‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 5)Chapitre 33 sur 175 · J Histoire militaiî'e donne les mêmes chiffres · texte numérisé non relu

J Histoire militaiî'e donne les mêmes chiffres

bataille dans le terrain qui avoit été reconnu. La droite s'étendit jusqu'à une hauteur vers Montalègre, et la gauche fut appuyée contre une autre hauteur qui regardoitle chemin de Valence. Il y avoit un ravin à quelque distance devant l'infanterie de la droite, qui se perdoit insensiblement, en remontant vers la hauteur où elle étoit appuyée. L'armée fut mise en bataille dans l'ordre ordinaire sur deux lignes, c'est-à-dire, l'infanterie dans le centre et la cavalerie sur les ailes.

Disposition de l'armée des Alliés avant le combat. — Celle des ennemis étoit dans une autre disposition ; car ils avoient mêlé leurs bataillons d'infanterie avec leurs escadrons, c'est-à-dire, qu'à chaque aile, ils avoient cinq escadrons, puis cinq bataillons, et cet ordre subsistoit d'un bout à l'autre de la ligne. Quoique le maréchal de Berwick l'eût bien remarqué, il ne changea point la disposition de son armée, le jugeant inutile, dans le terrain que les ennemis occupoient, qui étoit une belle plaine rase.

Bataille d'Almanza oit les Alliés sont défaits, le 25 avril il 01^. — Sur les trois heures après-midi, Mylord Gallway se mit à la tête des dragons anglois,

1. Sur cette bataille, qui rétablit les affaires de Philippe V dans le royaume de Valence, on peut voir, outre l'Histoire militaire de Quincy, t. V, p. 399-407, les relations de la Gazette, p. 227-228 et 233-236, et de la Gazette d'Amsterdam, n°^ XXXVIII, XL, XLviii et xlix, et Extraord. xlix; le Mercure de mai, p. 325-389, les Mémoires de Berwick lui-même, t. I, p. 391-395, ceux de Saint-Simon, t. XIV, p. 415-420, et ceux du marquis de Sourches, t. X, p. 309-313. Les correspondances et relations originales sont au Dépôt de la Guerre, vol. 2015, n°' 462-403; vol. 2048, n«^ 284-289, 299, 300 et 308, et vol. 2049, n°^ 10 à 12 et 117 bis.

qui fornioient la gauche de sa première ligne, et, dès ([u'elle fut à cent pas de l'aile droite de l'armée des deux Couronnes, elle s'ébranla pour marcher à elle, de sorte que le combat commença par là, et l'on chargea avec beaucoup de vigueur. Après quelque résistance de la part des ennemis, la cavalerie espagnole, conduite par le duc de Popoli^ et par Cilly, maréchal de camp^, renversa celle des ennemis, et la chassa à plus de cent pas; mais elle se rallia à la faveur des bataillons qui étoient entremêlés avec elle, qui firent un si grand feu sur la cavalerie espagnole, qu'elle fut repoussée à son tour en assez grand désordre, et donna aux ennemis le temps de se rallier. Ceux-ci, s'en étant aperçus, firent avancer cinq bataillons anglois, qui se coulèrent par leur gauche, dans le dessein de venir prendre en flanc l'infanterie de la droite de notre armée, qui se trouvoit alors dénuée de cavalerie. Le maréchal de Berwick, qui faisoit avancer dans ce temps-là la droite de sa seconde ligne, pour donner le temps à sa cavalerie de la première de se rallier derrière, s'étant aperçu de la manœuvre de ces cinq bataillons, il fit marcher la brigade du Maine ^, qui formoit la droite de l'infan-

1. Rostaing Cantelmi, duc de Popoli, était capitaine des gardes du corps de Philippe V; il mourut en 1733, majordome major du roi depuis 1721.

2. Claude du Fay d'Athies, marquis de Cilly, qu'il ne faut pas confondre avec le Silly mentionné dans notre tome IV, p. 120, avait fait toute sa carrière dans les dragons et on l'appelait Cilly des dragons pour le distinguer de son homonyme; il était maréchal de camp depuis 1704 et fut fait lieutenant général après Almanza.

3. Ce régiment avait été levé en 1625 par le futur maréchal de Turenne et s'était appelé Turenne; à la mort du maréchal,

terie de sa seconde ligne, pour aller à leur rencontre. Les cinq bataillons ennemis, qui couloient toujours par leur gauche, obligèrent notre brigade de faire à peu près les mêmes mouvements. Après avoir marché un espace de temps, cette brigade par sa droite, et les bataillons anglois par leur gauche, ils se trouvèrent si près les uns des autres, qu'ils se disposèrent à se combattre. Les ennemis firent demi-tour à droite, et nos bataillons demi-tour à gauche. Alors les Anglois commencèrent à faire à trente pas une décharge que nos bataillons essuyèrent de bonne grâce, sans tirer. Ils marchèrent aussitôt à eux tète baissée, et, ayant fait leur décharge à bout portant, il les chargèrent à la baïonnette au bout du fusil, et les mirent dans un tel désordre, qu'ils plièrent sans avoir pu se rallier et furent obligés de repasser le ravin, en fuyant devant notre brigade, qui en fit grand carnage. Le maréchal de ]ierwick, voyant ce succès, fit avancer notre cavalerie, qui s'étoit ralliée, contre ces bataillons, et acheva de les mettre en pièces, aussi bien que les escadrons de leur cavalerie, qui s'étoient approchés pour les soutenir.

Après cet avantage, la brigade de la Couronne* et celle d'Oi'léans' marchèrent aux ennemis, dans leur

en 1675, le Roi le donna à son fils naturel le duc du Maine, dont il prit le nom. A Ahnanza, ses deux bataillons formaient brigade avec un bataillon de Berwick et un de Bresse.

1. Ce régimenl, ancien régiment de la Reine-mère, avait été commandé successivement par quatre Brûlart de Genlis, puis par un Montmorency; son colonel était alors M. de Polastron. Sa brigade comprenait, outre ses deux bataillons, deux de Blésois, un de Mailly et un de Reding-suisse.

2. Ce fut d'abord un des régiments étrangers levés par Mazarin pour son compte personnel; en 1651, il passa au frère

centre, et les abordèrent en essuyant, avec beaucoup d'intrépidité, à la portée du pistolet, la décharge des troupes qui leur étoient opposées. Elles les renversèrent sur leur seconde ligne, la baïonnette au bout du fusil. Dans ce même temps, une brigade des troupes holiandoises en chargea une des troupes d'Espagne de nouvelle levée, et, l'ayant enfoncée et mise en déroute, l'aile droite des ennemis, entremêlée de cavalerie et d'infanterie, prit en flanc et de front les brigades d'Orléans et de la Couronne, qui s' étoient laissées emporter à trop de vivacité, de sorte qu'elles furent obligées de se retirer. Le régiment de la Couronne se rallia à quarante pas de là, à la faveur d'un petit fossé, et fit sa décharge si à propos sur les escadrons ennemis qui l'avoient poursuivi, qu'ils n'eurent plus envie de le suivre; mais la brigade d'Orléans, et celle des Espagnols dont on a parlé, furent poussées jusques vers Almanza.

Présence d'esprit du chevalier d'Asfeld. — Le chevalier d'Asfeld^ qui remarqua la conséquence de ce désordre, eut la présence d'esprit d'envoyer ses aides de camp à la tête de notre infanterie qui étoit en ligne, leur dire de ne pas s'en étonner, et que tout se faisoit pour attirer et engager davantage les ennemis, mais que, dans un moment, on verroit leur entière

de Louis XIV et s'appela Anjou-étranger; il devint Orléans en 1660. A Almanza, il formait brigade avec deux bataillons de Barrois et deux de Charolais.

1. Claude-François Bidal, chevalier, puis marquis d'Asfeld, était lieutenant général de la promotion de 1704; il fut sous la Régence membre du conseil de guerre et devint maréchal de France en 1734.

défaite. Effectivement, le maréchal de Berwick. qui avoit l'œil à tout, ayant l'ait marcher à leur secours quatre escadrons de sa seconde ligne, ces brigades se rallièrent et chargèrent les bataillons hollandois, pendant que nos escadrons les prirent en flanc et les taillèrent en pièces.

Deux régiments anglois, qui avoient été postés parmi la cavalerie de leur seconde ligne, vinrent à leur secours et aidèrent au restant de ces bataillons à se retirer. Ensuite on fit passer la brigade du Maine de la seconde ligne à la première, ce qui remplit le vide que les bataillons poussés y avoient fait.

Après cela, le maréchal de Berwick ayant remarqué que l'aile droite des ennemis ne s'étoit pas avancée autant que l'aile gauche, détacha quelques escadrons pour l'attaquer, et les fit soutenir par son aile gauche, qui les suivit au petit pas. Ces escadrons ainsi détachés rompirent ceux des ennemis, quiétoient Portugais, dès leur seconde charge, et ils abandonnèrent les bataillons qui étoient entremêlés avec eux.

Cependant le gros de l'aile droite des ennemis faisoit toujours ferme devant l'aile gauche de l'armée des deux Couronnes, qu'ils avoient chargée plusieurs fois sans la pouvoir rompre. Alors le maréchal de Berwick, pressé de finir l'affaire avant la nuit, fit marcher deux brigades pour la prendre en flanc. Dès qu'elle s'en aperçut, elle se retira en assez bon ordre, pour gagner les montagnes, et fut suivie de près par notre cavalerie de l'aile gauche, qui tailla en pièces plusieurs bataillons portugais pendant cette retraite.

Il y eut pourtant un régiment de cette nation, qui, s'étant formé en bataillon carré pour se retirer avec moins de péril, fut attaqué par la droite de la cavale-

rie espagnole et par la gauche de l'infanterie françoise, et le maréchal lui-même le chargea en queue avec d'autres troupes. Ce régiment se défendit si bien, que, quoiqu'abandonné de sa cavalerie, il se laissa tailler en pièces plutôt que de se rompre; les soldats furent presque tous tués dans leurs rangs.

Malgré les grands échecs que l'aile gauche des ennemis avoit reçus, elle se soutenoit encore et avoit même repoussé dans une charge quinze ou seize de nos escadrons de l'aile droite de l'armée; ce que le maréchal de Berwick ayant aperçu, il fit avancer neuf bataillons, la plupart françois, pour opposer à cinq régiments anglois, qu'ils avoient fait avancer de leur seconde ligne, et, ayant joint à ces neuf bataillons quelques escadrons frais , il fît charger cette aile gauche avec toutes ces troupes. La cavalerie ennemie fut rompue, et nos neuf bataillons, ayant chargé l'infanterie par le front et par les flancs, la défirent entièrement. Alors toute l'armée ennemie fut repoussée de tous côtés. La brigade des Gardes espagnoles et celle du Maine poursuivirent leurs avantages et rencognèrent les ennemis jusques dans les montagnes, où le maréchal de Berwick avoit envoyé quelque cavalerie pour les couper.

Cependant, un major général anglois, avec quelques brigadiers et plusieurs officiers qui avoient combattu dans le centre, rassemblèrent plusieurs soldats dispersés de leur régiment et, les ayant joints avec quelques soldats hollandois et portugais qui avoient été ralliés par le comte Dom Juan Emmanuel \ en formèrent un corps de deux mille hommes, avec lequel ils se reti-

1. V Histoire militaire de Quincy (t. V, p. 405) dit aussi « le

rèrent à deux lieues de ià, étant toujours harcelés par quelques escadrons espagnols. Le maréchal de Berwick se mit aussi à leurs trousses et les poursuivit loin; mais, voyant que la nuit étoit presque fermée, il fit revenir ses troupes sur le champ de bataille. L'artillierie, de part et d'autre, eut fort peu de part à cette action.

0)1 fait dix-neuf bataillons des ennemis prisonniers de guerre et plusieurs autres parcelles. — Cependant, ce qui restoit de la gauche des ennemis, aux environs de leur champ de bataille, voyant que les passages des montagnes leur étoient coupés, ne songea plus qu'à se rendre, et les ennemis envoyèrent à cet effet un colonel anglois et un hollandois au maréchal, qui commanda le chevalier d'Asfeld avec un détachement de cavalerie pour s'en rendre maître ^ Il les amena le lendemain, et il se trouva qu'il y avoit treize bataillons, dont cinq anglois-, qui, avec six autres qui avoient été pris pendant l'action, firent dix-neuf bataillons. On trouva avec eux six maréchaux de camp, six brigadiers, vingt colonels, huit cents autres officiers et neuf cents soldats de leurs autres bataillons. Toute leur artillerie fut prise et presque tous leurs bagages ; nous

comte Jean Emmanuel ». Nous ne savons qui était ce personnage.

1. Selon la relation des Mémoires de Sourches, t. IX, p. 307- 308, ces bataillons étaient commandés par le comte Dohna, lieutenant général des troupes hollandaises, et par le major général anglais Scheldon.

2. Ces treize bataillons se composaient de cinq bataillons à la solde de l'Angleterre, dont deux formés de réfugiés protestants français et de déserteurs de nos armées, de cinci hollandais et de trois portugais, en tout cinq mille hommes [Sourches, p. 3i2).

gagnâmes aussi cent vingt drapeaux ou étendards*.

Dénombrement des morts et des blessés des ennemis. — Ils laissèrent six mille morts sur le champ de bataille et une grande quantité de blessés, parmi lesquels étoient Mylord Gallway, qui reçut deux coups de sabre au visage. Le brigadier général Kilegrert^ mourut de ses blessures; le marquis das Minas, général des Portugais, fut aussi blessé et quantité d'autres officiers de considération.

Dénombrement des morts et des blessés des troupes des deux Couronnes. — Nous n'eûmes qu'environ deux mille hommes tués ou blessés, et entre les morts de distinction étoient les marquis deSillery^ et de Polastron*, brigadiers.

Mylord Gallway se retira à Alcira^, avec environ trois mille cinq cents chevaux qui lui restoient, et y mit ensuite une garnison d'infanterie, aussi bien qu'à Xativa, et, ayant rejoint le marquis das Minas, ils prirent le parti de se retirer sur l'Èbre, proche de Tortose, dans le dessein de joindre les troupes de

1. Ces chiffres sont à peu près les mêmes dans toutes les relations; il y eut, en tout, huit raille prisonniers. On trouvera ci-après, à l'Appendice, n** I, quelques lettres relatives aux conséquences de cette bataille et aux projets du duc d'Orléans pour la suite de la campagne.

2. Officier général qu'on n'a pu identifier; \ Histoire militaire l'appelle Killigrena.

3. Félix -François Brûlart, comte de Sillery, commandait depuis 1701 un régiment d'infanterie et avait eu le grade de brigadier en 1706.

4. Louis, marquis de Polastron, colonel du régiment de la Couronne depuis 1698 et brigadier depuis 1704.

5. Alcira est une ville de la province de Valence, au nord de Xativa.

l'Archiduc, pour défendre la Catalogne; ils laissèrent une bonne garnison dans Alicante, qui étoit bien pourvue de toutes choses.

M. le duc d'Orléans arrive à Madrid pour être généralissime; il joint V armée. — S. A. R. M. le duc d'Orléans, qui étoit arrivé de France à Madrid pour être généralissime des forces des deux Couronnes, ne put venir assez à temps pour avoir part à cette glorieuse action ^ , dont il loua fort le maréchal de Berwick, qui s'y conduisit avec tant de sagesse, de sang-froid et de science, qu'il répara avec beaucoup de diligence tous les désavantages que ses troupes eurent en quelques endroits pendant le combat, et les mit en état de remporter une victoire complète.

Fruits de la victoire d'Almanza. — Le duc d'Orléans ayant laissé reposer l'armée quelques jours, vint camper à Alborea- avec cinquante escadrons et trente compagnies de grenadiers ; il passa ensuite la rivière de CabrieP, où il fut joint par le reste de la cavalerie, toute l'infanterie et l'équipage de l'armée.

De là, il vint à Requena*, qu'il fit sommer. Il n'y avoit dedans que quatre ou cinq cents hommes, qui furent faits prisonniers de guerre. Ensuite, il envoya un détachement qui s'empara des défilés de Bunol^, qui

1. Saint-Simon [Mémoires, t. XIV, p. 417) a raconté que Berwick avait temporisé tant qu il avait pu pour ne pas enlever au prince l'honneur de la victoire, mais qu'ayant été attaqué, il n'avait pu faire autrement que d'accepter la bataille.

2. Alborea est un bourg de la province d'Albacete, au nord d'Almanza.

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