I 2/1 MÉMOIRES
Le 26 juillet, M. de Croissy m’a donné avis que le roi avoit donné ordre d’arrêter le sieur Dusseau, député des religionnaires du Béarn, et m’a envoyé six lettres de cachet pour reléguer les gentilshommes que je jugerois à propos.
M. de Mesplées, évêque de Lescar, bien loin de m’aider et de prendre part à l'ouvrage des conversions de son diocèse, n’a rien oublié pour les éloigner. 11 avoit écrit de Paris aux gentilshommes les plus considérables du parti d’entrer dans quelque accommodement, et leur avoit offert de ménager en leur faveur, dans l’assemblée du clergé, un relâchement sur les points qui leur font peine, et ils avoient si bien pris confiance sur cette promesse, qu’ils vouloient attendre la réponse de M. de Lescar, avant de se déterminer; de sorte que, pour réparer le mal, je fus obligé d’assembler au château de Pau tous les chefs des principales familles de la R. P. R. de Pau, et de leur faire entendre qu’il n’y avoit point de tempérament à espérer sur les articles de notre créance; qu’un concile général avoit décidé tous les points contentieux et établi les véritables dogmes que l’on devoit suivre; que le clergé de France ne pouvoit donner atteinte à scs saintes décisions; que le roi même, comme protecteur de la religion, emploierait son autorité pour les faire observer. Je leur fis, sur ce sujet, un discours auquel la plus grande partie parut se rendre, et quoiqu’ils eussent tous résolu, avant l’assemblée, de ne s’engager â aucune réponse positive qu’ils n’eussent reçu celle de M. de Lescar, néanmoins ils me prièrent de leur accorder un quart d’heure pour délibérer sur ce que je leur avois proposé; ce que leur ayant permis, je les laissai en liberté de délibérer sur la résolution qu’ils avoient à prendre et me retirai. Leur délibération ne dura qu’un quart d’heure et aboutit à me demander un mois de temps pour s’instruire. Je retranchai la moitié du terme, et nous [nous] séparâmes tous contens.
Ils n'attendirent pas que le terme fut expiré, et ils se convertirent tous par une délibération unanime dans laquelle ils reconnurent que leurs pères n’avoient pas eu de motif légitime pour se séparer
de la communion de l’Église romaine. J'envoyai au roi leur délibération.
Nota. Voir l’édit de révocation de celui de Nantes, et surtout le dernier article.
M. de Torcy m’a envoyé, au mois de juillet, un arrêt du conseil portant l’établissement d’un ministre pour baptiser les enfans de la R. P. R., mais je n’ai pas jugé à propos de l’exécuter.
Depuis le 22 février que j’ai été de retour de Paris à Pau, jusques au mois d’août, il s’est converti plus de quinze mille âmes. Il y en a eu beaucoup qui, à l’approche des gens de guerre, ont abjuré sans les avoir vus. La distribution d’argent en a aussi beaucoup attiré à ltg! ise. Le Béamois a l’esprit léger, et l’on peut dire qu’avec la môme facilité que la reine Jeanne les avoit pervertis ils sont revenus à la religion de leurs pères.
La ville d’Orthez a été la dernière à se convertir. J’y ai envoyé des gens de guerre qui les ont réduits, lis m’avoient demandé quinze jours pour se faire instruire, mais c’étoit pour attendre le retour d’un courrier qu’ils avoient envoyé à la cour pour demander la liberté défaire l’exercice de leur religion. Ce terme expiré, ils me demandèrent encore huit jours pour donner le temps à leur courrier d’arriver. Je leur refusai, et, de quatre mille religionnaires qu’il y avoit à Orthez, il s’en convertit deux mille avant l’arrivée des troupes, en sorte que, pendant le séjour que j’y fis avec des missionnaires, ils se convertirent tous, à la réserve de vingt familles opiniâtres et qui avoient résolu, quelque chose qui arrivât, de ne point changer. Us avoient à leur tête un gentilhomme nommé Brasselaye, qui étoit aussi allé à la cour et qui a été mis à la Bastille.
De vingt-deux mille religionnaires qu’il y avoit en Béarn, il s’en est converti vingt et un mille jusques à la fin de juillet 1 685.
Le 3 août, j’ai mandé à M. le chancelier que le parlement a rendu depuis huit jours un arrêt contre le nommé Jean Pedelabat, du lieu de Garlin, convaincu d’avoir sollicité publiquement et en particulier les religionnaires à demeurer fermes dans leur religion, pour raison
de quoi ii a etc condamne au bannissement hors du royaume pour vingt ans et en 6oott d’amende. Six jours après son arrêt rendu, il m’a fait dire qu’il vouloit se convertir; ce qu’il lit hier avec toute sa famille. Sa conversion, celle de sa femme et d’un nombre d’enfans, mérite tout ce que j’ai demandé à M. le chancelier.
Le 5 août, j’ai envoyé à M. Le Pelletier le jugement que j’ai rendu avec les officiers du sénéchal de Tarbes contre des écoliers qui ont assassiné un employé aux fermes du roi. Il y en a eu deux condamnés à être pendus et exécutés par effigie.
La vie scandaleuse du sieur de Cazaux, l’opiniâtreté de sa femme et de la dame de Bas, femme du doyen du parlement de Pau, dans le calvinisme, ont retenu beaucoup de personnes.
J’ai fait donner la charge de procureur du roi en la vice-scnécbaussée de Béarn au sieur Goulard, ministre converti d’Oloron.
M. de Croissy m’a envoyé, le i 6 août, des ordres du roi en blanc pour reléguer les gentilshommes opiniâtres. J’avois fait assembler la veille uue partie de la noblesse de la K. P. R. pour leur faire entendre les intentions du roi. 11 y eut une douzaine de gentilshommes qui se convertirent; les autres demandèrent quinze jours pour se faire instruire. Je lui ai renouvelé mes remontrances sur la permission donnée aux ministres de sortir du royaume et de vendre leurs biens.
J’ai mandé, le 16 août, à M. de Louvois que des gentilshommes delà R. P. R. de Béarn se convertissoient en nombre; que M. de Boufflers avoit été témoin du retour à l’Eglise de douze, à la tête desquels était le comte de Viala, l’un des plus qualifiés gentilshommes de la province. Plusieurs ont demandé quinze jours pour s’instruire, en sorte que je ne serai point en obligation des ordres de relégation que M. de Croissy m’a envoyés, l'instruction et la patience devant couronner l’ouvrage. Je lui ai envoyé un mémoire des grâces que plusieurs de ces gentilshommes demandent. Il est à remarquer que MM. les évêques de Lescar et de Tarbes ont été absens de leurs diocèses pendant tout le temps des missions.
Le i8 août, j'ai mandé à M. l'archevêque de Paris qu’il étoit bien nécessaire de donner des pensions aux ministres convertis, et d’empècher ceux qui ne le sont pas de sortir du royaume.
M. de Croissy s’est plaint de ce que j’avois écrit à M. l’archevêque de Paris et au P. de la Chaise sur le sujet de la permission aux ministres de sortir du royaume; mais je me suis justifié en lui mandant que je m’adressois toujours directement â lui ; qu’il étoit le premier informé par mes lettres de ce qui se passoit; qu’il est vrai que je leur avois communiqué ma peine sur ce sujet, mais du temps après lui avoir écrit, et que M. Dalon, premier président, ne raanquoit point tous les ordinaires de leur écrire.
Le 37 août, il s’est converti quatre-vingt-dix-sept femmes dans la petite ville de Salies. Je fis aussi plusieurs conversions d’hommes en présence de M. le marquis de Boufflers.
Il restoit trois à quatre cents personnes à convertir lorsque je suis parti du Béarn. J’ai converti avant mon départ le sieur Damigrand . ministre sans contredit le plus considéré de la province par son éloquence et par sa capacité. Il avoit quatre-vingt-cinq ans, et il prèchoit avec la même vigueur qu’il faisoit à quarante. 11 y avoit cinquante ans qu’il faisoit la fonction de ministre, et il y avoit longtemps que je travaillois à le ramener à l’Église. Il me vint trouver le matin du 36 août 1 685 , avec son gendre, pour faire son abjuration. J’ai mandé à M. Le Pelletier, le jour même, qu’il étoit bien important de lui accorder une bonne pension. Il a rendu raison des motifs de sa conversion devant plusieurs gentilshommes qui m’avoient demandé quinze jours pour se faire instruire.
J’ai propose au P. de la Chaise et à M. Le Pelletier de demander au roi un fonds pour bâtir une nouvelle église à Pau, sous l’invocation de saint Louis, qui serviroit de monument perpétuel à la piété du roi et à son zèle pour la religion. Le roi Louis XIII avoit donné 6,ooott aux religionnaires de Pau, en 1C20, pour acheter une place pour bâtir un temple, en leur ôtant l'église paroissiale, qui est la chapelle du château, que la reine Jeanne leur avoit donnée, l’an-
cicnne n’étant pas assez grande pour contenir tous les anciens et nouveaux catholiques, en août 1 685.
J’ai été nommé intendant de Poitou dans le mois d’août de cette année; le roi m’a voit nommé intendant en Languedoc, mais M. le chancelier Le Teliicr fit changer cette destination. Je suis arrivé à Poitiers le 7 septembre.
Un grand nombre de gentilshommes sont venus, la veille de mon départ de Pau, se convertir en ma présence.
Le sieur Vidal, avocat à Pau, porta la parole pour les autres religionnaircs qui se réunirent à la communion catholique.
Le sieur de Sault, gentilhomme de Béarn, de la R. P. R., a été mis à la Bastille pour mauvais discours, sur mon avis.
Il y a eu vingt-deux mille conversions en Béarn.
J’ai engagé le parlement à recevoir l’ordonnance de 1667, que le roi leur envoyoit par parties.
Le roi ayant, par arrêt du conseil du 28 septembre 16881, réuni à son domaine le puits d’eau salée situé dans la paroisse de Seize , en basse Navarre, avec défenses aux habitans du pays de se servir du sel d’Espagne, quelques séditieux ont fait courir le bruit que le roi vouloit établir la gabelle dans la Navarre, et ont excité une sédition qui a été apaisée par l’emprisonnement de deux de ces séditieux, auxquels j’ai proposé de faire le procès. J’ai fait le procès à ces séditieux, dont deux ont été pendus et deux condamnés aux galères perpétuelles.
Le 4 septembre, le roi a rendu un arrêt portant que tous seigneurs, gentilshommes ou autres personnes de la R. P. R. ayant hautes justices, pleins fiefs de haubert ou simples fiefs, ne pourront dorénavant, en conséquence des articles 7* et 8e de l’édit de Nantes, continuer de faire l’exercice de ladite religion dans leurs châteaux ou maisons, si lesdites justices ou fiefs n’ont été érigés avant ledit édit et ne se trouvent encore possédés sans interruption par les descen-
' Dale fausse, puisqu’en 1688 Foucault n’était plus en liéarn ; c’est probablement 1 (385 qu’il faut lire.
DE NICOLAS-JOSEPH FOUCAULT, dans en ligne directe ou collatérale de ceux qui en jouissoient dans le temps dudit édit.
Je suis arrivé à Poitiers le 7 septembre, et y ai trouvé M. de Bâville qui m’attcndoit et qui m’a donné toutes les instructions des affaires du Poitou. M. de Bâville logeoit dans la maison de Pinel, receveur général, condamné A être pendu par M. Rouillé du Cotidray, mais il la fit donner par le roi au séminaire de Poitiers. J’en ai loué une appartenant à M. Barentin , conseiller au parlement.
M. de Vaubourg, qui avoit passé par Poitiers pour aller en Béarn, est aussi revenu sur ses pas. Je lui ai donné toutes les lumières que j’avois de l’état du Béarn.
Lorsque je suis arrivé en Poitou, il y avoit encore quatre-vingts familles de religionnaircs à Poitiers, et cent soixante & Châtcllerault. J’ai mandé A M. de Louvois que je ferois tout ce que je pourrois pour les convertir par délibération des consistoires.
Le 16 septembre , j’ai mandé à M. de Louvois qu’il ne restoit pas cent familles de la R. P. R. dans le haut Poitou; qu’il s’en est converti un grand nombre dans le bas pays depuis mon arrivée; qu’il y avoit deux cent cinquante familles religionnaires dans la ville de Poiuauges, dont le temple a été démoli depuis un mois; que ces familles ont été presque toutes converties, à quoi ont beaucoup contribué les soins de M. le marquis de Toucheprés, qui en est seigneur, qui a même voulu que l’on mit des dragons chez ses métayers.
J’ai reçu un arrêt du conseil du 1 5 septembre , portant défenses à tous chirurgiens et apothicaires faisant profession de la R. P. R. de faire aucun exercice de leur art par eux ou par personnes interposées, à peine de 1 ,000 d’amende.
Au mois de septembre, j'ai engagé les religionnaires de Cltâtcllerault à prendre une délibération pour se réunir à l’Eglise romaine. C’est la seule ville de Poitou qui ait pris ce parti.
Les sieurs de Nancla , lieutenant-colonel du régiment de Sainte- Maure. et Thévenin, capitaine dans le môme régiment, ont pris la résolution de se convertir, et j’ai mandé à M. de Louvois qu’ils
demandoient la permission d’aller en Saintonge, d’où ils sont, pour tâcher d’engager leurs familles à changer avec eux, et qu’il falloit causer leur congé de la nécessité d’aller vaquer à leurs affaires.
Au mois d’octohre 1 685, j’ai fait assembler à Luçon tous les gentilshommes de la R. P. R. au nombre de plus de cent, auxquels je lis une exhortation pour les obliger à se convertir; mais je n’en pus gagner que dix-huit. Ils s’étoient assemblés la veille dans une prairie, où ils se promirent les uns aux autres de ne point changer de religion , et, pour s’engager encore davantage, ils signèrent tous une requête au roi qui fut dressée sur-le-champ, et élurent des députés pour la porter.
Dans ce même mois, l’édit de Nantes a été révoqué.
M. de Louvois m’a envoyé copie de cet édit, le 16 octobre i685, avec une lettre qui explique de quelle manière il doit être exécuté.