Petit port situé sur le bassin d'Arcachon
II. — Le vendredi ii, les quatre premiers et plus employés médecins de la ville vinrent consulter avec moi. C'étoient, avec M. Galatheau, qui le voyoit règlement avec moi, et M. Lopès, qui le voyoit aussi souvent, MM. Diaz, portugais, et Tartas, qui jugèrent que la maladie avoit beaucoup de malignité, qu'elle n'ètoit pas sans danger et qu'au moins elle devoit être longue. La conclusion fut entre autres choses qu'il seroit saigné du pied, ce qui fut fait tout à l'heure fort promptement. C'étoit vers le midi. A trois heures il prit un lavement et sur les neuf heures on lui coupa les cheveux et on lui mit un pigeon ouvert en deux sur le cœur. Le chirurgien avoit apporté des ventouses pour lui appliquer avec scarification sur les reins, mais il ne le voulut point souffrir, quoique les quatre médecins qui étoient à la consultation en fussent d'avis ; surtout le médecin portugais dit que ce remède étoit fort en usage en Espagne à cause des grands et prompts effets qu'il avoit. Quant à moi, quoique j'avouasse que le tempérament de mon frère n'est pas fort éloigné de celui des Espagnols, je dis à M. Galatheau, qui faisoit grandes instances pour ses ventouses, des raisons qui lui firent connoître et presque avouer que deux palettes de sang qui sortent d'une grosse veine avec impétuosité avoient plus de pouvoir pour faire couler les mauvaises humeurs qui croupissent dans les grands vaisseaux que la même quantité que les scarifications tirent des veines qui sont dans la peau, qui sont très petites, desquelles il ne sort que le plus pur sang et dont l'évacuation peut beaucoup affoiblir. La nuit se passa dans un grand assoupissement. On lui appliqua plusieurs pigeons sur la tête et des vésicatoires derrière les oreilles.
12. — Le samedi 12, on lui donna sur les six heures du matin une prise d'aposème laxatif, et, sur les dix, une
prise d'une once seulement de vin émétique, mêlé avec autant de Taposème laxatif. Ce remède opéra par en bas une heure après avoir été pris, et une autre heure ensuite par le vomissement, l'un et l'autre assez abondamment, mais avec de grandes défaillances. Ces évacuations qui diminuèrent son assoupissement augmentèrent beaucoup la fièvre. Il passa la nuit avec un redoublement qui le remit dans son assoupissement, mais il fut un peu moindre que les deux nuits précédentes.
Teste de Bue h. Manufactures de gommes de pin^ de goudron. — Ce soir, nos messieurs revinrent de leur voyage de la Teste de Buch, qui est un lieu à douze ou treize lieues de Bordeaux, dans les landes, sur le bord de la mer qui fait là un golfe. Ce lieu est fort sauvage, plein de forêts de pins qui sont terminées par de grandes montagnes de sable que le vent fait en l'enlevant de dessus le bord de la mer. Dans ces forêts de pins il y a de tout temps des manufactures pour les résines de ces arbres qui s'y en prennent et découlent comme la térébenthine, le gallipot et l'encens, ou qui se font par la cuisson du gallipot comme la poix noire de la résine. Mais depuis peu on y a établi la manufacture du goudron pour les vaisseaux, qu'il falloit autrefois faire venir de Danemark et de Suède. Il y a un Suédois qui conduit cette manufacture, qui est telle que Ton coupe en forme d'échalas le cœur des pins quand ils sont trop vieux pour jeter de la gomme; on arrange ces échalas dans une fosse de brique bâtie en forme d'entonnoir, et, après avoir amassé ce bois ainsi arrangé en forme de pain de sucre, on le couvre de gazon et on y met le feu comme pour faire le charbon ; de là il coule par en bas une gomme noircie par la fumée et par le charbon de bois, qui est le goudron.
i3. — Le dimanche i3, mon frère prit un lavement au matin, qui opéra beaucoup, et ensuite fut saigné du bras;
il passa la journée avec le même assoupissement, mais plus de fièvre.
14. — Le lundi i4» il demeura dans le même état. MM. Diaz et de Galatheau se rencontrèrent et étoient d'avis de luy appliquer des sangsues derrière les oreilles, mais les ulcères que les vésicatoires y avoient faites l'empêchèrent. Il prit à plusieurs fois cette matinée une chopine de tisane laxative qui fut fort tardive à opérer, mais qui fit enfin des évacuations très considérables. M. du Laurent fut saigné le matin ; le sang qu'on lui tira parut fort échauffé. Sur le soir, MM. Tartas, Lopès et Galatheau s'assemblèrent et proposèrent d'abord de réitérer le vin émétique, et nous disputâmes fortement sur ce sujet. J'obtins enfin qu'on tarderoit encore un jour et qu'on se contenteroit en attendant de la tisane laxative qui seroit réitérée le lendemain et qu'on lui appliqueroit des sangsues aux tempes. Elles tirèrent la valeur de quatre ou cinq onces de sang. Le redoublement fut cette nuit aussi fort que de coutume.
i5. — Le mardi i5, MM. Tartas, Lopès et Galatheau virent mon frère sur les sept heures du matin. On lui avoit préparé une médecine qui ne fut point donnée à cause de la grandeur de sa fièvre. Je proposai à ces messieurs une petite saignée, mais je n'osai la faire parce que tout d'une voix ils la condamnèrent. MM. de Gomont et Abraham me conseillèrent de donner les mains*. On se contenta d'un lavement; l'assoupissement parut un peu diminué.
Cette matinée je fus visité par M. Urbain, qui est un opérateur pour la pierre, Lorrain de nation et habitué à Toulouse, ayant pension de la ville pour y demeurer à la place de Raoul, qui à présent dans le pays est reconnu