‹ Mémoires de Mathieu Molé, procureur général, premier président au Parlement de Paris et garde des sceaux de France (volume 4)Chapitre 25 sur 81 · Sur le prince Mourgues, voy. les Mémoiresy t. III, p · texte numérisé non relu

Sur le prince Mourgues, voy. les Mémoiresy t. III, p

canonnades ; ledit maréchal lui donna un très-beau souper. Les ennemis ont tiré ce même jour force canonnades et n^ont tué qu'un cheval d'un capitaine suisse.

Le 22 au matin, ledit prince de Mourgues vint trouver le Roi 9 qui le fit chevalier de Saint-Michel, dans son cabinet, selon la coutume, devant que prendre Tordre da Saint-Esprit; le Roi alla ensuite à la messe. Voici comment la chose se passa : le Roi sortit de son logis, les cent-suisses marchant devant lui tambour battant, puis le prince de Mourgues, comme novice de Tordre ; ensuite les chevaliers au nombre de six, avec le grand collier, marchant deux à deux devant Sa Majesté, les huissiers avec les masses, puis Sa Majesté, et ensuite aes gardes du corps et toute la noblesse ; et marchèrent ei cet ordre jusques à la chapelle, distante de trois cents pas du logis du Roi, où Tarchevéque de Narbonne dit la messe, après laquelle on mit la chaise du Roi au côté de Tautel et du côté de FÉvangile. Sa Majesté étant assise, Tarchevéque de Narbonne vint avec le livre des Évangiles , le prince de Mourgues se mit à genoux devant Sa Majesté, fit le serment qu'ont accoutumé de faire les chevaliers , puis jura sur les saints Évangiles. Ensuite de quoi* Sa Majesté lui mit Tordre au col, avec la cérémonie accoutumée, puis ce prince baisa la main de Sa Majesté, lui fit un grand remerciment , «lia embrasser tous les chevaliers, selon qu'il est accoutumé, prit son rang à la gauche du dernier chevalier, et Ton retourna au logis du Roi au même ordre qu'on en ëtoît venu; puis il alla diner aux dépens du Roi. Sur le soir, il prit congé de Sa Majesté et retourna au quartier du maréchal de la Meilierajc.

Sur les quatre heures du même jour, les ennemis

i60 APPENDICE AUX MÉMOIRES

sortirent, au nombre de cent chevaux^ en deux escadrons j dont le premier portoit des zagaies de douze pieds de long , qui est une façon de demi-pique (non pas si longue), dont les Mores se servent à cheval , vinrent à la garde de cavalerie, qui est à la Tour de Roussillon j qui étoit commandée par le sieur de Chastelus , capitaine au régiment d'Enghien ; ce que voyant, le sieur du Plessis, capitaine au régiment de la Meilleraye , qui étoit en garde près Taqueduc, partit avec quarante chevaux, en laissant vingt à son corps de garde , alla joindre le sieur de Chastelus et ensemble chargèrent les ennemis et se mêlèrent; le capitaine et le lieutenant du côté des ennemis et un autre officier avec quelques soldats furent tués. De notre côté^ il y eut aussi quatre cavaliers tués, vingt de blessés et sept ou huit chevaux. Les ennemis emmenèrent prisonniers un lieutenant et les cavaliers qui étoient sur lesdits chevaux avec trois autres. I.e sieur de Chastelus y a très -bien fait et a été blessé d'un coup de zagaie au bras gauche et d*un coup d'ëpée dans la cuisse droite. Le sieur du Plessis s'y est aussi très-bien comporté. Deux heures après ce combat, qui fut fort rude, ceux de la ville renvoyèrent les prisonniers au maréchal de la Meilleraye, et celui qui les ra* mena, qui est un adjudant, avoua que le capitaine qui commandoit la sortie, nommé le capitaine Tauro^^ et deux autres officiers, y avoient été tués. Us avoient quelque infanterie avec eux, mais elle n'avança point et demeura proche de la ville dans une ravine , pour favoriser leur retraite en cas qu'ils fussent poussés , ce que les nôtres ne voulurent faire à cause du canon qui les eût iocommodes à leur retraite.

i . Le roi rectifia ce nom. Voy. ci-«prèt page Si, ligni» flSS.

Le 23y le prince de Monaco est retourné coucher k lieucate, pour se rendre le lendemain à Narbonne. Sur le soir, ceux de la ville ont extraordinairement tiré saoiB fidre aucun mal.

Oa camp, ce 2i mai 1642.

Pour la Gazette : Le 23, tout le conseil souverain de Catalogne arriva hier auprès du Roi pour y rendre la justice souveraine , ne la pouvant rendre ailleurs quand Sa Majesté est dans la province , et ne se donnant aucun arrêt qu'il ne faille que Sa Majesté le signe ellemême. Le Roi les a fait loger à Thouy, qui est à une lieoe de son quartier. On ne voit autre chose que députés de toutes les villes , même des plus éloignées, qui Tiennent assurer le Roi de leur affection à son service.

Le 24, nouvelles certaines vinrent à Sa Majesté que le marquis de Brézé étoit arrivé devant Barcelone avec la flotte de Ponant , composée de trente vaisseaux en très-bon équipage. Il n'est rien arrivé autre digne d'être mandé. Tout le monde est gaillard et en bonne santé dans notre camp, y ayant fort peu de maladies bien que les chaleurs y aient été excessives. Il arrive tous les jours des troupes tant de cavalerie que d'infanterie.

Le 25, comme le maréchal de la Meilleraye s'en retoumoit d'auprès du Roi à son quartier, il lui fut tiré trois coups de canon, dont l'un emporta un cheval tout contre lui, sous un page du marquis de Noirmoutier.

Le 26, le maréchal de la Meilleraye partit de son quartier à une heure après minuit pour aller à Narbonne voir le Cardinal-Duc. Ceux de la ville, sur les dix heures du matin, sortirent, avec toute leur cavalerie et deux cents mousquetaires, du côté de la Tour deRoussiliT a

i62 APPENDICE AUX MÉMOIRES

Ion, mais ils ne firent que jeter les deux cents mousquetaires dans le fort des Allemands et fourrager à leur faveur, puis ayant chargé leurs chevaux, se retirèrent. Ils tuèrent, le même jour, trois chevaux d*un coup de canon à la garde de cavalerie qui est proche la redoute de Taqueduc. Il fut pris, sur le soir, un Italien qui avoit sauté la ligne et se vouloit jeter dans la ville.

Le même jour, le Roi reçut nouvelles du marédial de la Mothe-Houdancourt du 20 mai.

Ce jour-là le Roi reçut aussi la certification du marquis de Mortare, comme sa capitulation avoit été ponctuellement exécutée et quUl consentoit que les otaget qu'on avoit mis dans Perpignan fussent rendus. Aussitôt le Roi envoya un trompette avec la copie de ladite certification au marquis d'Avila, pour lui dire qu*en rendant les otages^ on rendroit Toriginal du marquis de Mortare. Il retint le trompette jusques au lendemain dix heures du matin, qu'il les a renvoyés par Tadjudant qui a accoutumé d'aller et venir, auquel le sieur d'Espenan a remis l'original en ses propres mains , et on Ta renvoyé dans la ville. Les otages disent que la disette y est très-grande et que la plupart des soldats n'ont pas la force d'entrer en garde ; que le capitaine de cavalerie qui fut tué Tautre jour, appelé don Alonzo Campoy (et non Tauro, comme je vous avois mandé), y avoit une vache qui a été vendue cent cinquante-cinq piastres^ encore un principal officier l'a prise d'autorité à]ce prix-là; la chair de cheval y vaut trente sols la livre, et qu'il y a encore six bœufs, cinq moutons et deux chèvres qui sont à quatre des principaux. Pour du vin , il ne s'en parle plus. Rref, la nécessité y est au dernier point.

Il fait ici, depuis hier, une si extraordinaire pluie

que l'on y est partout à Teau jusqu'au genou. Cette nuit, toutes les tentes ont été renversées par la tempête et les soldats contraints d'abandonner leurs huttes V

I. Le Jonmal autographe da roi Louis XIII se termine ayec le récit da 26 mai. Les nouyelles da mois de juin furent seulement dictées par le Roi. Nous les donnons en note pour faire connaître les opérations du mégt de Perpignan jusqu'au départ de Louis XIII :

Du camp devant Perpignan ^ ce i A Juin 16i2. — c Le 6, sur les quatre heares du soir, entre la garde de la Tour de Roussillon et celle de PaqncdnCy soixantedix des chenaux des ennemis sortirent en deux escadrons mTee cent mousquetaires. Du premier escadron , ils détachèrent qniiiie caraliers qui furent prendre huit chevaux sur le chemin d'Eine, ce que Toyant la garde qui est proche la redoute de Taqueduc, y en- TOja TÎDgt maftreSy qui reprirent les huit chevaux et ramenèrent les enbattant jusques auprès du gros escadron , qui n'arbit point branlé à cette heure-là qu'ils youlurent pousser les vingt mestres ; ce que le capitaine en garde ayant aperçu , il s'avança avec le reste de la et quelques mousquetaires , et les arrêta tout court. Leurs mously qui ne s'éloignèrent point plus loin de cent pas de leur oony firent une décharge sur les nôtres lorsqu'ils se retirèrent et ne qu'un cheval. Ceux de la citadelle tirèrent aussi force coups de canon tans fidre mal à personne. Le même jour , ils eurent grande joie dans la ville pendant deux heures , même ils montèrent tous sur les flmraillesetles tours (à ce que rapportèrent deux soldats qui en sortirent), la créance qu'ils eurent, qu'ayant ouï tirer force coups de canon à la % c'étoit le secours imaginaire que les ofBciers font croire aux soldats Wsr «ievoir venir ; mais voyant que cela ne continuoit point , ils jugè- IncD que ce n'étoit rien. Ce bruit de coups de canon étoit de nos ly qui, sortant du Port Vendres, pour aller joindre notre armée à Baredone, salnoient le fort Saint -£lme, comme c'est la coutume.

c Le 7, Sa Majesté ordonna une garde de cavalerie de quatre-vingts chevaaz, qui ne se faisoit auparavant que la nuit , entre la Tour de Roussillon et l'aqueduc ; laquelle garde Sa Blajesté a fait continuer, le jour, par dens régiments de cavalerie qui sont arrivés depuis deux jours , pour cmpédier les courses des ennemis , qui ne s'étoient pas encore hasardés d'aller si loin qu'à la dernière sortie. Le même jour, sur les quatre heures dn soir, parurent quatre cents mousquetaires soutenus par soixante che- Tanz. CÔi mousquetaires firent mine de vouloir attaquer la redoute des ItaEens, en approchèrent à deux cents pas et tirèrent quelques mousquetades ; mais, trouvant les Italiens en bon eut, ils ne les attaquèrent point, joint qu'ils Tirent que ceux du quartier de Bonpas prenoient les armes. n y avoit encore quelque infanterie dans un bois proche de U, mais on

letthb du aoi ▲ mol^ au sujet du lbttaes patihtbs dk la fondation de l* academie feancaisb. .

(Voy. les Mémoires Je Moié, t. Il, p. 317 et 318.) ^

<r Notre amé et féal, nous avons ci-devant| par lettres patentes en forme d'édit du mois de janvier dernier, voulu et ordonné être fait établissement d^une Académie françoise en notre bonne ville de Paris, lacpelle n*ëtant

n*en sçait pas le nombre. Lear cavalerie diminuera mainteiiaiit à tm d*œil, car ils mangent toutes les semaines trente-cinq eherau» ayant déjà mangé le surplus, qui étoieut au nombre de six Tingtt an COB cernent du siège.

La nuit du 8 au 9, quelques-uns des ennemis Tinrent Tcn le tier des Italiens pour surprendre les sentinelles , lesqncUet ajant taré at les corps de garde pris les armes, ils se retirèrent.

Le 9, ils Toulurent faire le même du côté do quartier dn de la Meilleraye, aux gardes avancées de la tête da camp dn Champagne, lesquels se voyant découverts, se retirèrent cnoofelneninla.

Le 10^ le Roi s'étant trouvé un peu mal et set médedna hd ajfwC conseillé d'aller prendre les eaux de Maine (fontaine d'ean mtnénle dans le Languedoc. Dictionnaire Je la France), Sa Majesté cit paitîa « même jour après avoir laissé les lignes, forts et redootet en lenr peffcotion, n'y ayant plus rien à faire, sinon attendre qoe ocnx de de^ns aapitulent, ce que Ton ne croit pas devoir être avant la Saint-Jean; Sa Majesté a pris son temps d'aller prendre ces eaux, ponr après refenir à k Saint-Jean, en cas que sa santé le lui permette.

Le i 1 , il ne s'est rien passé qui mérite d'êcre écrit.

Le 12, les ennemis firent une sortie du côté de Paqnadne an nombre de cinquante chevaux , lesquels ne parent rien entrepnadrty ayant été repoussés d'abord vertement par nos gardes qui les obliglnBl de se retirer bien vite.

Le 13, ceux de l'audience royale de Catalogne, qni sont àtmeuiéê à Pezillas pour y attendre Sa Majesté en cas qu*elle y retonme, faroU visiter le maréchal de la MeiUeraye, qui leur fit grande dière. i

A la suite de ce Journal, se trouvent divers ordre» dn Roi antofrapkct ou corrigés de sa main, relatifs anx coipf Je gardé (f. 133) et anx ordinairas (f. 138).

DE MATHIEU MOLE. i65

oomposëe que de personnes de grand mérite et sçavoir, ne peut être que beaucoup avantageuse au public et à la réputation et accroissement du nom François. A ces causes , nous voulons et vous mandons que vous ayez à fiui#firocëder à Tenregistrement des susdites lettres , selon leur forme et teneur, et faire jouir cette compagnie des privilèges desquels nous Tavons voulu avantager, sans y apporter aucune longueur, restriction, ni difH- Otthé. Si n'y faites faute, car tel est notre plaisir ^ Donné i Saint-Germain en Laye, le 30 décembre 1635. »

!• La fondation de rAcadémie coûta trois ans et quelques mois de tiiET«3 et de discussions adniînistratiTes, à partir du moment où Richo Ben eoramen^ à s'occuper de son organisation (féTrier 1634) jusqu'à la pahlicatîon des lettres patentes (juillet 1637). Le Parlement se montra fioft ptéoecapé de cette création, dont chacun des membres de l'associadm c promettoit de raviver la Teitu et la mémoire de Mr leur protec- \ 1 Hennequin de Bemay, conseiller en la Graud'Cbambre, fut de fiûre le rapport an Parlement sur ces patentes. Lt Premier Le Jay surtout s'opposa à leur enregistrement, malgré les con- £iTorables du Procureur Général Mole et les instances du ;. Mais le Gurdinal, fatigué d'attendre, menaça de se passer dm fe Gmr et de £ûre vérifier l'édit du Roi par le Grand Conseil. Néanle 3 juillet 1637, le Parlement remit encore au premier jour sa don relative à une jieadéme de T éloquence française; enfin la Cour les lettres, à condition que la réunion ne connaîtrait c que de rofnanent, de l'embellissement et augmentation de la langue, i Nous •*a[Tons pas pu retrouver, dans les archires du Parlement, les conclu- SMHM de Mole ni le rapport d'Hennequin. Les documents relatifs à rAcadémie française, qui se trouvent parmi les papiers de*Molé, sont : la eopie des lettres patentes (Colbert, t. IV, p. 336), les statuu et règle- ■ents de ce corps savant, qui offrent quelques variantes avec les imprimés (p. 340), enfin l'indication des jours où cbaque membre devait pronon« ecr son discours de réception et le sujet qu'il devait traiter (p. 346). La Galette annonça (p. 320) l'établissement de l'Académie des quarante bcnnx esprits pour travailler à rembellissement de la langue, comme ' étMia ODC création aussitôt adoptée que décidée.

Qndqnee années plus tard, les ministres successeurs du cardinal de Rielietieo accordèrent à chaque membre du docte corps un bkson, po«r leqnel on les soumit à un impôt de cinquante francs. C'est ce que

i66 API'eNDICE aux MÉMOIRES

DISCOUAS SUA LSS AFFAIRCS OiNiAALBS DS LA UULinmii AU WHI

d'aveil 1633 ; GomnnfiQui au cabdihal db micaiLnEu «ai

MATHKU HOLA. « ^^

(Voy . les Mémoires de MoU^ t. Il, p. 189 et 100.)

La Vaheline. — Les Suisses. — Pignerol. — La SaToie. — Lt lépoliHfM de Gènes. — Le pape et les Véoidens. — L*£spafDe. — liga» «B Italie. — Mantone. — La Toscane. ^ Panne. — Modène. — ^ Les Hollandais. — Les goméristes et les arminiens. — L^AQemagiie. -* Las Suédois. — Le Mecklembourg. — Les électeurs catholiipftea et pet»lei Unts. — La Bayière. — L'Empereur. — L'Anfletenre.— LftLomiM.

Les affaires générales de la cbrétieiité iont de ii grande étendue, que, pour en faire une relatioii exacte, en laquelle fussent compris et expliqués la grandeur et la puissance des États de chaque prince , ses forces , aes moyens, ses alliances, ses intérêts et sa conduite, il seroit besoin de remplir des volumes entiers, <{ui ne i»> roient pas moins longs et pénibles à lire qa'i rédiger par écrit. C'est pourquoi il a semblé plus utile et plus convenable au sujet qui se présente, qui requiert une information prompte des affaires de dehors le royaume , de toucher par un mémoire succinct les choses plus irn* portantes qui sont arrivées depuis sept ou huit ans, et qui peuvent avoir quelque suite, même celles qui sont

constate V Armoriai général de France pour la généralité de Paria (c Tolnmes; voy. rorigiiialè la Bibliothèque impériale). L* Académie des sciences et l'Académie royale de peinture et de scalptare mmat la même sort. Le premier de ces corps savants portait : d^asff à «i ioliU d'or acoompagné de trois fleurs de lis de même, deux en chef et ma» en pointe; l'autre : d*azur à une fleur de lis d*or en osNur et troia d'argent posés deux en chef et un en pointe.

«njourd'hui sur le tapis ^ afin que sur le fondement du pasaë et du pr^nt, Ton puisse juger de Tavenir, selon qu'il conyient au bien de PÉtat.

L*on a estimé à propos de commencer par TafTaire de la Ifiilteline, comme la première qui s'est offerte depuis le lirme que Von s'est propose, et qui, outre la consëqueAce de ce passage, auquel la France et tous les princes d'Italie ont très-grand intérêt, est considérable en ce qa'dle a donné lieu à une nouvelle conduite aux affaires de France ; celle qui s*étoit tenue jusques au mois de mars de Tannée 1 624, ayant eu pour but d'entretenir la paix au dehors, même avec l'Espagne, à quelque prix que ce fut, et celle qui depuis a été observée, plus hardie et plus généreuse que Fa première , ayant eu pour objet de relever le nom et la réputation du nom fran^ çois parmi les étrangers, et plutôt prendre les armes peur s'opposer aux entreprises des Espagnols et de la maiion d'Autriche , que de souffrir l'oppression des alUës de cette couronne, desqueb la ruine étoit sans doute capable de porter coup à la grandeur de cette monardiie.

La Yalteline et les comtés de Bormio et de Chia- ▼ennes, qui en dépendent, étoient autrefois membres du dodié de Milan, qui ont été donnés et cédés par les ducs de Milan, même par François P', roi de France , après la bataille de Marignan , en ladite qualité de duc , aux Grisons, lesquels, au moyen de ce, en sont légitimes trigneurs et souverains, et les Yaltelins leurs sujets.

Cette vallée est située au pied des plus hautes montagnes du pays des Grisons, au delà des Alpes, très-fertile en blés, Tins et pâturages ; au milieu de laquelle passe la rivière d'Adda , qui prend sa source au plus haut de

la vallée, vers Bormio, et qui se rend et se vide dans le lac de Corne. Sa longueur est de vingt-deux heures de chemin à cheval , et sa largeur d'une petite lieue fhunçoise. Elle confine du côté d'orient avec le comté de Tiroly du midi aux montagnes de Bergame et Bmék, pays de la république de Venise; à Poccident| elle a ffm borne les terres de l'État de Milan , aboutissant an lac de Ck>me; et au septentrion , lesdites montagnes des Alpes y habitées par les Grisons : de manière que toutes les vallées et passages des Alpes pour descendre en Italie , se viennent rendre dans ladite Yalteline, disposée en telle sorte j que son étendue , d'orient en oecideni , sert comme d'un grand et Jarge fcMsé pour séparer les Alpes qui appartiennent aux Grisons, d'avec Tes montagnes qui restent du côté d'Italie , depuis le comté de Tirol jusques au lac de G>me.

Cette description fait juger de l'importance desdits passages, auxquels sont intéressés tous les princes dltalie, à cause des forces qu'ils peuvent tirer, par ce détroiti d'Allemagne, de Suisse et de France, soit pour attaquer et entreprendre^ comme ont coutume de faire les Espa* gnols , soit pour en tirer des secours , comme en peuvent avoir besoin le Pape, les Vénitiens et autres princes leurs voisins , qui ne peuvent être secourus de Franoe, contre l'Espagne, que par ce passage , ou par la voie de la mer, qui est toujours incertaine et d'extrême dépense*

L'assiette de la Yaltelinc et des comtés de Bormio et de Chiavenne^, et l'importance de ce passage est cofpait de chacun; l'on sçait auîîsi l'ancienne ^ance que les Grisons , qui sont seigneurs souverains de ladite vallée et comtés , ont avec cette couronne , par le moyen de laquelle les passages desdits pays étoient .acquis k la*

Flnmce et i ses amis, droit que nul autre prince n'avoit snr lesdits passages.

La mëmoire est aussi assez récente du succès que les armes de Sa Majesté eurent , sous la conduite de M. le asagéchal d^Estrées, es années 1625 et 1626,^ pour le raawrrement desdits lieux, qui lors étoient tenus, sous le aom du Pape, par les Espagnols. Cette petite guerre avec les dépendances qui s*en ensuivirent en Italie , en Tattaqne de TÉtat de Gènes, et puis en la défense de la Véme; les négociations de M. le cardinal François Barbflria, l^t en France; les diversions dont Ton se servit eD même temps en Allemagne , par le roi de Danemark et le comte de Mansfeld , et les particularités de la négociation de M. du Fargis \ peuvent donner ample mad^ pour une histoire particulière. Il suffit de dire , pour le présent , que cette guerre fut terminée par un traite £Edt, entre le Rot et le roi "d'Espagne, à Mouçon , le 5 de mars 1 626.

La substance et les conditions de ce traité se peuvent voir par la copie d'icelui ; mais il est nécessaire de sçavoir qu'il ne fut pas accepté par les Grisons , quelque instance que M. de Châteauneuf, que le Roi envoya lors ambassadeur extraordinaire sur les lieux, joint avec ledit neur marécbal d'Estrées , leur en pût faire de la part de Sa Majesté, disant y avoir plusieurs choses dans ledit traité avantageuses aux Valtelins, leurs sujets, et directement contraires aux droits de souveraineté qui leur appartenoient dans la vallée. L'on ne laissa pas, néanmoinS| d'exécuter le traité aux deux points les plus ur-

1. Voj., daot les Alémoirei de Richelieu , le récit des négociations de M. Dn Fargî« , et le tmité qu*il conclut avec le roi d*£spagno. Mais Lbok Xill refatt ck le ratifier.

i70 APPENDICE AUX MÉMOIRES

gentSy l'un en la dëmolition actuelle des fwlB qé. avoient été construits dans la Valteline, Taulre eft la re-» traite des armes en toutes les autres parties. H n*y ft m jusques k présent aucune exécution , même TintelUgenoe et interprétation en a été diverse : car, de la part du Roi et des Grisons, Ton a entendu^ selon la vraie tentor du traité, que suivant le premier article d*icelui (qui remet les affaires des Grisons, Yaltelins, comtés de Boi^» mio et de Chiavennes , en Tétat où elles étoient en Vtm 1617, sans innover ni altérer chose du inonde de Tétat oîi elles se trouvoient pour lors, à la réserve des restrie» tions portées par ledit traité), lesdits GrisMis âoient rétablis en tous droits de souveraineté sur la Yalteliiib al comtés , sans aucuns excepter , sinon ceux qui avoiMt été nommément et expressément réservés par les articbi du traité : à sçavoir, la justice, la police et le gouvera^ ment laissés aux Yaltelins , moyennant un cens amnri de vingt-cinq mille écus qu*ils dévoient pijer ain Gri* sons, pour les dédommager de l'utilité puUiqna et particulière qu^ils recevoient, en ladite année 1627, dt l'administration de la justice et magistrature; et à la charge aussi que les Yaltelins seroient obligés, après Té» lection de leurs magistrats, de leur en demander la 06»» firmation.

Au contraire, les Espagnols et Yaltelins ont prftiodtt captieusement que tout le droit des Grisons dans la Yti^ teline avoit été réduit en ces deux seuls artidea ds payement du cens annuel de vingt-cinq mille écna et db la confirmation des magistrats; que hors ceh^ ils n'a" voient que voir en la vallée, et que les Yaltdina poa* voient disposer de toutes les autres choses.

Sur cette difficulté, le Roi fit une dédaratioa, an

DE HATHIEU MOLE. I7i

de juin 1 628^ par laquelle il inlerpretoit la teneur dudit traité^ selon qu'en bonne foi et dans le vrai sens il devoit être entendu. Laquelle déclaration ayant ëtë envoyée par Sa Majesté au sieur de Mesmin, lors ambassadeur sur les lieux, pour, sous les conditions d'icelle, faire accepter am Grisons le traité de Mouçon, il ne put les y disposer, pour plusieurs difficulté qu'ils y firent ; mais principalement pour la crainte qu'ils eurent que y s'étant accordés aux termes de ladite déclaration j et par conséquent ayant renoncé à plusieurs de leurs droits, ils ne pussent pas jouir paisiblement du bénéfice d'icelle ; de aorte que ladite déclaration est demeurée jusques à pré^ aeat sans aucun effet, aussi bien que le traité, les Yaltelins jouissant pleinement de la Yalteline et desdits comtà de Bormio et Chiavennes , sans recognoitre les Grisons tn aucune fsiçon, ni leur payer ledit cens annuel de iringt-cinq mille écus, ni leur demander même la confirmation de leurs magistrats. Pour le regard des passages des Grisons, ils sont demeurés à la discrétion des premiers qui s'en sont saisis : es années 1 629 et 1 630, que la guerre a été en Italie , les Espagnols , qui en étoient les auteurs et les agresseurs, en dessein d'usurper les États du duc de Mantoue, ne manquèrent pas de se saisir desdits passages, d'y construire des forts et de les garder jusques à l'exécution du traité de Ratisbonne, pour être assurés du passage des Allemands en Italie et de leur retour en leur pays par le plus court chemin. Et depuis l'exécution dudit traité et la retraite des Allemands du pays des Grisons, le Roi ayant fait un échange secret de Pignerol avec le duc de Savoie , ainsi que chacun sçait, Sa Majesté, pour empêcher que les Espagnols, lorsqu'ils auroient oognoissance dudit échange, vinssent

à faire repasser des troupes d'Allemagne en Italie, pour se ressentir de Tavantage que Sa Majesté a emporté sur eux en ce sujet, soit contre le duc de Savoie qui a traité de ladite place, soit, par diversion, sur les États du duc de Mantoue, soit sur le pays des Grisons même, Sa fila** jesté, pour cette cause, avoit jugé nécessaire de s'assurer des passages desdits Grisons, par le moyen des gens de guerre qu'elle y a fait lever et des forts qu'elle y a fait construire. Ce qu'elle a pu faire avec droit et sans que personne s'en puisse justement plaindre , parce que les Grisons sont ses alliés , que les troupes qui sont dans leur pays y sont de leur consentement, et qu'elles sont composées de leurs hommes et destinées , en effet, à la garde et conservation de leur État.

Par ce que dessus, il se voit que le Roi est à présent maître des passages des Grisons et que les Yaltelini , on pour mieux dire les Espagnols, sous leur nom, le sont de la Yalteline : ce qui pourroit faire penser à plusieurs que la dépense que Sa Majesté continue dans les Grisons, en entretènement de gens de guerre commandé^ par le sieur du Lande, ambassadeur de Sa Majesté audit pays et maréchal de camp , est comme inutile pour le présent, puisque Sa Majesté n'a pas jugé à propos de se saisir tout d'un coup de la Yalteline, suivant le premier debsein. La raison est que les forts qu'elle tient aux Gri» sons ne lui peuvent pas donner le passage en Italie, ni l'ôter aux Espagnols ; d'autant que le Roi ne sçauroit faire passer un soldat des Grisons en Italie, que sur les tenues de la Yalteline qui sont tenues par les Espagnols, lesquels peuvent pi*endre d'autres passages pour faire passer leurs troupes d'Italie en Allemagne , à sçavmr celui de Bormio dans le Tirol , ou celui des Suisses ; ou

même forcer facilement les forts bâtis aux Grisons , qui ne sont pas en bonne défense.

Il est vrai que le chemin de Bormio au Tirol est long el pénible, et peut être défendu par les Grisons , sMls étoient assez puissants et résolus, et celui des Suisses leur peut être par eux refusé. C'est pourquoi il sera plus à propos, avant que juger définitÎTement si les forts qui 00% été construits aux Grisons ontxété utiles ou non, de ▼oir si les troupes qui se lèvent en Italie , pour passer awec le Cardinal-Infant en Flandre et en Allemagne, seront empêchées ou incommodées en leur passage par leidits forts construits aux Grisons. Cependant, sans regarder ni attendre les événements qui dépendent bien aoiivent de la fortune. Ton pourra dire que de s'assurer des Grisons sans faire le même de la Yalteline, c'est diose qui ne peut pas donner grand empêchement aux Espagnols, apporter beaucoup d'avantage à Sa Majesté, m soulagement aux Grisons ; lesquels ayant été engagés en cette entreprise de bâtir des forts en leur pays , sous errance du recouvrement de la Yalteline, s'éhnuieront et se lasseront les premiers des forts et de la garnison qui est en iceux, lorsqu'ils seront privés de cette espérance, et lors aussi que le gain qu'ils ont trouvé d'abord en l'entretènement de leurs compagnies sera cessé ou diminué par le défaut ou délai des payements. Pour preuve de quoi, les Vénitiens^ qui n'ont jamais eu plus grande passion que de voir lesdits passages assurés par les armes de France, n'ont point voulu s'engager à ce qui se fait à présent aux Grisons. Mais aussi faut-il avoir égard que cette entreprise du recouvrement de la Yalteline , proche comme elle est de l'État de Milan , ne se peut faire sans guerre avec les Espagnols ^ si ce n'est

qu'ils fussent tellement occupes en Allemagne ei en Flandre qu'ils fussent contraints de laisser perdre la Val* teline sans s'y opposer. C'est pourquoi, si ron juge être mieux d'y procéder par voie de négociation , il semble que l'expédient le plus court et facile, et duquel Ton pourroit convenir le plus aisément , seroit de faire exécuter le traité de Mouçon , selon l'interprétation que le Roi y a donnée par sa déclaration cotée ci-dessus ^ da mois de juin 1 628 ; mais, en quelque façon que ce soit, cette affaire de la Yalteline ne peut demeurer aux termes où elle est à présent , sans que le Roi reçoive ce préjudice de voir les Grisons, ses alliés, privés d'un pays qui, de droit, leur appartient en conséquence du traité fidt par lui, et même du bénéfice dudit traité, et Sa Majesté d'un passage important qu'elle avoit en Italie, qui étoit acquis à elle seule , au moyen de son alliance avec les Grisons , duquel les Rois ses prédécesseurs ont toujours fait grand état.

Pour le regard des Suisses, leur conduite a été si foible, depuis quelques années , qu'ils sont fort déchus de leur réputation ancienne et sont comme tombés dans le mépris d'un chacun. De fait, le roi d'Espagne, qui avoit alliance avec les cinq petits cantons catholiques , par le moyen de laquelle les passages d'Ursèren et de Bellinzone lui étoient toujours ouverts pour passer d'Allemagne en l'État de Milan, ne s'est pas soucié , l'alliance étant expirée il y a six ou sept ans, de la renouveler. La France, de son côté, a négligé, depuis trois ou quatre ans que M. Miron en a été retiré, d'envoyer un ambassadeur ordinaire sur les lieux; d'ailleurs, quoique la guerre ait été allumée presque en tous les États de l'Europe depuis plusieurs années. Ton n'a point recherché les Suiises de

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ever des gens en leur pays^ et hors ceux que Sa Majesté mkjiojB, en Savoie j en l'année 1 630 , il n'a point été ifë de gens de leur pays, ainsi que Ton avoit de counme de faire auparavant, ce qui est procédé de deux stases : Tune , que Ton ne sçauroit rien traiter avec les Suisses qu'avec de grandes sommes de deniers, desquelles es princes se trouvant assez épuisés, ils ont essayé de se Mwer d'un secours si cher et si onéreux; l'autre est pi*en effet la vertu qui faisoit estimer, par le passé, cette Mition belliqueuse, s'est comme ensevelie dans l'oisiveté ; ntis ce qui mérite encore plus grande considération, est pe les cantons ayant négligé de se joindre aux Grisons, mBÊm tSliés et qui font partie du corps de leur républipse, pour la conservation de leur pays et de leurs pasageSy ainsi qu'ils en ont été tant de fois pressés et conseilles par la France , il est arrivé que l'Espagne , ayant »i son pouvoir les passages de la Yalteline , a cru qu'elle te poovoit bien passer de ceux d'Ursèren et Bellinzone , pii appartiennent aux cinq petits cantons, et ainsi ne *est pas souciée de renouveler avec eux son alliance, et a France , voyant que les Suisses ne profitoient pas de les bons conseils , et qu'en leurs intérêts propres il étoit mpossible de les émouvoir qu'à force d'argent, s*est abstenue de traiter avec eux et d'envoyer un ambassadeur (UT les lieux pour se soulager des sommes notables dont 1 eût été nécessaire de l'accompagner , qui ont été plus itilement employées ailleurs.

Mais il se présente une occasion qui pourroit de beaux>np relever les Suisses et les rendre considérables aux leux couronnes et au public : c'est, comme il est dit â-dessus, que les Espagnols se proposent de faire paser des troupes d'Italie en Allemagne et en Flandre ,

sur l'occasion du passage de Tlnfant-Cardinaly pour cela il est comme nécessaire qu'ils prennent leur route par les Grisons ou par la Suisse, de manière que si les cantons j pour se ressentir du mépris qu'ils ont fait d'eui par le passé, leur refusoient le passage d'Ursèren et de Bellinzone, et qu'ils assistassent les Grisons pour dé* fendre les leurs et empêcher de vive force le passage des Espagnols , ils se feroient à l'avenir rechercher par eux et beaucoup plus estimer de la France et des autres potentats , qui verroient que lesdits Suisses se rendent plus soigneux de se prévaloir de leurs passages que par le passé. Mais il est difficile de se promettre une si généreuse et ferme résolution de gens qui sont sujets à se laisser corrompre par argent , et qui ne sont pas en union assez parfiiite parmi eux.

Néanmoins , il importe que le Roi ne les abandonne paS| et semble que Sa Majesté ne devroit pas différer davantage d'envoyer un ambassadeur ordinaire sur les lieux, avec quelque voiture d'argent pour payer leur pension et faire quelque distribution sur les contrats de service, les cens ou rentes de l'argent par eux prêté, qui leur sont dus et dont le payement ne peut être plus longtemps différé sans altérer l'affection des Suisses envers la France.

Ensuite du Discours ci-dessus sur les passages des Grisons et de la Valteline, il sera bien à propos de pai^ 1er de celui de Pignerol qui donne, à la vérité, une en* trée aux armées de France en Italie, mais il n'est pas commode pour donner secours au Pape, aux Vénitiens et autres princes d'Italie éloignés , parce que l'État de Milan est entre deux, par les places et les forces duquel

DE MATHaU MOLE. i77

une année peut être arrêtée, si elle n'est assez puissante pour attaquer ledit État.

n finit néanmoins recognoitre que cette acquisition de Pignerol et de ses dépendances est une des plus utiles, ^rieuses et importantes qui pouvoit être faite pour cette couronne. L'avantage en doit être considéré en deux fiiçons : Tune, en ce que le Roi a maintenant un pied ferme en Italie y tenant en ses mains une grande TÎUe de guerre , où peut être fait un grand arsenal et magasin de vivres et munitions, et qui en soi est capable de logtr commodément et nourrir avec son territoire nue poissante armée^ quand les rois de France se retondront d'en faire passer en Italie, soit pour y conquérir et recouvrer les patrimoines de leurs aïeux , ou pour j donner secours aux princes leurs alliés ; l'autre est que, par cette acquisition, le Roi unit et attache du tout à tes intérêts et volontés, non-seulement par raison , mais encore par force , le duc de Savoie , lequel Sa Majesté ayant d'un côté à sa disposition , la république de Venise et le duc de Mantoue de l'autre , qui sont engagés par leurs intérêts propres à concourir toujours avec Sa Majesté , il se peut dire que cette union , sans compter les autres princes d'Italie qui n'ont point de maxime plus assurée que de se joindre au parti des plus forts, est de soi assez puissante, non-seulement pour faire contrepoids, mais pour donner même la loi à la faction d'Espagne en Italie , qui , depuis le traité de Casteau-en- Cambrésis, de Tan 1 559, y avoit , jusques à ces années dernières, prétendu une autorité comme absolue à l'exdosion entière de la France.

U iaut laisser aux historiens à décrire en leur histoire b gloire et la réputation que Sa Majesté s'est acquise ,

IT

ces années dernières y en la défense des États dadit dœ de Mantoue , et les faits d'armes qui se sont passés dorant le cours de cette guerre dans le Mantouan, Montferrât et Piémont, entre lesquels la conduite du secours de Tarmée de France, qui , à la vue des forces de rEmpereur , d'Espagne et de Savoie , a délivré Casai de son second siège, sera sans doute comptée pour une des plus hardies et signalées actions du siècle. Mais Ton ne doit pas omettre de remarquer, en ce Mémoire, que cette acquisition de Pignerol , qui a été comme la récompense des travaux et dépenses inunenses que Sa Majesté a fidti en cette guerre d'Italie , a donné lieu à l'établissement qui est à présent dans la citadelle de Casai, où les Fran» çois ont la principale force et autorité , ce qui est fort important , soit que Ton considère l'intérêt seul de la France , ou pour mieux dire la sûreté en laquelle Ton a mis cette place de Casai et tout l'État de Montferrat pour ledit duc de Mantoue , par l'établissement de ladite garnison françoise.

Le traité fait à Ratisbonne, au mois d'octobre 1630| est celui en vertu duquel le Roi a fait restituer au duc de Mantoue la ville et le duché de Mantoue , que ledit Duc et les Vénitiens avoient laissé prendre aux Allemands, et a été le fondement de la paix qui s'est depuis ensuivie en Italie.

Celui de Cherasco ^ du 6 avril 1 631 , a réglé la forme de l'exécution dudit traité de Ratisbonne , ensemble les terres qui dévoient être laissées au dUc de Savoie dans le Montferrat y pour le récompenser de toutes prétentions anciennes et nouvelles qu'il avoit sur ledit État, lesdites terres devant monter à quinze mille écus de rente en revenus anciens, à laquelle somme, par ledit traité de

DE MATHIEU MOLE. i7»

Cherasco, ont été réduits les dix-huit mille écus accordés par le traité de Batisbonne , pour le regard du re- Tenn des biens établis et autres revenus nouveaux qui se leroient sur lesdites terres par-dessus lesdits quinze mille écus de rente. Ledit duc de Savoie a été obligé de les payer en argent audit duc de Mantoue , à raison de trms pour cent, revenant à la somm^ de quatre cent qaatre-vingt-quatorze mille et tant d'écus.

Le traité fait avec le duc de Savoie à Millefleurs , le 49* jour d'octobre 1 631 , est celui sur lequel Ton a publié le dépôt de Pignerol entre les mains du Roi.

Et le traité du 5 juillet 1 632 ^ fait à Turin avec ledit duc de Savoie, porte cession et transport dudit Duc à Sa Bfajesté et successeurs de la ville et château de Pigneridy de la ville et fort de la Perouse et de leurs finages et territoires, qui consistent en plusieurs villages dénommes audit traité. En récompense de quoi, Sa Majesté promet audit duc de Savoie de l'acquitter envers le due de Bfantoue de ladite somme de quatre cent quatrevingt-quatorze mille et tant d'écus, et de lui payer le surplus de ce que montera le revenu desdites terres délaissées par ledit duc de Savoie à Sa Majesté, en deniers ccmptants, à raison de deux pour cent, suivant la liquidation qui en sera faite.

D'ailleurs , ledit Duc s'oblige par ledit traité de ne bâtir aucun fort entre la ville de Pragelas et la ville de Pignei'ol, afin que le passage demeure perpétuellement libre à Sa Majesté audit Pignerol ; de ne donner assistance ni passage à qui que ce soit qui voulût entreprendre sur ledit Pignerol et autres terres par lui délaislées f ains de joindre ses armes à celles de Sa Majesté pour la défense d'icelles; et de plus, ledit Duc promet

i80 APPENDICE AUX MÉMOIRES

par ledit traité de donner libre passage par ses États aux années du Roi , fournir vivres et étapes en payant , et ce toutes les fois que Sa Majesté aura besoin desdits passages pour la défense et conservation des princes ses alliés.

Comme aussi Sa Majesté s'oblige de défendre la personne et les États dudit duc de Savoie et le maintenir en la possession et jouissance des terres et places k lui adjugées dans le Montferrat , et pour cet effet de fournir vingt mille hommes de pied et deux mille chevaux avec artillerie à proportion, moyennant que le Duc fournisse de son côté douze mille hommes de pied et deux mille chevauxi dont la moitié sera encore payée par Sa dite Majesté , qui promet en outre de donner libre passage par son royaume à tous les gens de guerre lorrains y liégeois et wallons et d'autres nations que ledit Duc ponm faire lever, et de permettre dans le royaume la levée des hommes qui seront jugés nécessaires pour Teffet dudit traité. Outre tout ce que dessus, il y a beaucoup de choses très-importantes et secrètes, qui regardent la conduite qui a été tenue en l'acquisition de Pignerol , qui a été si fort sensible aux Espagnols , qu^encore qu*ib affectent d'en cacher et dissimuler la douleur tant qu*ib peuvent, il est néanmoins échappé plusieurs fois au comte d'Olivarès de dire qu'il valoit mieux que ton mai* tre perdit cent Espagnes ^, que de souffrir un si avantageux établissement pour la France, duquel, au contraire, tous les princes d'Italie se sont réjouis, ou pour le moins l'ont dû faire, comme d'un secours et proteo-

1 . Les préteBduft Mémoires de Richelieu rapportent cet mèmet paroki (lu comte Olivarès comme ayant été dites à Bautra, ambastadcv di roi de France. ( Mémoires, t. VU, p. 490.)

don assurée contre cette puissance d'Espagne , qui leur a toujours été si suspecte*

A la vérité, Ton pourroit bien douter si le duc de Savoie y après Taffaire faite, ne s'est point repenti d'avoir une citadelle à sept ou huit lieues de Turin , sa capitale ville, entre les mains des François; 'mais la pilule avalée , ai ledit Duc n'a du tout passé ce déplaisir, il le couvre et cache en sorte qu'il ne paro^t point du tout , el en effet il se conduit avec la France avec le respect amiuel il est obligé.

Tous les traités ci-dessus et autres faits avec le duc de Sftvme ont été exécutés , pour les choses qui pouvoient être accomplies jusques à présent ; ce qui en reste seulement et à quoi l'on travaille , est de liquider les revenus 4a territoire de Pignerol , du val de la Perouse et des antres terres délaissées (comme dit est) à Sa Majesté, pour, sur ladite liquidation, payement être fait audit Doc, en deniers comptant, de ce que pourront monter les revenus à raison du denier cinquante , outre et pardessus les quatre cent quatre-vingt-quatorze mille écus que le Roi s'est chargé de payer à son acquit au duc de Hhntoue.

Par le bénéfice des susdits traités et l'exacte exécution d*iceux, l'Italie, qui , durant les années 1628, 29, 30 et 31 , a été continuellement affligée des malheurs de la guerre, a recouvré son repos et sa tranquillité et en jouit à présent; et néanmoins, il reste encore quelques étincelles qui pourroient rallumer le feu et troubler la paix de cette province, si, par la prudence des princes intéressés, il n'y ctoit pourvu.

L'on a coté et remarqué, ci-dessus , comme il est bien difficile que l'affaire de la Valteline puisse demeurer et

subsister longuemeat en Tétat où elle est. Il est aiiaù aisé de juger les accidents que peuvent produire, m Italie , le sentiment et le dépit qu'ont les Espagnols de l'acquisition de Pignerol, ce que sans doute ils auroieot déjà fait éclater sans les grandes diversions qu'ils ont eues et ont encore dans rAUemagne et les Pays-Bas, le cours desquelles il importe d'observer diligemment; et ne seroit pas hors d'apparence si la trêve, qui se poursuit avec tant de chaleur aux Pays-Bas , venoit à se cod* dure bientôt, et si l'Empereur et les catholiques d*Alkmagne venoient au-dessus de leurs affaires, soit par force^ soit par accord avec les protestants, que les Espagnols^ en ce cas, n'employassent les troupes qu'ils assemblent eu Italie, sous prétexte de les faire passw en Flandre avec F Infant-Cardinal , pour attaquer le duc de Mantoue en ses États et en sa ville capitale, dont la prise ne leur seroit pas, ce semble, fort difficile, vu le peu de conduite dudit duc de Mantoue et le foible secours qu'il pourroit tirer des Vénitiens : de quoi l'on ne sçauroit se défier assez, principalement sUl arrive que les affaires de la trêve et celles d'Allemagne prennent quelque avancement au gré des Espagnols, d'autant qu'ils peuvent s'imaginer que, d'attaquer le duc de Mantoue seroit le chemin le plus court pour mettre les affaires dans un accommodement général, qui obligeroit les François de quitter Casai et Pignerol moyennant que les Espagnols rendissent Mantoue, ou du moins qu^ils profitcroient de leur côté dudit État de Mantoue oonuDe la France a fait desdites places.

Outre ce , il reste encore deux différends particuliers en Italie , qui méritent considération : l'un est cehû qu'ont de longue main le duc de Savoie et la république

DE MATHIEU MOLE. i83

de Gênes pour le fief de Zuccarel^ lequel a dëjà servi de prétexte à la guerre qui se fit en TÉtat de Gènes en Tannée 1 625 ; Tautre est celui qui est à présent sur le tapis entre le Pape et les Vénitiens.

Quant au premier, il est nécessaire de sçavoir que le marquisat de Zuccarel est un fief de TEmpire prétendu par le duc de Savoie par deux titres : l'un par la foi et Thommage rendu au duc Louis de Savoie, jusques en Tannée 1 448 , par Georges et Charles Carretti , frères , seigneurs dudit marquisat ; l'autre, par l'acquisition fidte dudit marquisat par Charles -Emmanuel duc de Savoie , de Scipion Carrctto , qui en étoit seigneur, en Tan 1588.

Au contraire, la république de Gênes prétend ledit marquisat avoir été confisqué et réuni à l'Empire par sentence de l'Empereur, du 22 décembre 1 622 , donnée contre ledit Scipion Carretto , tant à cause de l'aliénation par lui faite dudit marquisat, que pour autres choses par lui commises contre Tautorité et le respect de Sa Majesté Impériale, et qu'en conséquence de ladite sentence ladite république ayant bien religieusement acquis de TEmpereur ledit marquisat, il lui appartient; comme de fait elle en est demeurée en possession jusques ici.

Or, par ledit traité de Mouçon , du mois de mars 1626, le^it différend n'a pas été terminé et a été dit seulement que les parties seroient conviées par les deux Rois de convenir d'arbitres pour accorder entre eux toutes sortes de différends, c'est-à-dire pour raison dudit fief de Zuccarel et pour les restitutions des choses prises pendant la dernière guerre et retenues de part et d'autre.

Depuis y il a été fait divers projets d'accommodement entre ledit duc de Savoie et la république de Gênes; mais aucun jusques ici n'a été agréé par les parties. I^e dernier traité qui s'est proposé a été fait à Madrid , le 27 novembre 1631, sans aucune intervention de l'ambassadeur de France, ainsi que la chose le requéroit (puisque c'étoit une dépendance du traité de Mouçoa passé entre les deux couronnes) , ains par le seul arbi* trage du roi d'Espagne.

Par ledit traité de Madrid , la restitution des choses prises de part et d'autre est ordonnée , et est porté de plus qu'il seroit donné audit duc de Savoie cent soixante mille écus d'or, moyennant lesquels il renonceroit à toutes prétentions sur ledit fief de Zuccarel , et pour le pardon général qui a de coutume d'être accordé aux sujets qui ont servi le parti contraire, il a été réduit et restreint à l'égard des Génois, au nombre de peu de personnes , auxquelles la vente des biens qu'elles avoient dans l'État de Gênes a été (à la vérité) permise , mais avec défense expresse d'entrer sur le domaine de la république , sous peine d'encourir les mêmes peines qui leur étoient auparavant imposées.

Ce traité a été notifié en cette sorte par ladite rëpa« blique , il a été refusé par le duc de Savoie pour plusieurs raisons , dont la principale est qu'il veut que la république accorde un pardon et rétablissement général et sans aucune réserve à tous les Génois bannis qiû ont suivi ledit Duc. Et en ce point consiste la plut grande difficulté de l'accommodement, ledit Duc s'attâchant à vouloir ledit pardon pur et simple , par réputation, afin que ceux qu'il a engagés à son service ne soient pas ruinés, mais au contraire soient rétablis en

leurs biens; et par intérêt encore, espérant qu'il pourra recevoir des services utiles desdits particuliers pour Teffet des desseins qu'il a continuellement sur ladite république^ laquelle, pour la sûreté de son État, n'y veut souffrir le rétablissement de ceux qui ont conspiré à sa ruine.

Voilà l'état de cette affaire , de laquelle il y a grande apparence que l'ambassadeur extraordinaire que la république de Gênes a envoyé au Roi parlera à Sa Bfajesté , laquelle a intérêt (ce semble) d'embrasser toutes les ouvertures qui se présenteront pour faire l'accord entre ledit Duc et la république , d'autant , en premier lieu, que ce seroit un effet de son autorité d'avoir achevé ce que l'Espagne a voulu commencer et entreprendre sans en être venue à bout , et d'ailleurs que ledit différend peut rallumer la guerre entre lesdits intéressés , en laquelle Sa Majesté sera comme obligée de prendre part avec ledit Duc, ce qui ne se peut âans d'extrêmes dépenses; et en troisième lieu, parce que dans les jalousies et appréhensions que la république a de la guerre, elle est tant plus soumise à l'Espagne qu'elle croit avoir besoin de son secours pour sa défense.

Pour le regard du différend entre le Pape et la république de Venise , il consiste principalement en deux points : l'un au droit que chacune des parties prétend sur certains territoires qu'ils appellent terreni noui ^ proche du port de Gore , d'où la mer a commencé de se retirer depuis plusieurs années et se retire encore tous les jours ; ces terres nouvelles , plus proches du Ferrarois que d'aucune autre terre , sont prétendues par le Pape lui appartenir par droit de proximité; au con-

i86 APPENDICE AUX BfÉMOIRES

traire, la république soutient qu'elles sont de son do« maine comme la mer qui les couvroit , qui s^appdle ea cet endroit le golfe de Venise , et prétend son droit li indubitable qu'elle ne veut pas seulement le mettre ea question.

L'autre point est que le cardinal Palotta, légat à Ferrare au temps de l'éclat arrivé à Rome entre le préfet et l'ambassadeur de Venise, fit faire trois palières ou levées sur le Pô , en des endroits que la république tient cob» tentieux, proches de ses terres nouvelles. La république s'en formalisa comme d'une innovation , et , parce que les esprits étoient déjà aigris de part et d'autre, elle envoya rompre lesdites palières à main armée, de sorte que, des trois , deux furent entièrement détruites ; à la troisième , les Vénitiens ayant trouvé quelque défense et opposition par des soldats du Pape , ils se contentèrent de se retrancher et de faire un fort auprès pour la miner avec le temps. Les Ecclésiastiques, d'autre part, en firent un autre pour la conserver et défendre. Pendant le travail de ces deux forts, les Ecclésiastiques et les Vénitiens vinrent aux mains , ceux-ci y eurent de l'avantage, tellement que des Ecclésiastiques il en demeura quelques-uns sur la place et quarante prisonniers, ieiquels, par les offices employés au nom du Roi par M. d'Avaux, furent renvoyés à Ferrare, et le différend réduit à ce point, outre l'accommodement qui fut fini de l'affaire du préfet , que les parties demeurèrent d'accord de députer des commissaires de part et d'autfe pour en convenir à l'amiable. Ce qu'ayant été fait et les commissaires assemblés , ils rompirent sur le premier mot, les Ecclésiastiques n'ayant fait autre proposition que touchant les terres nouvelles , et les Vénitiens ayant

soatenu qu'il n'étoit pas question de cela , ains seulement des limites d'Ârian et de Lorco, tellement qu'ils se séparèrent sans rien faire , les Vénitiens disant que les commissaires qui furent assemblés de part et d'autre sur ce même sujet, en 1613, consentirent de ne point parler de ces terres nouvelles , et les Ecclésiastiques , au contraire, que ledit consentement ne fut pas pur et simple et fut donné , non pour céder leur droit en ce point , mais pour le laisser pour lors ainsi que Ton le peut entendre par ces mots : per tralasciar ora , afin de convenir plus aisément des autres, ce qui n'arriva pas néanmoins , car il n'y eut aucun accord ; ils ajoutèrent de plus qu'il étoit absurde de ne point traiter desdites terres nouvelles, puisque les deux forts, au sujet desquels on avoit des commissaires , sont construits sur icelles.

C'est en gros le sujet du différend pour l'accommodement duquel Sa Majesté a donné des ordres très-exprès à M. le maréchal de Créqui, qui semble ne pouvoir proposer autre expédient que de rétablir les choses de part et d'autre en leur premier état, c'est-à-dire de démolir la levée ou palier, et les deux forts nouvellement construits, sans entrer plus avant au fond du différend, duquel l'on auroit sujet d'appréhender quelque trouble, si les parties n'avoient grand intérêt de fuir et éviter un tel accident, lequel, s'il arrivoit, il faudroit croire apparemment que le mépris que le Pape et les Vénitiens font des forces les uns des autres les y auroit sensiblement engagés; et d'ailleurs que les Espagnols, qui seuls profiteroient de ce trouble, les y auroient pressés et excités : car, en effet, il est certain que le roi d'Espagne se prévaudra toujours des querelles particulières qui pour-

ront survenir entre les princes d'Italie , soit qu'il prenne parti avec eux ou non ; parce que, s'il donne secours, ce sera à conditions avantageuses pour lui , s'il n'en donne point et qu'il laisse vider le différend entre les intéressés , comme il est indubitable que la guerre consoiâmera leurs forces et leurs moyens , cet affoibliisement les rendra toujours plus redoutés et puissants par-dessus eux, et lesdits princes plus soumis à ses vo* lontés.

Les intérêts de la France , opposés en toutes choses à ceux d'Espagne , le sont encore à ce sujet , car elle doit toujours désirer la paix entre les princes d'Italie , afin qu'étant bien unis ensemble, ils puissent faire contre-poids à la puissance d'Espagne pour la sûreté et conservation de leurs États et de leur liberté et souveraineté. Joint qu'il est bien difficile que la guerre soit en Italie sans que le Roi y prenne part, pour empêcher l'avantage que les Espagnols y prendroient , dont il arrivera toujours de grandes dépenses à Sa Majesté , sans peu ou point de profit ; Inexpérience des choses passées ayant fait assez cognoitre combien les guerres d'Italie ont coûté d'hommes et d'argent à la France : tellement i que Sa Majesté, à l'exemple du feu Roi, par l'autorité duquel se fît l'accommodement du pape Paul Y avec la république de Venise du temps de l'interdît, doit employer son nom et crédit ^puissamment pour arrêter le cours du différend qui se présente entre ces princes, tous deux de considération; le premieri pour le respect de sa dignité , et l'autre pour l'union étroite qui est entre cette couronne et la république; outre qu'il y va de l'intérêt de l'Église que les princes chrétiens se conservent en paix avec le père corn*-

mon 9 et de Toffice du Roi Très^^hrëtien de les y maintenir.

Par les mêmes raisons que dessus , il seroit à désirer que les froideurs qui continuent entre la république de Venise et le duc de Savoie fiissent cessées ; elles peuvent être fondées sur deux sujets : l'un est que le feu Duc , durant qu il s'étoit lié avec les Espagnols pour envahir les États de M. de Mantoue, 6t retirer, avec moins de respect quMl n'étoit dû à la république, le procurador Lorenzo, son ambassadeur, qui étoit à Turin au temps qoe Pignerol fut pris par les armes du Roi , conduites par M^ le Cardinal , ce qui a été cause qu'elle n'a plus ▼oulu tenir un minbtre en cette qualité près le duc de Savoie, jusques à ce qu'elle eût reçu quelque satisfaction fur la retraite dudit Lorenzo.

L'autre sujet de mésintelligence est que le duc de Savoie est entré, depuis quelque temps, en prétention de se faire traiter d'un titre plus haut et relevé que celui qa*il avoit possédé jusques ici , sur ce fondement que le royaume de Cypre lui appartient. Et, de fait, il a fait composer une nouvelle couronne qui n'est pas du tout fermée comme celle des rois , mais qui l'est à demi , de même et un peu plus que celle des électeurs de l'Empire, son intention étant, en effet, de se faire traiter ainsi que l'a fait la république de Venise, et de marcher en tout de pair avec elle.

Le Pape semble avoir flatté ledit Duc en ce dessein , l'ayant dispensé de traiter les cardinaux d'Éminence, ainsi qu'il a fait pour les têtes couronnées, et particulièrement Venise; pour la république, en une lettre qu'elle a écrite audit Duc, portant réponse sur la naistance du prince de Piémont, au lieu de le traiter de se-

rénissime, comme il préteadoit, ne Ta traité que d'iUiutrissime à l'accoutumée, ce qui a piqué le Duc, qui n'a pas voulu recevoir la lettre.

Ladite république en a usé de cette sorte pour deux raisons : Tune pour ne point faire ledit Duc son ^;al ; mais la principale est qu'elle prétend que ledit royaume de Cypre lui appartient. Et de fait, elle est en possei* sion des titres, sur quoi il y a difficulté entre les deux; pour laquelle éclaircir, il faut sçavoir que Janus de Lusignan , roi de Cypre, eut deux enfants, sçavoir Jean et Anne , que Jean fut roi après ledit Janus , et Anne fut mariée avec Louis , duc de Savoie , fils d'Âme I*'.

Jean eut deux enfants : sçavoir , Charlotte, d'une femme légitime ; et Jacques le bâtard , d'une concubine.

Cette Charlotte fut mariée à Louis de Savoie, fils dudit Louis , mari d'Anne , tante de ladite Charlotte.

Or, le duc de Savoie allègue, pour son droit sur ledit royaume, la transaction faite au mois de juin 1462, entre ladite Charlotte de Lusignan (qui est la dernière de cette maison), reine de Cypre, d'une part, et ledit Louis , lors duc de Savoie, et Anne sa femme, tante de ladite Charlotte, d'autre, qui porte que ladite Charlotte et Louis son mari , fils dudit Louis de Savoie et de ladite Anne, mourant sans enfants, ledit royaume de* meurera entièrement à ladite Anne et aux siens ; et outre ce, la donation faite par la même Charlotte, en février 1485, dudit royaume de Cypre à Charles, lors duc de Savoie, son neveu. A cela, ledit Duc ajoute, pour faire considérer son droit, que le pape Innocent VIII, lors du décès de ladite Charlotte , qui arriva à Rome, traita ledit Charles du titre royal par sa lettre sur ledit décès.

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La république de Venise dit, pour ses raisons , que^ après le décès de Jean , père de ladite Qiarlotte et de Jacques bâtard , le soudan d'Egypte, qui étoit le seigneur dominant du fief de Cypre y lequel relevoit de la Hecque à huit mille ducats de rente annuelle , jugea que œ fief ne pouvoit être possédé par des femmes et en instruisit ledit Jacques , qui jouit depuis paisiblement du royaume , se maria avec Catherine Comare , fille adoptée de la république , à laquelle, par contrat de mariage d par testament , il laissa ledit royaume , et ladite G>rnare^ de son vivant , céda son droit à la république , eosuite de quoi ledit Soudan lui en donna Tinvestiture Boyennant la continuation de ladite rente que ladite république a payée pendant quatre-vingts ans, et jusques à ce que Bajazet, en Tan 1567, prît ledit royaume; pendant lequel temps ladite république a été recognue de tous les princes , au vu et au sçu de Savoie , pour reine de Cypre.

Voilà en somme les raisons de part et d'autre et les causes de la froideur qui est entre lesdits princes , la* cpielle étant de grande conséquence comme elle est , il importe, sans doute, que par l'autorité du Roi elle soit levée , s'il se peut , afin que lesdits princes , unis ensem- Ue et tous deux liés avec Sa Majesté , fassent un parti puissant en Italie pour y contrecarrer celui d'Espagne , et même pour empêcher que les Espagnols n'entreprennent aucune chose avec les troupes qu'ils font assembler, au préjudice de la paix et de la sûreté des princes d'Italie.

C'est sans doute pour ce sujet que le Roi , par une sage prévoyance et digne de la sincère affection qu'il' a pour le bien public, a fait proposer et poursuivre par

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ses ambassadeurs y depuis tantôt deux ans, ilne ligue pour la sûreté et conservation de la paix de l'Italie , et en particulier pour la défense des États de ceux qui y entreront.

En cette ligue, Ton a proposé de comprendre tous les princes qui ont des États en Italie, sans en exclure les Espagnols, et d'en rendre le Pape promoteur, comme d'une union qui n'a autre fin que l'affermissement de la paix.

Cette ligue se poursuit encore par les ambassadeurs et ministres de Sa Majesté, mais l'on n'a point appris jusques à présent qu'il en ait réussi aucune résolution, s'entend même pour Venise , Savoie et Mantoue : ce qui, peut-être, procède à l'égard desdits princes de cette mésintelligence qui passe entre ladite république et Savoie, joint que ladite république, depuis l'exécution de la dernière paix d'Italie, a montré de vouloir prendre temps pour respirer et pour réparer les brèches que les dépenses excessives de ladite guerre et de la contagion avoient faites dans le corps de son État.

Pour ces mêmes raisons, elle a fait difficulté de prendre part en l'affaire des Grisons et en toute autre union , par laquelle elle eût pu être engagée à la guerre par les intérêts d'autrui, et d'ailleurs elle a pris beaucoup de soin pour s'entretenir avec la maison d'Autriche.

Néanmoins , l'on peut tenir pour constant que lesdits trois princes , sçavoir, Venise , Savoie et Mantoue , ne manqueront au besoin de concourir et s'accorder aux intentions de Sa Majesté au fait de ladite ligue, qui ne tend qu'à leur propre bien et conservation. Il est bien vrai que les autres princes d'Italie y ont pareil

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ÎBlMt; mais il n'y a pas lieu de se promettre qu'ils y aitmit , quoiqu'ils en soient recherchés au nom du Roi.

Le Pape prendra son excuse par le titre qu'il porte de pèn commun,. qui Toblige de n'entrer en aucun parti , bien que celui-ci ait un but si utile, c'est-à-dire celui de Tafifermiss^nent de la paix , que lui-même en pourroit êtié à bon droit l'auteur et le chef comme père spirituel émr princes chrétiens, qui doit par tous moyens en procurer l'union.

Qnant au roi d'Espagne , il ne voudroit pas entrer «■ «ncan traité avec la France pour les affaires d'Italie , prétendant que lui seul en doit être le juge et l'arbitre , el ^pie le Roi n'y tenant point d'États ne s'en doit point mâcr.

Pour le regard du Grand-Duc et des autres princes d*Ilalie, ils seront détournés d'entrer en cette ligue , tant par l'exemple du Pape que par le respect qu'ils portent au roi d'Espagne , contre lequel ils penseroient Eure une espèce de déclaration ouverte , si , en quelque DMmière que ce soit, ils entroient en union avec la PruMe.

n est vrai que le Grand-Duc, la république de Gênes Bt le duc de Parme, qui, depuis plusieurs années, se MMUt tenus dans une grande soumission et dépendance mn l'Espagne^ se montrent plus considérés depuis l'établiasement que la France a pris en Italie, car le Grand- Doc (gouverné comme il est par le comte Orso , tenu pensionnaire d'Espagne et auquel feue sa mère avoit lonné des inclinations vers la maison dont elle étoit sorie), n'avoit point fait ci-devant difficulté d'entretenir à et dépens un régiment de trois mille hommes au roi IV 13

d^Espagne pendant ces guerres dernières , sans aucune cause légitime , puisque le cas n^ëtoit pas échu auquel ledit Roi pouvoit prétendre ledit secours lui être dû à cause de la ville et seigneurie de Sienne ^ sçavoir est pour la défense de TÉtat de Milan lorsqu^il seroit attaqué y a depuis peu refusé la proposition qui lui a ëtë faite y de la part dudit roi d'Espagne, parie sénateur Yillani j d'entretenir aux dépens du Grand-Duc six mille hommes de guerre en Flandre, sous le commandement d'un de ses frères, moyennant quoi ledit Roi donneroit à Tun de ses frères la pension de trente-«ix mille éeus, dont jouissoit le feu archiduc Léopold sur l'archeTéchë de Montréal, en Sicile, n'ayant non plus ledit Duc vouh entendre à la demande qui lui a été faite , de la part dudit Roi, de lui faire un prêt d'argent, en lui engageant et en mettant es mains les places de Piombino, Porto- Hercole et autres à sa bienséance.

Le duc de Parme, de son coté^ a refusé pareillement d'accepter la généralité de la mer en Flandre, le gouvernement de deux ou trois ports de mer audit pajS| et la lieutenancc générale sous le Cardinal-Infant, ^pw ledit Roi lui avoit fait offrir, moyennant qu'il entradM à ses dépens six mille hommes de guerre audit pays, pour cinq ans, et s'est même ledit Duc fait entendre au Roi de la bonne intention qu'il a de ne pas laisser mettre la pied aux Espagnols dans la place de Sabionnette, qui est eB dépôt en ses mains , ainsi qu'ils en ont dessin , pourm qu'il plût à Sa Majesté l'assister en cas de besoin pour la conservation de la place , ce qui sans doute lui aura été promis. En quoi il faut remarquer la bonne volonté dudit prince plutôt que tout autre chose, et considérer que lui et les autres de cette qualité, en Italie , ne se soumettant

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tu roi d^Espagne que par crainte et non par aucune incli* nalioii qu'ils aient pour lui , et que l'acquisition de Pignerol produit de grands effets en leurs esprits et les fend plus fermes contre les tyrannies des Espagnols.

Quant à la république de Gênes , il est vrai qu'elle montre de vouloir rendre plus de respect à la France qae ci-devant, et qu'elle a résolu l'ambassade extraordinaire qu'elle envoie en France, contre toutes les oppositions et empêchements que l'Espagne y a pu apporter.

Le seul duc de Modène s'est montré moins avisé et Boins ferme sur les occasions présentes y s'étant laissé persuader par ledit Yillani d'entretenir un régiment de deux mille honmies en Flandre , composé de Bourguignons, sous le nom de son frère, moyennant quoi le Boi a fiiit son frère grand d^Espagne et a donné audit Doc ladite pension annuelle de trente-six mille livres, dmit jouissoit ledit feu archiduc Léopold sur Tarchevéché de Montréal en Sicile.

Toutes ces recherches que le roi d'Espagne fait vers les princes d'Italie , font voir clairement la nécessité WtgÊUtit de ces affaires, et la difficulté, voire impossibifilé oii il se trouve de soutenir par ses propres moyens les afbires de Flandre. Cela , avec les affaires de TEm* pire et les signales avantages que la France a remportés depuis trois ans en Italie, Lorraine et Allemagne, ayant en foules Ces parties étendu ses frontières, a obligé ledit roi d'Espagne de rechercher, à quelque prix que ce soit, la trêve ou la paix avec les Hollandois, s'ctant démis de eeCte gravité et ostentation que les Espagnols ont de tout temps affectée, jusques à tel point qu'ils n'ont pas fait difficulté d'envoyer des députés , sous le nom des États

deBrabant, requérir ceux de Hollande ^ jusques chei eux y de ladite paix ou trêve , et de comparoitre à la Haye, plutôt comme suppliants que comme députes, pour traiter de pair avec les HoUandois.

Or, il. est bien difficile de parler pertinemment de ladite trêve et de juger du succès de la négociation ouverte qui s'en fait à la Haye , car cette affaire chemine de jour en jour, et aujourd'hui se trouve en un état auquel elle ne sera pas demain et qui changera à tout moment, jusques à ce que l'affaire soit conclue de part et d'autre.

Néanmoins, pour donner quelque lumière de cette importante affaire , l'on peut dire que le roi d'Espagne a engagé la négociation de la trêve avec les HoUandois ou pour la faire en effet, ou pour, sous prétexte de celte négociation , arrêter le cours des armes et des progril du prince d'Orange, qui ont été, ces années dernières, favorisés tant par les guerres d'Allemagne et dltaUe , que par le défaut d'expérience des chefs des armées que le roi d'Espagne a tenues es Pays-Bas , et par le dégoût auquel sont entrés les principaux et le général des peuples du mauvais gouvernement des Espagnols, qui a éclaté par la révolte ouverte du comte Henri de Bergues, du comte d'Egmont, du doyen de Cambrai , du gouverneur de Bouchain, son frère, et d'autres.

Pour les sieurs les États , il faut sçavoir qu'en ce qui touche ce point de paix ou de trêve avec les ftpagnols , ils sont partages en opinions , les uns y étant directement opposés et ceux-là sont les Gomaristes * , lesqueb ont aujourd'hui le plus de part au gouvernement, gens

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