‹ Mémoires de R. Levasseur, (de la Sarthe) ex-conventionnel (volume 2)Chapitre 8 sur 27 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Gouvernement révolutionnaire. — D'Orléans.— Paéhe.—Dumouriez. — Lois et décrets divers. -— Les partis commencent à fte dessiner. -— Nouvelles dissensions.

Dans les premiers mois de la réunion de la convention nationale^ le pouvoir révolutionnaire ne fut ni réglé ni défini comme par la suites La force se trouvait partout disséminée^ et ne se trouvait nulle part à l'appui d'un droit positif. Sous les précédentes assemblées^^ quoique la législature n'eût pas l'initiative du choix des agents d'adibinistration, elle les plaçait et les déplaçait à son gré, et chaque jour de vives attaques tendaient à renverser les ministres appelés par Louis XVL La convention, au contraire, ayanjt un droit absolu sur ses ministres n'en usait qu'avec la plus excessive timidité. Le conseil exécutif du lo août, dont Danton avait cessé de faire partie, était peu sympathique avec la plus grande partie de nos collègues , et cependant on le conservait malgré les réclamations qui ne cessaient de s'élever contre lui dans la crainte de tout bouleverser, en renversant la seule branche ^d'organisation qui soit restée debout sur les ruines

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de l'ancien ordre des choses; mais le ministère , responsable de se^ actes ^ n'était pourtant pas parfaitement libre de ses actions. Les comités dis la convention, ei la convention elle-même, s'occupaient de toutes les branches de l'administration, et faisaient par des^ décrets des actes nombreux et fréquents d'autorité executive. D'un autre côté, les municipalités s'étaient aussi emparées d'une grande partie de l'administration. Pouvoir civil, pouvoir militaire, pouvoir judiciaire même, rien n'était parfaitement réglé. 11 n^y avait de barrière insurmontable contre aucun empiétement, et dés que^ par des fonctions quelconques, une réunion de citoyens était appelée à s'occuper de la chose publique, elle s'ingérait en même temps dans les affaires les plus étrangères à la mission qui lui était confiée. Un pareil état constitue l'anarchie la plus complète. Cependant on voyait surgir sous cette dissolution de tous les pouvoirs des éléments de la force la plus énergique, et même, il faut l'avouer, d'une- véritable .tyrannie. S'il existait une infinité depoui^oirs de fait, un seul être collectif^ la convention réunissait de droit toute l'autorité du corps social, et elle en usait souvent j législatrice par ses décrets, administrative par ses comités, elle exerçait encore le pouvoir judiciaire par La manière dont elle étendait le droit d'accusation. Tout venait aboutir à elle; elle concentrait en son sein tous les. moyens de force. Pour les rendre pedoutables, il ne lui manquait qu'une volonté.

Un tel état de choses serait sans doute comme organisation fixe d'un grand État, le pire de tous les gouvernemQnts, Des sujets sans garantie, une souveraineté sans bornes y» ne sont' pas autre chose que la tyrannie, et fùt-ellç exercée par la majorité d'un peuple au lieu de l'être par un seul homme, elle serait encore insuppor-» table et contraire aux droits imprescriptibles de l'homme; mais comme état transitoire entre la monarchie détruite et la république à organiser, comme moyen de guerre contre l'aristocratie, l'émigration et l'étranger, cette concentration de tous les pouvoirs était un symptôme heureux, et >je dirai plus indispensable. Le jour où les représentants du peuple parviendraient à s'entendre , la grande pensée , le besoin unique de la France, l'établissement de l'égalité absolue devait être exécutée comme la volonté d'un seul homme par une impulsion unique, et une unique tête servie pa!^ trente millions de bras. Cette heureuse unité ne devait pas sitôt nous être acquise; il fallait, avant de sentir notre force et nos besoins, passer par de terribles crises et de sanglantes catastrophes, que tous les partis ont du déplorer.

J'ai déjà dit que la présence de Philippe-Joseph Égalité f ci-devant duc d'Orléans, au milieu de nous , était une source d'accusations réciproques. Elles ne tardèrent pas à se faire jour avec le plus extrême violence. Dans la séance du i6 décembre, Thuriot ayant fait décréter le principe de Tunitë

et de l'indivisibilité de la république, Buzot réclama la parole pour une motion qui devait, disaitil, compléter celle de Thuriot. Cette motion, jetée ainsi incidemment au milieu d'une autre discussion, cette motion qu'il défendit à l'aide d'un long

discours préparé à l'avance, était celle de l'expulsion de d'Orléans et de ses fils. La proposition de Buzot, appuyée par LoUvet et Lanjuinais, fut combattue comme prématurée par un grand nombre de dé?

pûtes qui ne voulaient pas voir admettre la possibilité de décimer la représentation nationale. Et c'est ici le lieu de remarquer que les girondins ont été plus tard victimes du mal .qu'ils avaient voulu faire à la Montagne.

Ce sont eux qui réclamaient des décrets d'accu^ sation contre leurs collègues; ce sont eux qui, en livrant Marat au tribunal révolutionnaire, ont violé l'inviolabilité des élus du peuple. Cette fatale dé*cision fut le précédent fâcheux qui les traîna à lechafaud.

Après une discussion très-vive et très-animée, la motion de Buzot fut ajournée en ce qui concernait Philippe Égalité, Un décret fut rendu, qui frappait de bannissement les autres membres de la famille de Bourbon ; ce dernier décret fut rapporté le lendemain , et la question du sort de l'ancienne famille royale ajournée jusque après le jugement de Louis X.VI sur la proposition expresse de Pétion. Louvet se rappelait donc très-mal les faits , quand il a dit dans ses mémoires : « Je fis voter l'expul-

sion de d'Orléans; mais une insurrection des jacobins et des cordeliers ôt rapporter ce décret. » Sa haine contre la Montagne , et «a préoccupation de notre prétendu royalisme^ altéraient pour lui le souvenir de nos doctrines, et jusqu'au Souvenir des faits*

On verrabientôtquesi laMontagne respecta dans Égalité le principe de l'inviolabilité des représentants du peuple , elle ne chercha pas pour cela à faire de cet illustre infortuné un chef de parti.

ï Ce n'est pas elle qui protégea jusqu'au dernier

moment le traître Dumouriez, partisan avoué du duc de Chartres; ce n'est pas elle qui comptait au nombre de ses amis Sillery, Biron, Valence, créatures de Philippe, et c'est elle au contraire qui les a renversés; c'est elle qui a frappé l'aspirant à la tyrannie dès qu'elle eut des preuves de ses desseins ambitieux.

La discussion relative à l'expulsion des Bourbons en suscita une autre non moins intéressante; car elle avait pour objet l'espèce de despotisme que s'arrogeait le côté droit à l'aide de son influence sur le conseil exécutif. Déjà on avait eu

V des preuves patentes de la partialité avec laquelle

notre autorité était exercée par nos ministres. Lors de l'accusation lancée par Louvet contre Robespierre, la convention avait purement et simple- • ment ordonné l'impression de l'attaque' et de la défense. Roland fît répandre avec profusion^ le discours de Louvet, avec ces mots* : Imprimé par

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ordre de la convention ^ et borna la distribution du plaidoyer de son adversaire aux membres de l'assemblée. C'était presque faire croire au public qu'une sorte de réprobation avait été déversée sur Robj^pierre par la convention nationale. La même escobarderie se renouvela lors du décret qui portait bannissement des Bourbons. Avant la lecture du procès-verbal qui constatait son adoption ^ c'està-dire , avant que sa rédaction fût régulièrement consentie par la mqjorité^ son impression fut rapidement expédiée, et son envoi aux quatre-vingtquatre départements effectué par les soins de Roland ^ tandis que l'ajournement du sort de Philippe Egalité ne fut pas livré à la même publicité; ainsi l'on put croire effectivement que le lendemain les partisans de d'Orléans avaient surpris le rapport d'un décret qui le concernait, tandis qu'il n'en* était rien, ainsi que je viens de l'établir par le simple récit des faits.

Qu'on ne croie pas qu'au terme de ma carrière je vienne récciminer avec amertume contre des hommes dans lesquels je ne puis plus voir des ennemis. Loin de moi une semblable pensée ! Il fa trop long-temps que la république est ensevelie sou& ses ruines, pour que je puisse encore regarder comme mes adversaires ceux qui furent comme moi repu* blicains. J'use seulement contre eux, en rétablis^ sant les faits que leurs amis ont tronquée, du droit sacré^de la défense. Mais, une fois pour toutes, je dois fixer le vrai sens des luttes que je décris, et

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dire comment je juge des collègues que j'ai longtemps combattus^ aujourd'hui que leurs ceudres sont froides aussi bien que celles de la plupart de mes amis. i

Je dois donc répéter que, malgré leurs préventions contre nous, Louvet, Roland, Guadet, Pétion, Gensonnéy étaient de véritables et sincères républicains. Ils eussent pu, en oubliant quelques blessures d'amour-propre, nous aider à consolider la république. Leur haine Ie§ a égarés. Dans le grand procès de la révolution cpntre Tancien régime, je les regarde comme frères, et je suis prêt à monter sur la brèche pour les défendre. Mais le soin de mon propre honneur me force à déclarer qu'ils furent dans leur lutte contre nous d'une extrême injustice. Toujours assaillants , ils nous

ont reproché de nous être défendus contre eux. Amis de Dumouriez , après l'avoir préconisé pendant plusieurs mois, ils nous ont reproché de nous être entendus avec lui pour les perdre. Quoique zélés républicains, ils eurent le malheur de prêter des armes au royalisme, et le malheur plus grand encore de receler quelques royalistes dans leur «ein. Cette vérité fut démontrée jusqu'à l'évidence après le 3i mai, et lorsque pris de toutes parts dans les pièges du royalisme , ils durent voir que leur espoir avait été cruellement déçu. Lorsque Lyon , Bordeaux , Marseille, la Bretagne, la Normandie, où ils avaient cru exciter Finsurrection républicaine , se déclarèrent en faveur de la

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monarchie; lorsque Wimpfen voulut les jeter dans les bras de l'étranger; lorsque leurs perfides alliés livrèrent Toulon aux Anglais, au lieu de reconnaître leur erreur et de gémir de s'être trompés, ils nous imputèrent leurs fautes ! Ce n'est pas ici le lieu d'examiner le ridicule de ces accusations. Je n'ai voulu seulement qu'indiquer la ligne que je me suis tracée , et comment je me trouve appelé à contredire les récits d'anciens adversaires que j'estime, et qui, si la hache n'eût pas frappé tpi}s les partis, se fussent trouvés nos amis, quand le i8 brumaire, en relevant le tmne, plongea dans la même douleur tout ce qfqi en France avait une âme républicaine.

Les dissensions qui troublaient les délibérations de la convention nationale /s'introduisirent bientôt au sein du conseil exécutif. Servan ayant été obligé de quitter le ministère de la guerre à cause de sa mauvaise santé, la convention nomma de confiance à sa place , sur la présentation de Roland , le citoyen Pacbe> employé dans les bureaux de l'intérieur. Le nouveau ministre ne partagea pas les haines et les 'vues de son protecteur. U voulut marcher seul et secouer les lisières dont Roland avait bien compté l'enchainer ; en outre, et ce fut son plus grand crime, il fréquenta le club des jacobins dotit la Gironde s'était éloignée. C'en fut assez pour le désigner aux accusations de nos implacables adversaires. Fâche était un chaud patriote , mais un ministre peu capable, et il faut

avouer au surplus qu'à cette terrible époque un ministre 4e la guerre avait à vaincre des difficultés presque insurmontables. Gomment^ en effet; trou^ ver de l'argent pour les troupes, quand le trésor national est vide 7 Comment procéder à une organisation forte de l'armée, lorsqu'on est soumis au pouvoir législatif, et que ce pouvoir regarde toute mesure coêrcitive qui ne vient pas de lui comme un attentat à la liberté des citoyens ? Quoi qu'il en soit, il est certain que la gestion de Fâche fut loin d'être bonne; mais il est certain aussi quelles girondins^ en: l'accusant de trahison, commirent une horrible injustice, et excitèrent un redoublement de violence dans les récriminations qui depuis lôàg-temps s'élevaient contre Roland.

Dumouriez, du sein de son armée victorieuse, se plaignait à chaque instant de manquer des fonds nécessaires pour payer ses troupes, et des subsistances qui devaient pourvoir à leurs besoins. Ces plaintes, que ne légitimait que trop le malheur des circonstances, étaient une éternelle source de dénonciations contre le malheureux Fâche qui n'en pouvait mais, et qui, coupable peut-être d'incapacité, n'était si violemment poursuivi que parce qu'il s'était réuni d'intentions à la Montagne.

Fendant ces éternelles querelles , les comités de la convention n'avaient pas été inafttifs comme elle; le comité de défense générale avait, sous l'influence de Garnot, secondé nos armées et préparé nos victoires'; le comité de la comptabilité,

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dont Gambon était le rapporteur habituel ^-A'Vftit créé des ressources à Taide de ce papieiHnonnaie^ qui, sous le nom à^ assignats , a été tant et si souvent décrié, et de la vente des biens nationaux, mesure trop rigoureuse peut-être, mais que la nécessité des temps commandait. On a abusé sans doute de ces deux ressources. Les richesses falla-* cieuses que promet tai-t la planche aux assignats ont conduit à l'embarras des finances; cependant il faut le dire, au moment où l'on s'en servit, elles sauvèrent la France. Sans ces moyens extrêmes, et dont l'abus suscita tant de dangers, nos opérations étaient, faute de fonds, frappées de mort. C était la faible branche à laquelle il serai tstupide de s'attacher dans un temps calme, mais qui, au moment du péril^ peut devenir un utile appui pour l'homme qui se noie.

En même temps , le comité de l'instruction pu-*blique présenta un projet de loi fort étendu, et qui donna lieu à une vive discussion relativement à l'exercice du culte. La majorité pensa avec raison qu'il ne fallait lui donner aucun pouvoir réel sur l'éducation , et laisser aux croyances religieuses une entière liberté. Quelques philosophes voulurent plus; au nom de la tolérance ils songeaient déjà à proscrire le culte. Dans cette question les partis se divisèrent, et la majorité fut prise sur tous les bancs. Beaucoup de montagnards votèrent en haine des prêtres contre la liberté religieuse; mais Danton et Robespierre

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s'oppo8érent à leura motions^ 6t je me rangeai à l'avis de ces derniers.

On s'occupa aussi d'un décret sur les subsistances^ qui fut également voté par une majorité sortie de tous les rangs. Je n'avais eneore jamais pris la parole à la tribune de la convention ou même dans la société des jacobins. Les taleuttqui brillaient autour de moi m'intimidaient ; mais tine mesure concernant les subsistances > dans un moment où la plus grande partie de mes concitoyens manquait de pain , me parut d'une telle importance, que je rompis le silence dans lequel je m'étais jusque alors enfermé. J'avais d'ailleurs, dans l'exercice de mes fonctions municipales, vu assez de faits , et étudié assez à fond la question pour croire que mon opinion ne, serait pas sans quelque utilité. Je prononçai donc le discours suivant (i) : « Les orateurs qui m'ont précédé à cette tribune ont traité les grands principes de l'économie politique. Pour moi , je me bornerai à des faits et à des observations que jç dois à une longue et périlleuse expérience. Chargé en 89 et 90 de Tapprovisionnement d'une grande ville

(i) On pense bien que nous sommes loin de partager, sur cette question, les opinions de notr<^ auteur. Quoiqu'elles fussent bien naturelles en décembre 179a, elles ne seraient plus défendables aujourd'hui. Les ennemis de la liberté du commerce eux'^némes ont abandonné le système coërcitif , pour faire vendre aux marchands leurs denrées. On sait enfin que l'ii^térét particulier est plus puissant dans ^es sortes de choses que toutes les prescriptions.

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et de la police de son marché^ je suis allé plusieurs fois inviter les fermiers à apporter du blé au marché; sur mon invitation^ qui paraissait pour beaucoup un ordre, le marché étaitvplus fourni ; mais le blé était vendu très-cher. Les fermiers , qu'un instinct d'intérêt ne trompe jamais ,^ avaient bien pensé que je ne prenais tant de peine que parce que la disette se faisait sentir dans la ville. Aussi ils tenaient la main : c'est ce qui arrivera toutes les fois que les fermiers seront forcés de porter du blé au marché en vertu des réquisitoires que votre comité vous propose. Vous savez, citoyens, que les officiers municipaux ne peuvent donner de réquisitoires que dans leur municipalité. Les municipalités des grandes villes n'ont point, ûu très-peu de fermiers; elles ne pourront, par conséquent, profiter du moyen que propose le comité.

« Est-il avantageux pour le peuple que le blé ne soit vendu qu'aux halles , un jour de marché ?

u Le prix du pain est en raison du'prix du blé vendu au marché. Il est de l'intérêt du boulanger d'acheter chez le fermier presque tout le blé dont il a besoin, de n'en acheter que peu aux halles, et de l'acheter très-cher. Voici les motifs qui déterminent les boulangers en achetant chez les fermiers ; ils ont le blé à meilleur compte, parce que le fermier est sûr d'être bien payé, et qu'il connaît l'acheteur. Le fermier n'est pas obligé de se déplacer et de perdre une journée pour aller à la ville ; ses domestiques conduiront le blé. D'un autre coté,

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le fermier ne craint point l'arrestation de son blé^ ni de le voir piller au marché. Il aime donc mieux vendre moins cher chez lui que de porter son blé au marché. Le boulanger qui a sa provision ne manque pas de se trouver au marché pour aug>menter la concurrence . avec les boulangers qui n'ont pas de provisions et les autres particuliers. J'ai dit qu'il était de l'intérêt du boulanger qui a sa provision d'acheter quelques boisseaux fort cher, et bien plus cher qu'il ne les a achetés chez le fermier, parce que le pain devant être taxé sur le prix du blé vendu au marché, plus le boulanger achète cher au marché, et plus il augmente la valeur du blé acheté chez le fermier; aussi ils ne marchandent pas. J'en ai même vu un qui, dans un temps de disette, voulait payer le blé plus cher qu'il ne l'avait acheté. Le boulanger fut pris sur le fait par des citoyens que l'inquiétude avait attirés au marché : ils voulurent le pendre. Ah ! il le méritait bien; mais mon devoir fut de l'empêcher. Je le fis conduire en prison, d'où les aristocrates le firent bientôt sortir.

(( Quelques boulangers sont convenus avec les fermiers, que, quand ils achèteront du blé au marché,; ils auront treize pour douze y ^vingt-un pour vingt. Le fermier déclare au prud'homme qu'il a vendu son blé tant ; mais le prix du trei* zième ou vingt-unième boisseau réparti sur les autres, en diminue réellement la valeur; le bou- 4 langer y gagne, et le peuple y perd.

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(( D'uQ autre côté^ il y a un inconvénient de ne pas permettre aux fermiers de vendre du blé chez eux; les journaliers, les ouvriers, et même les cultivateurs qui n'ont par récolté pour leur approvisionnement, seront obligés de perdre une journée pour aller au loin acheter quelques boisseaux de blé. Le journalier et l'artisan trouveront du crédit chez le fermier dont ils sont connus, et le cultivateur pourra vendre en nature.

w Peut-on , sans blesser la propriété et la liberté, forcer un fermier et jin propriétaire de vendre leur blé? Il est un principe consenti par tout homme vivant en société, c'est que l'intéfêt particulier doit céder au bien général. C'est d'après ce principe que le corps législatif obligea les gardes nationales d'un canton à s'assembler, et à ne pouvoir se séparer sans avoir fourni le nombre de citoyens déterminé par la loi. La patrie était en danger, et, pour le bien général, quelques citoyens devaient sacrifier leur vie, la plus chère des propriétés. Et lorsque la tranquillité publique est troublée, la vie de vos concitoyens exposée; je dis plus y la liberté menacée ; vous ne pourrez forcer im fermier à vendre son blé ! Et qu'èxigezvous de lui ? Qu'il échange le produit êb son travail contre de l'argent ou un signe qui en est représentatif ? en cultivant la terre n'était-ce pas son intention? Qui a pu l'en détourner? Ta varice, le dessein perfide d'attenter à la liberté, Qu'elles sont faibles ces barrières devant la loi impérie^osc I. 7

du besoin ! L'humanité parle , que l'égoïsme se taiçe. Si les marchaufls de fer, les maréchaux et les charrons ne voulaient ni vendre ni travailler, vous seriez bientôt assaillis des pécitions des fermiers. Ils vous diraient : nous ne pouvons tirer des entrailles de la terre notre subsistance et celle de nos frères. La faulx de la mort va seule moissonner. Forcez les marchands de fer, les maréchaux et les charrons de travailler, ou la France ne sera plus qu'un taste cimetière. Eh bien, les marchands de fer, les maréchaux et les charrpns vous disent : forcez les cultivateurs à vendre leur blé; nous ne pouvons travailler, si nous n'avons pas de pain.

w Citoyens, je respecte la propriété et la liberté autant que qui que ce soit; mais je crois ne blesser ni l'une nf, l'autre en obligeant les cultivateurs à vendre leur blé ; je leur laisse la liberté de le vendre tel ou tel jour, à tel ou tel, quand, et où ils voudront : seulement je veux qu'à telle époque ils aient vendu le tiers de l'excédant de leur approvisionnement et de la semence, si c'est un cultivateur; à telle époque le second tiers, et à telle époque le dernier tiers : comment faire exécuter la loi ? Par un procédé bien simple.

« Tous les cultivateurs ou propriétaires seront obligés de faire la déclaration de la quantité de grains ou farines quils ont au-delà de leur approvisionnement et de la semenc/s,. si ce sont des cultivateurs. Au premier avril prochain, les culti-

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valeurs ou propriétaires auront dû vendre le tiers de leur déclaration; jusqu'à ce jour point de visites ni de vérificalions. Si le propriétaire et le fermier déclarent au-dessous da la quantité réelle^ l'un dans la crainte d'une augmentation dans l'imposition foncière ^ l'autre dans le prix de la ferme , il sera toujours vrai qu'au premier avril il ne leur restera au plus que les deux tiers de ce qu'ils auront déclaré ; ce n'est qu'à cette épo^que, et sur des dénonciatiiips , qu'il sera fait des visites. La vente du dernier tiers ne sera faite qu'après la récolte; et comme cette loi n'est que provisoire y il sdra temps à la récolte prochaine de prendre le$ précautions que les circonstances exigeront.

« La seconde déclaration sera eelle sur laquelle on pourra compter. Les propriétaires et les fermiers n'auront aucun intérêt à la faire fausse. La crainte d'une dénonciation les retiendra. Je le rér pète, toute vérification ne pouvant être faite qu'au premier avril ^ les propriétaires et fermiers au-* ront eu le temps de vendre l'excédant de leur dé^ claratiouy s'ils n'en ont pas fait une véritable; et par ce moyen, ils auront pu soustraire à la connaissance du public leurs richesses. Citoyens^ en attendant que les hommes soient ce qu'ils devraient être, employons-les pour le plus grand bien tels qu'ils sont.

f< Ces visites domiciliaires, ces dénonciations, feront rejeter mon projet : si l'on en trouve un

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' meilleur, je m'en réjouirai. Lorsqu'une ville est assiégée, le magistrat a certainement le droit de forcer les habitants qui ont plusieurs fusils à les partager avec leurs concitoyens pour concourir tous à la défense commune, et lorsque les citoyens sont menacés de mourir de faim, le magistrat ne pourra forcer les cultivateurs à vendre l'excédant de leur approvisionnement I Je ne conçois rien à de tels ménagements ; voyez d'un côté l'avarice et la vengeance satisfaites, de l'autre la misère du peuple. M

Peu de temps après le vote dii décret sur les subsistances commencèrent les discussions rela* tivesau procès de Louis XVL II n'entre pas dans mon cadre de m'expliquer sur ce point, ni de rendre compte des débats de cette affaire au milieu de la convention nationale. Qu'il me suffise de rappeler que les haines s'envenimèrent encore pendant le cours de cet^e douloureuse délibération.

A la fin de janvier 1793, nous nous trouvions donc, comme aux premiers jours de notre réunion, livrés à des hostilités sans objet qui nous rendaient incapables de travailler d'une main ferme à la réédification de Tordre social. Mais il s'était pourtant fait un notable changement dans les dispositions de l'assemblée. Certains de ne pouvoir amener leurs adversaires à aucune réconciliation durable, les montagnards avaient quitté la défensive sur laquelle ils s'étaient peut-être tenus trop longtemps pour attaquer à leur tour la Gironde. La

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guerre était flagrante, et l'on devait bien sentir dès-lors qu'on ne pourrait procéder à l'organisation de la république que lorsqu'un des deux partis serait complètement anéanti.

L'assassinat de Michel Lepelletier Saint-Fargeau amena une explication et une rupture ouverte entre les deux côtés extrêmes. Cette malheureuse victime de nos troubles appartenait à la Montagne, et ses collègues jurèrent de le venger et de sauver la patrie. Les girondins, par Torgane de Pétion, firent le même serment ; quelques membres du Marais, jusque alors indifférents aux deux partis, mais qui votaient plus souvent avec la droite, voulurent profiter de cette circonstance pour tenter une réconciliation générale ; mais ils furent repousses également par chacune des extrémités,. i< Nous, ne voulons point de réconciliations ridicules! point de baisers de Lamourette (t)I » criat-on de toutes parts, et de chaque côté l'on se prépara à de sérieux combats.

On doit remarquer que dès-lors la majorité cessa 4'être assurée aux girondins, et que le Marais, de

(i) LamoureUe, évéqae coDstitationnel de Lyon^ et membre de rassemblée le'gislati?e , avait proposa une l'ëconciliation entre les di« vers partis de cette assemblée. Son éloquence onctueuse parut d^abord obtenir un plein succès. Les divisions des deux côtés cessèrent. Pastoret et Banre, Merlin et Vaublatic , Chabot et Dumas, coururent s'embrasser. On chanta le Te Deum, Maisr le lendemain leq di* visions recommencèrent plus t^rieuse» que jamais.

(NoU dey Éditeur.)

phi8 en plus dégoûté de l'humeur intrigante et de l'insupportable vanité de ce parti, se réunit souvent contre lui à la Montagne, dont il s'était d'abord montré très-éloigné. Âin«i la démission offerte par- Roland fut acceptée ; d'un autre côté , il est vrai, Pache fut éloigné du ministère. Mais la première décision était pour la Montagne une victoire que n'atténuait pas la seconde, puisque le ministre de l'intérieur avait eu jusque alors une autorité considérable que oe balançait aucunement la présence de Pache dans le conseil. D'ailleurs ce dernier, bientôt élu au poste important de maire de Paris, fut en mesure de nous servir, tandis que Roland était trop dépopularisé pour pouvoir user d'aucune influence une fois sorti du conseil.

Une motion de Buzot, que son injustice n'aurait peut-être pas suffi pour faire rejeter un mois plus tôt, vint prouver,. bien plus que les avantages compensés du changement de ministère , les pertes que le parti de la Gironde atait dues à son irritable vanité. J'ai déjà eu occasion de parler du comité de sûreté générale de la convention : je ne sais comment il se fait que plusieurs montagnards, au milieu desquels on distinguait Tallien, Chabot et Bazire, y aient trouvé accès malgré la Gironde qiïi composait alors toutes les commissions et disposait de toutes les fonctions. La composition de ce comité suffit pour le rendre l'objet de perpétuelles hostilités; car, dè)s qu'un montagnard se montrait quelque part, on pouvait être sûr d'enten-

dre le parti opposé crier à Tanar^hie et à la contPerévolution. Aussi demanda-t-on souvent le renouvellement du comité sans. pouvoir l'obtenir, ce qui n'empêcha pas de réitérer chaque jour les mêmes attaques.

Enfin le 28 janvier Buzot dénonça le comité de sûreté générale comme ayant lancé un mandat d'arrêt contre un journaliste estimable ^ et profita de cette circonstance pour demander sa dissolution; car les girondins avaient pciur coutume constante de sacrifier plMôt une institution que de la laisser fructifier entre les niains de leurs adversaires. Buzot demanda en outre la mise en liberté immédiate du journaliste.

Un membre du comité donna alors lecture du numéro du Tableau politùjue dé Paris ^ qui avait suscité des poursuites contre son auteur. « La liste des membres du comité de sûreté générale, f était-il dît, est souillée des noms d'un Bazîre, d'un Chabot, et d'autres hommes de sang, qui dans ce moment disposent souverainement de la vie, de l'honneur et de la fortune des citoyens. Ce comité est le conseil des dix de Venise : ils n'ont qu'à dire poignardez^ et Ton poignarde. » Tels étaient les écrits que défendaient les mêmes girondins , qui ne cessaient de crier à la licence et à la calomfiîe dès qu'ils étaient en butte aux moindres attaques de la presse périodique ; mais cette fois leur levée de boucliers n'obtint pas de succès. Le journaliste resta en prison, et I0 comité fut maintenu.

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