LETTRE LXV
a6 mai 17 — .
Je mVtais rendue très-utile à M. Fox, nonseulement en transcrivant ses lettres , mais en assistant aux séances de la chambre des communes, ma mémoire étant presq[ue aussi extraordinaire que la sienne. Il commença à se plaindre de ne plus me voir à HoUwood, où il voulait d^ailleurs travailler à fixer Charles Townshend, vraie girouette, mais qui avait pour moi une considération particulière. Il n^en fallut pas davantage pour me décider à y reparaître. Quand on commençait à jouer , je me retirais ; et comme jVtais la seule femme admise dans la société , ma situation notait pas très-agréable.
Durant ces heures de solitude, j Wais tout le temps de me livrer à mes réflexions , dont le résultat était que jMtais loin d^étre heureuse. Mais qui m^empéchait de Tétre ? Ce notaient pas mes dettes ; je ne doutais point que M. Cal-
craft ny satisfit. Quant à ma position , on me croyait mariée; et ce mariage était un événement que je regardais comme certain. Cependant la mélancolie me gagnait; et dans ces accès, je pleurais quelquefois des heures entières. Pour me distraire et me délasser à la fois , je résolus d^accepter une invitation que j^avais reçue de mistriss Child, laquelle était établie à Bruxelles avec son mari, et devait faire un petit voyage à Cologne. Je me proposais, en même temps, d^exécuter, au commencement de Tété, mon ancien projet d^aller faire une visite à Voltaire.
Deux événemens s'^opposèreut à Faccomplissement de ce plan. Le premier ne m^intéressait pas personnellement; mais comme il fut très-désagréable pour la famille du secrétaire de la guerre et pour la nôtre , je participai aux désagrémens qu^il causa.
M. Fox étant allé passer quelque temps chez son firère , lord Ilchester , M. Calcraft se rendit à Holland-house, suivant son usage, pour demander, avant décrire à son patron, s^il y avait quelques lettres pour lui , ou quelque chose qu^on pût lui mander. Au moment où il entrait, il netnedit Fanning, intendant
de M. F]ox , dire à un homme qui avait Vair d'un fermier : Je suis sûr que ce nVst pas là récriture de mon maître ; mais voici quel-* qu'un qui peut vous Fassurer encore mieux que moi. En disant ces mots, il remit un bail entre les mains de M. Calcraft, qui le parcourut, et déclara que la signature n'était point celle de M, Fox. Je suis perdu ! s'écria le fermier; le coquin m'a volé ce que j'avais mis en réserve pour la dot de mes filles. En y regardant de plus près, M. Calcraft vit que le prétendu bail était une pièce fabriquée par un certain AyliflFe , pour attraper de l'argent.
M. Fox avait fait de cet AyliJQFe un commissaire ambulant. Le revenu de cette place était plus que suffisant pour le soutenir , lui et sa famille; mais il avait adopté, pour supplément, la profession de vendre des terres : et comme on le supposait connaisseur en ce genre, M. Calcraft l'avait chargé de lui en acheter en Dorset-shire , et lui avait déjà remis onze mille livres pour cet objet.
Alarmé pour ses fonds, et toujours éveillé sur ses intérêts, il se mit aussitôt sur les traces de son voleur. Il le trouva à Salisbury , où il le fit arrêter comme fabricateur de faux contrats.
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AylifFe prit IVpou vante, rendit les onze mille livres, et fut ramené à Londres , par les officiers du juge Friedling , qui Tavaient poursuivi à la réquisition du fermier. Aussitôt, on de'pécha un exprès pour informer M. Fox de tout ce qui sVtait passé : ce fut là la première nouvelle qu'il en eut : ce qui prouve Finjustice des reproches qui lui furent faits , en cette occasion, comme en beaucoup d'autres, où ses commis avaient tout le profit, et lui tout Todieux.
Le malheureux une fois convaincu, voyant qu'il y allait du gibet, m'envoya sa femme pour me conjurer d'intercéder auprès de M. Fox. En même temps , il lui écrivit une lettre où il implorait son pardon, se reconnaissait le plus ingrat des hommes, et promettait que, s'il lui faisait obtenir sa grâce , toute sa vie serait employée à la méritçr , et à réparer les crimes dont il s'était rendu coupable.
Mais , à la même heure , ce misérable écrivit à M. Pitt, alors ministre, pour l'informer que, s'il voulait le sauver, il lui révélerait telles manœuvres iniques de son dernier patron , qui paieraient sa grftce. M. Pitt, avec une no-
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blesse qui fait honneur à sa mémoire , ren voy» la lettre à M. Fox , qui se disposait à aller solliciter en faveur du prisonnier. Tant de bassesse Findigna; le malheureux subit la peine de ses crimes.
Comme ma situation me mettait hors] d^état de voyager , il fallut renoncer à mon excursion sur le continent. Le 4 septembre , je commençai à sentir les douleurs; et avant que le docteur Hunter pût être arrivé de Londres , une sage-femme de campagne m'aida à mettre au monde un fils , que M. Fox nomma Henri Fox^Ccicraft.
JVtais accouchée depuis quatre ou cinq jours , lorsque M. Calcraft m'honora d'une visite , pour m'informer qu'il avait reçu une lettre de M. Davy , qui demandait le paiement de l'annuité que je lui avais cédée. Choquée de l'entendre me parler , si hoi's de propos , d'intérêts pécuniaires , je le priai de sortir sur-le-champ de ma chambre , de payer et d'exécuter son contrat. Je l'assurai même que je saurais l'y forcer , aussitôt que je serais en état de me lever ; j'ajoutai que je n'ignorais pas les mensonges qu'il m'avait faits, en me Élisant entendre que son patron désapprou-
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Vail noire mariage. Etourdi de ce reproche , il se hâta de me quitter, en murmurant contre ce qu'il appelait mon extravagance.
Quand il fut parti , je me plaignis à une dame qui mVtail venue voir , et qui faisait profession d'être mon amie, de la grossièreté avec laquelle M. Calcraft venait, dans ma situation , me rompre la tête d'une pareille bagatelle , après tout ce que j'avais fait pour lui. Ma bonne amie , observant que j'étais plus animée qu^à mon ordinaire , et ayant des raisons particulières pour désirer de me voir sortir de ma situation actuelle , par la mort ou par le ressentiment , saisit une occasion si favorable à ses vues ^ et m'apprit que l'homme que je regardais comme mon mari ne pourrait probablement jamais l'être , puisqu'il s'était marié quelques années avant de me connaître. Sa femme était jeune ; elle demeurait à Grantham , avec une tante nommée Moore.
Frappée , étourdie , d'une nouvelle si inattendue, je sautai à bas du lit , dans le dessein d'aller trouver l'imposteur, et de me venger de lui. Mais , avant d'atteindre la porte , je tombai sans connaissance. Carter, ma garde,
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qui demeurait avec moi depuis plusieurs années , aidée de Fobligeante personne qui venait de me mettre dans cet état , me replaça dans mon lit.
Quand je repris mes sens , je souffrais des douleurs si vives , surtout au côté , qu^il mutait impossible de parler et de respirer. On dépécha sur-le-champ un exprès à M. Adair et au docteur Hunter. D^abord , ils furent d^avis que ma maladie provenait de Fignorance de la femme qui m^avait accouchée; mais les gardes les détrompèrent, assurant que jWais été assez bien pour leur permettre de me quitter , et de me laisser avec une dame qui m'était venue voir. Le délire où jetais , et dont la pauvre Carter pensa devenir la victime , ne me permit pas de leur révéler la véritable cause de Tétat où je me trouvais.
M. Calcraft était hors de lui. Chaque nuit paraissait devoir être la dernière de ma vie. Je. ne respirais qu^autant qu^on m'ouvrait la veine. Il m'eût été impossible de rester couchée sans étouffer , et je m'appuyais alternativement sur l'épaule de chacune de mes gardes. M. Adair, malgré le nombre de ses
malade»-, revenait chaque soir à Hollwood, pour tâcher de calmer les douleurs inexprimables que j^endurais.
Après avoir souffert , durant quelques semaines , plus que la nature humaine ne semble capable de le supporter, mon arrêt de mort fut prononcé pour une heure du matin. Une personne (i) de Londres , que j^attendais impatiemment , étant arrivée, et Faffaire que j^avais avec elle étant terminée , je me résignai , attendant Theure de ma délivrance.
Calme et tranquille , ne< tenant plus au monde , oubliant les injustices dont j^ avais été Tobjet, je tombai dans un sommeil profond , pendant lequel j'eus un rêve qui semblait être le présage de tous les malheurs que j^ai éprouvés depuis. Il me semblait que^ dégagée de tous les soins terres très, jMtais devenue une habitante du séjour céleste. Mon emploi était d'allumer cinquante lampes.
J'entrai en exercice, et les allumai de suite,.
(i) Un prêtre îrUndais catholique.
jusqu^à la dernière , que j^eus le malheur de briser. La peine que me fit cet accident , mit un terme au sommeil et au rêve ; et je mVrr veillai dans une vjolente agitation.