LUI
Le lundi je fus épouvantée par le changement survenu dans l'état de M. Lafarge. Ses yeux étaient fixes, sa pâleur livide... Je vis la mort sur son front... et, sans prononcer une parole, je tombai à genoux pour prier et pleurer sur sa main déjà glacée.
Le regard de mon mari était tour à tour doux, affectueux, indigné, terrifiant. Si je m'éloignais, il me rappelait en l'attachant sur moi avec affection; si je m'approchais, il le détournait avec colère et rage. Il semblait vouloir m'adresser une question, un reproche ; et sa mère, sa sœur, Denis, interrompaient ses paroles, me cachaient ses yeux, me volaient jusqu'à l'expression de ses pensées.
Ce supplice n'était pas le seul qu'il me fallût supporter. La chambre était remplie d'amis de la famille, étrangers pour mci, qui épiaient mes mouvements, comptaient mes larmes, enregistraient mes douleurs. J'entendais qu'ils communiquaient leurs remarques à mademoiselle Brun , aux commis, qu'ils chuchotaient, qu'ils calomniaient presque à cette heure suprême; et, incapable de supporter plus longtemps cette torture, je fus m enfermer dans ma chambre pour laisser couler librement 1rs larmes qui m'étouffaient.
Il faut perdre plus que soi-même, il faut perdre un père, une mère, pour ressentir une de ces douleurs immenses, infinies, qui jettent leurs désespoirs, leurs sanglots et leurs cris au milieu de Tindifférence du monde, qui trouvent un désert pàtmi les hommes, qui ont tout oublié, hormis la tombe qui va renfermer leur trésor, le ciel qui peut et qui doit le leur rendre dans son éternité. Les douleurs plus calmes, plus raisonnées, qui interrompent la vie sans la briser, ne s'épanchent que dahsl'is^^îement. Ce sont les déchirements, les regrets d'un cœur souffrant, plutôt que le cri de mort d'un cœur agonisant. Elles craignent de paraître exagérées à quelques-uns, insuffisantes à quelques autres.
Les souvenirs de ce dernier jour ont laissé de la terreur, des angoisses dans mon âme, et pas un fait bien positif dans ma mémoire. C'est un cauchemar affreux, dont je me suis réveillée frissonnante, brisée, avec une souffrance réelle produite par de fantastiques tortures. Si près de la mort on ne voit plus la vie, on la sent.
Je sais seulement qu'Emma me revint avec bien de l'amitié et des larmes, que plusieurs fois, voulant retourner auprès du lit du malheureux Charles, un verrou vint arrêter mes pas... Je sais que, voulant mettre à ce chevet, d'oii ils me chassaient, le calme et l'espérance, je fis appeler un prêtre; qtt*il Vint, que je m'unis à ses prières... Je sais qu'un peu plus tard la famille m'apporta des consolations, des tendresses, un papier à signer.., qu'il me fut permis alors d'approcher du lit de mort, mais qu'il n'y eut plus pour moi ni regard, ni adieu de celui qui m'aVftit aimée... Je sais qu'ils m'arrachèrent jusqu'au triste droit d'humecter ses lèvres brûlantes, de soulever sa pauvre lête, d'échauffer sa froide main... Je sais qu'Emma me fit sortir de cette chambre pour m'épargner tant d'épreuves et de haines... que je fus bien malade, que vers le matin elle ne me quitta plus... qu'elle pleurait davantage — que je l'interrogeai et qu'elle me dit, en me couvrant de baisers :
a Je vous aime, Marie, je vous aime pour deux. »
Il était tard le lendemain, lorsque le lourd sommeil de douleur avec lequel Dieu sèche les larmes et arrête la pensée, se relira de mes paupières, me rcndi^à la vie et aux tristesses de la réahté.
Ma première pensée fut pour la pauvre mère. Je voulus aller mêler mes regrets et mes larmes à ses larmes et à ses regrets ; je voulus honorer la mémoire de celui qui nous avait quittés, en promettant une tendresse ei une obéissance filiale à sa mère, et j'oubliai qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle m'avait bien fait souffrir, pour ne me souvenir que des soins, de l'affection, du respect qui étaient devenus le devoir et l'héritage de la vetivé de son pauvre enfant.
Emma me retint; elle me dit que sa tante était assez calme, que ma présence serait une douleur nouvelle qui réveillerait trop vivement sa douleur engourdie. Elle ajouta qu'elle l'avait chargée de m'embrasser, de me soigner, et m'engagea à remettre au jour suivant notre triste réunion.
Je fus peinée de cette résolution. Nos cœurs, jusque-là étrangers, avaient besoin de s'unir dans une douleur, de se mêler dans ces premiers regrets, dans ces élans irréfléchis, dans ces paroles incohérentes du désespoir. Les affections neuves de la vie trouvent souvent tout un passé dans une larme.
Ma journée se passa avec Emma : elle fut pleine de tristesse. M. Buffière seul vint se jeter dans mes bras et pleurer longtemps avec moi. Il me dit que sa femme était bien malade, au lit, qu'elle m'aimait ainsi que lui comme une sœur; il m'assura ensuite qu'il continuerait pour moi ce qu'il avait fait pour son beau-frère, et me fit signer une procuration en blanc qui devait lui donner les moyens de m'être utile.
Emma, en revenant me trouver après le départ de son éousin , me demanda avec une sorte d'inquiétude comment il avait ëtë. Je lui racontai textuellement notre conversation; elle en parut étonnée, préoccupée, soucieuse, et, prenant mes deux mains, elle me dit :
— Je vous aime bien, Marie, et je vais vous le prouver. Je ne veux pas faire de jugements téméraires sur ma famille; mais, je vous en supplie, je vous le demande en grâce, ne confiez à personne vos papiers. Ils parlent sans cesse de testament, me demandent si vous en avez un, ce que vous voulez en faire, ce qu'il contient.
Ces paroles d'Emma me firent songer au testament que m'avait fait M. Lafarge. Nous fûmes longtemps sans le trouver, et plus
longtemps encore, quand nous l'eûmes trouvé, à décider ce que nous devions en faire. Emma me disait qu'il y avait des formalités à remplir pour qu'il fût valable, qu'elle l'avait entendu dire à sa tante. Mais comme nous ne savions ni l'une ni l'autre en quoi elles consistaient, elle me conseilla de l'envoyer à Soissons, à mon homme d'affaires. Emma avait l'esprit si frappé qu'elle ne voulut pas me le laisser garder une seule nuit dans notre chambre, et que nous le fîmes porter à la poste par mon domestique, quoiqu'il fût trop tard. J'écrivis aussi quelques lettres à ma famille, à laquelle je demandais de venir près de moi, à laquelle je disais mon malheur sans lui dire mes persécutions.
Assez avant dans la soirée, je chargeai Clémentine d'aller savoir des nouvelles de ma belle-mère et de ma belle-sœur; elle refusa d'y aller, en me disant que pendant que je pleurais, elles me dépouillaient, que je ne m'occupais de rien, que je devenais
leur dupe, etc Blessée de ces propos, je défendis toute
autre explication à la pauvre Clémentine, et je lui dis assez durement de sortir de ma chambre. Elle obéit, mais revint un moment après avec ma cuisinière, qui venait m'assurer que Clémentine n'avait pas menti, et que c'était elle-même qui l'avait prévenue.
— Ils vous ruineront, ils nous chasseront tous, si madame ne se montre pas la maîtresse. Hier soir déjà ils ont pris l'argenterie sous le prétexte de la serrer, et ils ont voulu l'envoyer à Faye par le pionnier Joseph, qui a refusé de s'en charger pour ne pas faire tort à madame, qu'il aime comme nous. Madame Lafarge mère m'a dit aussi que, si je voulais être dans ses intérêts elle me récompenserait parce que c'était elle qui héritait. Croiriez-vous que ce matin, quand le pauvre monsieur était à peine mort, elle a été prendre tout ce qui était dans ses malles, près de son lit, sans faire seulement le signe de la croix pour sa pauvre âme, etc?...
Ces paroles me frappèrent; mais, les croyant exagérées par le dévouement de Clémentine et le zèle de Mion, je leur défendis de les redire à personne, tout en leur promettant de me faire forte pour les préserver de toutes vexations, et j'essayai de chasser de mon esprit le soupçon qu'elles y avaient fait naître. Il me sem-
blait insulter à la mémoire de mon mari en jugeant à sa juste valeur les démarches de sa mère.
Le mercredi matin madame L afarge entra dans ma chambre et m'embrassa sans verser une larme. Elle venait me dire qu'Amena, assez malade pour ne pas quitter la chambre et désirant par-dessus tout me voir, me demandait d'aller pleurer avec ello son pauvre frère, d'aller résigner mes souffrances en les partageant.
La porte qui communiquait de ma chambre à celle de ma bellemère avait été ouverte. J'entendis madame Buffière qui criait : « Marie, ma sœur, venez, je vous en supplie! » Je sautai en bas de mon lit, et fus me précipiter dans ses bras, en jetant seulement une mantille sur mes épaules.
Ma belle-sœur était en grand deuil, assez près du feu, mais .le me parut pas malade ; elle me reçut avec des crispations de désespoir, et en criant « qu'elle se sentait mourir, qu'elle voulait mourir! » Elle me demanda le brevet, pour qu'elle pût couvrir de baisers cette grande œuvre de son frère, me dit que je serais bien cruelle de lui refuser cette consolation, et sembla ne pas me croire lorsque je l'assurai que je n'avais pas le brevet, que je ne savais pas ce qu'il était devenu.
Tout à coup j'entendis des pas qui s'approchaient. Je voulus rentrer dans mon appartement; le verrou était tiré, et, comme je frappais vainement en appelant Clémentine, celle-ci arriva, et me dit que ma belle-mère s'était enfermée chez moi avec un serrurier, qu'elle brisait le secrétaire et refusait d'ouvrir.
— Cela ne se peut, ce serait infâme 1 m'écriai-jc.
— Ma mère est la maîtresse ici, et fait ce qu'elle veut , me répondit avec colère Amena.
— La maîtresse!... Alors pourquoi voler ce qui lui appartient? 1)
En cet instant, M. Lespinas , directeur du haras de Pompadour, et M. Boucheron, le régisseur, entrèrent dans la chambre oiî j'étais, et à leur arrivée ma belle-sœur reprit subitement ses larmes, sa voix mielleuse et ses démonstrations de tendresse envers moi. Attérée, je restai quelques minutes étrangère à cette visite, oubliant l'inconvenance de mon costume, mes cheveux en désordre, le mantelet qui me couvrait à peine, mes bras, mes
pieds nus. Je n'avais pas une larme, pas une plainte, pas une parole, l'indignalion de l'épouse avait vaincu la pudeur de la femme. Un regard curieux de Tun de ces messieurs me rendit enfin à moi-même. Je les priai de me laisser seule; ils se retirèrent, et bientôt après on ouvrit la porte de ma chambre.
J'eus à peine la force d'y rentrer et de m'y enfermer avec Clémentine. La pauvre fille était plus révoltée que moi-même de ces persécutions; elle me montra le meuble secret que l'on avait fait enfoncer pour enlever les contrats, les titres, les papiers importants qui y étaient contenus. Elle me fit voir aussi qu'on avait emporté ceux de mes bijoux qui étaient dans ma chambre, le portrait de ma mère, les cheveux de mon père, tout le trésor de mes souvenirs !
Tandis que je cherchais à me rendre compte de cette dernière déloyauté, si cruelle si on m'enviait le prix que ces objets avaient pour mon cœur, si basse si on spéculait sur celui de leur valeur matérielle, Emma entra et vint se jeter à mon cou, pâle, tremblante, sans voix. Croyant qu'elle souffrait de la nouvelle douleur qui m'avait déchirée, j'essayai de la calmer, de lui cacher ce queje ressentais en l'appelant ma sœur, mon amie, mon bon ange. Mais elle ne répondait pas, écartait mes cheveux de mon front, me regardait avec égarement, puis enfin elle s'écria en sanglotant :
— Marie, ils disent que vous l'avez empoisonné, que vous avez fait mourir Charles pour en épouser un autre... Marie, c'est impossible, n'est-ce pas, impossible!... impossible!...
— Les infâmes! mais non, cela n'est pas; voua vous trompez. Oh! par pitié, parlez, Emma! parlez, dites tout!
— Ma tante, Amena, me l'ont dit. Oh ! je ne l'ai que trop entendu... elles le disent atout le monde, elles racontent des choses ;iiïreuses».. Mon Dieu, mon Dieu, vous êtes perdue !
— Perdue, je les en défie : Emma, calmez-vous; vous avez partagé avec moi tous ces derniers moments, vous savez si je suis innocente... je le dirai, nous le dirons... on nous croira... non, non, ces calomnies ne sauront m'alteindre.
— Cependant, Marie, vous aviez de l'arsenic... on en a trouvé dans le lait de poule... Si vous vous étiei trompée! si une fatale méprise... j^uo n.
— C'est impossible. Jo puis avoir mi» de la gomme dans le lait
de poule... mais cette gomme j'en avais mangé avant, j'en ai mangé après...
— Saviez-vous ce que vous avez dans la petite boîte que je vous ai prise hier ?
— Ce que j'ai ?... de la gomme.
— Hélas ! non. Je l'ai fait examiner par M Fleyniat. C'est de larsenic.
— De l'arsenic! Non, c'est impossible. Je vous le répèle,
Emma, j'ai mangé de cette gomme. Votre oncle se sera trompé... Restez calme, je vous en supplie... Dieu n'est-il pas au ciel pour sauver les innocents qu'on accuse sur la terre? »
Clémentine était aussi désespérée que ma cousine. Leur douleur me faisait un mal affreux. Toutes deux parlaient de justice, de cour d'assises, d'échafaud. Je serais devenue folle si je n'avais été forcée de m'oublier pour les consoler.
M. Fleyniat était à Glandier; je le fis appeler pour avoir l'explication franche, positive, de ces abominables et sourdes calomnies. Il vint d'un air très-embarrassé; je lui dis que je savais tout, et je lui fis doucement des reproches sur le silence qu'il avait gardé envers moi. Je lui demandai sur quels fondements on appuyait ces monstrueux soupçons, enfantés, je voulais le croire, par la douleur d'une mère, mais dont j'avais besoin de prouver l'absurdité, et que je ne pouvais mépriser en silence.
Après m'avoir assurée avec bien des phrases qu'il me croyait innocente, M. Fleyniat m'apprit qu'on m'accusait d'avoir envoyé à Paris des gâteaux empoisonnés; qu'un frère de M. Buffière en avait averti la famille en apprenant la maladie de M. Lafarge; que M. Essartier avait trouvé de l'arsenic dans le lait de poule que j'avais voulu faire prendre au malade; que madame Lafarge m'avait vue de ses propres yeux mettre de l'arsenic dans une potion; qu'enfin j'avais empoisonné un morceau de flanelle pour hâter la mort de mon mari par des frictions.
Je fus rassurée en écoutant ces accusations, tant il me semblg facile de les combattre. Les gâteaux avaient été faits par ma bellemère elle-même. Le lait de poule avait été préparé par la volonté, les soins de madame Buffière, et toutes les frictions ayant été faites par MM. Buffière et Denis, je n'avais pu mettre du poisor^ dans la flanelle.
En expliquant ces circonstances à M. Fleyniat, je lui fis remarquer que ce n'était pas une défense ; que, loin d'accepter le rôle d'accusée, je réclamais à bon droit celui de victime! Il m'était impossible de ne pas croire ma belle-mère tout à fait folle, et, pour poser une digue à toutes ces accusations calomnieuses et infâmes, je résolus de me faire forte du témoignage des médecins qui avaient suivi la maladie, de MM. Bardon, Massénal, Lespinas, qui m'avaient donné de l'espoir jusqu'aux derniers moments et avaient toujours combattu mes craintes. M. Fleyniat m'apprit que je m'adresserais en vain à M. Lespinas. Il me croyait coupable, se vantait d'avoir découvert le crime ^ avait demandé que l'on fît faire l'autopsie du cadavre. J'appris aussi que madame Lafarge s'était opposée à cette mesure en disant à M. Lespinas et à plusieurs personnes que je me refusais formellement à l'autopsie, et que j'avais pressé toutes les dernières cérémonies afin de l'éviter.
Je priai M. Fleyniat de démentir cette dernière assertion, de presser, d'exiger en mon nom l'autopsie. Je lui demandai d'assister à cette triste opération; je réclamai encore une fois la présence toujours refusée de M. Ségeral; et l'espérance d'obtenir une vérité prochaine, évidente, irrécusable pour tous, me donna la force de supporter les soupçons actuels et de marcher sans faiblir dans cette voie de douleurs, de persécutions et d'angoisses.
Le juge de paix de Lubersac vint pour apposer les scellés. Emma, en m'apprenant son arrivée, m'engagea, au nom de M. Fleyniat, à brûler les papiers, les lettres qui pourraient me compromettre, à profiter des quelques minutes qui me restaient encore pour me mettre à l'abri des curieuses et sévères recherches de la loi.
Je fis comprendre à ma bonne petite cousine que ce qu'elle venait me conseiller, au nom de son oncle, était indigne de mon innocence; qu'étant sans remords j'étais aussi sans peur ; et je ne
voulus garder qu'un paquet de lettres écrites par moi à M. Lafarge, qu'elle m'avait remis le malin , et parmi lesquelles j'espérais découvrir des renseignements et des justifications.
Prévenus par les calomnies de la famille Lafarge, les hommes de loi, en entrant dans ma chambre, jetèrent autour d'eux des regards curieux, réprobateurs, qui tombèrent sur moi comme du plomb. Ce fut une horrible angoisse que cette première humiliation imméritée. Mon front rougissait, des larmes roulaient dans mes yeux; j'allais être au-dessous de mon malheur, quand un regard d'Emma, plein de croyance et d'amour, vint éveiller en moi un courage inconnu et me faire comprendre qu'appuyée sur de nobles et intimes affections je pouvais braver la destinée.
Tous mes papiers furent lus et commentés, mes albums ouverts, ma gomme, ma pâte d'amandes recueillies avec des précautions exagérées, un luxe étrange de frayeurs significatives et cruelles. Le père de M. Buffière, appuyé sur le bord de la cheminée, semblait diriger les recherches, commander la haine, l'entretenir active par des allusions perfides et accusatrices, et j'avais peine à retenir l'indignation d'Emma, la colère de Clémentine, à leur apprendre le mépris qui préserve de ces deux sentiments.
Tous ces hommes étaient à peine sortis de ma chambre que mon domestique s'y précipita avec désespoir et en s'écriant :
— Madame, ma pauvre maîtresse, ils disent que je vous ferai monter sur l'échafaud et que j'y monterai aussi.
Épouvantées de ce nouvel incident, nous eûmes bien de la peine à le calmer, à nous calmer nous-mêmes, à comprendre le récit de sa conduite terriblement bête, imprudente, et qui me compromettait réellement.
Clémentine l'avait chargé de faire la mort-aux-rats et lui avait remis l'arsenic apporté par Denis. Occupé en ce moment, mon domestique l'avait déposé dans un vieux chapeau, l'y avait oublié Jeux jours; puis, ayant été averti des soupçons qui s'élevaient sourdement contre moi, et craignant d'être accusé si on trouvait le poison entre ses mains, il avait été confier ses craintes au valet d'écurie, et tous deux ils avaient trouvé prudent d'aller enterrer le paquet d'arsenic dans le jardin. Cette prudence ne les avait cependant pas empêchés de bavarder. Leur secret, confiô à trois ou quatre personnes, avait été dénoncé à madame Buf-
fière, qui, à son tour, l'avait dénoncé au juge de paix, lequel avait fait déterrer le paquet dans le jardin,
Alfred fut sévèrement interrogé sur son récit et l'apparente culpabilité de sa conduite ; on le menaça de l'échafaud s'il n'avouait pas qu'il eût agi d'après mes ordres. On lui dit que son silence le perdait sans me sauver, qu'il avait mis sur les traces du crime, et le malheureux enfant qui me savait innocente, qui m'était dévoué, qui était poltron par-dessus toutes choses, s'arrachait les cheveux et voulait se tuer pour ne pas être condamné à mourir.
Je fus atterrée do ce concours d'apparences accusatrices qui s'élevait contre moi, et quelque temps incapable de consoler la cause bien bête, mais bien innocente, de cette nouvelle charge; enfin je raisonnai le pauvre désespéré, je lui dis qu'il n'avait rien à craindre personnellement, et l'engageai à être calme, exact et précis dans ses paroles; puis je lui pardonnai tout le tort involontaire qu'il pourrait me faire, et je l'assurai que, la justice étant au-dessus des apparences, l'innocence devait être au-dessus de la crainte,
La cuisinière succéda à Alfred, et m'arriva aussi exaspérée que lui, mais sans crainte. Elle venait me raconter que madame Lafarge l'accusait d'avoir empoisonné les gâteaux partis pour Paris, qu'on affectait de se méfier d'elle, et qu'on ne voulait prendre aucune nourriture préparée par ses mains.
— C'est une atrocitél ajoutait-elle. Ça ferait rougir le bon Dieu et ses saints! Denis et Buffière pillent la forge, la mère et la fille fauchent la maison comme un pré. Il y a des bouviers qui partent la nuit pour Faye sous l'escorte du père Buffière, et reviennent ensuite boire et manger tout ce qui reste de provisions. Il est bien désagréable de voir madame pleurer, se dorloter^ pendant que nous prenons ses intérêts à nos dépens.
Il me fallut encore prêcher la patience, le silence, et Mion s'en alla pleurant et répétant que j'étais bonne comme du bon pain, mais que je me laissais si bien marcher gur le pied qu'on rae l'écraserait.
J'appris par Mion que les accusations contre moi avaient été reçues avec tant d'indignation par les domestiques et les ouvriers, qu'on n'osait plus les exprimer tout haut dans la cuisine. Gela me fil du bien et je me sentis moins abandonnée.
Vers le soir M. Bufiière voulut me voir. Malgré toute ma répugnance je cédai au désir et au conseil d'Emma. Il vint hypocritement s'informer de ma santé, me dire qu'il avait été obligé de s'absenter pour ses affaires, et qu'il ignorait complètement pourquoi l'on avait décidé qu'il serait fait une autopsie. Je lui demandai s'il ignorait aussi les accusations de sa femme et de sa belle-mère; il nia d'abord formellement qu'elles fussent coupables de cette calomnie que je leur imputais. Mais quand je lui citai M. Fleyniat comme étant celui qui m'en avait prévenue, il se contenta d'avouer qu'elles étaient des folles, que la douleur les avait égarées, et, m'assurant de sa tendresse avec des larmes, il se dit mon frère bien tendre et bien dévoué.
Je fus bientôt instruite du motif de cette présence et de cette comédie. Le papier qu'on m'avait fait signer pour M. Roque, le jour de la mort de M. Lafarge, n'était pas valable. M. Buffière voulait m'en faire signer un second, et il alla jusqu'à me faire entendre que cette générosité assoupirait les dénonciations de la famille en prouvant mon désintéressement. A cette perfide et odieuse insinuation je le regardai fixement , et je fis baisser ses yeux et pâlir son front sous mon regard.
— Je vous ai compris, lui dis-je... et, je vous le jure, je ne signerai aucun papier jusqu'à ce que la vérité ait confondu la calomnie et les calomniateurs.
— Mais vous vous trompez sur mes intentions. Si vous refusez de signer, M. Roque fera prononcer la faillite ; vous vous ruinez, vous nous déshonorez...
— Mon parti est pris; il est inébranlable. M. Roque attendra la vérification des médecins. Je ne signerai rien auparavant... vous avez mon dernier mol.
Le lendemain tous les membres de la famille arrivèrent. Quelques-uns seulement demandèrent à me voir. MM. Joseph Matera et H. Brugère ne voulurent pas me quitter pendant la sinistre épreuve qui devait décider entre moi et mes ennemis. Il y avait du cœur dans leurs paroles et dans leurs regards. J'aurais préféré être seule pendant celte heure d'angoisses. Cependant leur présence ne me fut pas pénible. Cette journée, siècle d'attente et de souffrances, fut mon initiation aux amertumes de mon avenir.
La fatalité m'ayant été révélée par le concours de circonstances accusatrices qui se réunissaient pour m'accabler depuis dix jours, ma conscience était quelquefois impuissante à me préserver des horribles pensées qui traversèrent ma lête pendant l'épreuve qui allait décider de ma vie et de mon honneur. Ma chambre était isolée, les nouvelles n'y arrivaient pas. Clémentine, Emma, mes deux cousins sortaient tour à tour pour les recueillir. Ne pouvant plus maîtriser mon inquiétude, je profitai d'un moment oii j'étais restée seule pour faire demander à M. Rivet, procureur du roi de Brives, quelques minutes d'entretien. Il vint, ému, compatissant. C'était un homme âgé, à la figure douce et vénérable, qui me fit espérer un heureux résultat, et me dit que l'opération, déjà assez avancée, n'avait pas fait découvrir le moindre indice de poison.
Une heure, deux heures s'écoulèrent encore. Chaque messager revenait avec plus d'espoir dans les yeux ; enfin M. Fleyniat se précipita dans la chambre. On n'avait pas trouvé d'arsenic! Je me jetai en pleurant dans les bras d'Emma, et j'offris mon innocence reconnue à cette douce enfant comme la seule action de grâces digne de son beau dévouement.
M. Bardon vint lui-même me confirmer la bonne nouvelle. Il me dit qu'il n'avait pas un instant partagé les soupçons; que la maladie avait été naturelle; qu'il en avait toujours été convaincu, et que la présomptueuse confiance de M. Lespinas avait seule causé tant de douleurs. Il me dit aussi que M. Lespinas avait cru remarquer pendant l'autopsie des lésions et des traces d'empoisonnement invisibles à tous ses confrères. Mais son avis avait été forcé de se courber devant les leurs, et il était furieux de ne pas avoir été infaillible. Je demandai si tout était terminé ; on me dit qu'il restait à faire des expériences chimiques sur les boissons conservées.
J'étais entourée d'amis, de félicitations, lorsque les hommes de la justice, les gendarmes, madame Lafarge et madame Buffière entrèrent pour me faire signer les bouteilles contenant les liquides destinés à être analysés. Les premiers avaient un air de compassion ; ils me rassuraient par leurs regards et par quelques paroles; ces dames, au contraire, semblaient humiliées, consternées. En signant quelques-unes des bouteilles, et comme j'éprou-
vais une émotion pénible qui faisait trembler ma main, le greffier me dit :
— Rassurez-vous, madame; l'avis de ces messieurs est que l'arsenic donné à de si fortes et fréquentes doses aurait causé des ravages visibles à l'œil; rassurez-vous donc, il n'y a rien à craindre désormais.
— Ce n'est pas sûr encore, dit madame Buffière avec une voix qui voulait être sanglotante; il y a des choses blanches dans ces liquides qui ne sont pas naturelles. »
Madame Lafarge sortit et rentra avec un morceau de flanelle.
— On a fait avec cette laine des frictions à mon fils; je désire qu'elle soit analysée.
Et comme on allait l'entourer d'une bande :
— Je vous en prie, messieurs, ajouta-t-elle; enveloppez-la entièrement de papier ; il ne faut pas que la poudre blanche que j'y ai remarquée puisse s'évaporer.
Il y eut un mouvement général d'étonnement. Le greffier obéit en silence; M. Roque, qui depuis le matin avait demandé plusieurs fois à me voir, fit renouveler ses instances. Je priai toute la famille de me laisser seule, et je le reçus; il m'exprima d'abord toute la part qu'il avait prise à mes inquiétudes, toute celle qu'il prenait à l'heureux résultat de la mesure qui me justifiait; puis il me dit :
— Ma bonne dame, je suis venu moi-même. Vous êtes jeune, éloignée de votre famille, bien ignorante des affaires, je veux vous prévenir des dangers qui vous entourent; madame Buffière vous a fait signer une procuration en ])lanc, avec laquelle nous pourrions nous emparer de toute votre fortune ; la voici, déchirez-la, et veuillez signer à la place le petit acte que je vous apporte et qui ne peut vous compromettre.
Je fus touchée de cette bonne foi, préservatrice de mon ignorance.
Je le lui exprimai; il me demanda si j'avais un homme d'affaires. En apprenant que je ne connaissais personne dans le pays et que je n'y avais point pensé, il me promit de m'en choisir un et de me l'envoyer.
J'avais besoin d'écrire à ma sœur, à mes tantes, les calomnies, les persécutions qu'il m'avait fallu souffrir, et le démenti irrécu-
sable donné par l'autopsie à mes accusateurs. Je profitai du premier moment de repos pour leur écrire. Madame Lafarge, qui était dans la cuisine lorsque le pionnier Joseph reçut l'ordre d'aller à Uzerche porter des lettres à la posle, monta sur-le-champ dans ma chambre , et y entra sans se faire annoncer.
— Allons, ma fille^ me dit-elle en m'embrassant, pardonnezmoi ; la douleur avait tourné mon esprit, — je vous ai accusée injustement. Je vous en demande pardon devant Emma, devant Clémentine, au nom. de notre pau-vre défunt... Ne me gardez pas de rancune, ■■( r ^nniifM-'; .ii. <, ,
Je ne trouvai pas de réponse.
— Je suis sûre que vous allez troubler, bouleverser votre famille en lui confiant vos inquiétudes et nos soupçons... Soyez donc raisonnable... Je vous promets que nous allons bien vous aimer... Nous soignerons vos intérêts comme les nôtres... Je vous en prie, ne les inquiétez pas trop.
^- Oh ! madame, j'ai tant souffert que j'ai besoin d'ouvrir mon cœur à ceux que j'aime.
— Que vous êtes rancuneuse et susceptible! ' i
— Susceptible! madame; mais vous oubliez que vous avez dit, en me montrant du doigt au monde et à la justice : Voilà une infâme ! voilà une empoisonneuse !... »
Madame Lafarge se mit à pleurer, à me prier de me réconcilier avec elle et d'oublier ses soupçons... — C'était la mère de mon mari, une femme âgée, malheureuse, veuve, en deuil de son fils unique... — Je fis un effort sur moi-même pour vaincre mon douloureux ressentiment.
— Une seule question encore. — Avez-vous fait part de vos soupçons au pauvre Charles? — Avez-vous ajouté l'agonie du cœur à l'agonie du corps? Avez-vous appelé sur ma tête la malédiction du mourant? Si vous pouvez arracher de mon âme cette pensée torturante,, j'appellerai l'oubli de toute la force de ma volonté, et j'essayerai de reprendre mes devoirs envers vous.
Ma belle-mère m'embrassa en me jurant qu'elle n'avait rien dit à son fils ; elle obtint que mes lettres ne partiraient pas le soir même, et que j'en écrirais d'autres dans lesquelles je cacherais autant que possible mon indignation et mes douleurs.
Madame Buffière, étant rappelée à Paye par ses affaires et ses enfants, vint me faire ses excuses, ses adieux, et me demanda de ne pas trouver mauvais qu'elle emmenât sa mère et la gardât quelque temps auprès d'elle.
Je fus soulagée par celte absence momentanée ; il me fallait la solitude et le temps pour oublier, pour reprendre non pas une affection désormais impossible, mais l'observance stricte de mes devoirs. La nouvelle du départ de madame Lafarge s'étant répandue dans les environs, les ouvriers, les paysans s'indignaient de l'abandon où elle me laissait. L'adjoint et un bon vieux paysan de Beyssac vinrent lui en faire des reproches et combattre son projet.
— Dieu ne vous bénira pas, lui disaient-ils, d'abandonner ainsi la femme de votre fils. — Votre fille a son mari ; votre bru est sans famille, sans espoir, sans enfants ; — il faut que vous la consoliez et qu'elle vous console. Tous les gens diront que c'est vilain à vous; — la pauvre chère veuve n'est pas fière, pas arrogante; elle a toujours une bonne parole pour le pauvre monde — il ne faut pas la laisser en aller du pays.
Madame Lafarge parut émue de ces naïves et touchantes exhortations; elle promit de revenir. Pour moi je saisis les mains rudes de ces deux hommes, et je les serrai de tout mon cœur, en les priant de revenir me voir, de m'aider de leurs conseils et de leur bonne amitié. Si je n'ai ][)as revu ces braves paysans, je garde leur souvenir parmi ceux qui m'ont fortifiée en adoucissant mes douloureuses épreuves.
Emma avait été forcée de retourner à Uzerche pour deux jours ; je restai donc seule dans ces ruines délabrées par le temps et actuellement glacées par la mort; seule, sans parents, sans amis, avec quelques domestiques dévoués, avec M. Denis, insti-
lue gardien des scellés, et qui s'était déclaré mon surveillant et mon maître.
Libre alors, et me croyant au-dessus des soupçons, ma première pensée eût été de retourner au milieu de ma famille, si je n'avais espéré le bonheur d'être mère, si je n'avais compris que je devais garder à mon cher petit enfant la fortune, la famille, les amis de son père. J'étais bien souffrante, mais la vie de ma petite Jacqueline me semblait révélée par ces souifrances mêmes, et je les bénissais, et j'y puisais de la force et du courage.
Cette espérance était aussi l'espérance des braves ouvriers qui s'étaient attachés à moi. Ils s'informaient près de Clémentine de l'état de leur future maîtresse; et au récit de mes maux de cœur, de mes robes élargies, ils étaient heureux et croyaient comme moi. 11 fallait me séparer de mes bons forgerons; je n'avais pas d'ouvrage à leur donner; M. Denis les martyrisait. J'étais trop faible, trop abandonnée pour les proléger. — Je leur conseillai de prendre du travail dans une forge voisine. Ils partirent en pleurant, en me promettant qu'au premier mot de ma part ils reviendraient près de moi ; ils me dirent tous que la forge était dans un état déplorable, que dans ces derniers jours tout ce qui pouvait s'enlever avait été transporté à Paye, et que l'on parlait beaucoup des dettes énormes qu'avait laissées M. Lafarge.
En écrivant à ma tante Garât, je lui demandai, dans le cas où un des membres de ma famille ne pourrait pas venir quelque temps à Glaodier, de m'envoyer un homme d'affaires qui pût remettre de l'ordre autour de moi et quelque résignation dans ma tête. J'étais effrayée de ma vie et de mes devoirs à venir. Je ne savais comment je pourrais vivre seule loin des miens; comment je pourrais étouffer mou imagination sous des chiffres, faire ma pensée industrielle. Je savais seulement que si j'avais un enfant je l'aimerais tant que tout me deviendrait possible pour lui.
M. Roque vint, comme il me l'avait promis, avec son avocat; il avait fait le relevé de ses livres et de ses comptes; il m'apportait une créance de 28,000 fr. qu'il me priait de lui garantir sur nia dot. Cette somme me paraissait assez forte; sachant qî*il
y avait beaucoup d'autres créanciers, et ne voulant pas être injuste et donner tout à un seul, je demandai à M. Roque d'attendre l'arrivée d'un membre de ma famille avant de prendre ce nouvel engagement. M. Roque me dit que ce retard le forcerait à faire des poursuites, et que mon beau-frère, M. de Violaine, se trouverait mêlé à tout cela d'une manière désagréable. Gomme je ne comprenais pas l'intervention de mon beau-frère dans ces affaires d'argent, il me montra une lettre... Il parut stupéfait lorsque je lui assurai que le style, l'écriture, la signature de la lettre n'étaient pas de M. de Violaine.
Après un moment de silence M. Roque tira de sa poche une liasse de billets et me demanda si je connaissais les noms qui y étaient écrits, et, comme je lui répondais négativement, il me dit que c'était affreux, que tous ces billets étaient faux, que M. Lafarge l'avait indignement joué ; que s'il n'était pas mort il l'enverrait au bagne.
Je lus anéantie à ces paroles; mais bientôt je compris la valeur de l'argent en pouvant racheter pour 28,000 francs l'honneur du nom que je portais. Je signai, en exigeant seulement de M. Roque un silence absolu.
M. Lalande, avocat de M. Roque, s'occupa alors de mes affaires. Il me demanda si j'avais un testament. Je lui dis que j'en avais un déposé entre les mains de mon homme d'affaires, à Soissons, mais qu'il était inutile, puisque je me croyais grosse.
— Vous vous trompez, me dit-il; la famille prétend que votre grossesse n'existe pas et n'a jamais existé que dans votre imagination.
— Mais, Monsieur, c'est ma belle-mère elle-même qui a employé tous ses soins et bien des paroles pour me donner cette certitude qu'elle veut combattre maintenant.
— Peut-être était-ce un bon moyen d'empêcher M. Lafarge de s'occuper de votre avenir, qui se trouvait assuré, et de se mettre à l'abri du testament en votre faveur.
M. Lalande me parla ensuite des calomnies qui m'avaient poursuivie. Il m'apprit que madame Lafarge s'était arrêtée à Pompadour, qu'elle n'avait pas renoncé à ses odieuses accusations. Je m'inquiétai peu de celte charitable conduite de ma bellemère, et je n'en fus pas étonnée.
J'avais su par une petite filleule de madame Buffîère, devant laquelle on parlait à cœur ouvert, que ces dames avaient été désespérées qu'on ne trouvât pas d'arsenic dans le corps ; que durant toute la soirée qui suivit l'autopsie elles répétaient : « C'est bien incroyable, c'est bien malheureux qu'on n'ait pas découvert de poison ! » J'appris aussi que ces clames ne parlaient de moi qu'avec les paroles les plus haineuses et les plus outrageantes. Cette jeune fille, que je connaissais à peine avant le retour de M. Lafarge, avait partagé auprès du malade mes veilles et mes soins. Bonne et compatissante, elle avait compris que je n'étais pas coupable, que je pouvais devenir victime, et elle m'avait aimée, et elle avait pensé qu'il était de son devoir de m'instruire des haines qui s'ourdissaient contre moi.
La mère de Charlotte, nourrice de M. Lafarge, partageait la sympathie et le généreux dévouement de sa fille. Elles m'ont gardé l'une et prouvé l'autre jusqu'à la fin; d'anciennes affections, des prières, des ir.enaces ne les ont pas ébranlées. Qu'elles en soient honorées !
J'interrogeai M. Lalande sur l'opinion de Brives au sujet de cette accusaiion portée contre moi. Il me dit qu'on attendait le résultat de l'expertise pour se prononcer, mais qu'il ne pouvait me cacher que les fréquents voyages de MM. Magnaud, Buffière et Denis m'avaient été funestes, et que, si les soupçons s'affermissaient, si je devais être jugée, l'évidence ne suffirait pas pour me défendre devant des hommes limousins, toujours malveillants, envieux, accusateurs pour les étrangers.
— Dans ce cas, madame, ajoutait M. Lalande, il faudrait vous sauver, et je vous sauverai avf^nt qu'on ail pris des mesures pour l'arrestation. Je serai près de vous ; j'ai un cabriolet, un bon cheval, un passe-port qui a été délivré à ma femme, et qui vous servira à merveille. Je vous en supplie, ne refusez pas mes offres. Veuillez écouter ma voix, qui est celle de la prudence et de !a raison.
Je remerciai ^vec émotion M. l^l^f^e^ mais je refusai ses offres. ■:' ;
— Yovis avez tort, me dit-il encore. Un grand magistrat a dit : « Si l'on m'accusait d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je » me sauverais sans attendre un jugement, »
Je demandai à M. Lalande de ne pas affaiblir ma résoluiion, qui me semblait seule honorable et courageuse, et de me laisser croire en la justice comme je croyais en mon innocence. Ensuite j'acceptai avec reconnaissance les conseils qu'il pouvait me donner, non pour fuir le danger, mais pour y résister. ! M. Roque, qui continuait à me témoigner de l'intérêt, me demanda si je n'avais pas besoin d'argent. Je lui avouai avec assez d'embarras que je ne possédais pas un sou. Il s'empressa de m'offrir un crédit sur son banquier; j'acceptai, et il eut la bonté de m'envoyer dès le lendemain quelques cents francs.
Emma revint d'Uzercbe tout aussi dévouée qu'elle était partie, n'ayant pas laissé flétrir et se courber son amitié au souffle des méchants qui avaient essayé de l'ébranler. La tristesse lourde, accablante, qui m'oppressait, me faisait craindre l'orage; ma conscience pouvait à peine me rassurer ; je comprenais que du choc de tant de calomnies pouvait éclater la foudre. Chaque jour, chaque heure nous apportait de nouvelles appréhensions. La lettre du 15 août avait été remise à la justice le lendemain de la mort de M. Lafarge, comme la pièce fondamentale de l'accusation ; remise par M. Buffière, qui, après avoir été offrir ma tête à la hache du bourreau, était revenu à Ghndier déposer sur mes lèvres le baiser de paix, se dire étranger aux soupçons de sa femme et les blâmer. — La poudre trouvée dans le lait de poule avait été reconnue pour de l'arsenic ; la quantité en était immense, et ils disaient que c'était moi qui avais fait donner cette boisson. Mademoiselle Brun, partie le soir même de la mort avec M. Fleyniat, gardait un silence mystérieux sur tout ce qui s'était passé, mais avait des attaques de nerfs accusatrices^ pendant lesquelles, croyant me voir mettre de l'arsenic dans le lait de poule, elle tournait son doigt avec une rapidité et une perpétuité effrayantes... Elle ne pouvait coucher seule,* et avait besoin d'une personne pour rassurer et entendre ses rêves. Enfin Denis courait les villes et les villages en racontant que pendant quinze jours j'avais nourri M. Lafarge d'arsenic, qu'il voudrait me voir coupée en morceaux ; et Magnaud assurait aux nombreux créanciers de M. Lafarge qu'avant d'avoir empoisonné mon mari, je l'avais entièrement ruiné par mes folles dépenses. Mes lettres étaient interceptées ; iç voulus envoyer ma fidèle
Clémentine à Paris pour dire à ma famille toutes ces agonies. Son départ fut dénoncé; la bonne créature allait être arrêtée, conduite de brigade en brigade, mise en prison comme complice, si, ayant été prévenue, je ne l'avais rappelée près de moi.
Instruite un jour à l'avance de l'arrivée à Glandier du procureur du roi et du juge d'instruction, j'avais refusé de nouvelles offres de fuite. J'étais restée par la force de ma volonté et de ma conscience, et je m'apprêtai sans trop de frayeur à subir un interrogatoire. Je descendis au fond de mes souvenirs ; je cherchai à me rappeler des circonstances insignifiantes, inaperçues dans leur principe, et qui étaient devenues, par de calomnieuses insinuations, de graves et terribles charges contre moi. Je recommandai à mes domestiques de chercher aussi la vérité et de la dire exactement.
M. Brugère, resté près de moi, ne pouvait, dans sa position de famille, diriger ma conduite ; il appela à mon aide M. Saint- Avit, son beau-père, dont la réputation comme jurisconsulte s'étend bien au-delà de la Gorrèze et du Limousin. La santé de M. Saint- Avit ne lui permit pas de se rendre à Glandier; mais il m'envoya son fils, qui m'apporta, avec les conseils dictés par l'expérience de son père, les généreuses et franches sympathies d'un cœur noble et jeune. Je lui confiai les lettres de M. Lafarge et quelques papiers qui me restaient... Le procureur du roi, le juge d'instruclion arrivèrent le matin. La journée se passa à interroger mademoiselle Brun, Denis, mes domestiques. Je fus étonnée que les témoins communiquassent librement entre eux, et qu'ils ne pussent s'approcher de moi, que l'on avait, pour ainsi dire, mise au secret dans ma chambre; je ne voyais qu'Emma et Clémentine, et encore après leur déposition.
Ma pauvre Emma était inquiète, désolée, elle ne savait que faire de la petite boîte de gomme qu'elle avait prise dans la poche de mon tablier, et dans laquelle M. Fleyniat avait découvert de l'arsenic. Emma ne pouvait se décider à la remettre entre les mains du procureur du roi ; elle me croyait perdue par sa faute ; et elle pleurait, pleine de craintes, de regrets et de noirs pressentiments. Je la rassurai en lui disant que le poison avait du exister bien plus probablement dans l'imagination de son oncle
que dans la malheureuse boîte. Mais, n'osant prendre sur moi de lui donner un conseil, je l'engageai à confier son secret à M. Brugêre.
L'avis de nos trois consciences réunies fut qu'il fallait déposer la boite entre les mains de la justice, se mettre à l'abri des remords et des soupçons en agissant sans détour, en disant toute la vérité, aussi bien celle qui pouvait me nuire que celle qui devait me sauver.
Mon interrogatoire commença à huit heures du soir, et dura trois heures.
J'avais cru d'abord qu'il ne me faudrait répondre que sur des questions relatives à l'empoisonnement, et je me sentais ferme et courageuse. Mais quand je vis défeuiller tous les jours de mon passé sous les froides questions qui sondaient mon âme, j'eus peine à contenir toutes mes révoltes, tout mon désespoir. Je sentis des larmes rouler dans mes yeux. Je sentis une main de glace peser sur ma pensée. Je pus balbutier quelques mots à peine, et je ne revins à moi-même que lorsque je n eus plus à répondre qu'aux accusations des faits matériels et odieux de l'empoisonnement.
Nos actions appartiennent aux hommes, mais nos pensées n'appartiennent qu'à Dieu! Aussi longtemps que ces pensées n'ont pas erré sur nos lèvres, qu'elles ne se sont pas posées sur un blanc parchemin, qu'elles ne se sont pas traduites en action, aussi longtemps qu'elles n'ont incrusté leurs joies, leurs souvenirs, leurs regrets, leurs douleurs que dans l'abîme de notre âme, elles devraient être nobles, libres comme les étoiles du ciel, elles devraient être au-dessus du despotisme scrutateur de la loi.
Les paroles du juge d'instruction ne me laissèrent pas longtemps douter de sa prévention. Je vis que les interrogatoires des témoins avaient été dirigés moins dans le but de découvrir le coupable que dans celui de convaincre, d'écraser celle qu'on avait désignée. Je ne crois pas qu'il y eût un sentiment de haine dans la conduite de M. La Gh... ; mais il est des intelligences trop exiguës pour loger deux idées contradictoires. La famille Lafarge avait parlé la première. Je dus frapper inutilement à la porte du cerveau magistral.
Le procureur du roi, M. Rivet, remplit la pénible mission qui l'amenait vers moi avec une douce et triste compassion. Il eut des égards aussi grands que mon malheur. J'étais seule avec lui lorsqu'il m'anri'onça que j'allais être transférée dans la prison de Brives par la gendarmerie... Indignée, je m'étais d'abord soulevée de mon fauteuil comme pour protester de mon innocence. J'y retombai, muette, glacée, étouffée sous la fatalité de ma destinée. Je crois que je n'aurais pas vécu dix minutes en cet étal, si une larme, qui tomba sur la joue de mon bon et loyal persécuteur^ ne m'eût rendu la faculté de pleurer. M. Rivet profita de ce moment pour me promettre tous les ménagements possibles : il me donna trois jours pour essayer d'obtenir l'intervention favorable du procureur-général. Il me dit combien son devoir lui était cruel en ce moment, et je pus trouver quelques mots pour le remercier d'avoir si généreusement adouci sa triste mission, d'avoir rempli en homme le devoir sévère du magistrat.
Cette nouvelle tomba comme la foudre sur mes domestiques. Clémentine surtout était folle de désespoir. Elle courait en sanglotant dans ma chambre, me regardait, puis se cachant pour ne plus me voir, avait des cris d'indignation et de douleur.
Emma, qui était sortie désespérée, rentra. Je fus étonnée de son calme :
— Clémentine, dit-elle, on vous permet d'aller en prison avec elle; moi aussi je l'accompagnerai pour quelques jours.
— Oh! que Dieu soit loué ! Je sens que je puis vivre, m'écriaije en pressant dans mes bras ces deux nobles créatures. Tant que je serai aimée, je pourrai souffrir sans désespoir et sans faiblesse... Mais, chère Emma, mon bon ange gardien, puis-je vous faire partager les fatigues, les humiliations de ce voyage 1 — Et vous, ma bonne Clémentine, savez-vous ce que c'est qu'une prison loin de votre famille, do votre pays?
Toutes deux ne me permirent pas d'achever. Clémentine n'avait plus de larmes. Elle parlait du départ avec un air presque joyeux. Elle semblait oublier le malheur lorsqu'on lui permetlait de le partager avec moi, et la généreuse fille me remerciait de la conduire en prison , ne voulant pas comprendre que son
dévouement ne fût très-ordinaire^ et s'offensait presque de ma reconnaissance.
Ce même jour les gendarmes arrivèrent à Glandier et s'y installèrent. Ce même jour aussi M. Brugère, achevant sa mission protectrice et généreuse, partit pour Limoges, afin de m'obtenir du procureur-général la permission de rester chez moi sous la garde d'un peloton de gendarmerie. Son voyage n'obtint aucun résultat. Il trouva M. Dumont-Saint-Priest déjà fortement prévenu conlre moi. — Magnaud, Buftiôre, Denis, avaient déposé leurs calomnies dans l'esprit du procureur- général. Plusieurs membres de sa famille, amis de mesdames Buffière et Lafarge, lui avaient décrit leur touchant désespoir, ma cruelle et odieuse conduite. Il n'eut pas de pitié pour un monstre.
Je m'attendais à un refus; je n'en fus pas trop malheureuse. Cette triste masure du Glandier me semblait chaque jour plus abandonnée et plus sinistre. J'avais peur... Il y avait eu un crime, il y avait un assassin; quel était-il ?... Je fis coucher Alfred et le pionnier Joseph en travers de ma porte, et cependant la nuit je tressaillais au moindre bruit. Le vent qui s'engouffrait dans les corridors, m'épouvantait. Quelquefois même je détournais de mes lèvres, en frissonnant, les boissons qui allaient les désaltérer. Oh! oui, j'avais peur, bien peur... car si l'auteur du crime n'avait pas reculé à choisir ma tête pour remplacer la sienne sur l'échafaud, les événements ne pouvaient-ils pas éveiller un intérêt, une pensée qui l'obligeât à sacrifier lui-même la victime qu'il voulait faire sacrifier au nom de la loi.
L'insolence de Denis n'avait plus de bornes. Un soir il entra dans ma chambre dans un état d'ivresse complète; et, venant se poser devant mon lit, il s'y appuya, me fit une peinture dégoûtante de ma prison, de la brutalité des geôliers, de la dégradation des femmes dont je devais partager les travaux, le lit, les repas. — Changeant ensuite de sujet, il me conseilla de décamper , le me procurer de l'argent, et de m'en fier à lui ; qu'il saurait bien me mener hors des frontières... Enfin, comme je relevais ma tête avec mépris en lui ordonnant de sortir, il s'éloigna en murmurant :
— Relevei-la, relevez-la^ votre tête de princesse; le bourreau vous la rabattra bien.
Je fus si épouvantée de cette scène que je m'adressai aux gendarmes qui me gardaient pour interdire la porte de mon appartement à ce méchant homme, qui pouvait être dangereux dans l'abrutissement de l'ivresse.
M. de Tourdonnet était dans le Berry; toutes les personnes que j'avais vues m'abandonnèrent à l'heure du danger; toutes... excepté Emma, qui s'était faite mon ange gardien, et le jeune avocat avec lequel j'avais passé deux heures à Tulle. Oh ! combien je le remerciai d'avoir cru en mon innocence ! M. Lachaud ne m'envoyait pas de vulgaires consolations, mais il accordait à la pauvre femme humiliée, flétrie, son dévouement et son respect... Qu'il en soit béni!
11 était une heure du matin quand le brigadier de la gendarmerie vint me dire que le moment du départ était arrivé et que les chevaux nous attendaient. J'avais [choisi et obtenu cette heure avancée de la nuit pour me rendre à cheval à Vigeois, où m'attendait ma voiture.
Pour quitter ma chambre il me fallut traverser celle de M. Lafarge. Il n'y régnait pas ce calme de la mort qui met dans le cœur une consolation et une prière , mais un désordre triste et sinistre. Je fus m'agenouiller près de ce lit de douleur.
« Charles, lui dis-je dans ma pensée, Charles, vous voyez ce que je souffre... vous savez mon innocence... Du haut du ciel veillez sur moi , éclairez mes juges, soyez la providence de celle que vous avez aimée. »
Je me relevai plus forte, et je descendis dans le corridor, dont les voûtes sombres, éclairées par des brandons, retentissaient des hennissements des chevaux, de leurs piétinements impatients, du bruit métallique que faisaient en traînant sur la pierre les longs sabres des gendarmes.
Les domestiques de la maison, les pionniers, les pauvres métayers de nos domaines m'attendaient au pied de l'escalier avec des sanglots... Les uns s'emparaient de mes mains, les autres baisaient le bas de ma robe ; tous ensemble ils disaient :
— Pauvre dame ! que Dieu vous accompagne et vous ramène.,. Allez, nous le savons bien, nous, ce n'est pas vous qui l'avez fait mourir... Nous ferons des neuvaines... Pauvre femme... pauvre,., pauvre... faut-il que nous voyons ainsi votre perte...
Ces louchants témoignages de regrets et d'affeclion me faisaient un grand bien et un mal affreux... J'abandonnais en pleurant mes mains aux mains de ces braves gens ; j'embrassais ces bonnes femmes qui vouaient des cierges à la sainte Vierge pour obtenir mon retour parmi elles, et qui faisaient sur moi le signe de la croix.
Cette scène m'épuisait ; le brigadier me porta plutôt qu'il ne me fit monter sur mon cheval.
— Adieu, adieu, pauvre dame! que Dieu vous bénisse! s'é«crièrent encore toutes ces bonnes âmes qui m'entouraient.
— Adieu ! leur répondis-je avec désespoir... Adieu... je suis innocente... adieu... priez pour moi !
La pluie tombait glacée d'un ciel sans étoiles; la lune restait voilée sous le crêpe gris et flottant des nuages, et le vent qui mugissait en fureur faisait tourbillonner autour de nous les feuilles mortes des châtaigniers. J'avais abandonné les rênes sur le cou d'Arabska qui marchait tristement au pas et la tête baissée. J'avais une de mes mains dans celles d'Emma, et je pleurais amèrement.
Après deux heures, le paysan qui nous conduisait s'égara... les gendarmes ne connaissaient pas le chemin... La roule, toujours très-mauvaise, était devenue fondrière ou torrent, et je dus moi-même servir de guide dans ce chemin qui me conduisait peut-être à la mort.
Celte nécessité de veiller au salut des autres, la pensée du danger toujours entraînante et douce quand la vie pèse sur le cœur, le mouvement, l'excitation calmèrent les angoisses du départ. La pluie avait traversé tous mes vêtements. Le brave gendarme ôta son manteau pour m'en couvrir, se dépouilla de ses gros gants pour en réchauffer mes mains glacées, et puis, quand après cinq heures de marche, nous arrivâmes à Vigeois, l'excellent homme se rappela que Clémentine lui avait recommandé de me soigner, et voulut lui-même sécher et ranimer mes pieds engourdis par le froid.
M. Fleyniat s'offrit à m'accompagner jusqu'à Brives; je l'acceptai avec reconnaissance. Les émotions et les fatigues de la nuit m'avaient brisée; il fallut nous arrêter à moitié chemin, me
laisser prendre quelques heures de repos sur un lit ; aussi élaitil déj^ fort tard quand nous arrivâmes à Drives.
On savait mon arrivée. La populace se pressait en foule autour de la voiture ; des cris, des rires, des paroles grossières» insultantes, bourdonnaient à mon oreille. La porte de la prison s'ouvrit; au bruit des verrous, involontairement je reculai.. je fis deux pas en arrièr e. . . Puis, rassemblant toutes mes forces, avec un courage désiispéré je fr mchis le seuil de ma tombe.