percé le cœur.
On chercha de toutes parts l'assassin ; les portes du bal furent fermées , et Ton ne perlait à personne de sortir qu'après avoir subi un lonc: et minutieux examen. Tout ce que l'on parvint à découvrir fut un domino noir taché de sang et jeté dans un coin du vestibule.
Je n'entendis plus désormais parler de Gustave, et ce fut à l'un des hospices de Paris'que je remis les sommes considérables confiées à mes soins par le masque de Frascaii. Personne enfin ne vint jamais me dire le nom mystérieux gravé sur cette montre, que voici , ajouta-t-il en la tirant.
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— Diable î elle marque trois heures; Dupiri et Crémieux m'attendent pour une consultation. Adieu.
Nous nous serrâmes la main.
Ici se termine la première partie des Mémoires de ma Cuisinière.
Si le lecteur a trouvé quelque intérêt en les feuilletant, nous compulserons de nouveau les papiers légués par Milje, et nous les livrerons à la publicité.
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Fontainebleau.— Impr. de K. JACQU1N.