A sept kilomètres sud de Tournay
2. Abbaye de religieuses cisterciennes, à deux kilomètres nord de Tournay.
3. Ichteghem et Couckelaere sont deux villages au sud d'Ostende, entre Thourout et Nieuport.
et ils avoient jeté leur infanterie en avant dans ces deux petits bois, qui s'y tenoit bien cachée, tellement que le comte de la Motte ne s'en aperçut pas, et, s'étant mis en bataille un peu hors de portée, il marcha en avant sur les troupes qu'il voyoit devant lui et s'enfourna imprudemment entre ces deux bois. Quand il fut prêt à charger les troupes qu'il avoit pour objet, l'infanterie ennemie, qui étoit dans ces bois, fit des décharges si prodigieuses sur les flancs de ses lignes, qui n'avoient pas une grande étendue à cause du peu d'espace d'un bois à l'autre, qu'ils les culbutèrent et les renversèrent les unes sur les autres. Il les rallia jusqu'à deux ou trois fois, le mieux qu'il put; mais ce fut toujours inutilement; car le feu des ennemis les pressoit toujours en flanc; à la fin, il fallut céder et se retirer. Pendant ce combat, qui commença sur les quatre heures après midi et dura jusqu'à la nuit, le convoi des ennemis filoit vers leur armée derrière leurs troupes et s'y rendit heureusement. Il paroît certain que, si on avoit pu empêcher ce convoi d'arriver devant Lille, les ennemis auroient été obligés de lever le siège faute de munitions de guerre.
M. de Vendôme s'en va à Bruges. — Après ceci, M. de Vendôme s'en alla à Bruges pour aviser aux expédients d'empêcher la récidive de leurs convois. Y étant arrivé, il envoya ordre au chevalier de Langeron', qui commandoit les galères de Dunkerque, de préparer à Nieuport plusieurs barques armées, sur lesquelles on
1. Claude-François Andrault, chevalier de Langeron, était capitaine des galères et devint chef d'escadre en 1719; c'était le neveu du Langeron, dont il a été parlé en 1692 (tome II, p. 272).
mit des troupes de la marine, qui s'emparèrent du pont de Slype', sur* le canal contre Nieuport, et en même temps Puyguyon^, lieutenant général, eut ordre d'attaquer par tranchée le poste de Leffinghem, du côté où le terrain trop élevé n'avoit pu être inondé. Il y avoit dedans deux mille Anglois qui s'y retranchèrent, lesquels firent une sortie sur la tranchée dès qu'elle fut ouverte, culbutèrent les travailleurs et firent quelques prisonniers, parmi lesquels se trouva le marquis de Croissy, maréchal de camp^; mais, la nuit du 25 au 26 octobre, Valernod, capitaine de grenadiers dans le régiment de Navarre, suivi de plusieurs autres compagnies, traversa l'inondation, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, et entra dans Leffinghem l'épée à la main suivi de son détachement, qui se rendit maître de ce poste, où on trouva quinze cent mille francs d'argent comptant, destiné au payement de leur armée, douze cents barils de poudre et d'autres munitions destinées pour le siège de Lille.
Dans cet entre-temps, M. de Vendôme fit inonder un espace de terrain le long du canal de Nieuport, pour empêcher l'accès aux ennemis; mais cela ne put empêcher qu'au moyen de quelques barques et chariots, montés sur des rouages plus hauts qu'à l'ordinaire, ils
1. Slype est un village entre Nieuport et Ostende, près du canal qui réunit ces deux villes à Bruges.
2. François de Granges de Surgères, marquis de Puyguyon ou Puiguion, avait eu un régiment de cavalerie en 1691, était passé maréchal de camp en 1704 et venait d'être fait lieutenant général.
3. Louis-François-Henri Colbert, chevalier, puis comte de Croissy, était le frère du marquis de Torcy, secrétaire d'Etat des Affaires étrangères; il était maréchal de camp depuis 1704.
ne fissent passer encore plusieurs chariots qui gagnèrent leur armée. Pour en faciliter le transport, le Mylord Marlborough vint camper à Rousselaere avec celle qu'il commandoit.
Monroux, maréchal de camp\ surprit près de Furnes deux régiments d'infanterie des ennemis et quatre escadrons qui y amassoient des grains. Après quelque résistance qui leur coûta plusieurs hommes, il les força à se rendre prisonniers de guerre au nombre de douze cents hommes, de deux colonels, deux lieutenants-colonels, trente-trois capitaines ou autres officiers.
Pendant que tout ceci se passoit, le siège de Lille alloit grand train, au moyen des munitions qui étoient arrivées aux ennemis. Outre l'ancienne brèche au corps delà place, qu'ils agrandirent de beaucoup, ils en firent une nouvelle et livrèrent divers assauts aux chemins couverts et ne purent s'y loger fermement qu'au septième, après avoir fait des pertes infinies. Ils se rendirent aussi maîtres d'un tenaillonpar surprise, détruisirent le batardeau et saignèrent le fossé. Cependant, le maréchal témoignoit être résolu de disputer le terrain pied à pied, au moyen de grands retranchements qu'ils avoient fait faire aux dépens des gros arbres du rempart et de l'esplanade, où on y avoit laissé une partie des branches aiguisées en pointe du côté des brèches et hérissées de pointes de fer. Les grilles des fenêtres de la ville furent converties en palissades, et il avoit fait disposer une partie de ces arbres hérissés en manière de bascule, pour tomber sur ceux qui monte-
1. Philippe-Marie de Monroux, qui devint lieutenant général en 1710.
roient à l'assaut. 11 avoit aussi quantité de feux d'artifices de toutes sortes préparés, avec des huiles pour répandre sur ceux qui monteroient à l'assaut.
Le maréchal de Boujflers fait battre la chamade et capitule pour la ville. — Les affaires étoient en cet état, lorsque les bourgeois et le clergé, qui a voient rempli leurs devoirs avec beaucoup d'affection pendant le siège, représentèrent au maréchal la destruction totale de leur ville, s'il s'opiniàtroit à ôter l'espérance d'une capitulation, et, comme apparemment il avoit reçu ordre de ne point s'exposer à la dernière extrémité, il fit battre la chamade le 2l2i octobre et obtint du prince Eugène telle capitulation qu'il voulut, tant pour sa garnison que pour les habitants. Ce prince lui accorda aussi trois jours pour donner avis à M. le duc de Bourgogne de l'état de la ville et recevoir ses ordres ou l'espérance d'un prompt secours ; après quoi la garnison entreroit dans la citadelle le 215 à midi ; qu'il ne seroit fait aucun acte d'hostilité jusqu'au 26; que la porte de la Madeleine seroit libre le 25 à midi et qu'il seroit dressé une barrière, afin que les troupes des Alliés ne pussent entrer dans la ville. Le maréchal de Boufflers voulut stipuler en sa capitulation que la citadelle ne seroit point attaquée du côté de la ville ; mais le prince Eugène ne s'y voulut engager que verbalement, prévoyant les contradictions qu'il pouvoit trouver de la part des Anglois et des Hollandois, dans une saison aussi avancée. Le reste des articles de la capitulation concernant le transport des malades et blessés, équipages et manutention de la religion et privilèges des habitants furent accordés avec toute la facilité et
l'extension qu'on pouvoit désirera C'est ainsi que cette ville se rendit après une belle et longue défense et une attaque des plus vives. Les chefs y acquirent beaucoup d'honneur et de gloire, et notamment le prince Eugène, dont l'entreprise fut des plus hardies, et le maréchal de Boufflers, qui sut tirer tout le parti possible de sa garnison et des bourgeois de la ville, dans un temps malheureux de disette et d'affliction.
Je reviens présentement au récit du siège de la citadelle et à ce qui s'en ensuivit.
Siège de la citadelle de Lille. — Le maréchal de Boufflers, étant entré dans la citadelle avec ses troupes, se prépara à y soutenir un second siège. J'ai dit ci-dessus que le prince Eugène s'étoit engagé envers lui verbalement de ne diriger point ses attaques par la ville, ce qu'il n'exécuta pourtant pas, d'autant que les autres généraux trouvèrent trop d'inconvénients, dans une saison si avancée, à l'attaquer du côté de la campagne. Leur avis prévalut, mais avec tant de ménagement pour la ville, que l'on ne tira que fort peu de coups de canon de part et d'autre et que les travaux s'avancèrent par-dessous les terres de l'esplanade, par des espèces de tranchées en galeries jusques à une certaine distance, que l'on travailla à des sapes, pour embrasser l'avant-chemin couvert et y pousser des lignes parallèles pour l'attaque.
L'électeur de Bavière se présente devant Bruxelles à dessein de s'en rendre maître. — Tout ceci emporta plusieurs jours, et cependant, pour former une diver-
1. Le texte de la capitulation de Lille a été donné dans le livre du capitaine Sautai, p. 190 et suiv.
ilOR] MÉMOIRES DE SAINT-HILAIRE. 16i
sion, l'électeur de Bavière, qui étoit revenu d'Allemagne à Mons, y fit préparer quelques pièces de grosse artillerie et assembla des troupes qui, jointes à quelques-unes qu'on lui envoya de l'armée, composèrent un corps de dix ou douze mille hommes, avec lequel il marcha droit à Bruxelles, espérant de s'en rendre maître au moyen des bourgeois de cette ville, qui lui étoient fort affectionnés, et qu'ils se déclareroient contre la garnison, qui ne laissoit pas d'être nombreuse; mais en cela il fut trompé; car personne n'y branla, et la garnison fut la maîtresse ^
Le duc de Marlborough s'avance sur l'Escaut dans le dessein de forcer le passage pour dégager Bruxelles. — Sur la nouvelle de cette expédition, le duc de Marlborough partit avec son armée de Rousselaere et vint passer la Lys à Harlebecque. Cette marche ne nous fut pas inconnue et l'on pressa fort M. de Vendôme, qui étoit revenu de Bruges, de rappeler et de réunir vers le centre de son armée les corps de troupes de droite et de gauche qu'il en avoit séparés. Cependant, le temps qu'on perdit à l'y résoudre étoit très précieux; tout ce qu'on put en obtenir fut qu'il feroit venir du côté de Gavere les troupes qu'il avoit sur le canal de Bruges et celles qui étoient dans l'Artois, à Douay et à Condé^, et, comme il étoit dans la persuasion que les ennemis ne tenteroient point le passage de l'Escaut qu'à Gavere, il se préparoit à y faire marcher toute l'armée, et voulut pourtant attendre que les ennemis eussent absolument déterminé leur marche, quoique
1. Cette expédition eut lieu du 18 au 27 novembre; Quincy en a donné le récit dans sou Histoire militaire, t. V, p. 592-597.