DIALOGUE PRIS SUR LE VIF
OK rRoviKcuL. C'est gentil, ici. — Qu'est-ce
qui croirait jamais que c*e$t un bal public; c est plus joli que notre mairie.
ALIDA, jeaoe nymphe sur le point d*atteindre sa deuxième majoriié. Il n'y a pas encore grand monde, je ne vois personne de connaissance, et j'ai déjà soif.
UN HABITUÉ, à son ami. Parole d'honneur!
lu n'es jamais venu ici, toi?
l'ami. Parole d'honneur!
l'habitué. C'est drôle? Où donc passes-tu les soirées?
l'ami. Dans ma famille.
l'habitué, avec iniérèt. Pauvre garçon !
l'ami. Les femmes célèbres sont-elles déjà venues?
l'habitué. Pas encore* Je crois cependan avoir aparçu Alice la Provençale.
l'ami, Qu'est*ce que c'est qu'Alice la Provençale?
L'HABiiiÉi Ah ça ! mon cher, tu ne connais donc rien?
Alice la Provençale est une charmanle demoiselle qui danse presque aussi bien que Finette, qui fait trembler la gambilmuche, et que Marguerite la huguenote salue comme une collègue^
l'ami. Ah! Marguerite la huguenote? je la connais; on en parle dans V Indépendance belge, même que cela scandalise ma mère.
Est-ce qu elle n'est pas un peu la maîtresse deceMan^?
l'habitué. On dit que c'est son oncle.
l'ahu C'est donc cela? — Est-ce qu'elle va venir?
l'habitué. Sois-en convaincu. Les bals du Ca&ino ne pourraient pas avoir lieu sans elle...
l'ami. Danse-t-elle vraiment bien?.
l'habitué. Comme un ange *.
' Je prie le lecteut de remarquer que ce n'est pn* tiiol qui parle — en ce moment; Je ne suis qu*une simple historienne qui sacrifie même sa modestie 11 la vdriié. {Jfote de tauUuri)
Les deux amis, tout en causant, arrivent dans la salle des portraits.
l'ami. Quelles sont ces femmes? Les célèbres danseuses dont nous venons de parler, probablement. Décidément ce J)al est trèsgalant; il est entièrement dédié aux dames.
l'habitué. Merci, pour ces portraits... ces dames sont mesdames Sévigné, de Girardin, etc. — Tu les flattes !
l'ami. Tiens ! c'est vrai. '
l'habitué. C'est heureux que tu aies dit cela tout bas, on se serait moqué de nous.
l'ami. Qui ça?
l'habitua. Les habitués.
l'ami. C'est cela qui m'est égal, que ces messieurs et ces dames se moquent de nous...
l'habitué. Oui, mais ça ne Test pas àmoi •• Tiens ! voilà Alice. — Veux-tu que je te la . présente?
L^AMi. Je n'y tiens pas.
l'hawtujé. Si, laisse donc faire, faut connaître tout le inonde... — (Appelant) Ëh!
Alice]
ALICE LA PROVENÇALE. Qu CSt-CO qu*il y U?
l'habitcé. Monsieur qui voulait te voir de près.
l'ami, confus. Mademoiselle, je...
ABiGE. Il est vilain, ton ami. — Monsieur ne vient pas souvent ici, n'est-ce pas?
l'ami. C'est la première fois, et je suis heureux, pour une première visite, de...
ALICE. Payes-tu quelque chose?
l'ami. Avec plaisir; c'est me faire beaucoup d'honneur, certainement, car... •
ALICE. As-tu fini tes manières.
Us s*instaUent dans les galeries qui servent de café.
ALICE. Vois-tu, mon petit, ici faut te désliabitUfT de parler comme tu parles... C'est pas convenable, ça humilie les autres.
l'ami. Mais je ne parle pas mal, je crois.:.
Aucs. Gomment que tu t'appelles ?
L'ami rougit et ne répond pas.
— Tu ne veux pas le dire, — ça m'est égal... Tu viens en incognito; est-ce que tu es marié?
L^Aiii. Pas encore.
ALICE. Tu Tes! je vois ça... Eli bien! mon petit, faut amener ta femme ici, ça la formera..
L HABiTué. Quant à cela, le Casino-Cadet est excellent pour les éducations.
ALICE. Oui, on y prend de Taplomb. Tiens, moi qui te parles, il y a six mois, avant de venir id, j'étais plus bète qu'une bouteille vide. — J'étais clioriste aux Délassements- Comiques, et j'avais des émotions au moment d'entrer en scène. Des bêtises de jeune fille à marier, quoi! Maintenant, je jouerais des rôles à M. Mélingue, si on me le demandait.
l'aii, bas i rhabitué. Quelle drôle de fille ! L HABITUÉ. N'est-ce pas? j'en suis fou.
ALICE, regardant dans la salle. Tiens, VOilà
Alida Gambilmuche, Rosalba et Nini. Les voilà toutes!... Obéi
Se penchant sur la biloslrade.
— Bonjour, mes sœurs.
ALIDA, d'en bas. Salut, Alice; esl<ce que lu consommes, là-haut?
ALICE. Ce que je veux. Je suis avec un nouveau.
ALIDA. Je monte, alors.
ALICE, i Tami. Çà t'est égal, mon vieux, qu' Alida vienne se rafraîchir avec nous?
l'ami. Au contraire, et je suis enchanté...
ALICE. Tes toujours enchanté, toi, tu ne vivras pas longtemps.
ALIDA, arrivant. Bonjour, messieurs et la compagnie. — Garçon, de la bière !
L*Avi. C'est de la bière que vous voulez
prendre, vous ne préférez pas plutôt une glace ?
ALiDA, le regardant. Monsieur n'habite pas Paris?
l'ami. Pourquoi me demandez-vous cela?
AUDA. Pour rien. — Garçon, donnez-moi des échaudés alors, et de Li bière anglaise.
l\mi. C'est vous qu'on nomme Alida?
ALiDA. Oui. monsieur, Alida Gambilmudie, de mon nom de bal.
l'ami. Vous êtes danseuse?
ALIDA. Par vocation, oui, monsieur.
• l'ami. Il y a longtemps que vous venez ici?
ALIDA. Depuis la fondation. — Monsieur est juge d'instruction?
l'ami. Je suis négociant.
ALICE. Fais pas attention, nia filie> monsieur he connaît pas le Casiho-Cadet, et il chefrche à s'instt*uire.
AUDA. Monsieur veut étudict* les tnœutst
comme... Eh bien, mon fils» on va te les faire connaître. Ça t*est égal que je te tutoie? ça me gêne de dire tous !...
l'ami. — Tutoyez-moi... je li'y vois pas d'inconvénients.
ALiDà. — Il est trés-gentil : mon petit, tu es três-gentil. Or, jeune homme, puisque tu tiens à savoir à fond le Casino-Cadet, suis bien mon raisonnement. Je vais t'en montrer les habitants et les habitantes. — Tu vois bien là-bas cette demoiselle qui a Tair d'une femme chic, c*estRosalba-Gancan, une charmante fille qui danse ledit cancan comme personne : excepté Marguerite la huguenote, qiiiai est la reine. Ne fais pas la bêtise de me demander des détails sur sa vie privée; je ne dis jamais de mal de mes camarades.
Helle qui est en face, c'est Nlni bellesdents. Inutile de te dire pourquoi on l'a appelée ainsi, ton intefiigenoe te le fait deviner; c'est une dame très4Hen, ifù a jeié
son bonnet par-dessus les moulins et qui court après depuis ce temps-là en chapeau à cinq louis. — On dit qu'elle est très-bien dans ce moment-ci, qu'elle demeure dans du palissandre bon teint et qu'elle place de Targent. — Elle économise et tient beaucoup à se faire des rentes.
i'ami. — Elle a raison.
ALiDA. — Ça dépend des tempéraments. — Son amie, c'est Hortense,— Hortensela riche, comme on la nomme ici. —Elle nage dans les billets de banque, mais elle jette Tor parles fenêtres. Les mauvaises langues assurent qu'un joli jeune homme fait pied de grue sous su croisée, histoire de recueillir les louis qui tombent, mais je n'en crois pas un mot : — le temps de ces messieurs-là est passé. On reçoit, mais on ne donne plus, c'est devenu mauvais genre. l'ami. — C'est horrible, du reste.
ALiDA. — Ça dépend encore des tempérn-
ments. — Enfin celle qui arrive en faisant sa tête, c'est Ernesline. autre femme dans Taisance. — Elle a été longue à faire fortune;, mais elle, a tellement fait des pieds et des mains, qu'aujourd'hui elle ne se ferait pas couper une mèche de cheveux pour dix mille francs.
l'ami. — Mais alors toutes ces dames sont riches.
AURA. — Toutes, ah ! bien oui ! — dans le pétrin, plutôt. — D'abord il y a moi, Alice que voici, et le restant. — Nous courons toutes après les billets de mille, mais as gueux-là courent plus vite que nous.
l'ami. — Quel est ce monsieur qui donne le brasàRosalba?
ALiDA. — C'çst Charles le danseur, — une répuUtion mâle du bal, — Un Brididi rajeuni.
U danse bien, mais il a trop d'orgueil, il se croit aussi célèbre que Rigolboche, c'est ce qui lui fait du tort.— L'autre, c'est Choparl,
dit Taimable, un bon garçon , celui-là, qui saule comme une sauterelle et qui n'en est pas plus fier pour ça.
l'ami. — En somme, tout cela est trèsamusant.
ALiDA. — Je te crois. — C'est pour cela que nous y venons tous, et que le Casino-Cadet gagne des millions. Sur ce. mon vieux, je te laisse... Voilà un quadrille, je vais me Toffrir, — à moins que tu ne veuilles me servir de cavalier.
l'ami. — Merci, je ne sais pas danser.
AUDA — Alors, au plaisir de te revoir. — Viens-tu, Alice?
ALICE. — Voilà. — (Saluant.) — Messieurs.
L'ami répond & oc saiui par une respectueuse révérence. — Une fois ces dames parties, rhabitué prend le bras de son ami.
l'habitué. ■— Eli bien î qu'en dis-tu?
L*AHi. — Je dis que c'est charmant et que je suis enchanté d^y être Tenu...
LBABiTUÉ. — N'est-ce pas ?
l'ami. — Pour n'avoir phis à y revenir.