‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 7 sur 110 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Le seul roman qui fut dans la bibliothèque de Bushy-Park , était Cassandre ; lord Tyrawley m^avait défendu de le lire : préférant la poésie à Phistoire, j^essayaf d^apprendre par cœur PHomère de Pope; je fis dans cette étude de si grands progrès , qu^en peu de temps je fus en état de réciter, les trois premiers chants. Lorsque je fus bien sûre de ma mémoire , je conçus le plus grand désir d^étre présentée à Tincomparable auteur de ce bel ouvrage , persuadée qu^il serait aussi enchanté que je Tétais moi-même de ma manière de déclamer la colère du fils de Pelée.

J^importunai long-temps lord Tyrawley pour obt^air cette grâce ; enfin il me Paooorda , et nous partîmes pour Twickenham. Chemin faisant, la vanité dissipa la crainte ; j^étais toute glorieuse de la considération qui m^attendait : enfin, la voiture s'arrête à la

porte. On nous introdiiit chez le petit (i) grand homme : avant que j'eusse eu le temps de me reconnaître , ou de le considérer, M. Pope soniie sa femme de charge , lui donne ordre de prendre miss , de la conduire dans les jardins, et de lui donner autant de fruit qu'elle en voudra manger.

Comment vous peindre ma mortification ?

Je ne peux rendre tout ce que souffrit alors ma vanité humiliée : il est probable que je ne montrai pas Beaucoup dVgards pour la vieille femme de charge ; elle ne resta pas long-temps avec moi ; à peine fûmes-nous dans le jardin, que prétextant une affaire , elle me laissa seule admirer les promenades , et manger des fruits.

Je ne fus point offensée de son départ, qui me donnait le temps de réfléchir; et je me mis à chercher quelque moyen de me venger d'un outrage si offensant pour une jeune Dacier; car je ne me croyais rien moins , et je m'attendais à jouer un jour dans la littérature un rôle égal à celui de cette célèbre savante. Enfin , je m'arrêtai à un plan de représailles ; je résolus

(i) On sait que Tillustre Pope était extrêmement contrefait. {Noie du traducteur.)

DE MISTRISS BEIXAMY. 3y

de ne jamais relire Tlliade de Pope , et de m^attacher exclusivement au Virgile de Dryden. Mon cœur , à cette idée , palpita d^aise ; je crus mon injure amplement réparée. Tandis que je savourais ma vengeance, on m^avertit que la voiture m^attendait.

En rejoignant lord Tyrawlcy , je trouvai avec lui le comte de Chesterfield (i) ; il était entré chez M. Pope immédiatement après mon affiront, et mylord Tavait engagé ànous accom* pagner à Bushy. Les louanges délicates du comte me dédommagèrent avec usure du mépris du poète; mon ame en fut enorgueillie, et elles m^inspirèrent pour celui qui me les donnait une partialité que j^ai toujours conservée. J^ai reçu de lui, dans la carrière du théâtre, les encouragemens les plus flatteurs.

Peu de temps après cet incident, lord Tyrawley fut nommé ambassadeur en Russie.

Une des dames dont j^ai parlé pria mistriss Jones , chez qui je Tavais connue , de Faller trouver, et de lui dire qu'elle serait flattée qu'ail me permit de demeurer chez elle pendant

(i) Auteur , bien connu en France , des Lettres qui portent son nom . ( NoU du traducteur. }

qu^il serait absent. Cette offre nVtait pas faite pour être refusée : mylord alla voir cette dame pour la remercier y et en même temps lui corn-* muniqua la défense qu^il me faisait de voir ma mère.

Cette malheureuse femme avait épouse depuis peu un officier^ fils de sir Georges Walter, jeune étourdi qui aurait pu être son fils. Le dégoût suivit de près une union si mal assortie } ce mari , choisi sous de mauvais aus* pices, quitta sa femme pour aller à Gibraltar , où était son régiment ; mais , avant de partir , ilsVmpara de tout ce qu^elle possédait, et même de ses vétemens. Il prit, pour faire cette opération, le moment où ma mère était au théâtre, et revêtit des habits qu^il lui avait pris une femme qu^il emmena avec lui : résultat trop fréquent de ces mariages disparates , dans lesquels une fenmie , en encourant les mépris de son sexe, s^expose aux outrages de Fautre.

SoitquePétatoù cette spoUation laissa ma mère la déterminât à se rapprocher de moi, dans Fespoir que je pourrais lui être de quelque utilité , soit que Fabandon où elle se trouvait réveillât sa tendresse, elle sVdressa à cette même domestique qui m^a vait menée chez elle

DE MISTRISS B£LLAMY. 3^

pour me faire prier d^aller la voir ; elle àési^ rait même que j^allasse demeurer arec elle* Dans cette démarche, eUe arait probablement pour objet de partager les cent livres que lord Tyrawley me donnait par an, tant pour mon entretien , que pour le salaire de ma femme de chambre.

Naturellement compatissante , je ne pus apprendre que ma mère était abandonnée, pauvre et malade , sans me sentir disposée à lui donner tous les secours qui dépendraient de moi. Oubliant la manière dont elle mVvait traitée, et n^coutant que ce qui me semblait être mon devoir, je pris tout ce que jWais d^argent, une montre de prix, quelques bijoux, et sans même prendre congé de la dame qui mVvait si obligeamment reçue chez elle, j^allai trouver ma mère. Je me suis reproché depuis ce défaut d^attention; mais je ne songeais alors qu^à Fobligation que m^imposait Taffection filiale.

Ma mère, par mille marques de tendresse , chercha à expier la légèreté avec laquelle elle m'avait précédemment reçue. Son affection ne me laissa aucun regret pour Féclat et les richesses que je venais de quitter : je

4o MEMOIRES

me trouvais par&itement heureuse. Cependant le peu d'argent que j'avais apporté n'offrit pas une ressource de longue durée : lorsqu'il fut fini, ma mère emprunta sur mes bijoux, sur ma montre , espérant que ces petites sommes nous suffiraient jusqu'à l'échéance du quartier de ma pension ; mais lorsque ce terme arriva , nous apprîmes ^ à notre grand étonnement, que mon changement de domicile avait mis fin à ma rente. Ma mère alors reconnut qu'au lieu d'alléger son sort, elle s'était chargée de deux personnes qu'elle allait être obligée de nourrir.

DE HISTRI8S BELLAHY. 4*

Page 1