TOME II
J''avais, je ne sais comment, encouru la malveillance de la maîtresse de la maison que j^habitais. L^espoir que je pouvais fonder sur la générosité du public, excitée par la lecture de mon histoire, n'adoucit point cette animositë dont je n'ai jamais conçu la cause ; elle s'augmenta tellement , quoique j'eusse constamment cherché à complaire à cette femme, qu'un jour elle prit un mandat contre moi pour quatorze livres de loyers échus dont je lui étais redevable, et conduisit elle-même dans mon appartement l'officier du shérifF chargé d'exécuter cet ordre ; et pour que cette arrestation fût aussi pénible, aussi dispendieuse qu'il était possible, elle prit soin de la faire faire un samedi, à huit heures du soir (i).
M. Baten de Hare-court dans le Temple (2) , voulut bien m'aider à sortir de cette fâcheuse
(1) Le dimanche est , en Angleterre , un jour de repos universel; aucun acte, aucune affaire ne se fait ce jour-là. Un débiteur arrêté le samedi ne peut , par conséquent , fournir caution ni obtenir sa liberté avant le lundi.
{Note du traducteur.)
(a) Quartier qu'habitent particulièrement les gens de loi. {Note du traducteur.)
affaire; mais la haine s^accroît par 11' mal qu*'elle fait , par celui qu"'elle a voulu faire : les revers ajoutent, ainsi que les succès, à son intensité. Ma persécutrice , irritée de voir que j'avais échappé à sa malveillance, alla trouver tous les gens à qui je devais , et, par tous les moyens quVUe put imaginer, les engagea à prendre contre moi des mandats d'arrêt. Bientôt, les dettes , ajoutées aux frais, se trouvèrent quadruplées.
Pour comble de désagrément, n'ayant pas, à raison de mon ignorance des lois, répondu convenablement à l'un de ces ordres, je fus attaquée pour mépris du tribunal ^ et, hors d'état de payer l'amende, je me vis de nouveau conduite en prison.
L'officier chez lequel on me mena s'appelait M. Parson ; c'était celui chez lequel j'avais été précédemment conduite , à raison d'un billet que j'avais souscrit pour rendre service à miss Smithers , cette femme ingrate et méprisable qui avait trompé et mon fils Metham et moi. Je ne possédais pas un shelhng; j'eus recours encore à M. Baten, dont l'amitié ne m'abandonna pas : mais prête à quitter la triste demeure que j'étais revenue
4o4 MÉMOfRES
habiter, mon hôte me signifia un mandat portr cinq guinëes que je kii devais, à raison de cette détention antérieure.
Ces persécutions répétées me rejetèrent dans le désespoir; je ne voyais aucun moyen dVchapper à tant de malheurs. Enfin , grâce aux secours que m^ont donnés généreusement la duchesse de Bolton, le duc de Montagne, la duchesse de Rutland, le comte de Mansfield , sir Francis et lady Basset , lady James, mistriss Hastings, un obligeant inconnu, et Festimable mistriss Bull, dont je dois Tamitié à la lecture de mes Mémoires , le nuage qui mVnveloppait commença à se dissiper ; j Vus lieu dVspérer que bientôt je serais débarrassée de toutes mes dettes. Mais un jour, je reçus une visite de M. Naylor qui me présenta un long mémoire pour les frais d^un procès qu^il avait suivi pour moi, relativement à la fausse arrestation dont je vous ai rendu compte.
Je fus d^autant plus étonnée, que je lui avais payé sept guinées et demie à valoir sur ses frais; et comme, depuis plus de cinq ans, il n^avait rien réclamé, je ne pouvais supposer que je lui dusse quelque chose. M. Baten, que
je consultai de nouveau , arrangea avec lui cette affaire.
J'aurais dû vous dire que j'avais connu ce dernier , parce que , charge des intérêts du frère de M. Woodward , il était venu me trouver pour m'engager à déclarer que je renonçais à l'obligation souscrite par son client, et trouvée dans les papiers démon ami; je me prêtai avec grand plaisir à une réclamation qui me paraissait juste ; et comme je suis la seule partie intéressée à la succession , j'espère que ma renonciation aidera M. Woodward à gagner le procès que lui ont , si mal à propos , intenté les exécuteurs de son frère (i).
Après vous avoir affligée par le détail de mes nouvelles peines , j'ai quelque plaisir à vous apprendre que devant moi s'ouvre une nouvelle perspective; j'ai lieu de croire que moins triste je vais me trouver , pour ma vie, dans une position agréable et tranquille.
(i) M. Woodward était mort en 1777, et ce procès, comme on le voit, durait encore en 1786. On peut voir par cet exemple combien sont fondés les reproches si souvent ■ faits à la jurisprudence civile des Anglais.
{Note du traducteur.)
4o6 MEMOIRES
Mais Pindëpendance même, qui m^est si chère , me flatte moins que la satisfaction de me retrouver prote'gëe , chérie par les personnes que distinguent de ve'ritables vertus.
M. Townley-ward , homme de loi qui honore sa profession , a pris en main ma cause ; il me soustraira, je Tespère, à la tyrannie d'un homme qui n\i use que pour me nuire des pouvoirs qu'on lui avait donnes pour me servir.
Désormais, bornant mes jouissances à la conversation de quelques amis que j'ai conserves, je remercie mes bienfaiteurs , et je J)énis la Providence.
LETTRE cm.
8 mai 1785.
Je croyais avoir pris congé de vous ; mais je ne peux me refuser au désir de mettre sous vos yeux une lettre que je viens de recevoir. Elle respire une philantropie si douce, une politesse si aimable , que j'ose croire que vous ne la lirez point sans quelque satisfaction. Les louanges flatteuses que me donne l'obligeante anonyme , la sensibilité qu'elle me témoigne, les consolations qu'elle m'offre, ainsi que les vœux qu'elle forme pour moi , ont fait , sur mon cœur , une impression qui n'en sera point effacée. Puisse l'auteur inconnu de cette lettre touchante lire ici l'ex-; pression de ma reconnaissance !
(( Ma chère dame,
» Je viens d'achever la lecture de ce que » vous appelez modestement Vapologie de
4o8 . MEMOIRES
votre vie. Cet ouvrage , sans doute, pourrait servir crapologie à une vie plus blâmable que la vôtre. Nulle histoire encore ne m'^avait paru aussi intéressante. Si Ton eût donné ce récit pour un roman , j'aurais repris Fauteur d'avoir passé les bornes du vraisemblable , et je l'aurais accusé de se jouer de la crédulité de ses lecteurs. Mais vous nous avez prouvé que l'imagination la plus inventive était bien au-dessous de la réalité.
)) Ah ! ne dis pas , aimable infortunée ^ ne dis pas que tu n'as point d'amis qui prennent part à tes chagrins , ou qui puissent se réjouir de tes consolations. Toute ame libérale s'intéressera à ton sort. Tout cœur sensible sera attendri de tes maux , et se félicitera de ta satisfaction si le ciel encore daigne te sourire. Et , sans douie , il te regardera en pitié ; sans doute , cet être qui t'a retenue suspendue sur le bord de l'abime, ne t'abandonnera pas tout-à-fait.
N'as-tu pas nourri la veuve et l'orphelin ? N'as-tu pas donné du pain à celles qu'ornent aujourd'hui les symboles de la grandeur , lorsque leurs parens désolés n'en
)> avaient point à leur offrir (i) ? Ils peuvent )) t^oublier , ceux que tu as secourus dans le )* besoin ; mais le Dieu du ciel ne t''oubliera » pas.
)) Heureuse ! trois fois heureuse ! si je pou- » vais vous offrir quelque soulagement. Ma )) demeure serait votre asile; mes tendres )) soins rendraient le calme à votre ame fa- )) tiguée ; votre société charmerait mes vieux » jours. Mais je ne puis prétendre à de si doux )> plaisirs. Des prières et des vœux sont les )) seuls trésors dont je puisse disposer. Mais )) cVst un cœur compatissant qui vous les of- )) fre, et vous n''en repousserez point Thom-
mage.
» Quelques paroles consolantes sont sou- )) vent plus douces aux malheureux, que les )) dons de Fopulence. Cest là le tribut du )) pauvre, et j'ose vous le présenter. Souffrez h que jY joigne quelques conseils. Je ne suis » pas de ces gens qui , assis sur des fleurs , » prêchent la patience à ceux qu'ails voient
(i) Ceci fait probablement allusion aux deux miss Gunnings. On a vu comment l'une avait reconnu les services rendus à son enfance. ( No/e du traducteur. )
4^0 MÉi^OIRES
couches sur des épines. Peu de personnes, peut-être , ont bu à plus longs traits que moi , dans la coupe du malheur; Taffliction a , depuis long-temps , courbé ma tête. Mais, y grâce à Dieu , elle n'a point flétri mon ame. ) Lorsque l'adversité , sous des formes mul- ) tipliées, m'est venue assaillir, une rési-
> gnation absolue aux volontés du Ciel m'a
> conservé le repos intérieur. L'espérance,
> ce baume souverain des cœurs blessés, » m'a soutenue contre la fortune. Sans son ' appui , j'aurais , depuis long-temps , suc- ' combé aux peines les plus amères qui puissent affliger une mère tendre et une épouse affectionnée.
)) N'oubliez point , quelques infortunes qui s'amassent pour vous accabler , que la main qui vous frappe peut aussi vous guérir ; que cette même Providence qui, si longtemps, a permis que vous fussiez le jouet d'*hommes vils et cruels , peut , en un instant, vous rendre l'amitié des justes, la bienveillance des grands , heureux dispensateurs des bontés que le ciel réserve aux malheureux ! Ce serait ce noble emploi
» que je convoiterais, si jetais susceptible » d''envie.
)) Je me flatte , madame , que vous excu- » serez la liberté que prend une personne )> plus âgëe que vous , et qui ne craint point )) de se dire , avec vérité ,
Votre amie, P. S.
(( P. S. S^il survenait, comme je Tespère, » quelque changement heureux dans votre )) position , veuillez bien Tannoncer dans le » Journal du Soir, et y joindre l'indication de » votre demeure. Ne la connaissant point, » jWresse cette lettre à M. Bell (i) qui, j'es- » père , vous la fera parvenir. »
(i) Libraire chez lequel se vendait l'ouvrage de mislriss Bellainy.