‹ Mémoires de Mme RolandChapitre 4 sur 15 · INTERROGATOIRE DE MADAME ROLAND ÉCRIT PAR ELLE-MÊME · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRE DE MADAME ROLAND ÉCRIT PAR ELLE-MÊME

Le 42 juin, Louvet, administrateur de la police, s'est présenté à l'Abbaye pour interroger la citoyenne Roland.

Demande. N avez-vous pas connaissance des troubles qui ont agité la république durant et après le ministère du citoyen votre époux ?

Réponse. J'ai connu ces choses-là, comme on peut les connaître par les papiers publics et les conversations,

Observé. Que cette manière négative de répondre ne satisfaisait point à la question ; les papiers publics ne donnant pas les connaissances précises que je devais avoir eues des affaires.

R. Que je n'étais pas tenue de les prendre, puisque n'étant qu'une femme je n'avais point à me mêler d'elles.

D. Si je n'avais pas connaissance d'un projet de république fédérative, et de détacher les départements de Paris :

R. Que je n'avais jamais entendu parler de rien de semblable , que je devais dire au contraire que Moland et toutes les personnes que j'avais été dans le cas de voir, s'étaient constamment entretenues en ma présence de l'utilité de maintenir l'unité de la république , comme propre à lui donner plus de force : de la nécessité pour cela de conserver la balance égale entre tous les départements; du désir que Paris ne fit rien qui pût exciter leur jalousie: de celui de voir régner dans toute l'étendue de la France, U justice et la liberté, et de concourir à leur maintien.

Obs. Que si ces personnes ne parlaient que de justice et de liberté, sans l'égalité, elles n'étaient point dans les principes.

R. Que, dans mon opinion comme dans celle des personnes que j'avais entendues, l' égalité est le résultat nécessaire de là justice et de la liberté.

D. Quelles étaient les personnes qui composaient la société de Roland et la mienne ?

R. Celles avec lesquelles Roland avait des affaires à traiter ou d'anciennes relations d'amitié.

Obs. Qu'on aurait désiré savoir les noms des citoyen* ou citoyennes quejevoyais le plus habituellement

R. Que celles que je voyais ainsi étaient assez généralement connues, et que certes aucun ne venait chez moi en secret.

Obs. Que je pouvais dire celles qui venaient le plus fréquemment chez le minisire, et formaient une société particulière.

R. Qut, comme homme public, Roland recevait quelquefois dans un jour cent personnes dont je ne voyais pas une seule; que |Our moi je n'avais jamais tenu cercle : mais que je recevais quelquefois à table les collègues de mon mari et les personnes qui se trouvaient avoir quelques relations avec eux.

D. Si je n'avais pas connaissance d'écrits envoyés dans les départements pour les soulever (Outre Paris ?

R. Que je n'avais jamais rien connu de pareil.

Obs. Que cependant le ministre Roland avait établi dans les départements des bureaux d'opinion publique, et qu'il paraissait qu'il y avait eu des fonds affectés pour cet effet.

R. Que la première partie de la question me

paraissait absolument dénuée de fondement; quant à la seconde, que tout le monde connaissait le décret qui meitait des fonds à la disposition du ministre de l'intérieur pour répandre des écrits utiles, et que Roland ayant rendu ses eomples, on pouvait voir les écrits qui avaient été envoyés.

D. Si je nommerais bien ces écrits; que je devais pouvoir dire ce qu'ils étaient?

R. Que les comptes étant publics et ayant été affichés, chacun y trouverait la liste de ces écrits plus exactement que je ne saurais la donner, et que par rapport à leur contenu c'était au public et non à moi de les juger.

Obs. Que Roland n'avait pas rendu ses comptes, puisqu'il sollicitait si vivement de les rendre, pour quitter Paris.

R. Que ne voulant pas certainement supposer de mauvaises intentions dans celui qui m'interrogeait, je ne voyais dans la présente question qu'une grande ignorance des faits. Que nonseulement Roland rendait ses comptes chaque mois à la Convention, mais qu'à sa sortie du ministère *\ avait fourni un compte général le plus étendu, le plus détaillé. Que ce qu'il sollicitait, c'était l'apurement de ces comptes, c'est-à-dire leur examen par des commissaires de la Convention, et leur rapport à l'assemblée de ce qu'ils lesauraient trouvés être. Qu'en conséquence le comité de l'examen des comptes avait chargé de ce soin plusieurs de ses mem-

bres ; que je savais qu'ils s'étaient transportés plusieurs fois à l'hôtel de l'intérieur; qu'ils s'y étaient fait représenter les minutes *t pièces justificatives; qu'ils avaient été édifiés, comme ils devaient l'être, de l'administration d'un homme que l'on citera longtemps pour son intégrité comme pour son courage; que le plus vif désir de Roland, comme le mien, était que ces commissaires tissent leur rapport, et que j'invitais tous les bons citoyens à se joindre àmoi pour l'obtenir.

[Je fus interrompue dans cette réponse ; on la trouvait trop longue; on m'accusait d'aigreur. J'observai que j'usais de mon droit, et qu'il n'y avait point d'aigreur à informer ceux qui ignoraient encore que Roland eût rendu ses comptes, qu'il l'avait fait depuis longtemps,]

D. Si je n'avais vu personne dans mes liaisons qui fût ami de Dumouriez ?

R. Que personne, à ma connaissance, n'avait d'intimité avec lui parmi celles que je voyais.

D. Si je n'avais pas eu des liaisons avec des traîtres?

R. Que toutes les personnes que j'avais été dans le cas de voir étaient tellemeni connues par leur patriotisme, qu'on ne pouvait même les soupçonner de relations aver. des traîtres.

D. Si je savais où était mon mari ?

R. Que je l'ignorais.

D. Si je ne connaissais pas un projet de dissoudre les sociétés populaires ?

R. Que personne en ma présence n'avais énoncé ni de projet, ni d'opinion de ce genre.

Là s'est terminé un interrogatoire fait après douze jours d'une arrestation non motivée, sans dire à l'interrogée de quoi elle est prévenue ou soupçonnée, sur quels faits par conséquent on devait la questionner.

Sûre de moi, parce que je ne puis que gagner à dire la vérité sur mes sentimentset surtoutes les personnes que j'ai fréquentées, j'ai négligé l'exercice de, mes droits, j'ai répondu à tout avec simplicité.

L'interrogatoire était sur deux feuilles; on a demandé ma signature à la fin seulement. J'en ai réclamé copie ; on me l'a promise pour le lendemain ; je ne l'ai pas reçue : il y a neuf jours d'écoulés : je l'ai fait demander quatre fois inutilement. Mais en quittant l'administrateur, j'ai couché par écrit tout ce qui venait de se passer : je suis certaine d'avoir rapporté exactement ce qui s'est dit, et je signe, Roland, née Phlipon.

Après avoir envoyé son interrogatoire à Dulaure, Madame Roland l'adressa également à Duperret, député des Bouches-du-Rhône, en lui écrivant la lettre suivante :

« Brave citoyen, je vous fais passer mon véritable interrogatoire, dont la publicité est la seule réponse qu'il me convienne de faire aux mensonges de Duchesne et de ses pareils.

■ Si toute communication n'est point encore interdite avec nos amis détenus, dites-leur que l'injustice qu'ils éprouvent est la seule qui m'occupe. Quoi ! ce peuple aveuglé laissera donc périr ses meilleurs défenseurs ! Ce pauvre Brissot, décrété d'accusation, est-il vrai qu'il soit arrêté? Mais que me sert de faire des questions ? Vous ne pouvez me répondre, et vous ferez bien de brûler ce billet d'une main prétendue suspecte. Je vous honore et vous salue.

« Roland, née Phlipon, à l'Abbaye, 24 juin. »

PORTRAITS ET ANECDOTES

A Sainte-Pélagie, le 8 août 1793.

Il y a plus de deux mois que je suis incarcérée, parée que j'appartiens à un homme de bien qui s'est avisé d'être vertueux dans une révolution, et de rendre des comptes rigoureux étant ministre. Il a vainement sollicité durant cinq mois qu'on apurât ses comptes et jugeât son administration : l'examen en a été fait; mais comme il n'y avait pas de quoi médire, on n'a point voylu faire de rapport, et

l'on a calomnié. L'activité de Roland, ses travaux multipliés, ses écrits sages lui avaient acquis une considération qu'on a crue redoutable ; ou du moins les envieux l'ont fait croire telle, pour renverser un homme dont ils haïssaient l'intégrité. On voulait le perdre; on a tenté de l'arrêter lors de cette insurrection du 31 mai ; époque de l'avilissement complet de la représentation nationale, de sa violation et des succès du décemvirat : il s'est échappé; on m'a saisie de rage; mais l'on m'aurait toujours arrêtée, car ceux qui nous persécutent, s'ils savent que mon nom n'a pas l'influence du sien, sont persuadés que mon caractère n'a pas moins de force, et ils ont presque autant d'envie de me perdre.

J'ai employé les premiers temps de ma captivité à écrire ; je l'ai fait avec tant de rapidité, et dans une disposition si heureuse, qu'avant un mois j'avais des manuscrits de quoi faire un volume in-12; c'était, sous le titre de Notices historiques, des détails sur tous les faits et sur toutes les personnes tenant à la chose publique, que ma position m'avait mise dans le cas de connaître; je les donnais avec la liberté, l'énergie de mon caractère, avec l'abandon de la franchise, l'aisance d'un esprit au-dessus de toutes les considérations particulières, avec le plaisir de peindre ce que j'avais senti, ou ce que j'éprouvais; enfin avec la confiance que, dans tous les cas, ce recueil

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serait mon testament moral et politique. 11 avait le caractère d'originalité que lui prêtaient les circonstances, ce mérite des réflexions qui naissent des événements, à mesure que ceux-ci surviennent, et la fraîcheur qui appartient à une telle origine... Je venais de compléter le tout, en conduisant les choses jusqu'à ces derniers moments, et je l'avais confié à un ami qui y mettait le plus grand prix; l'orage est venu fondre sur lui tout à coup; à l'instant de se voir en arrestation, il n'a songé qu'aux dangers; il n'a senti que le besoin de les conjurer, et, sans rêver aux expédienis, il a jeté au feu mes manuscrits. J'avoue que j'aurais préféré qu'il m'y jetât moi-même. Celte perte m'a plus agitée que n'ont jamais fait les plus rudes épreuves que je subis encore; cela peut se concevoir, si l'on se représente que la crise approche, que je puis être massacrée au premier jour, ou traînée je ne sais comment au tribunal que les dominateurs emploient pour se débarrasser des importuns; que ces écrits étaient un oreiller sur lequel je me reposais de la justification de ma mémoire et de celle de beaucoup de personnages intéressants.

Certes! la mort de l'araignée de Lauzun ne fut pas plus cruelle ; et elle n'était une perte que pour Mii. Cependant, comme il ne faut succomber à rien, je vais employer mes loisirs à jeter çà et là, négligemment, ce qui se pré-

senteraà mon esprit. Cela ne saurait remplacer ce que j'ai perdu; mais ce sera des lambeaux qui serviront à me le rappeler, et à m'aider un jour à y suppléer, si la faculté m'ec est laissée.

Buzot, d'un caractère élevé, d'un esprit fier et d'un bouillant courage, sensible, ardent, mélancolique et paresseux, doit quelquefois se porter aux extrêmes. Passionné contemplateur de la nature, nourrissant son imagination de tous les charmes qu'elle peut offrir, son âme des principes de la plus touchante philosophie, il paraît fait pour goûter et procurer le bonheur domestique; il oublierait l'univers dans la douceur des vertus privées avec un cœur digne du sien. Mais jeté dans la vie publique, il ne connaît que les règles de l'austère équité; il les défend à tout prix. Facile à s'indigner contre l'injustice, il la poursuit avec chaleur et ne sait jamais composer avec le crime. Ami de l'humanité, susceptible des puis tendres affections, capable d'élans sublimes et des résolutions les plus généreuses, il chérit son espèce, et sait se de\ouer en républicain; mais juge sévère des individus, difficile dans les objets de son estime, il ne l'accorde qu'à fort peu de gens. Cette réserve, jointe à l'énergique liberté avec laquelle il s'exprime, l'a fait accuser de hauteur et lui a domié des ennemis. La médiocrité ne pardonne guère au mérite;

mais le vice hait et poursuit la vertu courageuse qui lui déclare la guerre. Buzot est l'homme le plus doux de la terre pour ses amis, et le plus rude adversaire des fripons. Jeune encore, la maturité de son jugement et l'honnêteté de ses mœurs lui valurent l'estime et la confiance de ses concitoyens. Il justifia l'une et l'autre par son dévouement à h vérité, par sa fermeté, sa persévérance à la dire. Le commun des hommes, qui déprécie ce qu'il ne j>eut atteindre, traita sa pénétration de rêverie; sa chaleur, de passion; ses pensées fortes, de diatribes; son opposition à tous les genres d'excès, de révolte contre la majorité . on l'accusa de royalisme, parce qu'il prétendait que les mœurs étaient nécessaires dans une république, et qu'il ne faut rien négliger pour les soutenir ou les rectifier; de calomnier Paris, parce qu'il abhorrait les massacres de septembre et ne les attribuait qu'à une poignée de bourreaux gagés par des brigands; d'aristocratie, parce qu'il voulait appeler le peuple à l'exercice de sa souveraineté dans le jugement de Louis XVI; te fédéralisme, parce qu'il réclamait le maintien de l'égalité entre tous les départements et s'élevait contre la tyrannie municipale d'une Commune usurpatrice. Yoilà se? crimes. Il eut aussi des travers. Avec une figure noble et une taille élégante, il faisait régner dans son costume ce soin, cette propreté, cette décence oui annoncent l'esprit

d'ordre, le goût et le sentiment des contenances, le respect de l'homme honnête pour le public et pour soi-même.

Ainsi, lorsque la lie d'une nation corrompue, amenée à la surface dans le bouleversement d'une révolution, portait au timon des affaires des hommes qui faisaient consister le patriotisme à flatter le peuple pour le conduire, à tout renverser et envahir pour s'accréditer et s'enrichir, à médire des lois pour gouverner, à protéger la licence pour s'assurer l'impunité, à égorger pour affermir leur pouvoir, à jurer, boire et se vêtir en porte-faix pour fraterniser avee leurs pareils ; Buzot professait la morale de Socrate et conservait la politesse de Scipion ! Aussi Yintègre Lacroix, le sage Chabot, le doux Lindet. le réservé Thuriot, le savant Duroi, Y humain Danton et leurs fidèles imitateurs, l'ont déclaré traître à la patrie; i's ont fait raser sa maison et confisquer ses biens, comme autrefois on bannit Aristide et condamna Phocion. Je m'étonne qu'ils n'aient point décrété qu'on oublierait son nom. C'eût été plus conséquent à leurs vues que de prétendre le conserver avec des épilhètes que désavoue l'évidence.

On ne peut point effacer la conduite de Bulot dans l'Assemblée consumante, ni supprimer ses sages motions, ses vigoureuses sorties dans la Convention. Quelle que soit l'altération des opinions dans des journaux peu titlèles, les

principes qui les appuient se relrouvent toujours. Buzot improvisait fréquemment, travaillait peu d'ailleurs, mais ne manquait jamais de s'élever contre tout système pervers ou nuisible à la liberté. Son rapport sur la garde départementale, dont on a si fort décrié le projet, contient des raisons auxquelles on n'a pas répondu; celui sur la loi proposée contre les provocateurs au meurtre renferme la plus saine politique et cette philosophie, vraie comme la nature, forte comme la raison, sur lesquelles elle s'appuie; sa proposition du bannissement des Bourbons, développée avec précision, motivée avec justesse, est écrite avec grâce et chaleur; son opinion sur le jugement du roi, nourrie de choses et de raisons, n'a rien du pathos et des divagations auxquelles ce sujet a donné lieu à tant de harangueurs; enfin ses Lettres à ses commettants, des 6 et 22 janvier, peignent son âme avec une vérité qui les fera rechercher. Quelques lutteurs de sa force auraient pu donner à la Convention l'impulsion qui lui était nécessaire; mais les autres hommes à talents, paraissant se ménager comme orateurs pour les grandes occasions, négligeaient trop le combat journalier, et ne se méfièrent point assez de la tactique de leurs médiocres adversaires.

Pétion. — Véritable homme de bien et homme bon, il est incapable de faire la moin-

dre chose qui blesse ira probité, comme le plus léger tort ou le plus petit chagrin à personne; il peut négliger beaucoup de choses pour lui, et ne saurait exprimer un refus d'obliger qui que ce soit au monde. La sérénit j d'une bonne conscience, la douceur d'un caractère facile, la franchise et la gaieté distinguent sa physionomie. Il fut maire prudent, représentant fidèle ; mais il est trop confiant et trop paisible pour prévoir les orages et les conjurer. Un jugement sain, des intentions pures, ce qu'on appelle la justesse de l'esprit, caractérisent ses opinions et ses écrits, marqués au coin du bon sens plus qu'à ceux du talent. Il est froid orateur, et îàche dans son style comme écrivain; administrateur équitable et bon citoyen, il était fait pour pratiquer les vertus dans une république, et non pour fonder un tel gouvernement chez un peuple corrompu qui le regarda durant quelque temps comme son idole, et se réjouit de sa proscription comme de celle d'un ennemi.

Lors de l'Assemblée constituante, au temps de la révision, j'étais un jour chez la femme de Buzot, lorsqu'il revint de l'Assemblée fort tard, amenant Pétion pour dîner. C'était l'époque où la cour les faisait traiter de factieux et peindre comme des intrigants, tous occupés de soulever et d'agiter. Après le repas, Pétion assis sur une large ottomane se mit à jouer avec un jeune chien de chasse avec l'abandon

d'un enfant ; ils se lassèrent tous deux et s'endormirent ensemble, couchés l'un sur l'autre : la conversation de quatre personnes n'empêcha pas Pétion de ronfler. « Voyez donc ce factieux, disait Buzot en riant; nous avons été regardés de travers en quittant la salle, et ceux qui nous accusent, très agités pour leur parti, s'imaginent que nous sommes à manœuvrer! »

Cette scène et ce discours se sont fréquemment retracés à ma mémoire depuis ces temps malheureux où l'on accuse et proscrit Pétion et Buzot comme royalistes, avec autant de raison que la cour les accusait alors d'intrigues. Toujours seuls avec leurs principes, ne communiquant avec les hommes qui en professaient de semblables que pour s'entretenir des opinions y relatives, ils ont cru qu'il devait suffire de réclamer opiniâtrement la justice, de dire constamment la vérité, de s'immoler ou s'exposer à tout plutôt que de les trahir; et i'.i sont déclarés traîtres à la patrie!

Je veux consigner ici un fait assez marquant. On a vu ailleurs que, durant le premier ministère patriote, il avait été arrangé que le ministre des affaires étrangères prendrait, sur les fonds attribues à son département pour dépenses secrètes, quelques sommes qu'il remettrait au maire de Paris, tant pour la police qui se réduisait à zéro faute de moyens, que pour des écrits destinés à contre-balancer ceux de

la cour. Dumouriez ayant quitté ce département, il fut question du même objet avec d'Abancourt, c'est-à-dire des fonds nécessaires à la police seulement; d'Abancourt ne voulut rien faire de lui-même; mais il prétendit que c'était un objet à faire goûter au roi, et dont il ne pouvait manquer de sentir la justice. Le roi ne goûta pas la proposition et répondit, en propres termes, qu'il ne donnerait pas des verges pour se fouetter; c'était de bon sens, puisqu'il n'éiait pas constitutionnel de bonne foi, et l'on pouvait s'attendre à cette réponse. Mais peu de jours après, Lacroix, ce collègue actuel de Danton, avec lui déprédateur de la Belgique, persécuteur des honnêtes gens et dominateur du jour; Lacroix, qui siégeait alors à l'Assemblée législative et qu'on savait aller au château, se rendit chez Pétion pour lui assurer la libre disposition de trois millions, s'il voulait en user de manière à soutenir Sa Majesté : proposition que le maire, dans son caractère, devait trouver plus offensante que le roi n'avait pu trouver l'autre déplacée; aussi fut-elle rejetée, malgré l'accueil très particulier qu'il reçut du roi dans le même temps; car, ayant été appelé au château au lieu d'y trouver le roi environné comme à l'ordinaire, ne l'ayant jusque-là jamais vu seul, il fut introduit dans son cabinet où personne autre ne paraissait être, et Louis XVI lui prodigua les témoignages d'affabilité, d'intérêt, même ces

petites cajoleries aimables qu'il savait fort bien distribuer à volonté. Le léger bruil d'un froissement d'étoffe de soie derrière la tenture persuada à Pétion que la reine était présente sans être visible, et les caresses du roi le convainquirent de sa fausseté : il resta ferme et honnête, sans céder au prince qui tentait de le corrompre, de même que sans flatter le peuple il voulut ensuite en appeler à lui pour le jugement de ce même roi, tandis que Lacroix qui l'avait servi et s'en était probablement fait payer, ne trouvait pas qu'on pût l'envoyer trop tôt à la mort.

Pacde. — On a dit avec raison que îe talent

de connaître les hommes devait être le premier chez ceux qui gouvernent; leurs erreurs dans ce genre sont toujours les plus funestes. Mais l'exercice de ce talent si difficile, te devient bien plus encore dans les temps de révolution; et entin il est tel degré d'hypocrisie dont il n'y a plus de honte à être dupe, car il faudrait être pervers pour le soupçonner.

J'avais rencontré dans ma jeunesse, chez ane de mes parentes, Gibert, employé dans les postes, qui avait ce degré d'aménité, compagne ordinaire du goût des beaux-arts. Gibert, homme honnête et tendre pèr6, s'amusait à la peinture, cultivait la musique, et se faisait estimer des personnes de sa connaissance par sa probité. Il était extrêmement attaché à un

honrrnp, son ami par excellence, dont il vantait !e rare mérite avec l'enthousiasme du dévouement et la modestie d'un individu qui s'estime fort inférieur. Je vis quehjuefois cet ami, dans lequel on ne pouvait remarquer au premier coup d'oeil qu'une simplicité extrême; mais je ne fus pas à portée de l'apprécier, car je le rencontrai peu, et je ne voyais pas souvent Gibert lui-même; j'appris seulement par lui que son ami, c'était Pache, amoureux de la vie champêtre, seule convenable à ses mœurs patriarcales, de la liberté dont ses connaissances lui faisaient mesurer tous les avantages, abandonnait en France une place honnête dans l'administration, pour s'établir en Suisse avec sa famille. Je sus par la suite qu'ayant perdu sa femme, voyant ses enfants soupirer pour Paris, et la révolution préparer l'affranchissement national, il prenait le parti de revenir; enfin que satisfait de l'aisance que lui procurait l'échange de ses propriétés et l'acquisition heureuse d'un domaine national, il avait renvoyé à un ci-devant ministre les contrats d'une pension qu'il tenait de lui.

Il ne fallait pas se trouver fréquemment avec Gibert et connaître sa liaison avec Paihe, pour être informé de tout ce qui pouvait être dit d'avantageux sur celui-ci. Dans le mois de janvier 1792, il nous l'amena et je le vis de loin en loin. Pache, ainsi que je l'ai déjà observé, porte le masque de la plus grande modestie;

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elle est même telle, qu'on est tenté d'adopter l'opinion qu'il paraît avoir de lui et de ne pas le prendre pour une grande valeur. Maison lui tient compte de cette modestie, quand on découvre qu'il raisonne avec justesse et qu'il n'est pas dénué de connaissanceg. Comme il a infiniment de réserve et ne se découvre jamais à nu, on ne tarde pas de soupçonner qu'il en sait plus qu'il n'en dit, et l'on finit par lui croire d'autant plus de mérite qu'on avait été près de commettre l'injustice de ne point lui en accorder. Un homme qui parle peu, qui écoute avec intelligence tout ce dont on peut traiter et se permet quelques observations bien placées, passe aisément pour habile. Pache s'était lié avec Meunier et Monge, tous deux de l'Académie des sciences; ils avaient fondé une société populaire dans la section du Luxembourg, dont l'objet, disaient-ils, était l'instruction et le civisme. Pache était fort assidu dans cette société; il semblait consacrer à la patrie comme citoyen tout le temps qu'il ne donnait point à ses enfants, et qui séparait les leçons de cours public auxquelles il les conduisait.

J'ai dit ailleurs comment Roland fut appelé au ministère à la fin de mars de celte annéf-là; les bureaux étaient remplis d'agents de l'ancien régime, très peu disposés à favoriser le nouveau ; mais ils avaient la marche des affaires, et il ne fallait pas risquer de désorganiser toute

une grande machine, dans ces temps de troubles, pour renouveler des agents; il fallait donc se borner à les surveiller et se préparer de loin à les remplacer. Mais dans la multiplicité des affaires dont le courant journalier entraîne l'homme en place avec une inconcevable rapidité, on ne peut se dissimuler qu'il est facile de le compromettre, s'il n'apporte à tout une attention scrupuleuse qui devient infiniment pénible quand elle est inspirée par la défiance. Dans cette situation, Roland désirait trouver un homme sûr, qu'il pût garder toujours près de lui dans son cabinet, à qui il ferait relire une lettre, un rapport sur quelque objet pressant qu'un autre plus pressant encore ne permettait pas de revoir assez vite, non pour la rédaction, mais pour s'assurer que les principes adversaires des commis n'auraient point influé sur la manière de poser les raits, ou de déduire les motifs; un homme qu'on pût charger d'aller choisir telle pièce dans tel bureau, ou porter tel ordre verbal sur quelque matière iinpor- ;ante. L'idée de Pache se présenta. Pache avait été dans les bureaux de la marine: il connaissait la triture des affaires; Pache avait un sens droit, du patriotisme, ces mœurs qui font honorer le choix de l'homme public, et cette simplicité qui n'indispose jamais contre lui. L'idée parut excellente. On fait parler à Pache, qui manifeste aussitôt le plus grand empressement de servir Roland, en étant utile à la chose,

publique, mais sous la condition qu'il conservera son indépendance, sans prendre aucune espèce de titre ni d';ippointements. C'était un noble début. On imagina que lors d'une nouvelle organisation des bureaux il serait aisé de voir ce à quoi il conviendrait plus particulièrement; et Pache se rendit chez Roland, dans le cabinet duquel il arrivait tous les matins à sept heures, avec son morceau de pain à la poche, et demeurait jusqu'à trois sans qu'il fût possible de lui faire jamais rien accepter; attentif, prudent, zélé, remplissant bien sa destination, faisant une observation, plaçant un mot qui ramenait la question à son but, adoucissant Roland quelquefois irrité des contradictions aristocratiques de ses commis.

Roland, excessivement ardent, fort sensible, mettait un prix infini à la douceur, à la complaisance de Pache, le traitait en ami précieux, et moi, touchée de l'utilité dont je le croyais être à mon mari, je lui prodiguais les témoignages d'estime et les démonstrations d'attachement. Pache n'avait point de style : il ne fallait pas lui donner une lettre à faire, c'était sec et plat : mais on n'avait pas besoin de lui sous ce rapport et il était utile sous celui pour lequel la surveillance d'un homme fidèle avait été imaginée.

Servan, notre ami, appelé à la guerre, effrayé de la complication et du bouleversement de certaines parties, nous envia Pache. « Laissez

venir près de moi cet honnête homme, disait-il à Roland : vous n'avez plus besoin de lui : vous êtes cent fois au-dtjssus de votre travail, et le chaos des premiers instants une fois débrouillé, cette surveillance d'autruinevous est pas nécess-iire,tandis que je me trouve avec une surcharge d'affaires, dans la plus grande pénurie de sujets à qui je puisse me confier. » Ces ministres-là croyaient encore qu'il fallait de la capacité pour occuper des places, et qu'on ne pouvait en revêtir personne sans quelque motif raisonné de lui supposer des moyens de les remplir. Roland consentit ; Pache consulté se prèia d'aussi bonne grâce aux mêmes conditions qu'il avait faites à Roland. Jeté de ce côté, nous ne le vîmes plus guère; mais Servan s'en louait beaucoup. Le ministère fut changé; Roland se tint dans sa retraite, et Pache retourna à sa section. Le 10 août survint, et l'Assemblée législative rappela les ministres patriotes : Ro.'and organisa ses bureaux; Pache avait confirmé qu'il ne voulait pas s'engager, et Roland plaça Fépoul que Pache lui avait donné; homme intelligent, laborieux, exact, qui remplit fort bien la partie de lacomptabilité; homme adroit, qui ne se met en opposition avec personne et trouve fort bon le parti du plus fort.

Nommé à la Convention, dégoûté par les horreurs de septembre, Roland voulut donner sa démission du ministère, et comme il savait

l'extrême embarras dans lequel allaient se trouver les hommes sages pour lui donner un successeur, il crut servir la chose publique en indiquant Pache ; il le fit avec la franchise de son caractère et l'abandon d'une âme sensible qui s'honore de reconnaître le mérite où elle croit le voir résider. On sait quelle fut l'agitation de l'assemblée à l'annonce de cette démission, l'indécente sortie de Danton pour l'empêcher d'inviter Roland à demeurer, mais l'évidence du vœu de la majorité à cet égard, ce qui, joint à l'état des choses et au mérite de s'y sacrilier, détermina Roland à rester ministre. Il apprit peu après que son élection à l'assemblée était nulle, par défaut de formes, et que la bande parisienne avait attendu à le déclarer qu'il eût quitté le ministère, afin qu'il ne se trouvât nulle part, car sa dénonciation des massacres de septembre le faisait regarder comme un ennemi redoutable par les fauteurs, alors mal connus de ces attentats.

Pache, qu'il n'avait pas prévenu de son intention et qui avait refusé, peu avant, l'intendance du garde-meuble pour laquelle il offrit Restout, que Roland nomma sur son témoignage, Pache parut fort content de rester libre; et cependant il accepta de Monge une mission pour Toulon où il se rendit et fit des sottises, à ce que j'ai su depuis.

La santé de Servan l'obligeant à quitter la guerre, l'homme qui avait été présenté par

Roland fut porté à ce département, comme celui dont on pouvait être le plus sûr pour les principes, et qui ne devait pas être sans moyens, quant aux talents. Nous écrivîmes à Pache sa nomination, en le priant d'accepter; mais cela n'était probablement pas nécessaire, car cet homme si jaloux de son indépendance ne parut pas avoir la plus légère inquiétude sur le fardeau dont on le chargeait, et il le prit sans hésiter. De retour à Paris, il vint nous voir; nous l'entretînmes avec confiance de la disposition des esprits, du parti que formait la députation parisienne, des excès de la Commune, des dangersque semblait courir la liberté de la Convention, et surtout de ceux que pouvait faire courir la domination d'hommes vicieux et coupables qui ne cherchaient à l'acquérir que pour éviter le châtiment ou satisfaire leurs passions; de l'ordre à établir dans son département, et de la joie de le voir au conseil où sa présence en1 retiendrait l'unité de volonté, comme d'action. Pache reçut les épanchements de la confiance avec le silence d'un homme qui se déguise, s'opposa au conseil à tous les avis de Roiand, et ne vint plus le revoir.

1 Nous imaginâmes d'abord qu'une sorte de crainte de paraître la créature de Roland, et le mouvement de Pamour-propre étaient la cause de cette conduite. Mais j'appris que cet homme, qui n'acceptait jamais les invitations de son collègue sous le prétexte de la retraite dans la-

quelle l'obligeait de vivre la multiplicité de ses ravaux, recevait à sa table Fabre, Chabot et autres montagnards , s'environnait de leurs amis, plaçait leurs créatures, tous valets de comédie ou <les ignorants, des intrigants leurs pareils, et que les honnêtes gens commençaient à murmurer et à gémir. Je crus qu'il fallait tenter un dernier moyen pour l'éclairer s'il n'était que séduit, et avérer ses torts s'il était de mauvaise foi. Je lui écrivis, le 11 de novembre, avec le ton de l'amitié, pour lui faire part des murmures qui s'élevaient contre lai, des raisons qui les faisaient naître, et de ce que son intérêt semblait dicter. Je lui rappelais ce dont la confiance l'avait prévenu à son arrivée au ministère; je disais un mot des sentiments non équivoques que nous lui avions témoignés, de l'ensemble qu'ils donnaient lieu d'espérer, de l'état de choses si contraire à ce qu'ils auraient fait présumer.

Pache ne me fit pas la moindre réponse ; et nous sûmes bientôt que ses premiers commis, Hassenfratz, Fincent, etc. (petits êtres que je ne nommerais point si leurs excès n'avaient déjà consigné leurs noms dans l'histoire des agitations populaires de ces derniers temps), déclamaient aux Jacobins et ailleurs contre Roland, comme un ennemi public. Il n'y eut donc plus lieu de douter que Pache s'était fait le sien et cherchait à le renverser. La bassesse, l'atrocité de cette conduite me pénétrèrent d'indignation

et de mépris ; je précédai dans ces sentiments plusieurs personnes qui avaient connu Pache d'après nous, qui furent alors portées à m'accuser de légèreté et qui m'ont bien passé depuis dans l'aversion qu'il leur a inspirée. Ses malversations, ou du moins les dilapidations dans l'administration de la guerre furent horribles sous son ministère; la désorganisation s'effectua partout, à raison du mauvais choix des sujets; il fut prouvé qu'on payait comme au complet des régiments réduits à un petitnombre d'hommes: la comptabilité fut impossible, nonseulement à établir, mais à figurer, pour plus de cent trente millions; dans les 24 heures qui suivirent sa démission forcée partant de maux, il nomma à .soixante places tout ce qui restait à sa connaissance de sujets assez vils pour lui faire la cour, depuis son gendre, de vicaire devenu ordonnateur à 15 mille livres d'appointements , jusqu'à son perruquier , polisson de 49 ans, fait commissaire des guerres. Voilà les exploits que le peuple de Paris a récompensés en l'appelant à la mairie où soutenu par les Chaumette, Hébert et autres gredins, il a favorisé l'oppression du corps législatif, la violation de la représentation nationale, la prescription de toutee qu'il y a d'hommes vertueux, etassuré la perte de son pays.

Et c'est là l'homme qui cherchait un pays libre, qui remettait des pensions et refusait des places î — Mais Pache allait en Suisse, d'où il

était originaire, titre en vertu duquel son père gardait à Paris la porte d'un grand seigneur, et où il espérait une existence plus agréable que celle des lieux qui lui rappelaient sa naissance; Pache remit à Castries une pension qui attestait la dépendance dans laquelle il avait été chez lui, et qui pouvait être un sujet de suspicion, lorsque les nobleset les ministres del'ancien régime étaient poursuivis; voilà le côté que je ne connaissais pas, et qui n'est plusen oppositionavec Pâxhe revenant en France après la prise de la Bastille, capiant les suffrages dans une petite société populaire habilement organisée pour acquérir de l'influence, refusant avec obstination des places secondaires, et n'hésitant pas une minute pour entrer au conseil, en se chargeant du département du ministère le plus important dans lescirconstances. C'est en politique le Tartuffe de Molière.

A l'instant où j'écris, Biron est détenu dans ia prison que j'habite. Biron, venu dans les temps du ministère de Pache pour le dénoncer à l'Assemblée, muni en conséquence de pièces capables de prouver 9es malversations; Biron le voit, est séduit par sa bonhomie, se persuade qu'il y a plus d'impéritie que rie mauvaise foi; il sent qu'il serait cruel de faire conduire à l'échafaud un homme qui a pu être trompé; il abandonne son projet, et alors il le dit à Pache lui-même. Celui-ci s'explique, parvient à tirer les renseignements et les pièces concernant les

plaintes dont il est l'objet, et fait envoyer Biron à l'armée d'Italie, où on le laisse manquer de tout; il remporte quelques avantages, on les tait ; il fait des réclamations, on n'y a pas d'égard; le temps s'écoule, le mal s'accroît; il insiste, on lui donne l'ordre de se rendre k Paris; il y arrive, on le saisit et l'enferme à Sainte-Pélagie. Lui-même reconnaît à ce coup la main de Pache et le tyran qui l'opprime.

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