‹ Mémoires de ma vie. Voyage a Bordeaux, 1669Chapitre 45 sur 50 · DESSEIN D'UN OBÉLISQUE · texte numérisé non relu

DESSEIN D'UN OBÉLISQUE

Ces monuments consistaient en Obélisques, en Colonnes, en Pyramides et en Arcs triomphaux, les deux derniers desquels étaient particulièrement destinés, les uns à représenter les victoires des princes, les autres à conserver leurs cendres : les obélisques et les colonnes étant indifféremment employés à l'un et à l'autre % car parmi les obélisques que les Egyptiens dédiaient d'ordinaire au Soleil, Ptolémée Philadelphe en fit tailler un pour marque de l'amour qu'il avait pour sa femme, et l'on en voit à Rome d'élevés en l'honneur d'Auguste et de Tibère. La colonne de Trajan qui fut bâtie en mémoire des victoires que cet empereur avait remportées sur les Daces lui servit aussi de tombeau, ses cendres ayant été mises dans un globe que tenait sa statue posée en haut de cette colonne : et l'on croit qu'en général les colonnes étaient mises aux sépulcres des grands pour signifier qu'ils avaient été le soutien de l'État ^

Or on peut dire que non seulement il nous manque à présent beaucoup de ces édifices que j'appelle nécessaires, et qui étaient en usage parmi les anciens, à savoir : les Théâtres, les Amphithéâtres, les Bains, les Gymnases et les Marchés, mais que presque toutes les espèces de monuments ont toujours été négligées parmi nous, à la réserve de quelques marques de piété qui se voient en des croix, des montjoies et des sépultures. Ce qui semble être un témoignage que notre Architecture tient encore de l'ancienne barbarie, n'ayant pas toute la perfection dont elle est capable, et que comme nous avons ignoré les belles-lettres pendant que toute la science était renfermée dans les cloîtres, aussi peuton dire que la plus belle et la plus délicate Architecture nous sera inconnue jusqu'à ce que nous l'ayons fait sortir des cimetières, pour la parer des ornements et de la délicatesse de la cour, par la construction de toutes les espèces des beaux monuments dont l'antiquité nous fournit des modèles.

C'est ce que le roi François I" avait entrepris de faire pour

i. Obeliscum Numoreus Rex post cxcitatem visu reddito ex oraculo soli sacravit. Plin., lib. 36, cap. 9,

1. Columnx mortuis nohilihus superponuntur ad ostendendum eoriim columen. Serv. in libr. 8 ^îlneid.

a36 APPENDICES

raccomplissement du glorieux dessein qu'il avait d'établir en France les sciences et les arts qui n'y étaient devant lui qu'étrangères*. On dit qu'entre plusieurs monuments qu'il avait intention d'ériger, les colonnes surtout lui plaisaient et qu'il s'était proposé de faire faire des creux de tous les bas-reliefs de la colonne Trajane pour les jeter en bronze et en revêtir une colonne pareille.

Mais comme nous apprenons^ que le grand Constantin fit transporter d'Egypte à Rome un obélisque d'une prodigieuse grandeur, qu'Auguste n'avait osé entreprendre de remuer, il y a aussi apparence que le grand roi François ne jugea pas que l'Architecture de son temps fût assez forte pour l'exécution d'un si grand dessein et que de pareilles entreprises étaient réservées à celui de ses successeurs dont la puissance et le courage auraient atteint cette grandeur dont il n'avait perçu encore que l'idée.

Et ce n^est point sans raison que Ton peut dire que le Roi est en état de donner à la postérité de ces marques éclatantes et extraordinaires de l'excellence de son règne, puisqu'il ne lui manque rien de ce qui est nécessaire pour une telle entreprise. L'inclination vraiment royale que S. M. a pour toutes les grandes choses se trouvant tout à fait proportionnée aux puissants moyens qu'il a de les exécuter.

Car, pour ce qui est d'architectes et d'ouvriers capables de réussir dans les plus hardis et les plus beaux ouvrages, on ne s'en doit point mettre en peine, et il faut demeurer d'accord que tout ce qu'il y a de plus merveilleux dans les édifices des anciens est plutôt l'effet du courage et de la persévérance des princes qui les ont fait bâtir que de l'artifice de ceux qui y ont travaillé. Quand un roi d'Egypte employait dix années seulement à faire apporter les pierres nécessaires pour la construction d'une Pyramide, ou quand un consul romain faisait transporter d'Athènes à Rome quarante colonnes, pour chacune desquelles il fallait presque une flotte entière pour la soutenir et pour la conduire, il ne

I. Casalius lib. de urbe et imperio romano. a. Ammianus Marcell. lib. 17.

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s'agissait point de la réputation et du nom célèbre d'un architecte, pour se pouvoir promettre que ces masses prodigieuses donneraient de Tétonnement et de l'admiration à toute la postérité ; et il y aurait eu beaucoup d'injustice d'accuser un architecte d'ignorance s'il ne pouvait pas achever en un an ce à quoi 346.000 hommes ont été employés pendant vingt ans \

Et il ne faut pas que la dépense et le temps que l'on a mis à parfaire ces ouvrages, pour être des choses blâmables pour leurs excès, soient absolument évitées, puisque sans elles tout l'artifice ne peut rien, et d'ailleurs aussi il faut être persuadé que si on donnait lieu à nos ouvriers d'employer le temps et le soin exact qu'il faut pour le choix des matériaux et de tout ce qui, hors l'artifice, est nécessaire aux grands ouvrages, ils égaleraient tout ce que l'antiquité a jamais produit de plus accompli, puisqu'en effet on commence à avouer que Je plus grand avantage qu'ait la peinture et l'architecture antique, est réduit à l'éclat des couleurs et à la grosseur et solidité des pierres, étant certain qu'il n'y a rien qui fasse tant estimer l'antiquité à notre préjudice que la prévention que les grands maîtres ont intérêt d'entretenir pour n'être pas obligés de louer les ouvrages modernes qu'ils n'ont pas faits, et pour ne paraître pas eux-mêmes vanter les leurs avec trop d'arrogance,

Enfin, si le Roi veut faire un monument digne de sa grandeur, comme il le peut, Tarchitecte qui l'aura conduit sera le plus célèbre du siècle ; que si au contraire on se contente d'entreprendre des ouvrages médiocres, les architectes du royaume demeureront dans l'obscurité où le défaut des grands emplois et des secours nécessaires les a laissés jusques à présent.

La plus grande difficulté qui puisse arrêter dans l'exécution de ce dessein du Roi, serait de choisir entre toutes les grandes actions de S. M. celle qui doit être le sujet de ce monument. Que si l'on juge que cette unité d'action ne soit pas nécessaire, je crois que l'on pourrait comprendre ce qu'il y a de particulier et d'éclatant au gouvernement présent dans le corps de la devise du Roi dont on pourrait former

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