Jean-Baptiste de Sonning, receveur général des finances
2. Denis Marin, intendant des finances et secrétaire de Golbert.
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eux, qui étoit que tous les acquits de mon frère étoient en récépissés des commis du bureau de l'épargne, de sorte qu'il avoit fait tous ses payemens en argent comptant, au lieu que la plupart des acquits de ses confrères étoient en quittances comptables^ dans lesquelles ils avoient fait entrer des billets de Fépargne, ce qui alloit à des profits très-considérables : car souvent, dans une quittance comptable de cinq cent mille francs, il y entroit pour vingt mille écus de billets de l'épargne, lesquels n'avoient pas coûté plus de dix ou douze mille francs, le surplus tournant au profit du receveur général et du trésorier de l'épargne ; que ces profits pouvoient avoir en quelque sorte dédommagé ses confrères, et les mettoient en un autre état que celui où étoit mon frère. Mes raisonnements ne plurent pas à M. Colbert, et il me dit que je prisse mon parti ; que je visse si je voulois bien continuer à rendre service dans les bâtimens ; qu'en ce cas, je ne lui parlasse plus des affaires de mon frère ; que si je voulois continuer à lui en parler, que je me retirasse, et qu'alors il m'écouteroit et me répondroit. Je lui répondis que je n'avois point d'autre parti à prendre que de me taire et de me conformer entièrement à sa volonté. Mon frère, après cette réponse, recontinua ses sollicitations pendant un très-longtemps, donnant tous les éclaircissemens qu'on pouvoit désirer, jusques-là que par ses comptes, arrêtés à la Chambre, le Roi lui devoit et lui doit encore (car il n'a jamais pu être payé) plus de trois cens mille livres. Au milieu de ses sollicitations, M. Colbert dit encore à mon frère que je lui parlasse de ses affaires. M'étant donc présenté à lui, il me dit : « Votre frère est un homme d'esprit, il y a long-temps que je le connois pour tel ; il sçaitque je suis de ses anciens amis. Il s'est confié là-dessus, et a cru qu'il pouvoit impunément jouer le tour qu'il m'a fait. — Monsieur, lui répon-
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dis-je, vous me pardonnerez, s'il vous plaît, si je vous dis que je ne voisqueltour il vous a fait. — Le tour qu'il m'a fait, c'est qu'il a acquitté pour la moitié avec l'argent de cette année toutes les dettes qu'il me demande aujourd'hui en leur entier. — Ah ! Monsieur, m'écriai-je, pouvez-vous avoir une telle pensée d'un homme que vous dites être votre ami et que vous connoissez il y a si longtemps ? Mon frère souffrira sans peine la pauvreté où il est réduit, mais il ne pourra supporter la douleur de passer dans votre esprit pour un malhonnête homme. Si nous avons quelque défaut dans notre famille, c'est de n'avoir pas assez d'attache au bien et de le mépriser, bien loin que pas un de nous puisse être capable d'une lâcheté semblable. » Je me retirai là-dessus. J'eus encore quelques conférences avec M. Golbert, qui n'aboutirent à rien qu'à me faire fermer la bouche en la même manière qu'il avoit déjà fait. Un jour enfin, je le priai de vouloir donner à mon frère quelque petite commission pour pouvoir subsister ; mais je ne pus rien obtenir, et mon frère demeura sans charge et sans même un valet pour le servir. Entre ses créanciers, il y avoit un nommé M. Ghartier, homme estimé très dur et tout à fait inexorable. Cependant, au lieu de persécuter mon frère, il le défendoit et le soutenoit envers et contre tous ses autres créanciers, me disant : « Si votre frère avoit mon bien entre ses mains, je sçaurois bien mêle faire rendre ; mais c'est un homme qu'on a égorgé au coin du bois. Je le soulagerai en tout ce qui me sera possible, bien loin de r opprimer. )) La réputation de mon frère étoit telle que dans tout le temps de son adversité, qui a duré seize ans, deux de ses amis lui ont mis en dépôt tout leur argent comptant, qui montoit à plus de quarante mille écus, ce qui marquoit une grande confiance dans sa probité. Mon frère représenta quelquefois à M. Golbert qu'entre ses
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créanciers il en avoit trois ou quatre de ses plus proches parens qu'il eût été bien aise de pouvoir satisfaire ; que leurs dettes ne montoient pas ensemble à plus decinquante mille livres ; qu'il le supplioit de lui accorder cette somme en déduction des trois cens mille livres que le Roi lui devoit, et que, s'il lui faisoit cette grâce, il ne mourroit pas avec tant de douleur. M. Golbert eut la dureté de les lui refuser, et le laissa mourir sans lui faire raison de la moindre chose.
Comment je demandai à M, Colhert son agrément pour mon mariage. — Lorsque je me mariai \ j'allai à M. Golbert lui en demander son agrément. Dès que je lui eus nommé la personne et qui étoit son père, il me demanda combien on me donnoit. Je lui dis qu'on me donnoit soixante et dix mille livres, ce C'est trop peu, me dit-il; vous pouvez croire que je songe à vous. Vous voyez ce que j'ai fait pour M. du Mets, je ne ferai pas moins pour vous assurément. Je vous trouverai une fille, parmi les gens d'affaires, qui vous apportera une dot bien plus avantageuse. Mais, poursuivit-il, n'est-ce point un mariage par amitié dont vous me parlez ? — Je n'ai vu la fille, repris-je, qu'une fois depuis qu'elle est hors de religion, où elle a été mise dès l'âge de quatre ans; mais je connois le père et la mère il y a plus de dix ans, pour avoir vécu depuis ce temps-là très familièrement ensemble. Je les connois, ils me connoissent, et je suis assuré que je vivrai parfaitement bien avec eux. Voilà, Monsieur, la principale raison qui m'y engage. Je serois très fâché
I, Charles Perrault épousa, le dimanche i®"" mai 1672, dans l'église Saint- Gervais, Marie Guichon, âgée de dix-neuf ans seulement et fille d'un payeur des renies (Jal, Dictionnaire critique, p. iSai). Le futur époux avait alors quarante-quatre ans et demeurait rue Neuve-des-Bohs-Enfants. Il semble que les rapports entre Colbert et son commis fussent déjà un peu refroidis à cette époque, car le surintendant ne signa point au mariage de Perrault. De cette union naquirent trois enfants : Charles-Samuel, le 25 mai 1673 ; Charles, le 20 octobre 1676; Pierre, le 21 mars 1678.
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de rencontrer un beau-père qui se plaindroit sans cesse que je ne fais rien, qui voudroit que je vous importunasse tous les jours de me donner les moyens de faire quelque chose. Je ne veux point en venir là. Vous me faites donner des apointements plus forts que je ne mérite, mais hors cela je n'ai aucun profit. Non seulement tous les marchés qui se font ne me rapportent rien, mais les brevets que vous donnez pour des logemens, pour des privilèges et autres choses semblables, non-seulement je n'en prens rien, mais j'y mets mon parchemin, ma peine et celle de mon commis, sans en profiter d'autre chose que d'une révérence très-mal faite le plus souvent. Je suis très content que cela aille ainsi ; mais il y a tel beau-père qui n'en seroit point du tout content. — Je crois, me dit M. Golbert, que vous avez raison ; faites votre affaire, et soyez sûr que j'aurai soin de vous. » Je fus bien aise d'avoir trouvé l'occasion de faire sçavoir nettement à M. Golbert de quelle manière je le servois, et que je me reposois entièrement sur lui de la récompense de mon travail.
Résolution de fermer le jardin des Thuilleries non exécutée, — Quand le jardin des Thuilleries fut achevé de replanter et mis dans l'état où vous le voyez : « Allons, me dit-il, aux Thuilleries en condamner les portes. 11 faut conserver ce jardin au Roi et ne le pas laisser ruiner au peuple, qui, en moins de rien, l'aura gâté entièrement. » La résolution me parut bien rude et bien fâcheuse pour tout Paris. Quand il fut dans la grande allée, je lui dis : « Vous ne croiriez pas. Monsieur, le respect que tout le monde, jusqu'au plus petit bourgeois, a pour ce jardin-ci. Non-seulement les femmes et les petits enfans ne s'avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d'y toucher ; ils s'y promènent comme s'ils étoient tous des personnes très-raisonnables. Les jardiniers peuvent.
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Monsieur, vous en rendre témoignage. Ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener, particulièrement en ce temps où l'on n'entre plus au Luxembourg ni à l'hôtel de Guise. — Ce ne sont que des fainéants qui viennent ici, me dit-il. — 11 y vient^ lui répondis-je, des personnes qui relèvent de maladie, pour y prendre l'air; on y vient parler d'affaires, de mariages et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra à l'avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé, continuai-je, que les jardins des rois ne sont si grands et si spacieux qu'alin que tous leurs enfans puissent s'y promener. » Il sourit à ce discours, et, dans ce même temps, la plupart des jardiniers des Thuilleries s'étant présentés devant lui, il leur demanda si le peuple ne faisoit pas bien du dégât dans leur jardin. « Point du tout. Monseigneur, répondirent-ils presque tous en même temps ; ils se contentent de se promener et de regarder. — Ces Messieurs, repris-je, y trouvent même leur compte, car l'herbe n'y en revient pas si aisément dans les allées. » Monsieur fit le tour du jardin, donna ses ordres et ne parla point d'en fermer l'entrée à qui que ce soit. J'eus bien de la joie d'avoir en quelque sorte empêché qu'on n'ôtât cette promenade au public. Si une fois M. Golbert eût fait fermer les Thuilleries, je ne sçais pas quand on les auroit rouvertes. Cette action auroit été louée de toute la Cour, qui ne manque jamais d'applaudir aux ministres, particulièrement quand il paroit y avoir du zélé pour le plaisir du prince.
Comment Lulli eut V opéra. — Environ ce temps-là, Lulli ^ se fit donner le droit de composer seul des opéras
I. Jean-Baptiste Lulli, né à Florence en i633,mort à Paris, le 11 mars 1687. Le privilège d'une académie royale de musique, exclusif à tous autres, lui fut accordé par lettres-patentes de mars 1672.
et d'en recevoir tout le profit, qui étoit très-considérable. Ils avoient commencé à s'établir par un petit opéra dont Mesdames Sarcamanan * chantoient et faisoient les premiers personnages. Il fut chanté d'abord au village d'Issi, dans la maison d'un orfèvre, où il réussit beaucoup. On m'y mena à la première représentation, qui fut très-agréable. L'abbé Perrin^ avoit composé les paroles, et Gambert^ la musique. Le succès heureux de cette pastorale en musique leur fit entreprendre d'autres opéras qui furent représentés en public avec applaudissemens et avec bien du profit pour le poète, pour le musicien et pour tous les acteurs*. Lulli, qui s'étoit moqué jusques-là de leur musique, voyant le grand gain qu'ils faisoient, demanda au Roi qu'il lui fît don du droit de faire seul des opéras^
1. Intitulé la Pastorale en musique ou V Opéra d'Issy, il fut représenté au mois d'avril lôSg, à Issy, dans la maison de M. de La Haye, et, après huit ou dix représentations fort bien accueillies, on le donna à Vincennes, devant le roi et la cour. Loret, qui mentionne ces spectacles dans sa Muse historique, lettres du samedi 10 mai et du samedi 3i mai lôSg, n'oublie pas de mentionner chaque fois le grand succès de la Sarcamanan,
Dont grosse et grande la maman,
Fille d'agréable visage
Qui fait fort bien son personnage,
Qui ravit l'oreille et les yeux,
Et dont le chant mélodieux,
Où mille douceurs on découvre, ^
A charmé plusieurs fois le Louvre.
2. Pierre Perrin, né à Lyon en 1620, mort en 1675. Il prenait le titre d'abbé et était introducteur des ambassadeurs près de Gaston d'Orléans.
3. Robert Cambert, né à Paris vers 1628, organiste de l'église Saint- Honoré et surintendant de la musique d'Anne d'Autriche, mort à Londres au commencement de 1677, où il était devenu surintendant de la musique de Charles II.
4. La collaboration de l'abbé Perrin et de Cambert ne donna de nouveau fruits que douze ans après le premier, en 167 1 : Pomone, d'abord, puis Les Plaisirs et les Peines de V Amour. Entre temps, Perrin avait obtenu, le 28 juin 1669, des lettres patentes pour « établir par tout le royaume des académies d'opéra. »
5. On a souvent conté les subtiles intrigues qui firent profiter Lulli des discordes et des maladresses de ses rivaux. Disons seulement qu'il acheta le privilège du besoigneux Perrin et fit fermer le théâtre de Cambert avant d'obtenir pour lui-même le privilège qu'il convoitait. Voy. en particulier, A. Pougin, Les vrais créateurs de l'opéra français; Perrin et Cambert {i^'j^)^
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et d'en avoir tout le profit. Perrin et Cambert s'y opposèrent, et M. Colbert lui-même^, qui ne trouvoit pas qu'il y eût de justice à déposséder les inventeurs ou du moins les instaurateurs de ce divertissement à Paris, n'en étoit point d'accord, trouvant d'ailleurs plus à propos pour perfectionner les François dans l'étude de la musique, de laisser à tout le monde la faculté de composer des opéras tant pour les paroles que pour la musique, de même qu'il se pratique pour les comédies et tragédies que chacun fait telles qu'il lui plaît et les présente aux comédiens pour être représentées. Lulli alla au Roi lui demander ce don avec tant de force et tant d'importunité que le Roi, craignant que de dépit il ne quittât tout, dit à M. Colbert qu'il ne pouvoit pas se passer de cet hommelà dans ses divertissemens, il falloit lui accorder ce qu'il demandoit, ce qui fut fait dès le lendemain, au grand étonnement de bien des gens et de moi particulièrement, qui sçavois que M. Colbert étoit d'un sentiment tout opposé. Deux ou trois jours après, je lui entendis dire que les courtisans blâmoient ce don qu'on avoit fait à Lulli, disant que cet homme alloit gagner des sommes immenses, qu'il auroit mieux vallu se laisser partager entre plusieurs musiciens, que cela auroit engagés par émulation à se surpasser les uns les autres, et à porter ainsi la musique à sa dernière perfection. « Je voudrois, disoit M. Colbert, que Lulli gagnât un million à faire des opéras, afm que l'exemple d'un homme qui auroit fait une telle fortune à composer de la musique engageât tous les autres musiciens à faire tous les efforts pour parvenir au même point que lui. » Tant il est vrai que les ministres
et Romain Rolland, Histoire de l'opéra en Europe avant Lulli et Scarlati (1895, p. 249-274).
I. Les Peines et les Plaisirs de V Amour étaient dédiés à Colbert en des termes avantageux qui ne pouvaient qu'agréer au sentiment de patriotisme artistique du ministre.
sçavent toujours faire valoir les desseins et les résolutions de leur maître*.
Comment Lulli obtint la grande salle des comédies du Palais-Royal. — Après que Lulli eut obtenu son don, il me pria, conjointement avec M. Vigarani, qui faisoit les machines et les décorations du théâtre, de prier pour eux M. Golbert de demander au Roi la grande salle de comédie du Palais-Royal pour y représenter leur opéra. J'eus l'honneur de faire pour eux cette proposition à M. Golbert, qui m'écouta fort favorablement. Je me souviens que je lui dis à propos de cela qu'une des choses que les empereurs romains avoient eu soin d'observer étoit de donner des jeux et des spectacles au peuple, et que rien n'avoit plus contribué à leur gagner le cœur et à les maintenir dans la paix et dans la tranquillité ; qu'aujourd'hui cen'étoitplus l'usage que les princes prissent ces soins là, mais qu'assurément ce seroit une chose bien douce au peuple de Paris s'il avoit au moins la satisfaction de prendre ces sortes de divertissemens dans le palais de son prince. « Vous êtes éloquent, me répondit M. Golbert en souriant; j'y songerai. » Il en parla au Roi, qui fut bien aise d'accorder cette grâce à Lulli. Ensuite ils demandèrent mille écus pour rétablir les lieux et les mettre en état ; cette somme leur fut accordée^ et je puis dire qu'ils m'en eurent encore une partie de l'obligation. De tous ces bons offices je n'en eus autre chose que l'honnêteté qu'ils eurent de ne vouloir pas prendre de mon argent à la porte une seule fois ; mais aussi n'en
1 . Golbert fut bien vite tout acquis aux intérêts de Lulli, et c'est à Golbert que Lulli s'adressait lorsque quelque difficulté surgissait, ainsi que le prouve une lettre du 3 juin 1672 [Revue des documents historiques, t. II, p. 3).
2. Elle figure à la date du 5 octobre 1674 sur les Comptes des bâtiments, publiés par M. Guiffrey, t. I, col. 759. Entre temps, Perrault était intervenu littérairement en faveur de l'opéra et avait défendu Alceste, dont Quinault avait fait les vers et Lulli la musique [Recueil de divers ouvrages, in-40, p. 269).
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voulois-je pas davantage et je ne fis en cela que ce que j'ai toujours fait dans toutes les occasions où j'ai rendu quelque service.
Pensée de faire boucher toutes les fenêtres qui donnent sur le jardin du Palais-Royal. — Je crois avoir rendu aussi un service bien considérable à tous les propriétaires des maisons qui ont des vues sur le jardin du Palais- Royal. Mademoiselle de La Vallière demeuroit au Palais- Royal et apparemment ces vues l'incommodoient. M. Golbert, qui le jugea bien, me dit qu'il falloit faire hausser les murs de clôture de ce jardin à la hauteur des toits des maisons qui sont autour et en murer toutes les fenêtres. Gela n'auroit pas seulement gâté toutes ces maisons, mais auroit donné Tair d'une prison ou d'un couvent à ce jardin, tout beau qu'il est. Cela me fit frémir. Je dis à M. Golbert, pour éloigner un peu l'exécution de ce travail, que l'entrepreneur le plus propre pour cet ouvrage étoit occupé à quelque chose qu'il achevoit à Versailles, et qu'aussitôt qu'il auroit fini ce travail, on pourroit lui ordonner ce rehaussement de mur. M. Golbert approuva ma proposition et la chose fut différée. Peu de jours après. Mademoiselle de La Vallière sortit du Palais Brion, et on ne parla plus d'élever les murs de clôture ni de murer les fenêtres. Si on eût une fois commencé ce travail, on l'auroit achevé et peut-être que les propriétaires de ces maisons n'auroient jamais obtenu de remettre les choses en leur premier état.
Affiches pour donner au rabais tous les ouvrages des bâtiments. — En l'année 167., le Roi alla visiter les fortifications que M. de Louvois avoit fait faire à diverses places du royaume. Le Roi en revint très-satisfait, mais surtout du peu qu'elles avoient coûté, par rapport à la grandeur et à l'étendue des ouvrages que M. de Louvois n'avoit pas manqué de lui exagérer. Au retour, il dit à
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M. Colbert : oc Je viens de voir les plus belles fortifications du monde et les mieux entendues ; mais ce qui m'a le plus étonné, c'est le peu de dépense qu'on y a faite. D'où vient qu'à Versailles nous faisons des dépenses effroyables, et nous ne voyons presque rien de fait ? Il y a quelque chose à cela que je ne comprens point. » M. Colbert fut vivement blessé de ce reproche, et, quoiqu'il rendît au Roi de très-bonnes raisons de la différence qu'il y avoit entre les atteliers d'armée, où les soldats ne reçoivent qu'une très-petite paye, et les atteliers comme ceux de Versailles, où l'on paye de fortes journées aux paysans qui y travaillent ; que les ouvrages des fortifications se voient tout d'un coup d'œil et sont tous d'une même espèce, mais que ceux de Versailles sont répandus en mille endroits et presque tous d'espèces différentes, il crut que le Roi avoit été mal prévenu sur cet article, et qu'assurément on lui avoit fait entendre qu'on payoit trop cher tout ce qui se faisoit à Versailles. Pour ôter au Roi cette pensée très-fausse et très-mal fondée, il ordonna qu'on donnât à l'avenir tous les ouvrages des bâtimens au rabais, et, afin que la chose se fît avec éclat, il voulut qu'on mît des affiches aux coins des rues de tous ces ouvrages pour recevoir les offres de tous les ouvriers. Ce fut pour moi un surcroît de travail effroyable que de dresser toutes ces affiches, qui furent en très-grand nombre et toutes d'un détail incroyable, car toutes les sortes d'ouvrages de chaque métier y étoient spécifiées. Cela n'aboutit à rien d'utile ; au contraire, cela causa un très-grand mal, car les plus méchants ouvriers chassèrent par leurs rabais les meilleurs et les plus en état de rendre bon service. Il y eut des menuisiers qui, n'ayant que de méchant bois dans leurs chantiers, firent de si mauvais ouvrage pour Versailles que, quand les pièces dont ils avoient fait les croisées étoient fermées, on y voyoit
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presque aussi clair que quand elles étoient ouvertes. 11 y eut de bons ouvriers qui continuèrent à travailler comme ils avoient accoutumé, et, quand on leur disoit que, si on les payoit sur le pied des affiches et des marchés qu'on avoit fait avec leurs confrères, ils seroient ruinés : « Nous ne nous soucions point des affiches ; nous ferons toujours de bon ouvrage, et nous sommes sûrs que M. Golbert est trop juste pour ne nous le payer pas ce qu'il vaut. » Et en effet cela arriva ainsi : ils furent payés à l'ordinaire, et l'on n'eut point d'égard aux marchés faits avec les autres ouvriers. C'est une méchante chose que d'avoir quoi que ce soit à trop bon marché. Il faut qu'un surintendant ou les contrôleurs sous son autorité mettent les prix, mais des prix raisonnables aux ouvrages, et qu'ensuite ils les donnent aux meilleurs ouvriers. Cette proposition peut paraître un peu paradoxe, mais elle est très véritable et l'on ne peut être bien et fidèlement servi qu'en la suivant. Ce changement me rendit le travail si onéreux, et M. Colbert devint si difficile et si chagrin, qu'il n'y avoit plus moyen d'y suffire ni d'y résister. Dans ce même temps, il voulut que M. de Blainville, son fils, que Ton appelloit alors M. Dormoy, travaillât sous lui dans les bâtimens et fît presque tout mon emploi. Cela me fit souhaiter de le lui abandonner tout entier, jugeant bien d'ailleurs que M. Colbert n'en seroit pas fâché, afin que son fils eût l'honneur tout entier, après lui, de ce qui se feroit dans les bâtimens. Il se plaignit à moi qu'il y avoit un grand nombre de parties d'ouvriers qui n'étoient pas arrêtées, particulièrement celles des entrepreneurs du Louvre, qui ne le sont pas encore en cette année 1702 où j'écris le présent mémoire, marque que ce n'étoit pas ma négligence qui en retardoit l'exécution, car il y a plus de vingt ans que je les ai quittées. J'eus beau lui représenter que le grand nombre des affaires courantes m'avoit
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tellement occupé qu'il ne m'avoit été possible de faire rien davantage, outre qu'il ne m'avoit jamais donné ni l'ordre ni le pouvoir d'arrêter ces mémoires d'une si grande importance. Il ne laissa pas de gronder toujours et de me charger d'une faute qui étoit purement la sienne. Gela alla si loin que je fus obligé de lui demander mon congé, qu'il m'accorda d'autant plus volontiers qu'il étoit bien aise, comme j'ai dit, de faire paroître son fds*; ce qui n'arriva point, car, comme il étoit fort jeune et aimant son plaisir, il n'étoit pas possible qu'il fournît à la moitié d'un si vaste et si pénible emploi, dont M. Golbert n'avoit jamais compris ni la difficulté ni l'étendue, parce que je ne lui faisois point valoir la peine que je prenois, suivant la mauvaise coutume que j'ai toujours eue de ne point parler des peines que je me donne dans le service que je rends. J'ai su depuis que M. Golbert disoit : ce G'est un abîme que les bâtimens; plus j'y travaille et plus j'y trouve de difficultés. Les finances ne m'ont point donné de peine en comparaison ; je les ai toutes réglées avec facilité et je ne puis sortir des embarras que les bâtimens me donnent. »
Je mis donc tous les papiers des bâtimens en bon ordre et les lui rendis avec un inventaire très-exact et me retirai sans éclat et sans bruit. Quand M. Golbert fut mort, on me traita d'une manière assez étrange : on me remboursa ma charge, qui valloit bien vingt-cinq mille écus, avec la somme de vingt-deux mille livres ; et on donna à M. Le Brun et à M. Le Nôtre vingt mille [livres] cha-
I. Jules-Armand Golbert, marquis d'Ormoy et de Blainville, quatrième fils de Golbert, né le 7 décembre i663, avait dès 1672 la survivance de la surintendance des bâtiments. A partir de 1679, ^^ commença à s'en occuper, mais si mal qu'il mécontenta le roi et fut obligé de s'en démettre, le jour même de la mort de Golbert, pour une somme de 900,000 livres que Louvois lui compta. D'Ormoy alla à l'armée, et après une carrière brillante et rapide, il mourut glorieusement à Hochstett en 1704.
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cun par gratification pour leurs bons et agréables services provenans du prix de ma charge, qui fut vendue soixantesix mille livres ou environ.
Me voyant libre et en repos, je songeai qu'ayant travaillé avec une application continuelle pendant près de vingt années et ayant cinquante ans passés, je pouvois me reposer avec bienséance et me retrancher à prendre soin de l'éducation de mes enfans.
Dans ce dessein, j'allai me loger en ma maison du faubourg Saint-Jacques \ qui, étant proche des collèges, me donnoit une grande facilité d'y envoyer mes enfans, ayant toujours estimé qu'il valloit mieux que des enfans vinssent coucher dans la maison de leur père, quand cela se peut faire commodément, que de les mettre pensionnaires dans un collège, où les mœurs ne sont pas en si grande sûreté. Je leur donnai un précepteur, et moi-même j'avois le soin de leur faire assez souvent leurs leçons.
M. Colbert étant mort et M. de Louvois ayant été fait surintendant des bâtimens, nous allâmes, M. Charpentier, M. l'abbé Tallemant, M. Quinault et moi, à Fontainebleau, pour demander à M. de Louvois s'il souhaitoit que nous continuassions les exercices de la petite Académie des inscriptions et des médailles, que nous tenions chez M. Colbert. Nous fîmes un mémoire, et ce fut moi qui le dressai, comme tenant la plume de cette Académie. Ce mémoire marquoit à quelle intention M. Colbert l'avoit établie, qui étoit d'avoir auprès de lui des gens de lettres de qui il pût prendre avis dans une infinité de choses qui se font dans les bâtimens, où il est nécessaire qu'il y ait de l'esprit et qui la plupart ne se peuvent bien faire sans une connoissance de la manière dont en ont usé les anciens, et aussi pour faire des des-
I. Elle était située sur les fossés de l'Estrapade, en la paroisse Saint- Benoit, et Perrault l'habita jusqu'à sa mort.
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criptions des monumens et autres choses remarquables que Ton feroit, et qui mériteroient de passer dans les pays étrangers et d'être laissées à la postérité. Ce mémoire fut donné à M. de Louvois, qui le donna à lire à M. le chancelier, son père. Ce mémoire fit un effet assez étrange. M. le chancelier Le Tellier s'étoit toujours moqué de cette petite Académie, et elle étoit un sujet ordinaire de ses plaisanteries, ne trouvant point d'argent plus mal employé que celui que M. Golbert donnoit à des faiseurs de rébus et de chansonnettes. Cependant, quand il eut lu ce mémoire, il changea du blanc au noir et dit à M. de Louvois, son fils, en le lui rendant : ce Voilà un établissement qu'il faut conserver avec grand soin, car rien ne peut faire plus d'honneur au Roi et au royaume à si peu de frais. » L'après dinée de ce même jour, M. Charpentier, M. Quinault et M. l'abbé Tallemant se présentèrent à M. de Louvois. Je ne crus pas qu'il fût à propos que je m'y trouvasse, dans la crainte que M. de Louvois ne me dît quelque chose qui me déplût, et que dans la chaleur je ne lui fisse quelque réponse un peu trop forte et dont j'aurois été fâché dans la suite. M. de Louvois leur dit ces paroles : « Vous avez jusqu'ici. Messieurs, fait des merveilles ; mais il faut, s'il se peut, faire encore mieux à l'avenir. Le Roi vous va donner de la matière où il ne tiendra qu'à vous de faire des choses admirables. Combien êtes-vous ? — Nous sommes quatre, Monseigneur, répondit M. Charpentier. — Qui sont-ils? lui dit M. de Louvois. — Il y a, reprit M. Charpentier, M. Perrault... — M. Perrault? dit M. de Louvois ; vous vous moquez, il n'en étoit point ; il avoit assez d'affaires dans les bâtimens. Et les autres, qui sont-ils ? — H y a, dit M. Charpentier, M. l'abbé Tallemant, M. Quinault et moi. — Mais ne vous voilà que trois... Où est le quatrième? — J'ai eu l'honneur de vous dire, reprit M. Charpentier,
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qu'il y avoit M. Perrault. — Et je vous dis, reprit M. de Louvois avec un ton élevé et qui marquoit qu'il ne vouloit pas être davantage contredit, qu'il n'en étoit pas. » M. Charpentier se tut, et M. de Louvois poursuivit : « Qui étoit donc ce quatrième ? » Alors M Charpentier, ou M. Quinault, ou l'abbé Tallemant dit : « M. Félibien* venoit quelquefois dans l'assemblée lire des descriptions qu'il faisoit de divers endroits des bâtimens du roi. — Voilà enfin ce quatrième que je cherchois, dit M. de Louvois. Or çà, allez-vous-en, Messieurs, et travaillez de toute votre force. »
Voilà comme je fus exclus de la petite Académie, où j'aurois été assez aise d'être continué ; mais il fallut encore souffrir cette mortification.
Pour me donner quelque occupation dans ma retraite, je composai le poëme de Saint Paulin^ ^ qui eut assez de succès, quoique quelques personnes très-considérables par leur esprit et par leur réputation s'y opposassent en toutes rencontres. Il est vrai qu'il y avoit quelques vers un peu faibles et c'étoit ceux-là seulement que ces personnes mal intentionnées savoient par cœur et débitoient dans les compagnies ^
Ensuite je composai le petit poëme du Siècle de Louis le Grande qui reçut beaucoup de louanges dans la lecture* qui s'en fit à l'Académie françoise, le jour qu'elle s'assembla pour témoigner la joie qu'elle ressentoit de
1. André Félibien, sieur des Avaux, né en mai 1619 et mort le 1 1 juin 1695, historiographe des bâtiments du roi dès 1666, membre et secrétaire de l'Académie d'architecture dès sa fondation en 167 1.
2. Saint Paulin, évesque de Noie, avec une Epistre chrestienne sur la Pénitence et une ode aux nouveaux convertis (Paris, i636, in-S*^). Le poème est dédié à Bossuet.