‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 3)Chapitre 20 sur 96 · Grano est un village voisin de Vinaroz · texte numérisé non relu

Grano est un village voisin de Vinaroz

4. Vendôme, venu à Madrid à la fin de janvier 1712, à l'issue de la campagne de Catalogne, y était resté jusqu'au 9 avril. Il s'était alors rendu dans le royaume de Valence pour inspecter différents postes et remontait vers le nord pour rejoindre son armée. Saint-Simon {Mémoires, t. XXIII, p. 80 et suivantes) a raconté les circonstances de cette mort, et il y a ajouté les couleurs que lui suggérait sa haine pour Vendôme. Saint-Hilaire ne parle pas des bruits de poison qui coururent alors et dont les Mémoires de Mathieu Marais, le Journal de Pierre Narhonne et Madame, dans sa Correspondance, se sont faits l'écho, comme Saint-Simon.

5. Malgré sa paresse, ses défauts et ses vices ignobles, Ven-

[Expéditions maritimes. — Entre quelques exploits maritimes de cette campagne, je commencerai par celui de Duguay-Trouin, excellent officier de mer, et, pour mieux mettre au fait, je me sens obligé de reprendre cette affaire de plus haut. En 1 71 0, Du Clerc*, capitaine de vaisseau, eut une commission d'aller en course avec quelques bâtiments vers les côtes du Brésil et y rencontra les ennemis plus forts que lui, car il fut défait et pris avec presque tout son monde, et conduit à la ville de Rio-de-Janeiro appartenant aux Portugais, où, loin d'être traités comme des prisonniers de guerre, ils furent presque tous massacrés, et Du Clerc lui-même dans le logis que le gouverneur lui avoit donné pour prison^. Cette action barbare engagea le Roi à venger le sang de ses sujets. Une escadre fut armée à La Rochelle et à Saint-Malo ; Duguay-Trouin fut chargé du commandement et mit à la voile le 11 juin. Il arriva le 11 septembre suivant à l'embouchure du fleuve nommé Rio-Janeiro^, dont la ville

dôme fut très regretté dans l'armée; le chevalier de Quincy [Mémoires, t. III, p. 120-122) est certainement sur ce point l'interprète du sentiment général. Les Mémoires de Sourches prétendent que Louis XIV fut si affecté qu'il en pleura.

1. Jean-François Du Clerc avait commencé par servir aux Antilles de 1691 à 1701; il passa en France en 1703 et devint capitaine de brûlot en 1705 et capitaine de frégate en 1710.

2. Il y a dans le volume B'' 35 des archives de la Marine divers documents sur cette expédition, notamment une liste des officiers de Du Clerc blessés et faits prisonniers par les Portugais. Une note des archives de la Marine dit que Du Clerc et ses compagnons furent massacrés, non pas à Rio-de-Janeiro, mais à la baie de Tous-les-Saints, au sud de Bahia.

3. Notre auteur fait erreur; il n'y a pas de cours d'eau qui porte ce nom.

prend le nom. L'intrépidité avec laquelle il méprisa le feu de quatre gros vaisseaux de guerre portugais obligea celui qui leur commandoit de les mener échouer sous les batteries de la \ille pour éviter l'abordage, et ensuite de les faire sauter en l'air. Ensuite, Duguay-Trouin fit son débarquement. La ville fut prise, et, ce qui y restoit encore des gens de Du Clerc enseignant les maisons les plus riches, le soldat y fit un butin considérable, et qui l'auroit été davantage si la garnison, en se sauvant de la ville, n'eût pas mis le feu à un des principaux magasins et emporté l'or en des lieux de sûreté. Les forts et les batteries qui défendoient cette ville ne firent que peu de résistance. Duguay-Trouin obligea le gouverneur à racheter la ville de l'incendie ; il encloua et jeta dans la mer l'artillerie qu'il ne pouvoit rapporter et fit mettre le feu à ce que les habitants refusèrent de racheter*. Il reprit ensuite la route de Brest, où il arriva le 6 février 1712.]

[Un armateur françois nommé Cassart-, avec sept vaisseaux de guerre et deux frégates, s'étant mis en mer, alla mouiller le 4 de mai de la présente année devant le fort de la Praia, à trois lieues de la ville de Santiago, capitale de toutes les îles du cap Vert

1. On trouvera dans les registres B"* 35 et 36 des archives de la Marine des documents et des relations sur cette expédition de Duguay-Trouin; voyez ci-après à l'Appendice.

2. Jacques Cassart, né à Nantes en 1672, avait fait d'abord la course pour les armateurs de cette ville et avait reçu du Roi, en 1710, une commission de capitaine de frégate; il fut nommé capitaine de vaisseau en 1713, mais tomba par la suite dans la misère. Ses attaques contre le cardinal de Fleury le firent emprisonner au fort de Ham, oîi il mourut en 1740.

appartenant aux Portugais^. Il débarqua avec mille hommes et attaqua le fort, dont il se rendit facilement le maître; il marcha ensuite pour assiéger la ville de Santiago et son château. Ceux de dedans se rendirent à discrétion ; il traita pour racheter la ville du pillage et convint d'une somme d'argent avec le gouverneur, qui lui demanda trois jours pour la rassembler; mais, au lieu de cela, il s'enfuit dans les montagnes avec l'évêque. Cassart, l'ayant attendu six jours sans recevoir aucune de ses nouvelles, fit sauter toutes les fortifications et piller la ville, où il fit mettre le feu, puis se rembarqua avec un butin considérable^. De là, il vint à l'île de Montserrat^, où il fit descente avec trois mille hommes. Il la ravagea et y fit un grand butin. Après cette expédition, il vint à la ville de Saint-Christophe'*, dont les habitants ne furent pas plus ménagés, et remplit de terreur toutes les autres îles Antilles voisines. Voilà à peu près toutes les expéditions maritimes de cette année.]

Mort de Madame la Dauphine. — Au commencement de cette année 17121, le Roi fut frappé de l'affliction la plus vive dont il pût être atteint. La mortalité se mit dans la famille royale et commença ses ravages par Madame la Dauphine, princesse accomplie, qu'il avoit

1. Santiago est le nom de la principale des îles du Cap- Vert, en même temps que de la ville.

2. La Gazette (p. 396 et 420) raconta sommairement l'expédition.

3. L'île de Montserrat est une des petites Antilles, située à soixante kilomètres au nord-est de la Guadeloupe; elle appartenait aux Anglais.

4. Saint-Christophe, une des Antilles anglaises, est à soixantecinq kilomètres au nord de Montserrat.

élevée à sa cour et qu'il chérissoit uniquement. Elle fut atteinte le 7 février, à l'âge de vingt-cinq ans, d'une maladie violente à laquelle on ne connut rien, et mourut le 12, regrettée universellement*.

Mort de Monseigneur le Dauphin. — Monseigneur le Dauphin, qui la chérissoit infiniment, tomba malade le lendemain de la même maladie. On crut d'abord que la perte qu'il venoit de faire l'avoit causée et qu'elle et oit un effet de sa douleur; mais on connut bientôt que quelque chose de plus violent en étoit la cause ; tous les remèdes qu'on lui donna ne firent aucun effet; il mourut six jours après, c'est-à-dire le 18 au matin, dans sa trentième année ^. Toute la France crut ajuste titre perdre en lui un prince accompli, qui devoit être un jour son roi, selon le cours ordinaire de la nature; il étoit juste, pieux, capable de tous les détails, qu'il vouloit savoir par lui-même et dont le Roi commençoit à se reposer sur lui. [Le peuple alors l'appeloit le saint Dauphin ; heureux et très heureux si en cette funeste occasion la voix du peuple a été celle de Dieu^.]

Le Roi, pénétré de la douleur la plus vive, demeura

1. La duchesse de Bourgogne, Marie-Adélaïde de Savoie, qui portait avec son mari les titres de Dauphin et de Dauphine depuis la mort du grand Dauphin en 1711, fut atteinte d'une rougeole maligne. Les Mémoires de Saint-Simon (t. XXII, p. 272 et suivantes) ont raconté d'une façon dramatique cette mort rapide, qu'ils attribuent au poison; on voit que Saint- Hilaire n'en dit rien.

2. Voyez aussi les Mémoires de Saint-Simon, p. 296 et suivantes, avec le commentaire qu'y ont joint les éditeurs.

3. On trouvera dans le tome XXII des Mémoires de Saint- Simon, aux Additions et Corrections, p. 505-507, l'énumération des éloges et portraits du duc de Bourgogne faits tant à l'époque même que par la suite.

quelques jours retiré dans son appartement; son grand courage, sa résignation le conservèrent encore quelque temps à ses sujets, comme s'il a voit plu à Dieu de lui faire connoitre avant que de mourir, par le bon succès de ses armes pendant la présente année et le rétablissement des affaires du royaume par la paix qui se fit, que, s'il affligeoit, il savoit consoler.

Mort de Monseigneur le duc de Bretagne. — Cependant, Mgr le duc de Bretagne ^ qu'on appela dauphin incontinent après, fut aussi atteint de la même maladie de ses père et mère, et la mort enleva cette dernière victime la nuit du 8 au 9 mars^. Le prince, son frère, âgé seulement de deux ans, et à présent notre Roi, fut aussi attaqué; mais la duchesse de Ventadour, sa gouvernante, le tira d'affaire par quelques remèdes qu'elle lui donna à propos^. [Le comte de Brionne, de la maison de Lorraine, fils aîné du comte d'Armagnac, grand écuyer de France, mourut aussi cette année dans un âge peu avancé^. Le prince de Soubise finit aussi ses jours à Fontainebleau ^ âgé de quatre-

1. Louis de France, duc de Bretagne, était né le 8 janvier 1707 ; il n'était que le second fils du duc de Bourgogne, l'aîné étant mort en 1705, à quelques mois.

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