‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 33 sur 110 · LETTRE XXXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXII

l8 juin 17 — .

L^ANECDOTB suivantc est d^un tout autre genre que celles qui, jusqu^à présent, ont rempli mes lettres : lord Tyrawley nous la raconta le même soir; et j'ai cru qu'elle pouvait trouver place ici , à cause de sa singularité.

On sait qu'une révolution fut projetée en" Russie , pendant le règne de la czarine Elisabeth, et qu'elle fut sur le point de réussir. Peu de gens savent ce qui la fit échouer.

Lord Tyrawley, par un long séjour en Espagne et en Portugal, avait pris du goût pour les gens de ces deux pays. Pendant sa résidence en Russie, il remarqua plusieurs jours de suite un Espagnol qui se promenait devant la cour de son hôtel. L'intérêt qu'il prenait aux personnes de cette nation le porta à faire inviter, par un de ses gens , cet étranger à diner à son office. L'Espagnol accepta sans façon, revint le lendemain , con-

linua pendant plusieurs mois : on finit par le regarder comme de la maison.

Un soir, il vint fort tard , et pria le domestique qui était dans Tantichambre , de dire à son excellence qu^il désirerait avoir Thonneur de lui parler. Le domestique ne supposant pas cet entretien fort pressant, voulut rengagera le remettre au lendemain matin. L^Espagnol insista ; Fambassadeur, averti , le fit entrer. Aussitôt qu^il fut seul avec lui : Mylord , lui dit-il , je suis venu pour reconnaître toutes vos honnêtetés; mais avant que je m^explique , veuillez bien ordonner qu^on vous tienne une voiture prête.

L'air mystérieux quWectait Tétranger apprit bientôt à mylord que cet homme était un espion. Ildemanda sa voiture ; puis l'Espagnol reprit : J'ai formé depuis quelque temps une liaison avec un Russe de la suite du marquis de la Chétardie. En quittant Thô tel de votre excellence , je vais , chaque jour , passer avec lui une ou deux heures. Y étant , il y a quelques jours , plus tard qu'à l'ordinaire , j'observai quelqu'un qui avait l'air de ne vouloir .pas être reconnu. Ses précautions éveillèrent mes soupçons ; et comme je n'avais pu que

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Tentrevoir et conjecturer qui il était , je résolus de m^en assurer. A cet effet, lorsque mon ami revint , je lui demandai , sans affectation , si le comte Bestuscheff , confident particulier de Timpëratrice , allait ordinairement à pied dans cette saison rigoureuse. Je nVn dis pas davantage pour cette fois ; mais le lendemain soir j^allai, comme à Pordinaire, voir mon ami. Cependant, je ne voulus point sonner à la porte de Fhôtel , que je n'eusse vu y entrer le comte qui, à ce que je présumais, devait venir à peu prfe à la même heure que la veiUe.

Entré peu d'instans après lui , au lieu d^aller à Fappartement de mon ami , comme je connaissais tous les détours de la maison , je gagnai, sans être aperçu, par un escalier dérobé , le voisinage d'un cabinet dans lequel le comte et le marquis étaient en conférence. J'entendis le premier dire à l'autre en italien : « Je crois que, plus tôt vous partirez, » et mieux cela vaudra. Les passe-ports se- » ront prêts à onze heures. » Sitôt que j^eus entendu ces mots , je sortis de ma cachette , et j'allai trouver mon ami, qui me gronda d'être venu si tard. Il ne pouvait plus , pour

ce jour-là , profiter de ma compagnie , parce quMl avait trop de choses à faire.

Je lui demandai quelles affaires il avait de plus qu^à Fordinaire. Il me répondit qu^il ne voulait pas trahir le secret de son maître, quoique celui-*ci le ùiéritàt un peu pour ne le pas emmener, comme il le lui avait promis. Je ne fis pas dVutres questions , dans la crainte qu^on ne me confiât quelque chose sous le sceau du secret; car votre excellence sait qu^un Espagnol a trop d^honneur pour divulguer une chose confiée à sa discrétion.

— Et que supposez - vous que soient les motifs y ou que doivent être les conséquences de ce départ secret du marquis ?

— Une révolution , mylord , répliqua l'Espagnol; et si votre excellence ne se presse pas d'aller avertir l'impératrice , et l'informer de ce que je viens de lui dire , il sera trop tard pour l'empêcher. Je sais tous les détails ; mais il ne m'est pas permis de vous en dire davan^ tage. Au reste , si je voqs trompe , vous pouvez disposer de ma vie.

Mylord, d'après ses propres observations, et quelques autres avis qu'il avait reçus,

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soupçonnait bien que quelque grande intrigue était en oiouvement. Après avoir encore sonde FEspagnol, il crut reconnaître que cet homme avait reçu, sous le sceau du secret , des>;onfidences qu^il ne jugeait pas à propos de révéler.

La voiture était prête : lord Tyrawley, malgré Finconvenance de Tbeure et la rigueur de la saison , se rendit avec FEspagnol au palais de Fimpératrice. Son caractère d^ambassadeur d^Angleterre le fit admettre sur-le-champ; mais Fimpératrice sembla douter du fait jusqu^à ce que FEspagnol fut introduit. Celui-ci donna des preuves si convaincantes de tout ce quHl avait dit , qu^il n^ eut pas moyen de douter de ses assertions. Sa Majesté parla alors d^envoyer, pour prévenir la conjuration, un corps de troupes qu^elle nomma, a Non , lui dit FEspagnol , il )» faut au contraire vous assurer de ces gens; )> ils sont , en ce moment , en armes contre" w vous. M Ce fut pour elle un trait de lumière. C'était une partie de sa garde ; et son favori Wall en était colonel. On envoya surle-champ quelques soldats pour arrêter le marquis de la Chétardie; mais il était déjà

parti; et quoique poursuivi de près, il échappa. C^endant, il nWait pas eu le temps de soustraire ses papiers : on sVn saisit, et on les porta au palais. Le régiment suspect fut trouvé sous les armes; ce qui confirma sa trahison. La perfidie du comte fut démon» trée; mais par un reste de rattachement qu^Ëlisabeth avait eu pour lui , elle épargna sa vie , et se contenta de Texiler en Sibérie. Tous ceux qu^il avait gagnés furent mis à mort. L'impératrice prit à son service l'Espagnol , qui s'appelait Rosa de Svlva , et le récompensa magnifiquement. Les présens qu'elle fit à cette occasion au lord Tyrawlej, quoique d'une très-grande valeur, eurent moii^s de prix à ses yeux que l'amitié dont elle l'a honoré tant qu'elle a vécu (i).

'i) La mémoire de mistriss Bellamy parait îâ TaToir mal servie : lord Tyrawley n'a pu faire un récit oii les noms , les époques et les faits sont intervertis et défigurés.

BestuschefT, en 1740 , sous la régente Anne , fut compris dans la disgrâce du fameux Biren et exilé en Sibérie.

La Chétardie était arrivé en Russie cette même année , comme ambassadeur de France ; il y resta jusqu*en 174a , et en partit à cette époque, comblé des faveurs d'Elisabeth qu'il avait aidée à monter sur le trône.

n revint en' 1746 avec le même titre. Bestwschcff, rap-

pelé par Elisabeth , était devenu son ministre favori. Vendu à T Au triche , et craignant Tinfluence de l'ambassadeur de France, il résolut de le perdre. Dans ce dessein , il fit assassiner un courrier que la Ghétardie envoyait en France par la Suède , présenta à Timpératrice une fausse interprétation des dépêches saisies , et obtint ainsi qu'elle renvoyât l'ambassadeur.

Bestuscheff fut lui-même disgracié en 1768 , et exilé aux environs de Moscow. {Note du traducteur, )

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