‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 31 sur 110 · LETTRE XXX · texte numérisé non relu

LETTRE XXX

23 mai 17 — .

Le second rôle que je jouai, fut celui d'^thénaiSf dans Theodesius (1). Je ne fus pas plutôt entrée sur la scène , que j^aperçus lord Byron qui sMtait placé dans la loge du théâtre. Un tremblement me saisit à la vue de cet homme qui m^avait causé tant de peines : je iiis quelques instans sans pouvoir parler. M. Rich , de la loge où il était avec sa famille, observant que je pâlissais, vint, sur-le-champ, derrière la scène, pour en savoir la cause. Mylord , dans Fintervalle , avait quitté sa place, et sMtait allé mettre dans une cou-

(1) Thëodosius', ou la Force dé l'Amour, tragédie en cinq actes , de Nat. Lee. Le seul ressort de cette pièce est Tamour ; le style en est bizarre : on y reconnaît As écarts d'une imagination qui , souTent exaltée , finit par se déranger. La dédicace de cette tragédie , adressée à la duchesse de Richniond , est citée comme un modèle de la plus vile flatterie . ( Noie du traducteur, )

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lisse , à la vue des spectateurs* M. Rich étant entre dans sa loge par une petite porte dont il avait la clef, le trouva dans cette position , et conçut facilement la cause de mon émotion.

Lord Byron savait que le directeur , dans sa jeunesse, avait été homme de plaisir. Il Faborda d^un air facile, et lui dit: Hé bien! Rich, je suis venu pour enlever votre Athê^ nais. Ce propos ne pouvait qu'offenser un homme qui m^avait toujours traitée comme sa fille, et qui, d'ailleurs, joignait à beaucoup de bonté un courage distingué. Il fit au lord quelques remontrances sur un projet si répréhensible, si contraire aux lois de la société , et par conséquent si indigne de son rang. Il y avait, lui dit-il, de la cruauté à venir eflrayer une jeune personne qui n'avait jamais paru approuver sa passion, et qui s'efïrayait, avec raison, de cette persécution. Je vous invite, mylord, ajouta M. Rich dW ton résolu, à quitter les coulisses ; car je ne pourrais souffrir trsfliquillement qu'on insultât devant moi mes acteurs.

Mylord, craignant une affaire sérieuse, rentra dans sa loge en jurant de se venger ;

mais il ne fut pas plutôt assis , que le public , qui , en général , aime à prendre parti contre l'injustice, parut mécontent, et l'obligea à s'en aller dans une loge en face, au fond de la- ' quelle il se cacha, pour éviter quelque insulte plus grave.

M. Quin , ne jouant pas ce jour-là , n'était pas dans la salle; mais le lendemain soir, il apprit la peur que j'avais eue. M. Thompson , qui en fut de même instruit ,• vint au spectacle. Passant près du théâtre,^ il entendit causer deux personnes , dont l'une disait à l'autre : Il fout que je lui parle ce soir , ou je me brûle la cervelle. M. Thompson ne put entendre la suite de la conversation ; mais il conclut , du commencement, que ce devait être lord Byron qui s'exprimait ainsi , et qui , mécontent de l'huihiliation qu'il avait essuyée le jour précédent, était résolu à me faire encore enlever.

Il informa, sur-le-champ , de ce qu'il avait entendu, M. Quin, qui en eut la même idée. Celui-ci me fit dire, pendant la pièce , de v^nir lui parler aussitôt que j'aurais fini mon rôle. Le siçn ayant fini au quatrième acte, je le trouvai déshabillé. Sitôt qu'il me vit : Ma-

dame, me dit-il, vous nuirez point ce soir en chaise; vous voudrez bien accepter mon bras pour retourner chez vous. La frayeur me saisit : mais comme il m^assura que je serais bien escortée , et qu'il ferait apporter son souper chez moi , où M. Thompson et lui passeraient la soirée, je me rassurai. Lorsque je fus déshabillée , M. Quin ordonna que Ton amenât ma chaise à la porte du théâtre, dans le passage , avec tous les rideaux tirés , de façon que Ton put supposer que j'étais dedans. Pendant ce temps-là , nous sortîmes de la salle par une autre porte , et,* traversant les places , nous gagnâmes Tavistock-Street , où nous demeurions, ma mère et moi. Nous y fûmes avant que les porteurs eussent pu s'y rendre. En arrivant , ils nous apprirent qu'ils avaient été arrêtés en chemin , par un homme enveloppé dans un grand surtout. D'abord , ils avaient fait mine de vouloir résister; mais cédant à ses ordres, ils avaient posé leur chaise. L'inconnu , alors, s'en étant approché, l'avait entr'ouverte ; et jetant quelque chose dedans, avait déclaré que si, dans là soirée, on ne lui faisait pas réponse , il était décidé à se tuer. 11 avait ensuite refermé la chaise,

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«t ordonne aux porteurs de reconduire chez elle la personne qui était dedans.

Ce récit ayant excité notre curiosité , M. Quin demanda, pour la lire, la lettre qu^on avait jetée dans la chaise. Cependanf , un des porteurs nous dit que, sûrement, ce pauvre Monsieur n^avait point eu intention de me faire du mal, car cVtait un des meilleurs hommes du monde. Le porteur ajouta que , peu de temps auparavant , il m'avait remis une lettre de ce Monsieur ; mais que je Pavais si mal reçu, qu'il n'avait pas osé se charger d'une autre. Et je vous prie, dit M. Quin, quel est ce galant homme? Monsieur, répliqua le porteur, c'est M. BuUock. La lettre venue , M. Quin demanda à la lire. Je m'y opposai, parce qu'ayant reçu beaucoup de lettres de ce même homme, je me proposais de les lui renvoyer désormais sans les ouvrir. Cependant on la lut, et l'on n'y trouva que les expressions d'un amour extravagant. L'auteur était un jeune homme bien né , destiné à une fortune considérable. Il achevait son éducation à Cambridge, et n'avait pas encore quitté ITJniversité. Il était d'une fort belle figure.; mais la violence de son carac-

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tère mVpouvantait au lieu de me séduire. M. Quin, qui connaissait beaucoup son père y prît la lettre, et promit de ramener le jeune homme à la raison.

Nous venions de nous mettre à table lorsque le garçon d'un traiteur voisin vint m'apporter une lettre ; c'était de la part de lord Byron , qui, quoique marié depuis peu à Tune des plus aimables et des meilleures femmes du royaume, m'y faisait l'ofire d'assurer ma fortune; il finissait par déclarer, avec serment, que si je n'acceptais pas sa proposition , il me poursuivrait jusqu'à ce que j'eusse trouvé un asile dans les bras d'un autre. M. Quin, aussitôt qu'il eut lu le billet, demanda une plume et de l'encre , et fit la réponse suivante : « Le lieutenant O'Hara (i) )) fait ses complimens au lord Byron , et le )) prévient que s'il se permet encore d'insul- )) ter sa sœur , ni son rang , ni sa lâcheté île » l'empêcheront de le punir comme il le méu rite. )> Cet heureux impromptu fit à mylord une si belle peur , que le garçon revint un

(i) Le lecteur doit se rappeler qii'aÎDsi se nommait le IVère de mistriss Beilamy . ( Note du traducttur. )

quart d'heure après, nous dire qu'il était sorti. Nous apprîmes ensuite que ce brave seigneur était parti le lendemain pour le Nottinghamshire. Depuis ce jour, il ne m'a plus fatiguée de ses poursuites. Ladjr Byron , peu de temps après, vint à mon bénéfice, et m'honora des marques de sa générosité. Son procédé me fut d'autant plus agréable , qu'il me faisait connaître la noblesse de ses sentimens. Elle avait une charmante figure , une taille extrêmement élégante , un caractère fort doux , et réunissait à tous ces avantages une grande fortune. Mais séduite par l'éclat d'un titre et d'un assez bel extérieur , elle avait contracté une alliance qui fit à jamais, et sous tous les rapports, jie malheur de sa vie.

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