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POUR SERVIR D’INTRODUCTION A SES MEMOIRES

Une grande partie des acteurs célèbres, dont les Mémoires forment cette Collection, se sont plus à retracer les divers événeinens de leur vie et de leur carrière dramatique, et ce sont leurs portraits peints par eux-mêmes , que nous pouvons , grâce à ce soin , exposer dans notre galerie. Sans doute, quelques uns de ces peintres ne se sont pas piqués d’une fidélité scrupuleuse, et ont pu quelquefois flatter leurs traits. Plus d’une actrice, en écrivant sa biographie, se sera souvenue de la précaution de Mme de Staal (M1Ie Delaunay), et se sera bornée à se peindre en buste; mais ces écrits n’en ont pas moins un vif intérêt pour le lecteur. Il aime à voir l’amour-propre de l’artiste triompher souvent des efforts que fait l’écrivain pour en contenir les élans ; sa pénétration achève tel récit qu’on n’a point terminé; sa malignité trouve dans des demi-aveux de quoi suppléer à des réticences. Ajoutons que même, abstrac*

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tion faite de cet attrait que nous offre ce genre d’ouvrages, ils en ont un auquel personne n’est insensible, et qu’ils partagent avec tous les Mémoires écrits par les personnages qui en sont les héros. On aime à suivre, dès ses premiers pas, celui qui a été loin dans une carrière quelconque; on s’intéresse à ses progrès; on prend part aux succès, aux revers qu’il nous raconte ; on lui sait gré des confidences qu’il nous fait, et des conseils qu’il donne à ceux qui suivent la même route que lui.

Les Mémoires de Préville auraient pu présenter, au plus haut degré, ces divers genres d’intérêt. Sans doute , il n’eût pas été un narrateur vulgaire celui qui fut un comédien parfait ; il aurait su tour à tour nous attendrir ou nous égayer par ses récits, celui qui, dans la même soirée, faisait couler des larmes et excitait le rire le plus franc. S’il n’ambitionna jamais, comme Baron et quelques autres, le titre d 'homme a bonnes fortunes , combien d’aventures galantes et curieuses s’étaient au moins passées sous ses yeux ! Que d’anecdotes piquantes devaient s’être placées dans ses souvenirs ! Parmi ces auteurs fameux qui valurent à la France un second grand siècle , du moins en littérature, il avait vu tous ceux qui consacrèrent leurs plumes, ou du moins quelques unes de leurs veilles au théâtre, Voltaire, Gresset, Piron, Marin on tel, Laharpe, Saurin, etc.

De combien d’observations fines ou profondes , de mots heureux, de traits brillans recueillis de leur bouche, ne pouvait-il pas enrichir ses Mémoires! Que d’utiles avis enfin pouvait y consigner pour les jeunes débutans , et même pour les comédiens exercés, l’homme qui fut non seulement leur modèle sur la scène, mais un excellent professeur de son art, auquel le Théâtre Français dut plusieurs de ses premiers talens , et particulièrement Dazincourt !

Malheureusement Préville n’a point, à proprement parler, écrit de Mémoires . Son zèle soutenu à remplir ses devoirs , et le service actif qu’il fit pendant sa longue carrière théâtrale , ne lui en laissaient pas le temps ; plus tard , des événemens qui , en affectant vivement son cœur, influèrent défavorablement sur ses facultés, ne lui auraient pas permis d’occuper ses loisirs de ce travail.

Ce grand acteur en avait néanmoins préparé les matériaux ; c’est sur des notes trouvées dans ses papiers , où il se rendait compte des principales circonstances de sa vie, que ces Mémoires ont été rédigés j si ce n’est pas lui-même qui s’adresse ici au lecteur, du moins a-t-il servi constamment de guide à son biographe, et tel a été sur ce point le scrupule religieux de ce dernier, qu’il n’a point cru devoir remplir les lacunes que laissaient les notes de

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Préville dans le récit des événemens de sa carrière civile et dramatique. En respectant les motifs du narrateur, je suppléerai dans cette Notice , autant qu’il me sera possible , aux omissions qu’il a cru devoir s’imposer, certain que le public ne veut rien perdre de ce qu’on a pu recueillir sur le comédien célèbre dont la réputation est encore vivante parmi nous.

Une lettre de Préville, pleine de sens et de véritable philosophie, fait aussi partie de ces Mémoires, et doit inspirer de vifs regrets sur la perte de celles qu’il eut sans doute occasion d’adresser à plusieurs écrivains ses contemporains. Cette lettre avait pour but de faire changer de dessein un jeune homme fils d’un magistrat, qui voulait abandonner l’étude des lois, et la perspective que lui offrait sa position dans la société , pour se faire comédien. On ne peut faire parler à la raison un langage plus convenable et plus vrai, et, tout en condamnant le ridicule préjugé, si puissant encore à cette époque, contre les interprètes des Corneille et des Molière, indiquer avec plus de tact les devoirs que l’état social impose à telle ou telle classe, et dont il n’est pas permis de s’affranchir. Mais ce qui fait le principal mérite de cet écrit, c’est la considération, je dirais presque le respect dont Préville s’y montre pénétré pour le talent des bons auteurs dramatiques , auquel

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le jeune homme qui lui écrivait avait semblé égaler l’art de l’acteur. C’est le plus grand comédien qu’ait possédé la France qui repousse cette assertion comme un blasphème, et se montre presque indigné d’une opinion dont sa vanité eût trouvé tant de profit à s’accommoder. Quelle leçon pour certains acteurs de nos jours, auxquels on a si souvent fait honneur d’avoir créé tel ou tel rôle , qu’ils ont dû se persuader que, dans les ouvrages dramatiques, l’auteur était nécessairement leur inférieur, puisque la création leur appartenait !

C’est encore Préville lui-même qu’on lira avec intérêt dans quelques morceaux de discussion sur son art, échappés de sa plume paresseuse. On reconnaîtra son jugement sain , son goût et la finesse de ses aperçus, non seulement dans ceux qui ont la comédie pour objet , mais aussi dans les fragmens qui sont relatifs à la tragédie ; et l’on aimera sans doute à comparer ces derniers avec les leçons plus approfondies que contiennent sur ce sujet les Mémoires de mademoiselle Clairoti.

Jetons maintenant nos regards sur les premières années du Roscius de la France. L’antiquité superstitieuse eût pu croire que Thalie avait présidé à sa naissance , puisqu’il vit le jour à deux pas de son temple, et que la salle du Théâtre Français fut le premier objet qui s’offrit à ses yeux. Voyons-y seu-

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lement lin heureux effet du hasard par lequel la curiosité , si naturelle aux enfans, se porta de bonne heure chez celui-ci sur tout ce qui se raU< hait à la profession qu’il devait honorer un jour : on sait quelle est la force de ces impressions primitives ; elles ne font pas précisément naître tel ou tel goût: mais s’il existait un germe, elles le développent ; elles ne produisent pas le talent, mais elles l’éveillent.

Il y a tout lieu de croire que le jeune Dubus (car c’était son nom de famille) ne fit pas d’abord des études bien complètes, puisque nous le trouvons encore à onze ans dans la maison paternelle. Ce défaut d’instruction solide, la vocation dramatique, qui sans doute fermentait déjà dans cette jeune tête, sans qu’elle s’en rendît compte; enfin l’excessive sévérité d’un père qui , à ce qu’il paraît, portait jusque dans ses relations avec ses enfans, la sécheresse d’esprit produite par les arides détails de ses fonctions d’intendant; tout contribua sans doute à décider un enfant de onze ans à quitter la maison paternelle» Cette faute, excusée par plus d’une circonstance, et par 1 'exemple que lui en avaient donné quatre frères , tous plus âgés que lui, fit prendre à sa destinée une direction différente, qui cependant n’était pas encore celle à laquelle la nature l’appelait.

La singulière destinée de cet enfant donnait un religieux pour protecteur au comédien futur. Par

les soins du bon moine et de son frère, Préville reçut, dans une pension modeste, un supplément d’éducation , qui , sans en faire un savant, lui procura du moins les connaissances indispensables. Placé ensuite comme clerc chez un procureur, puis chez un notaire, il fit bientôt éclater des dispositions très opposées aux occupations de ses camarades. SiCrébillon, Collé et plusieurs autres littérateurs, contraints aussi dans leur jeunesse à suivre cette carrière, écrivirent leurs premiers vers sur le papier timbré , Préville, sans doute , s’en servit plus d’une fois pour y tracer des rôles. On verra, dans ces Mémoires, comment, malgré les louables efforts du bon notaire, qui prenait à un clerc, si peu utile à son étude, le plus vif intérêt, le jeune Dubus, ne pouvant contenir plus long-temps le penchant qui l’entraînait vers le théâtre, se livra enfin tout-àfait à cette vocation décidée.

C’est ici l’occasion de faire observer que le préjugé qui subsistait encore dans toute sa force contre toutes les personnes qui montaient sur le théâtre, devait, par une de ses conséquences, procurer en général à notre scène des acteurs d’un mérite peu commun. Un jeune homme pourvu de quelque instruction , et pouvant aspirer à une place honorable ou lucrative, ne se décidait pas facilement à sacrifier cette espérance , à s’attirer le mécontente-

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nient de sa famille, le blâme de ses connaissances, l’anathème des personnages rigides par état ou par caractère; le tout, pour courir les chances hasardeuses du théâtre; livrer sa destinée aux décisions d’un public souvent plus que sévère , et, à moins de se placer en première ligne par son talent, végéter tristement dans une troupe de province. En effet, trois spectacles seulement étaient alors ouverts dans la capitale, et comme l’art dramatique n’y possédait aucune école, aucun sujet, quelles que fussent ses dispositions, ne pouvait s’y présenter directement. Un noviciat plus ou moins long, dans quelques unes de nos grandes villes , et des succès prononcés dans un emploi qui manquât à Paris, pouvaient seuls y faire appeler un acteur, qui, précédé même d’une réputation provinciale, n’obtenait pas toujours les suffrages de ses juges, ou parfois était ajourné à trois ou quatre ans pour un nouvel essai. En supposant même l’admission la plus flatteuse, le sort d’un premier sujet du Théâtre Français, offrait-il encore une perspective très attrayante? Une dépendance complète du pouvoir absolu de MM. les gentilshommes de la chambre, des détentions humiliantes au For-l’Evêque pour des fautes peu graves, des congés rares et accordés seulement aux talens du premier ordre et après de longs services; des parts d'un rapport assez faible, point de repré-

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sentations à bénéfice, et des pensions de retraite qui rarement s’élevaient à plus de ],ooo fr. ; tel était à peu près le sort le plus heureux que pût se promettre Facteur admis à la Comédie Française. Pour triompher de tant d’obstacles, pour surmonter tant de dégoûts, il ne fallait pas moins, sans doute, qu’un de ces penchans invincibles qui ne calculent point -les difficultés, parce que le but seul s’offre devant eux , un de ces talens innés qui ne redoutent point les barrières opposées à leur essor, parce qu’ils ont la conscience de leur force, et la certitude de les franchir.

Tel était le jeune Dubus, lorsque prenant, par considération pour sa famille, le nom de Préville, qui devait bientôt faire oublier l’autre, il alla faire ses premières armes dans quelques petites villes de «os provinces. Des succès mérités le firent bientôt arriver à des théâtres plus dignes de lui : Dijon, Strasbourg, Rouen, furent charmés de son jeu plein de verve et de comique, qui cependant n’était pas toujours exempt de charge. Ce défaut était excusable : Préville l’avait vu applaudir chez Poisson par le parterre de la capitale, dont cet acteur était devenu l’idole; la province l’applaudissait chez lui-même. Comment éviter, comment reconnaître même un écueil déguisé ainsi sous les plus riantes apparences? Préville le reconnut cependant , mais il ne dépendit

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pas d’abord de lui de choisir une meilleure route : accoutumés à le suivre dans celle-là, les spectateurs ne voulaient point lui permettre d’en adopter une autre; il fallut que de longs succès lui donnassent ce droit, et qu’il se fît peu à peu un public en état d’apprécier ses efforts et sa nouvelle direction.

Il lui fallut renouveler cette louable mais dangereuse tentative, lorsqu’à l’âge de trente-deux ans il obtint enfin le but de ses vœux et le prix de ses travaux, un ordre de début à la Comédie Française. Il venait y remplacer Poisson, qui avait fait aimer au public jusqu’à ses défauts de prononciation , et dont le masque grotesque et la burlesque diction, convenables peut-être dans ses rôles de prédilection, ceux des Crispins, ne laissaient pas même supposer qu’un comique pût avoir des avantages extérieurs et une façon de parler plus rapprochée du ton de la société. Heureusement un grand nombre de gens instruits, de connaisseurs, figuraient alors dans les rangs du parterre et dirigeaient l’opinion du reste. Ceux-là avaient bien pu s’aveugler sur des taches que leur cachaient la gaîté vive et franche de Poisson , et le naturel de sa bouffonnerie. Ils pardonnaient facilement à Préville de remplacer cette dernière par la finesse et le mordant de son jeu , d’allier une gaîté non moins vraie à une diction plus

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variée. Bientôt un talent si recommandable obtint un triomphe complet; ce débutant fit entièrement oublier son prédécesseur; la cour et la ville qui, à cette époque, cassaient parfois réciproquement les arrêts l’une de l’autre, lui accordèrent également des suffrages auxquels se joignit celui d’un monarque dont le tact et le goût, en pareille matière, pouvaient être vantés sans flatterie, et qui , on doit l’avouer, savait mieux choisir ses comédiens que ses ministres et ses généraux.

Préville était enfin à sa place. De ce moment son talent prit tout son essor , et la Comédie Française ne tarda pas à s’apercevoir qu’elle avait fait une acquisition bien plus précieuse qu’elle n’avait pu le penser d’abord. Dans cet acteur, engagé seulement d’abord pour jouer les comiques , elle trouvait en outre un excellent financier , un sujet distingué dans les premiers rôles, un père rempli de noblesse et de sensibilité , et qui après avoir , dans le Mercure galant et d’autres ouvrages bouffons, excité la gaîté la plus folle, arrachait des larmes à tous les spectateurs dans les drames de Sedaine, de Diderot et de Beaumarchais. C’est de Préville que l’on pouvait dire, sans exagération, que son théâtre avait en lui une troupe tout entière.

L’acteur qui savait donner sur la scène une expression si vraie aux sentimens de la nature, n’en

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était pas moins pénétré dans sa vie domestique. Bon époux et bon père, Préville méritait encore, par sa conduite, les suffrages universels obtenus par ses talens (i). Mademoiselle Madeleine-Angélique- Michelle Drouin , qui suivait aussi la carrière du théâtre, était la compagne aimable qu’il avait associée à son sort. Elle ne le fut pas d’abord à ses succès. Son début à la Comédie Française avait eu lieu la même année que celui de son mari, en 1753; mais il ne fut pas, à beaucoup près, aussi brillant. Méconnaissant le genre de son talent, elle joua d’abord dans la tragédie, et parut très faible dans Inès de

(i) Préville joignait à ses autres talens celui de lire parfaitement les ouvrages dramatiques. Le prince de Conti, père de celui qui est mort il y a quelques années en Espagne, aimait beaucoup les spectacles , et faisait souvent jouer la comédie à l’Ile-Adam. Un beau jour, il prit fantaisie à ce prince de s’essayer lui-même dans le genre dramatique. Il fît une comédie, mit Préville dans le secret, et le chargea de la lire à plusieurs des comédiens français réunis à Pile- Adam, comme une production d’un jeune homme auquel s’intéressait son altesse, qui était censée assister à la lecture en qualité de protecteur. Préville lit en effet la pièce, et la fait tellement valoir, que le prince à chaque instant est prêt à se trahir , et que déjà les auditeurs Pont deviné. Enfin arrive une scène où l’habile comédien pousse l’expression à un tel degré, que l’auteur n’y tient plus, se lève et s’écrie : «Ah! « coquin , tu lis ma pièce comme un ange ! » Cet incident ne parut pas à l’auditoire un des moins piquans de l’ouvrage.

Castro ; néanmoins la réputation de son époux la protégea , et en 1756 elle fut admise à l’essai. Persistant à méconnaître encore l’emploi qui lui convenait, elle remplit médiocrement, pendant quelques années, les rôles où l’on avait applaudi longtemps mademoiselle Gaussin. L’expérience et sans doute les conseils de son mari l’éclairèrent enfin, elle adopta l’emploi du haut comique; beaucoup de décence, de noblesse et d’intelligence y assurèrent sa réussite, et dès lors elle obtint avec justice une partie de cette faveur publique que Préville avait conquise dès les premiers jours. Sans doute , dans cette communauté de gloire et d’avantages, la part qu’apportait le mari était beaucoup plus forte que celle de la femme , mais c’était déjà beaucoup pour madame Préville de voir son nom honorablement cité près de celui du grand comédien qui en avait fait oublier tant d’autres.

La réunion de leurs appointemens à une époque où tant de beaux talens faisaient prospérer le Théâtre Français, les pensions qu’ils tenaient de la Cour, les gratifications particulières offertes à Préville par des princes sur les théâtres desquels il jouait avec des amateurs distingués (1), procuraient aux deux

(1) C’est principalement le théâtre de M. le duc d’Orléans , grand-père de celui d’aujourd’hui, qui fut souvent embelli

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époux une aisance dont ils faisaient le plus noble usage. Ils tenaient une très bonne maison , et rassemblaient fréquemment chez eux des gens de lettres et des artistes estimés. Nul doute que ces conversations ne fussent très utiles, particulièrement aux premiers : on n’a pas un talent aussi profond , aussi varié que celui de Préville, sans avoir ajouté avec succès à tous ses rôles celui d’observateur. Quel homme pouvait mieux indiquer au poète comique un caractère à peindre , un ridicule à esquisser? Qui devait mieux juger de la pointe d’un trait plaisant ou malin, que celui qui les lançait avec tant de verve? Quel juge plus compétent du goût et du naturel que le comédien parfait qui savait si bien les accorder tous deux ? (i)

par le jeu de Fréville. Lorsque Ton craignait encore de blesser le décorum de la royauté. en offrant sur la scène française le Henri IV de Collé, il fut représenté sur ce théâtre, et le célèbre acteur ajouta au charme de’ l’ouvrage en y jouant Michaut. De vieux amateurs se souviennent aussi d’avoir vu représenter à ce spectacle particulier une autre pièce de Collé , un peu gaie, mais remplie d’esprit ( la Vérité dans le Vin ) , et ils parlent encore avec enthousiasme du jeu de Préville dans le rôle de l’Abbé.

(i) On sait dans quelles limites Préville renfermait les droits et les avantages de ce naturel , invoqué à tort et à travers par certains auteurs modernes. C'est dans la nature, lui disait un jour l’un d’entre eux pour excuser une phrase des

Aux qualités aimables qui faisaient rechercher sa société, Preville joignait toutes les qualités essentielles. On trouvera dans les Mémoires qui suivent cette Notice, plus d’un exemple de son désintéressement, de son exacte probité, de sa délicatesse scrupuleuse, et d’une bonté qui allait quelquefois jusqu’à la bonhomie.

En 1774, il reçut à la fois une nouvelle récompense de ses travaux et une nouvelle preuve de l’estime qu’inspirait son talent. Une école royale de déclamation, fondée à Paris par le ministre de la maison du roi, fut placée sous sa direction. On a beaucoup discuté depuis ce temps sur le degré d’utilité de ces établissemens. Je serais assez porté à croire qu’il dépend surtout du choix des professeurs. Un acteur d’un talent véritable n’est pas toujours un maître habile ; s’il a eu le malheur de se faire un système, il y rapportera toutes ses leçons, et voudra faire de ses élèves autant de prosélytes ; si c’est à force d’art que ses succès ont été obtenus, il voudra faire prendre la même route à ses disciples, et comprimera chez eux toutes les inspirations de la nature. Si, au contraire, cet instinct théâtral

plus triviales. « Eh ! morbleu , s’écria Préville avec des exprès- « sions qu’excusait le sujet de la discussion , mon c . . est aussi * dans la nature, et cependant je ne le montre pas. »

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accordé à quelques comédiens, a toujours dirigé son jeu, il se persuadera qu’il faut laisser toute liberté aux élans désordonnés de l’écolier; il négligera de corriger des défauts qu’il appartenait à l’art de réformer,

« Entre ces trois écueils, la route est difficile. »

Mais nul professeur assurément ne pouvait mieux les éviter que Préville, qui, loin d’appliquer un système à son art, s’était occupé sans cesse à y chercher de nouveaux moyens de succès, et qui avait perfectionné par le travail tout ce que la nature avait fait pour lui.

Après trente-trois ans de la carrière théâtrale la plus brillante, Préville, parvenu à sa soixante-cinquième année, éprouvait le besoin de se livrer à un repos partiel , en se bornant désormais aux fonctions de professeur de Fart qu’il avait illustré. Ce motif seul le décida à demander sa retraite ; car il était encore dans toute la force de son talent , et jamais le sofoe senescentem d’Horace, et le conseil de Gilblas à l’archevêque de Grenade, n’avaient eu moins besoin d être appliqués. Un grand acteur tragique, Brizard, et deux excellentes actrices, madame Préville qui suivait l’exemple de son époux, et mademoiselle Fannier, qui tenait en chef l’emploi des soubrettes , jouèrent le même jour avec lui

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pour la dernière fois. La scène de table de la Partie de chasse de Henti TV réunissait ces quatre comédiens si justement chéris, si vivement regrettés (1). Ce tableau produisit une émotion qui alla jusqu’aux larmes. L’usage des représentations à bénéfice n’existait point encore ; jamais , du moins, acteurs ne recueillirent une plus ample moisson d’applaudissemens et de suffrages. Un autre usage, dont le rétablissement serait à désirer, voulait qu’à la clôture de Pâques un acteur, au nom de toute la troupe , adressât au public une espèce de compte rendu des travaux , des succès , des échecs , des acquisitions et des pertes du Théâtre Français pendant la dernière année dramatique. La tâche de l’orateur était facile cette fois : en déplorant l’absence de quatre talens précieux , et surtout de Préville , il n’était que l’écho du public, empressé de saisir cette occasion pour leur donner de nouveau un éclatant témoignage des sentimens qu’il leur conservait.

Les premiers événemens de la révolution , l’établissement d’un théâtre rival, auquel l’opinion du jour semblait accorder plus de faveur, rendaient assez fâcheuse , vers la fin de 1791 , la position du Théâtre Français. Préville consentit à venir à son

(1) Brizard , Henri IV; Préville , Michaut ; madame Préville, Margot; mademoiselle Fannier, Catau.

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secours; iî y reparut avec son épouse; et quoique âgé de soixante-dix ans, ia foule qui se porta à ces représentations retrouva dans son jeu la même verve, la même force comique; c’était le chant du cygne. Sa mémoire s’était affaiblie; de longs travaux avaient même opéré quelque dérangement dans ses facultés; il s’en aperçut lui-même, et se retira assez à temps pour ne pas compromettre sa gloire. Une seule fois il reparut encore plus tard au milieu de ses camarades, sortis des prisons où les avait renfermés le despotisme anarchique de 1793 : c’était une fête de famille , et sans sa présence, il eût manqué quelque chose à ce jour.

Cette triste et funèbre époque avait influé sur ses organes fatigués , malgré les soins attentifs d’une fille chérie chez laquelle il s’était retiré à Beauvais en 1792. Un nouvel hommage à ses talens vint le chercher dans cette retraite, lors de la première formation de l’Institut national dont il fut nommé membre associé; mais peu de temps après, une perte bien cruelle attrista la lin de sa carrière : madame Préville mourut en 1798; il lui survécut peu, et deux ans après ce grand comédien n’était plus. Un monument fut élevé à sa mémoire par M. le préfet de l’Oise, et la France entière a applaudi à ce juste tribut d’estime et de regrets.

Il me reste à parler des Mémoires de Préville ,

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publiés en 1812, et des améliorations qui y ont été apportées dans cette nouvelle édition.

Les Mémoires de Fréville parurent sans nom d’auteur, et portant seulement les initiales K. S. L’écrivain qui les avait rédigés révélait par là son secret en partie, car c’était M. Cahaisse, auteur des Mémoires de Dazincourt et de divers ouvrages qui ont été assez recherchés , entre autres , de /’ Histoire d’un Perroquet , publiée sous le gouvernement impérial , et dans laquelle on voulut voir alors plus d’une allusion maligne.

On trouve dans les Mémoires de Préville de l’intérêt, des anecdotes curieuses et piquantes; mais trop souvent le héros disparaissait au milieu de récits qui lui étaient étrangers, et cette nécessité de faire volume , imposée aux auteurs par les libraires , avait contraint le biographe à des digressions que j’ai dû faire disparaître pour être plus fidèle au titre de l’ouvrage , et montrer sans interruption Préville au lecteur.

Ces suppressions indispensables seront avantageusement compensées par des détails fort curieux sur la jeunesse de Préville , qui étaient en la possession de M. Cahaisse, mais que des circonstances particulières ne lui permirent pas de publier à cette époque. Il est juste au moins que le lecteur sache aujourd’hui que c’est à cet homme de lettres qu’il en est redevable.

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