‹ Mémoires de Ninon de LenclosChapitre 11 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

16^2 AMOUUS HISTORIQUES

Mon amie s'habilla en pastourelle normande.

Sous sa robe de toile jaune, elle avait des manchettes de passement de Venise; sa collerette était en point de Flandre. 11 fallut à toute force lui prêter mes diamants pour attacher à sa houlette.

Je la trouvais adorable, elle me dit que j'étais ravissante. Nous partîmes en carrosse de louage, et nous arrivâmes à Vaux, juste pour le dîner.

On ne devait commencer le ballet qu'à sept heures.

Le fameux jardinier le Nôtre, qui venait d'achever alors les magnifiques jardins des Tuileries et de Versailles, avait été chargé par le surintendant d'organiser dans le parc une salle de bal, au milieu de l'hiver.

C'était un tour de force très-difficile à accomplir; mais le Nôtre ne connaissait pas d'obstacle.

Il fit dresser une tente immense, sous laquelle il dessina des bosquets d'orangers, et qu'il orna d'une myriade d'arbustes fleuris.

Toutes les serres de Vaux furent dépeuplées pour décorer la salle de danse. Quand les invités arrivèrent et remplirent ce paradis terrestre, ce fut un coup d'œil merveilleux.

L'éclat des costumes rivalisait avec l'éclat des fleurs.

M. le duc de Roquelaure était en arlequin ; il avait une batte d'or flexible, des souliers garnis d'escarboucles et un bonnet tout couvert d'émeraudes. M. le comte deGuiche s'était déguisé en moissonneur, M. de Villeroy en Turc et M. de la Meilleraie en Helvétien.

Pour les dames, elles formaient un éblouissant tourbillon de velours, de plumes et de pierreries.

NINON ni-: LKNCLOS 163

Je cherchais au milieu «h; cvAW, foule de masques f|ueli|ues visafifes (hï coiuiaissauce, l()is(|u'un : « Comment vous poilezvous, ma divine? » [)rononcé avec un ij^noble accent gascon, me lit tourne)' la tête.

Dans celui i|ui m'interpellait de la sorte, je reconnus M. le marquis de Montespan, slupide individu que j'avais eu l'honneur de rencontrer pour la première fois chez madame de €hoisy.

Il aflichait, d'une manière assez ouverte, la prétention d'arriver à mes bonnes grâces.

Mais il gasconnait beaucoup trop pour que j'eusse le moindre désir de l'enlever à sa fiancée, mademoiselle Athénaïs de Mortemart, jeune coquette de la plus belle espérance.

Rempli de présomption et de fatuité, Montespan joignait à ces deux défauts une sottise poussée à l'extrême. Je n'étais donc pas très-flattée de la rencontre, et j'allais aviser à un moyen de me débarrasser du personnage, lorsque M. Fouquet me le fournit presque aussitôt en venant interrompre l'entretien.

11 nous entraîna sans façon, laissant le marquis au milieu d'une phrase.

J'aurais dû commencer par dire que, dès notre arrivée, le maître du château, me désignant du regard une charmante bergère du Lignon, avait murmuré tout bas :

— C'est elle! Observez !

Mademoiselle Louise de la Baume était venue avec sa mère.

Sa contenance timide et modeste me plut tout d'abord. Elle avait de grands yeux rêveurs, une coupe de figure très-fine et une bouche dont le sourire trahissait les plus belles dents.

lOi AMOURS HISTORIQUES

Quand elle se leva de table pour gagner la salle de danse avec tout le reste des convives, je m'aperçus qu'elle était boiteuse; mais, chose singulière, cela devenait chez elle une grâce de plus et ne l'empêchait pas de danser comme un ange.

Pendant le dîner, M. le surintendant s'était beaucoup occupé de Louise. Elle m'avait paru très-indifférente et même un peu ennuyée de ses politesses.

Toutefois son grand œil noir ne pouvait appartenir à une personne naturellement froide.

Au moment où l'amphitryon venait de nous rejoindre et me demandait si j'avais déjà fait quelques remarques, j'aperçus mademoiselle de la Vallière qui dansait vis-à-vis d'un masque, vêtu tout simplement en vieillard, avec une robe do chambre.

Ce masque lui parlait bas dans les intervalles de repos du ballet.

En l'écoutant, Louise n'avait plus son air glacial du dîner.

Sa poitrine palpitait, ses yeux étaient humides de joie; en un mot, je voyais chez elle une transformation complète.

Dès lors, j'eus la certitude que, si elle aimait quelqu'un, c'était moins le surintendant que le masque vieillard. Mais je n'eus garde, comme on le pense, d'exprimer à notre hôte cette opinion fatale à ses espérances.

— A une première vue, monseigneur, lui dis-je, il est vraiment impossible d'asseoir aucun jugement.

— Enfin, demanda-t-il, croyez-vous que je doive me déclarer et faire une tentative sur son cœur ?

— Gardez-vous-en bien ! lui dit tout à coup une voix à son oieille : Louise de la Vallière est aimée du roi!

Fouquet tressaillit et devint très-pâle.

NlNOiN DK LK.NCLOS 1(i5

l.c iii;is(|ii(' (jiii avait jotô ces |)aroli's à la vohje sT'clipsail dans la roule, l()rs(|ii(' lo surintendant courut après et le ramena.

— Tu nous allirmes que le roi l'aime, dit-il : eli bien, il faut m'en donner la preuve sur-le-champ !

— La meilleure preuve que je puisse vous donner, répondit l'inconnu, est de vous montrer qui je suis.

Aussitôt il se découvrit la figure.

Celait le Nôtre, l'organisateur de la fête.

— Mais alors le roi est au bal peut-être? demanda Fonquet, dont la pâleur augmentait d'une manière effrayante.

— Oui, monseigneur. C'est un véritable service que devons prévenir de sa présence.

— Il est ici! murmura le surintendant avec rage. Où est-il? montre-le-moi !

Le Nôtre indiqua du coin de l'œil le masque en robe de chambre qui dansait avec mademoiselle de la Yallière.

— Et crois-tu qu'elle réponde à son amour?

— C'est une chose à peu près certaine, dit le jardinier.

Le malheureux surintendant avait les yeux hagards ; tous ses membres frémissaient de colère. Il nous quitta brusquement et se perdit dans le tourbillon des danseurs.

— Grand Dieu! pourvu qu'il ne fasse point d'esclandre! dis-je en me penchant à l'oreille de le Nôtre.

— Soyez sans crainte. Je me suis empressé de l'avertir, persuadé qu'il se compromettait davantage en restant dans l'ignorance. On ne se heurte pas impunément à l'orgueil du roi. Monseigneur le sait. Youdra-t-il exposer sa fortune pour un caprice?

Je me nommai au célèbre jardinier.

11 m'offrit le bras le plus galamment du monde, ainsi qu'à ma compagne, et nous raconta où avait commencé l'intrigue de Louis XIV avec mademoiselle de la Vallière.

C'était au dernier bal du Louvre.

Les salons, comme la tente de Vaux, se trouvaient ornés d'arbustes en fleurs, et le roi, voyant Louise arrêtée devant un superbe rosier de Hollande, avait profité de sa contemplation pour lui glisser les premières paroles de tendresse.

11 chargea son jardinier de porter, le lendemain, chez mademoiselle de la Vallière le rosier qu'elle avait tant admiré la veille.

Louise habitait le Palais-Royal comme fille d'honneur de madame Henriette.

— J'étais furieux, nous dit le Nôtre, car je me séparais de mon enfant le plus cher, de celui que je cultivais avec le plus d'amour, et qui pouvait vivre cinquante ans, en ne lui laissant produire qu'une rose par saison. La peste soit des maîtresses auxquelles le roi donne mes fleurs !

— Mais il n'aime donc plus sa femme, le roi ?

— Non, vraiment; il l'a aimée six semaines : c'est énorme pour lui !

Le Nôtre n'était pas le seul qui fût informé de la présence du maître chez Fouquet.

Au bout d'un quart d'heure, le masque en robe de chambre, voyant la foule se rassembler et chuchoter dans son voisinage, quitta tout à coup la tente.

On ne le revit plus.

Quelques minutes après, la demoiselle d'honneur de la du-

NINON \)K LENCLOS MiT

chesse d'Orléans disparaissait à son loin avec madame delà Baume, dont la complaisauci^ ne me |iariit pas dune (Milièro ôdilicalion.

M. le siirinleiidanl vint nous rejoindre. — C'était bien lui ! nous dit-il avec un accent de fureur : je me suis approché, j'ai reconnu sa voix... Oh! je saurai mettre un terme à ses indii^nes tentatives! Il n'aura pas Louise, il ne l'aura pas!

Je lui donnai, ainsi que le Nôtre, tous les conseils possibles de circonspection et de prudence.

Mais je vis bien qu'il ne les suivrait pas. Je me suis étendue sur cette fête de Vaux, et je dois plus tard entrer dans quelques autres détails, capables, selon moi. de donner enfin l'explication d'une énigme dont peu de personnes ont su trouver le mot : je parle de la disgrâce imprévue, terrible, de M. le surintendant, coup de foudre qui a retenti par toute la terre. L'orage s'est formé sous mes yeux. On ne cessa de danser qu'avec le jour. Notre carrosse nous avait attendues; à dix heures du matin, nous étions rentrées à Paris.

Je voulus reconduire Françoise chez elle. Nous rencontrâmes dans l'escalier sa servante, qui s'arrachait les cheveux et jetait les hauts cris.

— Eh! bon Dieu! qu'as-tu donc, ma pauvre fille? dis-je en l'arrêtant.

Nanon passait près de nous sans nous reconnaître, à cause de nos costumes.

Saisie d'un pressentiment funeste, déjà madame Scarron

s'était élancée vers le petit logement qu'ils occupaient au quatrième étage.

— Ah ! me dit la domestique en joignant les mains, il se meurt, mademoiselle, il se meurt !

— Qui donc? parle.

— Mon pauvre maître.

— Bonté divine ! et comment cela?

— Figurez-vous qu'il a mangé deux pâtés tout entiers, avec une oie de Strasbourg.

— Malheureuse! tu n'as donc pas tenu compte de mes recommandations?

— Pardonnez-moi.

— Je t'avais défendu de lui laisser faire aucun excès.

— Sans doute, mais c'est un homme terrible ! Aussitôt après votre départ, il m'a dit avec un petit air câlin : a — Va, Nanon, va voir ton cousin, ma fille! » Vous savez, mademoiselle, mon cousin Jean-Claude, marmiton en chef dans les cuisines de M. le grand prieur? Il me donne en même temps une lettre à porter à son chenapan de beau-frère. J'y cours, et je vais ensuite avec Jean-Claude passer ma soirée chez Tabarin. Mais, en rentrant le soir, que vois-je? la table mise, sept bouteilles vides, des os de volaille, le frère de madame sous la table, et M. Scarron dans son fauteuil à roulettes, blanc comme un linge, et avec un hoquet, mademoiselle... ah! quel hoquet!... Cela fait frémir. Toute la nuit, sans trêve ni cesse... Et l'autre ivrogne qui ronflait! J'ai cru que je deviendrais folle!

En me débitant ce fatras, Nanon me retenait par la manche de ma robe, et m'empêchait de monter l'escalier aussi vite que je l'aurais voulu.

NINON l)K l-KNCLOS ICI)

Nous aniv.îmf'S dniis la cliaiiibic du mallicui-cux porto. Il olail alors coucliù sui' son lit, sans connaissance. Françoise éperdue clierchail ou vain à lo ranimoi-.

Dans un coin do la chambre, d'Aubiguô, ivro mort, ronllait toujours.

— Un médecin! cria Françoise; au nom du ciel, courez chercher un médecin î

— J'y allais, dit Nanon; mais sans espoir d'en ramener un, car ils ne se dérangent pas à moins d'un écu, et monsieur a mangé les trente livres qui restaient, en achetant sept bouteilles de vin de Beaune, deux pâtés de Chartres et une oie de Strasbourg, qu'ils ont fait monter par le traiteur du coin.

— Mais va donc! va donc! criai-je, lui jetant ma bourse, que j'avais eu de la peine à trouver dans les poches de mon costume.

Vingt minutes après, elle nous ramena un grand escogriffe en robe noire, coiffé d'un chapeau pointu. 11 tàta gravement le pouls de Scarron, secoua ia tête et murmura :

— C'est un homme mort !

Françoise poussait des cris déchirants.

— Mais, monsieur, dis-je au médecin, vous vous trompez sans doute. Il y a des secours à donner, votre science doit les connaître.

— Non, me répondit-il en palpant de sa main sèche l'estomac du malade: obstruction complète des voies digestives, embarras du cerveau... L'antimoine même ne le sauverait pas.

— Vite! vite! criai-je à Nanon, prends le carrosse qui est en bas, et cours rue de l'Arbre-Sec chercher le docteur Gui-Patin !

— Gui-Patin ! l'ennemi déclaré de l'antimoine, notre fléau,

170 AMOURS UISTORIQUES

celui des apothicaires?... j'aimerais autant voir le diable, et je me sauve! dit l'homme noir, se précipitant dans l'escalier sur les traces de Nanon.

J'étais moi-même tout en larmes et désespérée de notre impuissance.

Il me vint à l'esprit de prendre de l'eau dans un vase; j'en aspergeai le visage et les mains de Scarron.

Un instant après, il ouvrit les yeux.

Sa femme jeta un cri de joie.

— Françoise!... Ninon !... c'est vous, murinura-t-il... Ah ! quel délicieux souper!... Par malheur, il est probable... que je n'en recommencerai jamais... un pareil... si ce n'est dans l'autre monde.

— Oh! mon ami, tais-toi! dit sa femme en l'embrassant : le docteur Gui-Patin va venir, il te sauvera !

— Gui-Patin?... oui, je le connais... un joyeux luron, qui a bec et ongles... Mais j'ai grand'peur... Allons, ce maudit hoquet recommence !... On ne meurt pourtant pas du hoquet?... ce serait à crever de rire... Ah! chienne d'oie! traître de pâté!... C'est égal, ils étaient excellents.

— Mon ami, je t'en conjure, ne parle pas! s'écria Françoise, dont les sanglots recommencèrent.

La poitrine du pauvre poëte se soulevait au milieu de convulsions violentes.

— Non... je ne parlerai plus... en prose s'entend... Ouf!... Diable soit du hoquet !... Voyons, ma femme, prends la plume. Ce n'est pas une indigestion de pâté qui m'étouffe, c'est une indigestion... de rimes... Y es-tu?

— Mais, mon ami...

NINON l)K I.RNCI.OS 171

— Mais je veux rimer, inoibleii !

Jo fis signe ;i madame Scaiioii <le cédei' à cecaprice, aliii de ne pas empiler son élal (mi lui doniianl de l'ijumcur. Elle s'essuya les yeux et se mit en devoir d'écrire.

— Pauvre petite femme! chère mignonne ! dit Scarron : je te souhaite, après ma mort, un mari plus... aieite. Oh! ce docteur!... le temps me semble bien long!

— Yoyez-vous, il souffre! il souffre! s'éciia Françoise. -

— 11 est certain que je ne suis pas... sur un lit de roses. Quand pour l'homme il s'agit de i)laisir, le char des heures est emporté par des coursiers rapides. . Aïe! la gorge me brûle !... et, quand il s'agit de souffrance, il est traîné par... des chevaux de fiacre.

— 0 mon Dieu! Gui-Patin qui n'arrive pas! dit madame Scarron en se tordant les bras avec angoisse.

— Laisse donc, mignonne, il va venir... l'essentiel est de tuer le temps. J'ai dit que je rimerais, et je rimerai!... Voyons, siir quoi?... Sur vous, ma gentille Ninon, fit-il en me tendant sa main décharnée. Essuie tes larmes, petite femme, et... pour la dernière fois... donne-nous ta plus belle écriture.

Françoise sanglotante prit la plume.

Chose extraordinaire, au milieu de ce hoquet qui lui disloquait la poitrine et le faisait bondir sur son matelas, Scarron eut le courage de la plaisanterie, et dicta les vers suivants :

Adieu, bien que ne soyez blonde, Fille dont parle tout le monde, Charmaot objet, belle iNinoii 1 La maîtresse d"AiJ:aniemnon

172 AiMOURS HISTORIQUES

N'eut jamais rien de comparable

A tout ce qui vous rend aimable;

Elle était sans voix et sans luth,

Et mit pourtant les Grecs en rut

De si furieuse manière,

Que, ma foi, ne s'en fallut guère

Que tout leur camp n"en fûtgâlé

Par niessire Hector irrité.

Tant est vrai que fille trop belle

N'engendre jamais que querelle.

De peur qu'il n'en arrive autant.

Tâchez de n'en blesser pas tant,

Et commandez à vos œillades

De faire un peu moins de malades.

— Hein?... qu'en dites-vous? Ils sont... détestables. N'importe, j'ai rimé, moi^bleu ! j'ai l'imé sui^ mon lit de mort...

car j'essayerais en vain de me le dissimulei... je... je

meurs !

Un dernier hoquet imprima à tous ses membres un soubresaut terrible; puis il retomba sans mouvement.

Nous nous approchâmes terrifiées.

Scarron n'était plus.

J'essayais d'entraîner Françoise, dont les clameurs perçantes me fendaient l'àme, quand tout à coup une espèce de fantôme se dressa du fond de la chambre et s'approcha du lit en trébuchant.

C'était d'Aubigné.

• — Mort ! balbutia-t-il en se penchant sur le cadavre. Il a tout mangé, moi j'ai tout bu: lequel était le plus sage?... De profancUs !

Il gagna la porte et disparut.

NINON lll- LENCLOS I7Ô

L'inslant d'après, r.iii-Paiin entra ; mais son nrl devenait

inutile. Pauvre Scarroii ! il était écrit là-haut (|ue sa mort serait

burlesque comme sa vie.

Il y a d'étranpfcs destinées.

Gui-Paliii me prit à l'écart et me dit:

— Vous savez qu'on vient de lancer une lettre de cachet contre Saint-Évremond ?

Je le regardai fixement.

Il avait l'air très-sérieux. D'ailleurs, s'il eût voulu rire, le moment et le lieu n'auraient pas été bien choisis.

— Sainte Vierge ! pourquoi? m'écriai-je.

— Parce qu'il a fait des couplets satiriques sur la paix des Pyrénées et sur le mariage. Le roi est furieux. Il est temps que les amis de l'auteur l'expédient en Angleterre ou en Hollande, s'ils veulent lui épargner la Bastille pour le reste de ses jours.

J'étais atterrée de ce nouveau malheur. Mais comment aban-

donner madame Scarron? Elle-même me pria d'aller m'occu-

per du salut de iMarguerite.

— Hélas ! me dit-elle au milieu de ses sanglots, en me montrant le corps du malheureux poëte, nous ne pouvons plus rien pour lui !

Je pensais queSaint-Évremond, traqué par les gens du roi, m'aurait envoyé quelque message rue des Tournelles pour m'apprendre le lieu où il se tenait caché: je ne me trompais pas. Deux mots écrits à la hâte me faisaient savoir qu'il avait cherché provisoirement un refuge chez le prieur des capucins du Roule.

Sachant qu'une ordonnance mettait ses biens en séquestre, j'allai prendre vingt mille livres chez mon notaire; puis je courus aux Capucins, et je forçai Marguerite de partir sans plus de retard pour le Havre avec cette somme.

Quinze jours après, il m'écrivit qu'il était en sûreté à Douvres. Grâce à moi, Sa Majesté n'eut pas la satisfaction de l'envoyer à la Bastille.

Il y eut bientôt un grand événement à la cour.

Le cardinal ne s'était jamais consolé de son humiliation chez Anne d'Autriche. Il tomba sérieusement malade. Se voyant sur le point de mourir, il fit appeler Louis XIV, et lui conseilla de porter dorénavant son sceptre. Ce fut là sa vengeance contre la reine mère. Anne d'Autriche y fut très-sensible, car elle adorait le pouvoir.

Mazarin mourut à Vincennes, où il s'était fait transporter, pour fuir un incendie qui éclata au Louvre, un soir de ballet.

Cet Italien ne fut regretté de personne.

On le tolérait depuis la Fronde, mais sans lui accorder la

NINON DE LKNCLOS 177

in(»iii(lrc ajïoclioii.dliacun môprisail ce caractère ignoble, sans tligiiiu'', sans grandeur, tout piHii de bassesse et de ruse. On lui lit cette êpitaphe:

Ci-gtl rcnnciui de la Kioiide, .

Colui qui fourha tout le inonde.

Il fonrl);i jiiS(|iios au loinhcau; Il fourha mémo le bourreau, Kvitanl uncmorl infâme.

Il fourha le diahlc en ci' point Qu'il pensait emporter son âme; Mais le fourbe n'en avait point.

J'aurais voulu recueillir chez moi madame Scarron. Elle préféra demeurer dans son petit logement, où tous nos amis continuèrent de la voir, et lui obtinrent, comme veuve du poëte, une pension de deux mille livres.

Du reste, elle se consola très-vite, ce dont je ne lui fais pas un reproche.

Si elle devait au pauvre cul-de-jatte beaucoup de reconnaissance, elle n'avait jamais eu en sa compagnie qu'une dose trèsmédiocre de plaisir.

Françoise s'acoquina bientôt à une certaine madame Arnoul, dont j'aurai souvent à parler dans la suite, et qui lui enseigna l'intrigue plutôt que la sagesse.

Mais n'anticipons pas sur les événements. Après le bal donné par M. Fouquet dans sa terre de Vaux, le jardinier le Nôtre vint me rendre quelques visites, et je l'invitai plusieurs fois à ma table. C'était un fort aimable convive, tout franchise et tout cœur. 11 espérait que le surintendant, eu égard à la rivalité du i^oi, renoncerait à sa passion pour Louise de la Vallière. xMais, ou je me connaissais fort mal

17S AiMOURS HISTORIQUES

en hommes, ou j'étais sûre que cette rivalité même serait aux yeux de M. Fouquetune raison déplus d'entamer la lutte.

Effectivement le Nôtre, àijuelques jours de là, vint m'apprend re des nouvelles terribles.

— Ah! mademoiselle, s'écria-t-il, vous aviez raison : le malheureux persiste dans son amour! 11 a fait demander en cérémonie aux parents de Louise la main de leur tille. Nécessairement ils ont été flattés de cette proposition d'alliance, le père surtout, auquel on s'est bien gardé d'apprendre les poursuites de Sa Majesté. M. de la Baume a donc répondu au surintendant qu'il regardait ce mariage comme un grand honneur pour sa famille et pour lui.

— Jésus ! Et qu'a dit le roi ?

— Vous devinez sa colère; mais comment en expliquer le véritable motif ? Fouquet, décidé à chercher une retraite en Hollande avec sa femme, bravait le courroux royal. Encore ce matin, je l'ai vu pour le prier de mettre plus de circonspection et de ménagement, non dans l'intérêt du roi, mais dans son intérêt propre. Je le trouvai inflexible. Tout à coup, là, devant moi, on lui apporte une lettre. Il la décachette, en fait rapidement lecture, et tombe, comme foudroyé, sur un fauteuil.

— De qui donc était le message?

— De Louise elle-même.

— Ah ! bon Dieu !

— Elle n'écrivait que ces deux lignes : « Renoncez à moi, je ne suis plus digne d'être la femme d'un honnête homme. >>

— C'est fort clair : elle a cédé au roi.

— Je le pense comme vous. Sur ces entrefaites, vingt personnes arrivent chez le surintendant. Il leur montre le fatal

NINON HK IJ'NCLOS ITii

liillcl, (loiiiH) iiii libre cours à sa rancune et se rcpan-J contre Louis XIV en invectives, bien méritées sans doute, mais d'une im[»rudcnce...

— Vous avez raison, d'une imprudence folie.

— Et à laquelle il n'y avait point de remède, car, une heure plus tard, le roi savait tout. Comminges, accompagné de trente soldats aux gardes, alla frapper à l'hôtel de la surintendance. Heureusement, averti par moi, Fouquet venait de prendre la fuite.

— Ainsi Louis XIV ose afficher sa rage jalouse?

— Non, certes ! il est mieux conseillé que cela. Tous les ennemis du surintendant l'entourent. On accuse celui-ci de dilapidation des finances. Voilà, convenez-en, le moyen le plus siir de le perdre et d'avoir gain de cause. Avec une accusation semblable, on fourre un homme à la Bastille et on l'enterre vivant, sans que personne ose se plaindre. C'est la bouteille à l'encre. Le peuple est toujours contre ceux qui le font payer.

— Oh ! c'est infâme!

— Je ne dis pas le contraire; mais à la cour toutes les infamies se commettent inpunément. Les biens de Fouquet ont été frappés de confiscation; sa ruine est certaine. Trop heureux encore si, dans ce naufrage, il sauve sa liberté!

Hélas ! nous sûmes, deux jours après, que le surintendant, saisi par les gens du roi avant d'avoir pu gagner la frontière, venait d'être envoyé à Pignerol, d'où il ne devait plus sortir !

Il y mourut, après dix-neuf ans de captivité.

Cette disgrâce occupa la France et l'Europe pendant six mois. Fouquet ne manquait pas d'ennemis, mais il avait des amis chaleureux qui prirent hardiment sa défense.

Une injustice de plus ne coûte guère. L'avocat Pellisson, qui devait au surintendant d'avoir été élevé à la charge de conseiller d'État, soutint son protecteur contre des attaques déloyales et fut sacrifié avec lui.

Du fond de la Bastille, Pellisson écrivit des Mémoires où il démontre l'innocence de Fouquet de la manière la plus victorieuse. Quatre ans après, on le laissa libre, et le pauvre surintendant resta dans les fers.

Sa Majesté Louis XIV ne pardonna jamais une rivalité d'amour.

C'était la preuve d'un magnifique orgueil, mais d'un bien petit esprit. Déjà ce prince commençait à croire qu'entre Dieu eflui il n'existait qu'une médiocre différence .

Tout cela désorganisa quelque peu mon cercle; mes poètes pleuraient le surintendant et chantaient ses malheurs. On parlait même d'une conspiration pour aller attaquer le château de Pignerol et délivrer le captif j mais rien ne réussit.

Voici l'occasion de dire quelques mots au sujet du fameux Masque de fer, sur lequel j'ai entendu raconter, pendant trente ans, des histoires si dénuées de vraisemblance.

Le Masque de fer a fait trois apparitions, à des époques assez reculées l'une de l'autre.

On l'a vu d'abord à Pignerol, puis vingt ans plus tard à l'île Sainte-Marguerite, et enfin à la Bastille vers les dernières années du siècle.

A l'époque où l'on s'entretint pour la première fois de ce fabuleux prisonnier, beaucoup de personnes affirmaient que c'était le surintendant. Lors de la seconde apparition, M. Fouquet venait de mourir j par conséquent, ce ne pouvait être lui.

NINON m- LKNCLOS 181

(Ml ciul généralement alors (juc le mysière cacliail le duc de Vermandois, bàlaid do [.nuis XIV et de la Valiiérc, enfermé poni- avoir donné lin souffletai! grand Daiijdiin; mais, en 1098, quand on retrouva le Masque de fer à la Bastille, M. de Vermandois était depuis longtemps rentré en grâce.

Il fallut imaginer alors d'autres histoires, et Dieu sait qu'on ne s'en fit pas faute.

Tour à tour ce fut :

Le duc de Monmoulli, frère de Jacques II, soustrait par la France au supplice, et qu'on n'avait aucun motif de retenir en prison ni de masquer, surtout lorsque son frère eut perdu le trône ;

Le comte Girolamo Magni, enlevé de Turin pour avoir empêché de vendre cette ville à Louis XIV, et que M. de Lauziin vit mourir à Pignerol en 1085, preuve évidente que, treize ans plus tard, il ne pouvait être à la Bastille;

Puis un fils de la reine Anne d'Autriche et de Buckingham, comme si Louis XIII, aidé de Bichelieu, n'eût pas trouvé d'autre moyen de faire disparaître ce fruit de l'adultère.

Enfin la version qui trouva le plus de créance, tout simplement parce qu'elle était la plus absurde, fut celle-ci :

Lors de la naissance de Louis XIV, la reine, délivrée depuis un quart d'heure, aurait, disait-on, ressenti de nouveau les douleurs de l'enfantement et serait accouchée d'un second fils.

Grand embarras. Que va-t-on faire? lequel de ces enfants sera l'aîné? Les uns disent que ce doit être le premier venu au monde ; les autres soutiennent que ce doit être le second, comme ayant été conçu en premier lieu. Bref, pour trancher la difficulté et prévenir les malheurs dont une rivalité entre les

deux frères pourrait un jour accabler le royaume, on fait disparaître un des rejetons royaux et l'on garde l'autre.

Mais l'enfant, élevé loin du Louvre, grandissait en même temps que Louis XIV et lui ressemblait d'une manière frappante.

Autre embarras.

Il est très-possible qu'une indiscrétion vienne lui apprendre un jour sa naissance, et là-dessus on l'enferme, en lui appliquant un masque de fer, afin que personne ne puisse examiner ses traits.

L'inventeur de ce joli conte n'a pas réfléchi qu'il créait en même temps trois monstres de nature : Anne d'Autriche d'abord, qui aurait permis qu'on la séparât d'un de ses enfants; Louis XIII, le roi scrupuleux, le roi chrétien, dont la conscience, en supposant qu'on l'eût un instant égarée, se fût reveillée à coup sûr à sa dernière heure; et enfin Louis XIV, qu'on ne pouvait plus tromper, une fois établi dans sa toutepuissance.

Rien dans les lois divines et dans les lois humaines ne l'autorisait à laisser son frère dans un cachot.

Mais, en France, on aime le merveilleux, et l'on en fabrique à tout prix.

Le dernier gouverneur de la Bastille, homme très-respectable et entièrement digne de foi, m'a donné l'explication du Manque de fer, qui d'abord n'était pas de fer, mais de velours noir, comme tous les masques possibles.

Cette explication, la voici en deux mots :

Lorsqu'on transférait un prisonnier d'importance d'une prison d'Etat dans une autre, et qu'on pouvait craindre, à tort ou

NINON I)F, I.RNCLOS 183

à raison, quelque complot Iramô pom- hi iscr sa cliaiiic, on lui couvrait toujours le visage d'un masque, alin (|ii"il iùl impossible (le le reconnaître.

Voilà donc le grand mystère dévoilé.

Je ris de bon cœur, en songeant que la postérité s'occupera de toutes les sottises débitées à cet égard, et que des écrivains sérieux entre les mains desquels ces Mémoires ne tomberont pas consacreront leurs veilles à résoudre un aussi obscur problème*.

A la fin de l'année 10(>2, mourut M. l'abbé Boisrobert, qui alla voir en l'autre monde s'il est permis de chanter vêpres avec une de mes jupes.

Depuis assez longtemps, ce me semble, je parle beaucoup des amours des autres : il ne faut pas en conclure que je n'en avais plus moi-même.

J'étais alors tombée sur un homme si insupportable, que j'ai reculé jusqu'ici de prononcer son nom.

Il s'appelait le comte de Ghoiseul. •

Où l'avais-je connu ? je l'ignore. Un peu partout, je crois : à Vaux, chez la reine, au Cours- le-Prince. Il s'impatronisa chez moi dans un moment de distraction, et fit la sourde oreille, le

(1) De nos jours, le roman-feuilleton ne pouvait manquer d'exploiter cette mine féconde, et M. Alexandre Dumas trouve là-dessus une bien remarqnabie anecdote. Il fait enlever au Louvre, par d'Artagnan, je crois, le vrai Louis XIV, et le plonge sans aucune cérémonie dans les souterrains de la Bastille, pendant que le Masque de fer est installé sur le trône. La ressemblance, du reste, était si prodigieuse, que personne, pas même la reine Marie-Thérèse, femme du roi, ne s'aperçut de la substitution .

M. Alexandre Dumas devrait bien recommander à ceux qui écrivent ses romans davoir un peu de respect pour les lecteurs et pour l'histoire.

Eugène de Mirecourt.

18i AMOURS IIISTOBIQUES

jour OÙ je lui laissai entendre que son absence me serait agréable.

Quand je n'aimais plus, je le disais ordinairement sans détour.

Mais Choiseul passait pour fort brutal, et, dans la crainte d'un éclat scandaleux, je ne m'expliquais qu'à demi-mot.

Le galant homme s'obstinait à ne rien comprendre. Il imposait à mes domestiques par des airs de grandeur et cherchait à produire le même effet sur moi, en me parlant de son mérite et des nombreuses qualités qui le distinguaient.

Je lui répondis un jour par ce vers de Corneille :

Ah i Dieu ! que de vertus vous me faites haïr!

Désespérant enfin de le congédier sans esclandre, j'attirai chez moi Précourt, le célèbre danseur, qui se servait aussi bien de Tépée que des jambes.

J'aurais eu Desmousseaux sous la main, que vraiment j'en eusse passé par là pour me débarrasser du cauchemar qui m'obsédait.

Un matin, M. de Choiseul était à ma toilette.

Précourt entra, bien sermonné par moi et résolu à casser les vitres au premier signal.

Le comte me narrait alors je ne sais quelle anecdote grivoise, où M. de Villeroi avait joué vis-à-vis de sa propre femme un assez piètre rôle et avait dû boire un affront, faute de preuves suffisantes, ce dont M. de Choiseul le blâmait fort.

— Eh ! lui dis-je , vous en parlez bien à votre aise ! Il est très-difficile à un mari, comme à un amant, de s'assurer de l'infidélité d'une femme.

NINON DM I.IINCLOS 185

— Non |i:is, non pns ! s'écria-l-il : l)i('n fin ipii m'y ;illr;i|ier;iil ! Avec un |)(!ii do porspicacili"' et rrattontion, on doit, ;i In seule vue iVuu rivnl luMiieux, savoir ii ijuoi .s'(!n tenir.

Je le regardai d'un air An surpriso extrême, et je lui dis:

— Miséricorde ! comment faites-vous pour être si sûr de ces choses-là ?

— Je crains fort, monsieur le comte, (|ue vous ne pécliiez jtar amour-propre, ajouta Précourt avec un rire significatif.

Choiseul tressaillit et devint pâle; mais il n'osa point éclater ce jour-là.

Le lendemain, à l'heure du déjeuner, voyant deux couverts mis, il alla sans façon prendre place à la table. Précourt, sortant aussitôt d'une chambre voisine, lui cria :

— Pardon !... je suis désolé... Ce couvert est pour moi.

— Monsieur ! fit le comte, se levant l'œil enflammé de courroux.

— Soyez donc assez aimable, dit Précourt avec infiniment de calme, pour ne pas élever ainsi la voix : on pourrait croire que vous me cherchez querelle.

Choiseul était blême de rage.

Ses yeux tombant alors sur le costume de son interlocuteur, qui tenait moitié du bourgeois, moitié du militaire, il lui demanda avec ironie :

— Dans quel corps servez-vous, monsieur?

— Je sers dans un corps où vous avez servi beaucoup trop longtemps, répondit Préconrt sur le môme Ion. Du reste, ce n'est pas devant mademoiselle que je puis vous raconter mes campagnes. Le boulevard n'est pas loin: si vous désirez m'y suivre ...

Choiseul campa fièrement son feutre sur sa tête, et dit :

— Je ne me bats pas avec un baladin !

— Vous avez raison , monsieur, car le baladin vous ferait danser.

La chose en resta là.

Mon cauchemar disparut pour ne plus revenir. Je me promis d'être désormais sur mes gardes contre les distractions.

Cependant la liaison du roi avec mademoiselle de la Vallière devenait publique. L'exil de Saint-Évremond n'intimidait pas les faiseurs de couplets.

Bussy-Rabutin fut le plus intrépide de tous.

Sous prétexte que la favorite avait la bouche un peu trop grande, il se permit de composer une chanson bouffonne, dont voici le refrain •

Que Deodatiis (1) est heureux De baiser ce bec amoureux, Qui d'une oreille à l'autre va,

Alléluia !

Trois jours après, tout Paris chantait cette sottise.

Bussy-Rabutin aurait pu très-agréablement jouir de son triomphe, si les cachots de la Bastille n'eussent pas eu des murs trop épais pour l'empêcher d'entendre les chanteurs.

Dans le courant de l'hiver, ma bonne comtesse de Ghoisy, qui m'avait témoigné un intérêt si vif et si tendre, tomba malade et mourut.

Sa perte me fut très-sensible.

Au retour du printemps, je me préparais à transporter mes

(1) Dieiidonné, surnom du roi.

NINON Dli: LENCLdS 1H7

pénales à Picpus, lors(|ue madame de Monlaiisicr, qui allait aux eaux de Forges, nio proposa de l'y accompagner, disant que nous y trouverions société nombreuse, et surtout bonne compagnie.

J'acceptai de grand cœur, et je décidai madame de la Fayette à nous suivre.

Plusieurs fois déjà Gui Patin m'avait conseillé de prendie ces eaux, non que je fusse malade, mais comme préservatif aux maladies à venir.

Je lui riais au nez quand il me tenait ce discours, car je jouissais d'une santé florissante.

Ma fraîcheur était merveilleuse.

Conservant avec mes charmes toutes les apparences de la jeunesse, je ne craignais pas de dire mon âge à tout venant, sûre d'exciter des clameurs et d'entendre crier au mensonge quand j'accusais mon demi-siècle.

Franchement, j'y mettais de la coquetterie.

On m'eût donné tout au plus vingt-cinq ans. Je n'y comprenais rien moi-même; ou plutùtje m'expliquais cela par le sortilège de mon homme noir, dont le souvenir, soit dit en passant, me donnait toujours le frisson.

Je n'en observais pas moins régulièrement ce qu'il m'avait prescrit.

Boire un verre d'eau à Forges, ou en boire un à Paris, revenait absolument au même.

Nous fîmes le voyage gaiement.

Forges n'est qu'à vingt-cinq lieues. J'eus regret, sur ma parole, de n'avoir pas visité plus tôt ce curieux séjour.

On y voit des gens de toutes les parties du monde. Nulle

188 AMOURS IIISTORIOUES

part ailleurs on ne rencontre une assemblée plus tumultueuse et plus amusante.

Parisiens et campagnards, nobles et bourgeois, moines et religieuses, Français, Anglais, Flamands, Espagnols, chrétiens, huguenots, juifs, mahométans, tout cela boit ensemble, à la même fontaine, une eau détestable qui donne des haut-lecœur.

A six heures du matin, chacun se lève pour faire cette débauche.

Puis on se promène dans le jardin des Capucins, dont ces bons pères ont abattu les murailles, afin de laisser les promeneurs y entrer plus librement.

Il est vrai de dire qu'au bout de la grande avenue ils ont a^hé à un tilleul un tronc fort raisonnable, qu'ils sont obligés de vider presque tous les jours.

Mais chacun, ici-bas, gagne sa vie comme il peut.

On babille à cette promenade, on rit, on s'apprend les nouvelles, et l'on n'épargne ni les caquets ni les médisances. C'est absolument comme à Paris.

Vers neuf heures, une cloche sonne. Les gourmands courent déjeuner, les dévots vont à la messe, et le reste de la matinée se passe à la toilette ou en baguenaudes.

On dîne très-copieusement.

Tout l'après-dîner se consacre à des visites réciproques, où les caquets recommencent.

A cinq heures, des comédiens, détachés de la troupe de Piouen, donnent spectacle jusqu'à sept heures; on soupe, puis la promenade aux Capucins recommence et se termine fort dé-

volcmenl par les litanies, que Ton récite à la chapelle des moines.

Voilà au grand complet l'existence qu'on mène à Forges.

Nous y étions depuis deux jours à peine, lorsque loiit à coup la duchesse deMontpensier, qui passait la saison à son château d'Eu, nous arriva en magnifique équipage, avec cinq à six carrosses, toutes ses filles, force valets de pied et un maître des cérémonies.

Contre mon attente, elle me combla de caresses, et voulut que nous fussions constamment chez elle, mes compagnes de voyage et moi.

Je ne fus pas surprise de ce retour d'amitié : depuis environ deux ans elle avait chassé la comtesse de Fiesque, ainsi que madame de Frontenac, notre troisième maréchale de camp d'Étampes.

Le père de Mademoiselle était mort à Blois l'été précédent.

Quel orateur se chargea de l'oraison funèbre du défunt? je l'ignore; mais la besogne était difficile. Vraiment le sujet ne prêtait guère à l'apothéose.

La princesse avait fini son deuil.

Comme chacun se plaignait de la comédie, elle fit venir de Rouen la troupe tout entière et la paya.

La rencontre de mesdames de la Fayette et de Montausier fut d'autant plus agréable à la fille de Gaston, qu'elle-même s'occupait d'écrire. Il nous fallut entendre ses œuvres d'un bout à l'autre. Elle nous ]ut\si Princesse de PapJdagonie, l'Iîeimaginaire et une multitude de porlrailSy genre de littérature qui alors faisait rage.

A parler franc, ce n'était point merveilleux.

lyo AMOURS HISTORIQUES

Quand je me rappelais la Fronde et la Bastille, je songeais que Mademoiselle avait décidément plus de dispositions pour la guerre que pour les lettres.

Nous commencions à nous ennuyer, lorsque de nouveaux personnages survinrent.

On nous annonça le duc de Roquelaure, le plus fameux hâbleur de France et de Navarre. Il était accompagné du chevalier de Roquelaure, son cousin, grand homme sec, qui sentait son reître et qui eût fait peur au coin d'un bois. A leurs trousses venait clopin-clopant un sieur de Romainville, très-goutteux, mais qui marchait encore assez pour les suivre partout, on ne savait dans quel but, si ce n'est peut-être qu'il donnait au chevalieK des leçons d'impiété au cachet ou à l'heure, car ce Romainville était l'irréligion même.

Ces trois originaux défrayèrent la société de balivernes et de sornettes.

Rs n'étaient pas toujours fort convenables, surtout le chevalier et son maître d'athéisme ; mais dans le désœuvrement on excuse bien des choses.

Romainville, qui, au lieu de boire de l'eau de la fontaine, entonnait parjourseptà huit pintes de cidre, tomba gravement malade. Sa goutte lui remonta dans la poitrine. Nous envoyâmes quérir un père capucin, pour sauver du moins l'âme de ce chenapan, si faire se pouvait.

Mais, à l'arrivée du confesseur, le chevalier, qui se trouvait là, saisit une escopette, et coucha le pauvre moine en joue en criant :

— Retirez-vous, mon père, ou je vous tue! Il a vécu comme un chien, il faut qu'il meure comme un chien!

NmON DK I.KNCLOS l'.M

Cela fit lelleinonl rire le moribond, qu'il en guérit.

M. le duc de Ilo(|uelaure no se permettait pas devant Mademoiselle toutes les impertinences erotiques et les saillies de mauvais lieu qui l'ont rendu célèbre. Il avait alors un espiit plus fin, plus délicat et presque toujours marqué au bon coin.

Je me rappelle entre autres un trait fort plaisant.

Le chevalier tranchait du matamore. Il ne parlait que des gens qu'il avait pourfendus et des marauds aiixcjuels il avait coupé les oreilles. Un jour, après avoir fait de ses talents en escrime l'éloge le plus pompeux, il termina en disant :

— J'ai eu plus de cinquante duels ou rencontres, et je n'ai jamais reçu la moindre blessure.

— Ah! parbleu, mon cousin, dit Uoquelaure avec le plus grand flegme, vous avez plus de chance que moi ; car je n'ai eu qu'un duel dans ma vie, un seul, et j'ai été tué !

Nous restâmes à Forges jusqu'à la fin de la canicule, qui est, dit-on, le meilleur temps pour prendre les eaux.

De retour à Paris, je reçus la visite de le Nôtre. J'avais décidément fait sa conquête. Il m'invita, pour le surlendemain, à aller voir ses plantations de Versailles, ajoutant qu'il me raconterait une anecdote sur Louis XIV et la Vallière. Il en fallait beaucoup moins pour me décider à accepter sa politesse.

Au jour fixé, je me mis en route avec Perrote.

Ce vieux et fidèle domestique se cassait beaucoup. J'eus le regret, deux mois plus tard, de le mettre à la réforme, avec une pension de huit cents livres jusqu'à la fin de ses jours.

M. le jardinier en chef des jardins royaux commença par m'offrir un délicieux petit déjeuner dans un pavillon trèsélégant, bâti tout exprès pour lui dans le voisinage des serres.

192 AMOUnS HISTORIQUES

Il me mena visiter ensuite les énormes travaux d'agrandissement que le roi commençait à faire exécuter au château ; puis nous allâmes dans les jardins, qui étaient vraiment dessinés avec un art admirable.

Jamais les bosquets d'Armide, si vantés par le Tasse, n'ont offert un coup d'œil plus riant et plus majestueux.

Le Nôtre se montrait fort sensible à mes éloges. Il me baisait la main à chaque compliment, ce qui ne m'empêchait pas de lui en adresser de nouveaux, car il me faisait marcher de surprise en surprise.

— Et votre anecdote, mon cher? lui demandai-je. Il tira sa montre et me répondit :

— Pas encore, dans un instant.

— C'est donc une histoire à heure fixe ?

— Oui, ne perdez pas patience.

Au bout de vingt minutes environ, il regarda du côté du château et m'entraîna vivement sous un berceau voisin.

— Chut ! fil-il en portant un doigt sur ses lèvres : pas un mot ! Dissimulons-nous sous le feuillage, car elle s'effarouche aisément. Si elle nous apercevait, elle ne viendrait peut-être pas au tombeau de sa rose.

— Au tombeau de sa rose? murmurai-je avec surprise. De qui parlez-vous donc?

— De mademoiselle de la Vallière. Elle approche... Silence!

A quelques pas de nous parut effectivement une femme vêtue de noir et tenant un parasol.

Je reconnus la jeune fille que j'avais vue,'deux ans auparavant, si belle et si radieuse à la maison de plaisance de M. Fouquet.

A quelques pas de nous parut une iemnie vêtue de noir, tenant un parasol

l'i lU.iK l'Ai; i;( bT-wt ii.WARli

IMI'IUUK V,\t: SIMON l:.\OM*.

NINON l)K LKiNCKtS 103

Mais i|ii('l clinn^^einenl, liôlas !

I.ouise n'était |iliis quo roinhrc d'clle-Fiirino : hîs douces miances {\o ses joues s'effaçaient pour laiic phuM! à la pàli^ui; ses yeux étaient rougis, le marasme dévoiait ses ciiarmes.

— Eh bien ? me demanda le Nôtre à voix basse.

— Ali ! la pauvre enfant, répondis-je, elle est méconnaissable! Si vous ne m'aviez pas dit son nom...

Il porta de nouveau le doigt sur ses lèvres.

Mademoiselle de la Yallière entrait dans un petit bois, voisin du berceau sous lequel nous étions cachés. Nous la suivîmes à distance, étouffant le bruit de nos pas, et bientôt je la vis s'arrêter auprès d'une espèce de mausolée, devant lequel elle se mit à genoux.

Là, sous un globe de cristal et sur un carré de marbre blanc se trouvait, dans une petite caisse dorée, un arbuste flétri.

A l'une des branches de cet arbuste pendait encore une fleur desséchée, dont il était impossible de deviner le nom et de reconnaître la nature.

— C'est le rosier du bal du Louvre, le même que je lui ai porté, il y a deux ans, de la part du maître, dit mon compagnon d'une voix émue. Vous le voyez, il n'avait qu'une rose... une rose à cent feuilles... Pauvre femme! pauvre fleur!

Une larme souleva la paupière de le Nôtre et descendit lentement sur sa joue.

Mes yeux aussi devinrent humides.

Évidemment il y avait là un drame que je ne comprenais pas encore. Je regardais tour à tour avec saisissement cette femme agenouillée et cet homme qui pleurait.

Louise, après être restée quelques secondes à considérer l'a r-

194 AMOURS IIISTOIUQUES

buste, souleva le globe de cristal et colla ses lèvres sur la rose morte, dont quelques feuilles se détachèrent et furent emportées par le vent.

— Retirons-nous, dit le jardinier. Yenez écouter mon histoire.

Nous rentrâmes sous le berceau. Il y avait là des bancs rustiques. Le Nôtre s'assit à côté de moi.

— Vous allez me trouver ridicule, commença-t-il ; mais j'ai pour mes fleurs l'affection qu'on a pour ses enfants. Ne vous souvient-il plus qu'au bal de Vaux je tempêtais contre le caprice de Louis XIV, qui avait donné à la fille d'honneur de iMadame mon plus beau rosier de Hollande?

— En effet, ce souvenir m'est très-présent.

— Je fis, comme vous pouvez le croire, à mademoiselle de la Vallière toutes les recommandations imaginables sur la nécessité d'arroser l'arbuste, d'en élaguer les boutons parasites et d'en tailler les branches. Elle me pria de venir le soigner moi-même. J'y consentis avec bonheur. La chère enfant caressait une idée bizarre. C'était le premier don qu'elle recevait du roi. Dans son esprit, l'amour de Louis XIV s'attachait à l'existence du rosier et devait en suivre le destin.

— 0 superstition du cœur! murmurai-je. C'est bien cela ! je commence à comprendre.

— Oui, vous comprenez aujourd'hui le chagrin de Louise; mais ce que vous ne devinez pas, ce que j'ai été moi-même un siècle à deviner, c'est la cause qui a fait périr le rosier.

• — En effet, ne disiezrvous pas qu'il pouvait vivre cinquante ans?

— Je le répète, il aurait à coup sûr dépassé cet âge, sans la

NINON DK IJ'NCLOS \'X,

trainson la plus odieuse. Oli ! les femmes ! les femmes! ajoiilal-il avec une sorte de colère : il n'y a pas de milieu, ou ce sont (]es aii^'es, ou ce soûl des démons!

— D'accord, mon ami; mais je demande voire liisloire, el non des réflexions philosophiques sur la iialure de mon sexe.

— L'histoire?... ah ! mon Dieu^ je puis vous en donner le dénoiimenl en deux mots : c'est mademoiselle Alhénaïs de Mortemart qui a commis cette trahison.

— Ou'entends-je? la fiancée de Montespan?

— Ou, si vous aimez mieux, la seconde maîtresse du roi.

— Ilein? m'écriai-je, regardant le Nôtre avec stupeur.

— Ah ! je vous apprends du nouveau! L'adultère marche bon train à la cour. Mademoiselle de Mortemart a un superbe avenir.

— Et son hymen avec le marquis?

— Cet hymen sera célébré sur la lin de la semaine : Montespan n'est pas homme à faire du scrupule.

— Voilà qui est parfaitement ignoble, savez-vous?

— Je suis de votre avis. Continuons l'histoire. Le rosier, devenu talisman, ne quittait plus mademoiselle de la Vallière, Quand elle délogea du Palais-Royal pour aller au Louvre, je le portai au Louvre; quand elle vint à Versailles, sa fleur y vint avec elle. Or Alhénaïs était une grande camarade de Louise, et celle-ci, qui lui faisait toutes ses confidences, lui avoua sa chère superstition.

— L'imprudente !

— Aussi naïve que bonne, elle ne soupçonnait pas son amie. Elle voyait tranquillement Alhénaïs causer avec le roi el l'amuser par une foule de médisances, que celle-ci débile avec

iH\ AiMOUnS HISTORIQUES

un esprit infernal. L'essentiel, vous comprenez, était de faire perdre à la Vallière tout ce que mademoiselle de Mortemart gagnait elle-même dans le cœur du monarque. Un jour, en venant tailler le rosier, je m'aperçus qu'il dépérissait.

— Hélas ! me dit Louise, l'amour du roi s'en va !

Je la rassurai de mon miçux, et, à tout hasard, je changeai la terre de la caisse; mais, le lendemain, la maladie allait croissant. Déjà la rose était flétrie et les feuilles jaunissaient.

Mademoiselle de la Vallière ayant pleuré tout le jour, Louis XIV la trouva maussade.

En revanche, Athénaïs de Mortemart ne déploya jamais plus d'esprit et de gaieté.

— Vous voyez, il meurt ! disait Louise en me montrant l'arbuste de plus en plus malade : il meurt, sans que vous sachiez pourquoi!... Moi, je le sais, je le sais! ajouta-t-elle avec des sanglots.

Le soir, Sa Majesté la trouva laide et eut assez peu de galanterie pour le lui dire.

Je me donnais au diable avec le rosier ; je taillais à droite, je taillais à gauche. Ne voulant négliger aucun moyen de salut, j'allai même jusqu'à le transplanter dans une autre caisse. Rien ne put réussir.

Deux jours après, il était mort, et Louis XIY faisait admettre mademoiselle de Mortemart au nombre des filles d'honneur de la reine.

Un doute, un éclair, me traversa l'âme.

— Avez-vous communiqué à quelqu'un, demandai-je à Louise éplorée, l'espèce de présage que vous attachiez à cette fleur?

NINON 1)1' LKNCLOS 197

— Oui, me rôpondit-ello, je l'ai dit à AllitMinis.

Sans lui répondre, je pris une poignée de la terrequi entourait le tronc de l'arbuste, et je la portai chez un chimiste, qui l'analysa.

Mes soupçons furent confirmés.

Sur cette terre on avait versé de la couperose. Un flacon imperceptible, deux gouttes par jour, rien n'était plus simple. Et voilà comment une personne habile supplante sa rivale.

— Oh! m'écriai-je, c'est un tour indigne!

— Je vous le disais, reprit le jardinier avec un soupir, mademoiselle de Mortemart ira loin.

Voilà quelle était l'anecdote promise. Je quittai Versailles tout émue et poursuivie par l'image de cette pauvre femme que j'avais vue pleurer sur un rosier mort.

Le Nôtre n'avait pas communiqué sa découverte à mademoiselle de la Vallière. A quoi bon? N'ayant pas été surprise, la perfide amie pouvait nier. Par des récriminations et des plaintes, on n'aurait fait peut-être que changer le refroidissement en haine, et Louise avait déjà deux enfants du roi, deux enfants dont elle devait assurer l'avenir.

Son destin voulait qu'elle épuisât la coupe des douleurs et qu'elle donnât au monde un exemple frappant des misères et • du désespoir qui peuvent atteindre la maîtresse d'un roi.

Mademoiselle de Mortemart épousa, quelque temps après, M. le marquis de Montespan, mari commode, sur chaque œil duquel on appliquait une pièce d'or quand il voulait y voir trop clair.

Jusqu'au jour où la nouvelle maîtresse put recueillir ouver-

l'iS AMOUnS HISTORIQUES

lement l'héritage de sa rivale, il couvrit tout de son complaisant manteau.

Louis XIV eut donc à la fois deux favorites, et cela sous les yeux de la jeune reine, au su et vu de chacun. Il les traînait à sa suite dans les fêtes, dans les carrousels, dans les armées, et poussa le cynisme jusqu'à faire légitimer ses bâtards par arrêt du parlement.

Anne d'Autriche n'avait plus aucune puissance et se contentait de gémir sur ces désordres.

Elle ressentait alors les premières atteintes de la cruelle maladie qui devait l'entraîner dans la tombe. C'était un cancer . que toute la science des médecins de Paris n'avait pu guérir. Abandonnée par eux, la pauvre reine mère eut recours aux empiriques.

Bientôt elle fut dans un état déplorable, au point de ne pouvoir aller d'un lit à Tautre sans s'évanouir.

Mademoiselle m'a raconté depuis les détails de cette mort.

Ils sont affreux, et inspirent de tristes réflexions au sujet de toutes ces grandeurs de la terre qui viennent ainsi se briser contre un cercueil.

La plaie d'Anne d'Autriche exhalait une odeur si fétide, que personne, pas même ceux qui lui étaient le plus affectionnés, ne pouvait rester auprès d'elle.

On descendit la châsse de Sainte-Geneviève et l'on fit des processions dans la ville. Mais, quand l'heure des rois a sonné. Dieu ne fait pas plus de miracles pour eux que pour le plus pauvre et le plus obscur de leurs sujets. Le jour même de la procession, la plaie sécha ; le lendemain, le bourdon de Notre- Dame annonçait que la mère de Louis XIV avait cessé de vivre.

M NON 1>K I r.Nci.os \'n

On peut dire d'Ainiu (l'Auliiclio (iirollc lui iiihî (I(;s IxîIIcs fommes de son siècle, (iraiide, bien Hule, d'une mine donc»! <îl majestueuse, elle avait de sa personne un soin extraordinaire et poussait la propreté jusqu'au scrupule.

Même à l'heure de sa mort, ce sentiment de délicatesse ne Tabandonna pas.

L'évêque d'Autun, prélat fort peu digne d'estime et dont j'aurai longuement à parler plus tard, était en train de lui administrer l'exlrême-onction. 11 se préparait à lui mettre les saintes huiles aux oreilles, lorsque tout à coup la mourante s'écria en s'adressant à l'une de ses femmes :

— Ah! ma chère de Fleix, levez bien mes cornettes, de peur que ces huiles n'y touchent, parce qu'elles sentiraient mauvais !

On fit à la reine mère de pompeuses funérailles. Nous allâmes sur le chemin de Saint-Denis, madame de la Fayette et moi, voir le cortège, que Louis XIV suivit en grand deuil.

11 y eut, pendant quelques mois, une légère diminution de scandale à la cour.

D'ailleurs, la guerre qui éclata força le monarque à s'occuper de l'honneur de son trône, et l'on doit dire, pour être juste, que jamais prince ne le soutint avec plus de vaillance et plus de gloire.

Mais ce n'est pas à moi de raconter les batailles qui eurent lieu jusqu'au traité d'Aix-la-Chapelle.

Je n'écris ni les Mémoires de Condé ni ceux de Turenne.

Alors complètement rentré en grâce, le vainqueur de Rocroy, de Lens et de Nordlingen, faisait oublier sa révolte par de nouvelles et éclatantes victoires. En moins de trois semaines il conquit la Franche-Comté, et vint offrir à son cousin ce nouveau fleuron qui ne devait plus quitter la couronne.

Page 1