‹ Mémoires de Michelot Moulin sur la chouannerie normandeChapitre 38 sur 43 · L .« :* ' if rj.-r ^r»ij ostT · texte numérisé non relu

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tinuâines notre route et fûmes dîner chez cet ami ; le soir, il nous engagea à y coucher, et nous acceptâmes. Quelle fut ma surprise, le lendemain au point du jour, de voir notre ami entrer dans la chambre où nous étions couchés ; il était pâle comme un mort. Il nous apprit que le Roi avait qidtté les Tuileries à minuit, qu'il avait pris la route de Saint-Denis, escorté par les gardes du corps, et qu'on ne doutait pas qu'il n'abandonnât la France et ne repassât en Angleterre. J'avais toutes les peines du monde à croire que cette nouvelle fût véritable. Je m'habillai promptement et courus aux Tuileries pour m'assurer du fait par moi-même. Le drapeau blanc ne flottait plus sur le palais; plus de sentinelles aux avenues ni aux portes; une foule de monde, dans le plus morne silence, rôdait sur la place du Carrousel et dans toutes les rues qui conduisaient aux Tuileries.

Mon premier mouvement fut de courir promptement rue Caumartin, à l'hôtel de M. le maréchal de Viomesnil, pour savoir quels ordres étaient donnes aux oflicicrs sans troupe dont je faisais partie. On me dit que M. le maréchal était parti à minuit avec le Roi, et qu'il n'avait laissé d'ordres pour qui que ce soit. Beaucoup d'autres officiers étaient comme moi à la porte de M. le maréchal pour recevoir des ordres, et tous très surpris d'être abandonnés de la sorte ; chacun s'en allait en murmurant. Je fus retrouver ma femme chez l'ami où nous étions depuis la veille ; je lui donnai la confirmation de la nouvelle du départ du Roi et de toute la cour, et du bruit général que Bonaparte allait arriver avant midi. Nous courûmes bien vite à notre logement ; nous emballâmes très promptement une partie de notre linge et de nos eflets dans une petite malle, et nous priâmes des amis établis à Paris de se charger des objets que nous ne pouvions emporter.

3j2 MEMOIRES DE MOUUN.

Toute notre journée se passa à ces aiTangements. Le soir, à sept heures et demie, nous montions en fiacre avec notre petite malle, et nous nous faisions mener du Marais an Pont-Royal, pour y prendre une des voitures de Saint- Germain stationnées le long du jardin des Tuileries. Notre cocher nous mena par la rue de Chartres et voulut passer par le Carrousel pour arriver au pont ; la foule y était si grande qu'il lui fut impossible de traverser cette place avec son fiacre ; tout ce monde était dans un profond silence. Il fut obligé de nous ramener avec beaucoup de peine par la rue de Rivoli et la place Louis XV jusqu^au Pont-Royal, où nous primes une des petites voitures de Saint-Germain ; nous aiTivàmes à dix heures et demie. Nous y trouvâmes une voiture partant pour Mantes. Le 21, nous fûmes coucher à Lisieux, et le an à Caen.

Tout était dans la consternation dans cette ville. M. le duc d'Aumont, qui commandait la i4' division militaire, avait été obligé de s'échapper de Caen pendant la nuit ; le maréchal Augereau, gouverneur de la division, avait voulu le faire arrêter, ou du moins lui avait fait entendre qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui. M. le comte de Frotté, qui avait reçu du Roi des ordres pour se rendre à Caen auprès de M. le duc d'Aumont, pour Taider à lever un corps de royalistes en Basse-Normandie, afin de l'opposer aux forces de l'usurpateur, M. le comte de Frotté, dis-jc, avait couru de très grands dangers à Caen pour une proclamation qu'il avait faite en faveur du Roi, quoique le maréchal Augereau eût approuvé et même signé cette proclamation avant que M. de Frotté ne Teùt fait publier et allicher. Augereau n'en fit pas moins poursuivre M. de Frotté avec toutes les rigueurs du régime de rusurpatear. M. le duc d'Aumont et M. le comte de Frotté avaient donc été obligés à fuir de Caen en toute hâte.

Aussitôt arrivés à Gaen, notre premier soin fut d'aller voir notre petite fille qui était au couvent. M"* de Courcy, chez qui nous étions descendus, eut la bonté de renvoyer chercher. Les Dames Bénédictines et M"" de Courcy nous proposèrent de laisser cette enfant chez elles, au lieu de remmener en Angleterre, où nous avions dessein de passer. Ces âmes charitables eurent la générosité de nous dire qu elles se chargeaient de son éducation, et nous rendraient notre fille quand elle serait achevée ; que si le malheur voulait que nous ne fussions pas rentrés dans notre patrie à cette époque, on trouverait toujours quelque occasion de la faire arriver là où nous nous serions fixés. M"* de Courcy eut la bonté de nous dire qu'elle en aurait le même soin que si elle était sa fille. Des propositions si avantageuses pour notre enfant remportèrent sur les sentiments de notre cœur : nous consentîmes à la laisser au couvent où elle était depuis cinq mois. M. Dufour, chapelain des Dames Bénédictines, eut aussi la bonté de nous engager à prendre ce parti, en nous promettant de ne pas abandonner cette enfant, si elle avait le malheur de ne jamais nous revoir. 11 poussa la générosité jusqu'à nous offrir de l'argent, et employa même les plus grandes instances pour tâcher de nous en faire accepter ; nous le remerciâmes en lui disant qu'il nous restait encore à peu près 1,800 fr., et qu'avec un peu d'économie, cette somme nous suffirait pendant quelque temps.

C'est à M"« de Courcy et aux Dames Bénédictines de Caen que nous sommes redevables de l'éducation de notre fille. A l'époque où elle entra au couvent, notre position pécuniaire ne nous aurait pas permis de l'y mettre. Ce fut la bonne M"* de Courcy qui eut la bonté de nous écrire pour nous demander de placer notre enfant chez les Dames Bénédictines sans que nous ayons rien à payer

3^4 MÉMOIRES DE MOUUN.

pour sa pension. Sa lettre était écrite avec tant de ménagements et de délicatesse, qu'on aurait cru qu'accepter roflVe qu elle nous faisait, c'était accorder une très grande faveur tant à elle qu'aux Dames Bénédictines. Depuis cette épocjue, nous nous sommes trouvés en situation de pouvoir payer la pension des deux ans et demi i\uc notre fille avait passés au couvent : M"* de Courcy n'a jamais voulu y consentir. Il est bien doux à mon cœur de rendre hommage aux bontés et aux vertus de M'** de Courcy. la mère des pauvres, Tamie bien sincère des vrais Royalistes.

Il fallut nous séparer de noire enfant et des personnes qui nous avaient montré tant d'amitié, sans savoir si no;is aurions jamais le bonheur de les revoir. Nous partîmes de Caon, ma femme et moi, vers trois heures de raprès-niidi. le '2'2 mars, jour du Vendredi-Saint, par la voiture publique de Bayeux. Nous couchâmes en cette ville, et partîmes le lendemain pour Saint-LO. La voilure qui nous porlail eassa à une lieue de Bayeux. et tous les voyageurs furent id)lii^és de revenir dans la boue jusqu'aux genoux. Nous uionli\mes dans une autre voiture et parvînmes le soir à Saiul-Lo. Le lendemain matin, jour de IWques. nous prîmes une charrette découverte pour nous rendre à (irauviUc. 11 tomba toute la journée de la grêle et de la uoic^' liuidue : ma tVinme était presvjue morte de fi*oid le soir, quand à huit heures nous arrivâmes à Cri*anville.

Alon premier siûn. lorscpu^ nous fumes descendus àTauherce. t\it de uriulormer si Ton n'avait point vu M. le rouit e de l'rotté. l\)utes les [>ersonnes auxquelles je le dru\;u\dai. dirent ne l'aviïir point vu. 1^ plus grande lervrur r^ i:n,ul à ce uuuueut ilaus (iranville: les satellites iL Î'o:m| Mvîe ht iij;hiieut ri»uiiue vies taureaux, criaient : N i\ r l l lupiMvar. et n vunissaient mille imprécations coatre

le Roi et les Royalistes. Gomme je prenais des informations pour tâcher de découvrir où était M. le comte de Frotté, qu'on m'avait dit à Caen avoir pris une place pour Granville, une dame s'approcha de moi et me demanda si j'avais un passeport; je lui dis que oui. Elle me pria de vouloir bien le lui faire voir, car s'il n'était point en règle, je serais exposé, surtout, me dit-elle, ayant la croix de Saint-Louis à la boutonnière de mon habit. Je lui fis voir le passeport que Monseigneur le duc de Berry m'avait fait délivrer à Caen, par le sénateur La Tour-Maubourg, au mois d'avril 1814, pour retourner en Angleterre chercher ma femme. Elle trouva le passeport bon, et eut la précaution de bien se rappeler mon nom pour aller le dire à M. le comte de Frotté, qu'à son arrivée elle avait placé chez une de ses amies, où il était depuis deux jours sans se faire voir à personne. Il l'envoya bien vite nous prier d'aller le voir, disant que nous étions ses meilleurs amis. En quatre ou cinq minutes, nous arrivâmes chez M"« Gourdan, où M. de Frotté nous embrassa de tout son cœur. Je lui conseillai de ne point se cacher plus que nous ne faisions, ma femme et moi.

Le lendemain, nous cherchâmes un bâtiment pour nous porter à Jersey ; mais les capitaines voulaient profiter de notre position. Le capitaine Mulot, qui nous parut le moins juif, s'arrangea avec nous pour 5o francs; nous étions dix passagers, ce qui lui faisait 5oo francs. Lorsque nous fûmes embarqués, il nous témoigna la crainte d'être fait prisonnier par les Anglais, et nous dit qu'il fallait que nous lui déposions une somme de i5,ooo francs, prix qu'il estimait son bâtiment. Nous lui offrîmes de fournir caution pour cette valeur ; il répondit qu'il ne voulait que des écus pour caution. Comme il. nous demandait une chose impossible, nous fûmes obligés de débarquer. Le

lendemain matin, on vint nous dire qu'il était arrÎTé pendant la nuit un petit bâtiment, dont le capitaine, jeune homme de Bréhal, proposait de nous porter à Jersey; nous fûmes de suite le trouver, et nous nous arrangeâmes avec lui pour 3o francs par personne, les effets compris; en peu de temps nous fûmes prêts à mettre à la voile. Toutes les autorités civiles de Granville, qui avaient déjà prêté serment de fidélité à Fusurpateur, vinrent nous voir embarquer, nous souhaitant bonheur et prospérité, quoique peut-être faisant en secret des vœux pour que nous ne remettions jamais le pied sur le territoire français.

Nous eûmes une très belle traversée et arrivâmes à Jersey le même jour, 3i mars, à huit heures du soir. Le lendemain matin, M. le comte de Frotté et moi, nous fûmes rendre nos devoirs à M. le général Don, gouverneur de Jersey. Nous lui demandâmes s'il croyait que sou gouvernement fût disposé à nous fournir des armes et des munitions pour lever et armer le parti du Roi dans la Basse-Normandie. 11 nous dit qu'il pensait que son gouvernement était dans les dispositions d'employer tous les moyens en sa puissance pour chasser Bonaparte du territoire français, et que si nous voulions former une demande par écrit, il la soumettrait de suite à son gouvernement, et ne doutait pas qu'elle ne fût accueillie favorablement. M. le comte de Frotté formula aussitôt, en son nom et en celui des ofliciers royalistes de Normandie qui se trouvaient à Jersev, la demande d'armes et de munitions pour une armée de 10,000 hommes; il la remit à M. le général Don, qui Tcnvoya de suite à son gouvernement, avec une lettre à l'appui de la demande. M. de Frotlé écrivit au Roi pour demander des ordres pour lever une petite armée en Normandie, en iiiêine temps quil rendait compte de ses démarches auprès du gou-

yemement anglais pour obtenir des armes et des munitions.

Un mois après, nous apprîmes que M. le duc d*Aumont était arrivé à Londres, et qu'il avait des ordres du Roi pour agir en Basse-Normandie. Il arriva enfin à Jersey, accompagné de plus de soixante officiers. M. le comte de Frotté et tous les autres officiers français qui se trouvaient dans rUe, furent aussitôt lui rendre leurs devoirs et se mettre sous ses ordres. M. de Frotté lui rendit compte des démarches qu'il avait faites auprès du gouvernement anglais, et de la mission d'un officier de l'ancienne armée royale de Normandie, M. Finel, qui avait été envoyé, il y avait trois semaines, auprès de MM. de Saint-Paul, de Monceaux, et des autres officiers royalistes qui se trouvaient dans cette province, pour savoir sur combien d'hommes nous pourrions compter pour protéger notre débarquement sur la côte de Normandie, et sur quel point il leur serait le plus facile de se porter. Je lui avais donné des lettres pour MM. de Saint-Paul, de Monceaux, Les-Sillons, Achard des Hautes-Noes, etc. M. le comte de Frotté lui en avait aussi donné pour M. de Lamberville et pour plusieurs autres officiers très distingués, et avait de plus donné à M. Finel l'argent nécessaire pour son voyage. M. le duc d'Aumont approuva beaucoup toutes les dispositions que nous avions prises. Le lendemain de son arrivée dans l'île, il procéda à l'enrôlement de tous les Français qui voulaient faire partie de son armée : le total monta à i33 hommes, y compris ceux qui étaient venus de Londres avec lui. Il en forma deux compagnies ; M. Eugène d'Hautefeuillc fut capitaine de la compagnie de cavalerie, et M. de la Suze son lieutenant ; M. de Grimaldi, aide de camp et pai*ent du prince de Condé, fut nommé capitaine d'infanterie, et moi son lieu-

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Deux ou trois jours après ror^anisation de nos deas cofiipa^ie^. nous fûmes placés sons le commandement de M. le maréchal de camp Saint-Simon: nons nons éta> hllriies aux casernes de Gronville. où nons restâmes dans l'ulh-iveté [>eridant cinq semaines. Pendant ce temps. M. le duc d'Auiriont eovova M. de GrîmouTille et deux antres ofliciers sur la côte de France, poor tâcher de descendre à terre et d'établir des intelligences avec les TÎlles de Caen, Baveux, Saint-Lô. Coutances, Valognes, etc. Ces iiufssieurs firent cinq ou six tentatives pour se faire mettre à terra ; sur tous les points de la côte où ils se présenti'rent, ils furent reçus à coups de fusil ; ils forent obli- [(és <le rc\('nir â Jersey sans avoir pu mettre le pied i terre eu France. Dans ces tentatives, M. de GrimouviUe avait reçu une halle qui Tavait blessé au pouce de la main droite; ce fut tout le profit (pi^ils en retirèrent, et on Ta voir tout à l'heure les conseils qu*ik donnèrent i M. le duc dWunifUit.

Knfin. nous apprîmes la nouvelle de la bataille de Mont» Saint-Jean, (lel heureux événement nous stimula un pen; le jour niOme, M. le duc d*Aumont réunit plosienrs ofi-

ciers en conseil pour décider avec eux le point de la côte de Normandie le plus propre au débarquement de son armée, qui était, comme je Tai dit, composée de i33 hommes. MM. de Hautefeuille, de Grimouville, et plusieurs autres, opinèrent pour que le débarquement eût lieu sur les côtes des environs de Caen, faisant entendre à M. le duc d'Aumont que toute cette ville serait pour nous. Il fut donc arrêté dans ce conseil qu'on débarquerait entre Caen et Bayeux. Un des officiers appelés au conseil, qui avait de grandes connaissances en fait d'opérations de ce genre, représenta vainement les dangers auxquels on serait exposé en descendant avec i3o hommes dans la plaine de Caen, où la cavalerie qui se trouvait dans cette ville pouvait les sabrer presque aussitôt qu'ils seraient débarqués. Comme ses représentations n'eurent aucun effet, cet officier vint me trouver dès qu'il fut sorti du conseil, et me dit ce qui venait de se passer, en me priant d'en parler à M. le duc : peut-être écouterait-il les observations que je pourrais lui faire là-dessus. Je me décidai à lui en dire ma façon de penser. En l'abordant, je lui dis : « Monseigneur, j'ai appris avec bien de la peine que le conseil a décidé qu'on débarquerait sur les côtes de Caen. L'expérience de six ans de guerre, dans le même pays et du même gem'c que celle que nous allons faire, m'a assez prouvé que les pays de plaine et les grandes villes étaient nos tombeaux. Permettez-moi, Monseigneur, de vous prédire que nous serons écrasés dès le jour de notre débarquement, si nous l'effectuons dans les environs de Caen ou de Bayeux. » Je lui renouvelai la proposition que je lui avais faite à son arrivée à Jersey, d'aller en Normandie et de réunir tout ce que je pourrais de Royalistes pour les conduire au lieu de son débarquement s'il voulait Teffectuer, comme j'avais déjà eu Thonneur de lui dire, entre Coutances et

38o MÉMOIRES DE MOULIN.

ATranches. Dans le pays du Bocage, nons pourrions facilement éviter de nous battre contre des forces trop évidemment supérieures en nombre: et avec les armes et les munitions que le gouvernement anglais avait mis à sa disposition, nous pourrions sous très peu de jours avoir une armée respectable. M. le duc me fît la même réponse qu'il m'avait faite la première fois : il me dit qu il j' penserait.

Le lendemain matin, il me lit dire par M. Lenoir qu'il désirait nie parier tout de suite. J'étais encore au lit, je m'habillai promptement et me rendis à l'hôtel Dill. « Comment I vous êtes en uniforme ! » me dit M. le duc en m'abordant: « je vous ai envoyé chercher pour vous faire partir pour la Normandie : vous ne pouvez pas y aller en uniforme. » Je lui répondis que j'allais courir à (trou ville chercher un autre habit et que dans deux heures je serais prêt à partir. Il me dit que cela n'était pas possible, que le bateau qui allait nous porter était déjà à flot et qu'il fallait partir dans une demi-heure. Je pris confj^é de M. le duc en assurant que dans la demi-heure j'allais être en état de partir. Je lus bien vite trouver ma feninie et lui dire que je venais de recevoir l'ordre de nrenibarqucr sur-le-champ pour la France. Il n'est pas besoin de dire le chagrin que cette nouvelle donna à ma nialhcui'iiisc époii.-.c : elle connaissait trop bien les dangers (jue j'allais courir. Je ne fis que passer un autre habit et marracher des bras de ma femme, qui était plus morte cjue vive. Je me rendis de nouveau chez M. le duc d'Auniont ])our ]>rendre ses onlres et partir; je n'avais été (jue vingt ininules à dire adieu à ma femme et à chani;er dliabil. M. K* duc nie dit (jue ma mission était de réunir \r plus jn'<>ni|>t('ni('nî qu'il se pourrait le plus grand nonibi'i' [xjssibh" de Uoyalistes, de les tenir tout prêts à

marcher ; que sous peu de jours je recevrais de sa part des ordres mlndiquant où je devrais le rejoindre, avec les hommes qui seraient à ma disposition. Je prévins M. le duc qu'il serait de toute nécessité que j'eusse un peu d*argent pour me mettre en état de remplir les ordres qu il me donnait ; il tira de sa poche cinq pièces de vingt francs qu'il me remit.

Je partis de Jersey, le 3 juillet i8i5, avec cent francs dans ma poche pour venir en Normandie lever une armée pour le Roi. M. le duc me donna pour m'accompagner M. de Bérenger, son aide de camp, et M. Lenoir. Le capitaine Baudry fut chargé de conduire le bateau qui devait nous mettre à terre ; il avait huit hommes armés pour protéger notre débarquement contre les gardes-côtes ou les douaniers que nous pouvions rencontrer au bord de la mer. A la nuit tombante, nous nous fimes débarquer très près de Bréhal, à environ trois lieues au-dessus de Granville. Nous avions donné au capitaine Baudry le surnom de Jean Bart, à cause des fanfaronnades qu'il avait faites à Jersey pendant le temps que nous y étions casernes ; mais si nous l'avions cru aussi brave que Jean Bart, nous nous étions bien trompés. Il n'osa pas venir avec ses huit hommes armés nous escorter à cent pas de son bateau ; il n'osa même pas les laisser débarquer avec nous, tant il avait peur d'être pris en les attendant un quart d'heure. Heiurcusement nous n'en eûmes pas besoin, car nous débarquâmes sans rencontrer le moindre obstacle ; nous avions seulement de l'eau jusqu'à la ceinture en quittant le bateau, mais cinquante pas plus loin nous mai*chions à pied sec.

Nous ne rencontrâmes personne sur notre route en nous rendant à Ck)ntrières, chez M. le chevalier de Monceaux, où nous arrivâmes à deux heures du matin. Nous y

38a HâlfOIBBS DE HOCUR.

troaTflmea M. Finel, qni avait éM BATùjé de JetMj.

comme je l'ai dit i^us haut, par M. le emnlii d» Frotté.

il y avait bientôt deux mois, anprfes des offieïen n^alialM de Normandie. Je lui dis qa« imhu le crevions mort dépôts longtemps, tu qu'il doqs avait -proaÛB de Jersey de nous donner de ses nouvelles avant c jours, s'il n'était revenu Itii-même. Il me eoata nilk histoires qui n'avaient pas le sens commun, pour s'escn» ser de la négligence qu'il avait mise k acconqdir la mission dont il s'était chargé. Il assura qu'il allait s'embarquer le soir même pour retourner k Jersey reikân compte à M. de Frotté des dispositions ob il avait tnmvé les officiers royalistes de Normandie. Je loi dis qu'il Atadl de toute inutilité de retourner à Jersey ; que j'avais des ordres de M. le duc d'Aumont pour les offidov de l'armée royale de Normandie; et quant à lui, H. Find. qu'il devait se rendre sans retard dans la divisioa d'Avrimches, et la mettre de suite sous les armes; que sous huit jours il recevrait des ordres pour l'inslndre de ce qu'il aurait à faire.

M. du Hainel, député de la Manche, se troaraît 6bitt M. de Monceaux. Je racontai à ces Meuietm le pn^ de M. le duc d'Aumont de débarquer dans le d^iartanteDt du Calvados, et même le plus près de Gaen qu'il loi serait possible. A cette nouvelle, MM. de Monceanx et ds Hamel me demandèrent quelles étaient les forces de l'armée du duc d'Aumont; ils furent extrêmement sorprla de la témérité de ce géuéral, en apprenant que son «sp^ ditiou n'était forte que de i3o hcHnows. Ces denx Messieurs me firent beaucoup de reproches dt- ne pas i ni'étre opposé de toutes mes forces à une pareUlc rc^>lu* tion. Je leur dis de demander à M. de Bérenger. aide de camp de M. le duc d'Aumont, et àM. Lea«iir, loua deux.

présents, si j'avais été appelé au conseil qui avait pris cette décision. Je leur expliquai en même temps les démarches que j'avais faites auprès de M. le duc pour tâcher de le faire changer. M. du Hamel, qui arrivait directement de Gaen, me dit qu'il y avait dans cette ville pour le moins i,qoo hommes de cavalerie, et 3,ooo d'infanterie; que les i3o hommes du duc d'Aumont trouveraient une mort certaine s'ils débarquaient dans les environs de Gaen; qu'il était de toute impossibilité qu'il en réchappât un seul; ceux qui ne seraieut pas tués, ne pouvaient éviter d'être faits prisonniers par la cavalerie du général Yédel, qui commandait à Gaen. Là-dessus je priai M. du Hamel d'écrire à M. le duc d'Aumont pour lui faire envisager tous les dangers qu'il aiu-ait à courir en débarquant dans la plaine de Gaen, et lui faire sentir l'avantage de descendre dans le pays du Bocage, où il pourrait très facilement éviter d'en venir aux mains, tant que son armée ne serait pas de force à se mesurer avec celle de Yédel. M. du Hamel écrivit donc, détaillant à M. le duc d'Aumont les forces que le général Yédel avait sous ses ordres. Je proQtai du bateau qui devait porter M. Finel à Jersey, et je donnai à Lenoir l'ordre de partir le soir même pour remettre à M. le duc d'Aumont la lettre de M. du Hamel, avec une que je lui écrivais pour lui rendre compte de notre arrivée en France et du bon état où je trouvais les esprits; je recommandai à M. Lenoir de ne pas perdre une minute pour se rendre auprès de M. le duc. Malheureusement celui-ci et ses i3o hommes avaient mis à la voile quand M. Lenoir arriva à Jersey.

Je partis de Gontrières le soir même, après avoir mis en route M. de Bérenger pour les environs de Saint-Lô et de Bayeux, et M. Finel pour la division d'Avranches.

Gomme je marchais seul le lendemain matin, ma carabine à deux coups dans ma poche, j'aperçus de loin sur le clocher d'une église flotter le drapeau blanc. Je tirai ma carte de ma poche, et je reconnus facilement que c'était Saint-Laurent-de-Guves. Je ne balançai pas à me déranger un peu de la route que je suivais pour passer par ce bourg. Je m'informai là aux premières personnes que je trouvai, par qui le drapeau blanc avait été mis sur l'église; elles me répondirent que c'était M. le curé. Je leur dis qu'ils étaient trop heureux d'avoir un pareil curé, que cette seule action prouvait qu'il avait du caractère et qu'il était honnête homme. Ces bonnes gens entrèrent un peu en conversation avec moi; ils me demandèrent si je ne croyais pas que cela ferait piller leur commune d'avoir aboré le drapeau blanc. Je répondis que non, que c'était pour eux un grand honneur de donner les premiers cet exemple ; pour les encourager un peu, je leur dis que M. le duc d'Aumont, qui était à Jersey avec une petite armée, allait débarquer incessamment sur la côte de Normandie. Cette nouvelle parut les rassurer et leur faire beaucoup de plaisir; ils me prièrent de leur dire mon nom. Je leur dis que j'étais Michelot : c'est le nom que j'avais porté pendant la guerre; que j'avais quitté la veille à Jersey M. le duc d'Aumont; qu'il m'avait envoyé avant lui pour réunir les Royalistes de Basse-Normandie afin de le rejoindre aussitôt son débarquement. Plusieurs de ceux qui se trouvaient autour de moi, me reconnurent dès qu'ils entendirent le nom de Michelot; ils avaient servi dans l'armée royale de Normandie, en la légion d'Avranches; ils me témoignèrent leur surprise, et en même temps leur joie, de me revoir au milieu d'eux. Ils s'étonnèrent de ma témérité de m'exposer à marcher seul, sachant bien que si j'étais pris par les troupes de Bona-

parte, je serais fusillé sur-le-champ. Ils me dirent qu'ils ne voulaient pas que je marche plus longtemps seul, et qu'ils allaient me servir d'escorte.

En moins d'une demi-heure, ils se trouvèrent quatorze, très bien armés ; ils me dirent qu'ils étaient prêts à me conduire où je voudrais aller. Je répondis que puisqu'ils avaient tant de bonne volonté, je priais quatre d'entre eux seulement de venir avec moi jusque chez M. le comte de Saint-Paul ; que les autres s'occuperaient à préparer la réunion et l'armement des jeunes gens de leur canton, afin qu'ils fussent tous prêts, dans deux ou trois jours au plus tard, à marcher pour venir me rejoindre, et que nous irions tous ensemble au-devant de M. le duc d'Aumont. Je leur donnai aussi des ordres pour les cantons voisins, afin que la réunion des Royalistes s'y opérât comme dans le leur. Après être convenu avec eux de l'endroit oii j'enverrais un exprès les trouver lorsqu'il serait temps, je fus accompagné par quatre hommes chez M. de Saint-Paul, à Lingeard: je lui expliquai brièvement ce dont il était question, le priant de ne pas perdre une minute pour lever son ancienne légion. Il donna de suite ses ordres en conséquence. Je partis de chez lui après y avoir dîné ; il vint me conduire à Beauficel chez mon ami Le Tessier, qui, de ce moment, ne me quitta plus et me servit d'aide de camp. M. de Saint-Paul alla presser l'exécution des ordres qu'il avait donnés pour la réunion de sa légion.

Nous nous rendîmes. Le Tessier et moi. dans la légion de Saint- Jean-des-BoLs pour la mettre aussi sous les armes. Je trouvai en arrivant M. Picque des Demaines. leqael était à la tète d'un petit noyau de conscrits réunis par loi pour se défendre contre c^fux qui voudraient les attaquer, et surtout contre la gen^iarmerie qui les poursuivait à outrance pour les forcer à rejoindre les armées de Booa-

parte. Je réunis dès le jour môme les anciens officiers de la légion et je leur donnai Tordre de reformer chacun leur compagnie ; dès le lendemain, la légion se trouva réorganisée. J'avais, en arrivant, envoyé aussi des officiers à Fiers pour lever cette légion, ainsi que dans le canton de Passais, pour réorganiser le bataillon de M. Achard des Haute&-Noës. Je ne peux pas faire ici Féloge du zèle que ,

M. de Bois-Roussel, chef de la légion de Fiers, et j

M. Achard des Hautes-Noës mirent à exécuter les ordres i

que je leur transmettais d'organiser et d'armer promptement, le premier sa légion, et le second son bataillon, car ni Tun ni l'autre ne s'en occupèrent. Je me trouvai dans la nécessité d'y envoyer d'autres officiers à leur place.

J'avais donné partout des ordres pour former les divers rassemblements par compagnie, afin de pouvoir, dans vingt-quatre heures, faire de toutes ces compagnies, depuis Avranches jusqu'à Fiers, un rassemblement général. Dans le territoire renfermant les quatre principales légions commandées par M. le comte Louis de Frotté pendant la guerre des Chouans, celles de Saint-Jean-des- Bois, d' Avranches, d'Ambrières et de Fiers, j'avais en deux jours enrôlé 4»5oo hommes, qui ne faisaient qu'attendre mes ordres pour se réunir et rejoindre M. le duc i d' Aumont. Mais le troisième jour depuis mon arrivée dans j le pays, j'appris qu'il s'était fait sur la côte de Bayeux un j débarquement, qu'on disait être d'Anglais. Ne doutant pas que ce ne fût M. le duc d' Aumont, je priai M. Picque des Demaines de monter promptement à cheval et de se rendre à Bayeux pour tâcher de rejoindre cette troupe, qui devait être celle de M. le duc. Pendant que M. des Demaines faisait seller son cheval, j'écrivis à la hâte à M. le duc d' Aumont une lettre où je lui rendais compte de ce que j'avais fait. Je lui disais que j'avais 4»S<><) hom-

mes, dont a,5oo bien armés, et que j'attendais ses ordres pour les conduire où il voudrait.

M. des Demaines partit de suite et fut en toute diligence trouver M. le duc qui arrivait avec sa petite armée au camp de Livry. Comme tout le monde le croit, la garde nationale de Bayeux avait sauvé M. le duc d'Aumont et sa troupe, en lui ouvrant les portes de la ville et faisant bouclier de leurs corps contre Tarmée de Védel, pendant que M. le duc et les siens fuyaient par l'autre porte. Lorsque M. le duc d'Aumont eut pris connaissance de ma lettre, il dit à M. des Demaines que Védel avait appris que le Roi était rentré à Paris, que, par conséquent, il ne le poursuivrait plus. M. le duc m'écrivit une lettre par laquelle il me donnait l'ordre de licencier les hommes que j'avais réunis, et d'aller le rejoindre de ma personne au camp de Livry. Aussitôt que M. des Demaines fut de retour et qu'il m'eut remis cette lettre, je donnai des ordres pour dissoudre les divers rassemblements que j'avais provoqués ^

I. Le manuscrit des Mémoires du colonel Moulin, rédigés par son gendre, M. Cassin, contient une continuation renfermant le récit de ses démarches depuis le 9 juillet i8i5 jusqu'à la fin de novembre 1817. Cette continuation remplit soixante-cinq pages d'une écriture serrée. Nous n'avons pas cru devoir Tinsérer ici, tant parce que les affaires personnelles du colonel Moulin y tiennent une place prépondérante, qu'en raison de ce qu'eUe n'est qu'une version du texte primitif modifiée par M. Cassin, qui a trop souvent mêlé ses propres réflexions à celles de son beau-père.

Cette suite aux Mémoires commence par revenir sur la situation périlleuse où le duc d'Aumont s'était placé ; elle raconte son entrée triomphale à Bayeux et à Caen au milieu de l'enthousiasme indicible des populations. Le duc d'Aumont,qui avait accablé de promesses ses compagnons d'armes, paraît, à peine arrivé à Paris, les oublier complètement. Moulin, toujours fortement appuyé par le duc de Berry, demande le commandement de Granville; comme en 1814, il échoue devant le mauvais vouloir du ministère de la Guerre. Assailli par les demandes et les réclamations des Royalistes du Bocage, il se trouve obligé de subvenir à des frais onéreux, et par suite exposé à la gêne. Enfin le 97 janvier 1816, le duc de Berry obtient Ba mise en activité de service comme colonel d'infanterie attaché à Tétat-

388 MÉMOIRES DR MODUN.

major de U première dlTlsion militaire. O nt bilo accnefUI par le (Caèrai Uespinois, coinmaiidaiit cette dlviiioD, qui ae moatie Ma aatlibit da son service. Il est appela à taire partie dWe conmitatoa ehugta de taair compte dps services rendu» dans ■'■rmèe royale de NorauBdte ; U f Ut prévaloir les Intérêts des combattants dea quatre lègiona ajrant pria !• pMt la plus active à. la guerre, aur les demandes des offlders tilnlalrea dea lègioDs organisées sur le papier par M. de Bruslart et qui n'aralntl jamala marché. En jain 1S17, le colonel Moulin est envoyé en mlMlonpar le géaèral Despinois dans l'arrondlssemeot de Chlteau-Thlarrj, où prèa de 6,000 hommes s'étalent Insurgés i llastigation de quelques agenta boaapartistes. En promettant une entière Indulgence et tenant scrupnlfa ai a ent parole, Uoulin obtient la prompte sonmlsslon des rebeUsa. Il sorpreBd b trame des moteurs du désordre -, mais prévenu par son cbeT qnll ne e^ rait pas soutenu, il renonce à la dévoiler. Rentré i Parla le >; aoAt. U recoH, le iS novembre 1813, avis qu^ est mis à demi-solde, et lltit tes adieiu mi général Despînoig. Le récit se termine brusquement par cette pbnwe : ■ A ces mots, je pris congé du général. ■

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