‹ Memoires de Saint-Simon (volume 2)Chapitre 301 sur 495 · Ci-dessus, p. 354, lin d'août · texte numérisé non relu

Ci-dessus, p. 354, lin d'août

l'égard de la démission. Il m'envoya la lettre pour la faire remettre sûrement dans un lieu où D. Gervaise les ouvroit toutes. Je l'envoyai donc à mon concierge de la Ferté, pour la porter lui-même à M. de Saint-Louis, qui la remit en main propre ; et ce fut ainsi qu'il en fallut user tant que cette affaire dura. La lettre du P. de la Chaise étoit telle, que Monsieur de la Trappe ne put éluder : il lui manda qu'il croyoit que D. Gervaise devoit quitter, et que1, pour obéir à l'autre partie de sa lettre, qui étoit de proposer un sujet au cas qu'il fût d'avis de changer d'abbé, il lui en nomma un : c' étoit un ancien et excellent religieux, qu'on appeloit D. Malachie2, et fort éprouvé dans les emplois de la maison3. Je portai cette réponse au P. de la Chaise, à notre retour à Versailles; il la reçut très bien. Il m'apprit qu'il lui étoit venu une requête signée de tous les religieux de la Trappe, qui demandoient D. Gervaise *, et il m'assura en même temps qu'il n'y auroit nul égard, parce qu'il savoit bien qu'il n'y avoit point de religieux qui osât refuser sa signature à ces sortes de pièces. Là-dessus, nous voilà allés à Fontainebleau5.

D. Gervaise avoit mis un prieur à la Trappe de meilleures mœurs que lui, mais d'ailleurs de sa même humeur,

1. Ce que est inutile pour la suite de la phrase. Le de qui vient sept mots plus loin corrige qui.

2. Malachie Garneyrin ou Garnequin, prêtre du diocèse de Grenoble, qui avait fait profession le 4 novembre 1682, et qui mourut abbé de Buonsolazzo, en Italie, le 12 août 1709. Il avait recueilli, des conférences de M. de Rancé, la matière du livre intitulé : Instructions suites principaux sujets de la piété et de la morale chrétienne (1693).

3. M. Gonod a publié, p. 405-407, les deux lettres à l'archevêque de Paris, en date du 13 novembre et du 3 décembre 1698, par lesquelles l'ancien abbé demanda la nomination de dom Malachie, mais sous le couvert du secret et en protestant qu'il n'y avait point là de cabale janséniste : ci-après, p. 399, note 1.

4. Jugement critique, p. 491 ; voyez ci-après, p. 408, note 2.

5. Le voyage annuel de la cour. En 1698, elle resta à Fontainebleau depuis le 2 octobre jusqu'au 13 novembre.

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et tout à lui. Ce prieur étoit à l'Estrée4, à retirer les religieux de la Trappe, lors de l'aventure de la démission ; il comprit que celle de l'abbé seroit la sienne, et il se trouvoit bien d'être prieur sous lui : il lui remit donc le courage. C'est ce qui produisit la requête et toute l'adresse qui suivit. Un soir, à Fontainebleau, que nous attendions le coucher du Roi, Monsieur de Troyes2 m'apprit avec grande surprise que D. Gervaise y étoit, qu'il avoit vu le matin même le P. de la Chaise et dit la messe^à la chapelle3, et que ce voyage lui paroissoit fort extraordinaire et fort suspect. En effet, il avoit su tirer de Monsieur de la Trappe un certificat tel qu'il l'avoit voulu4, et, accompagné d'un religieux qui lui servoit de secrétaire, étoit venu le présenter au P. de la Chaise et plaider lui-même contre sa démission, repartit aussitôt après, et changea le P. de la Chaise du blanc au noir. Je ne trouvai plus le même homme : plus de franchise, plus de liberté à parler; en garde sur tout. Je ne pouvois en deviner la cause; enfin j'appris par une lettre de du Charmel, et lui par la vanterie de D. Gervaise, qu'il

1. Voyez ci-dessus, p. 393 et note 4. — Selon l'Histoire de Rancé, par M. l'abbé Dubois, tome II, p. 537, c'est un parent de dora Gervaise, nommé Aubereau, qui avait été placé par lui à la tête des six religieux envoyés à l'Estrée.

2. Ce n'est certainement pas François Bouthillier de Chavigny, que nous avons vu se démettre en 1697, pour vivre dans une profonde retraite à Troyes, mais son neveu et successeur, Denis-François (tome IV, p. 115-119), le même qui annoncera à Saint-Simon la mort de Rancé, en 1700 (tome II de 1873, p. 363).

3. Il y avait trois chapelles à Fontainebleau : la basse, fondée par Louis VII, rebâtie par François Ier et ornée par Henri II ; la haute ou chapelle du Roi, que François Ier avait fait construire au-dessus de la première, pour qu'elle fût de plain-pied avec son appartement ; et une troisième plus vaste, réédifiée aussi par François Ier, entre la cour du Cheval-Blanc et le jardin du Roi, placée sous le vocable de la Trinité, et décorée par Fréminet du temps d'Henri IV et de Louis XIII. C'est de cette dernière qu'il s'agit. On y célèbre encore les offices religieux, très suivis par les visiteurs et les habitants de la ville.

4. Certificat daté du 17 octobre : Jugement critique, p. 510-512.

avoit persuadé1 que l'esprit de Monsieur de la Trappe étoit tout à fait affoibli ; qu'on en2 abusoit d'autant plus hardiment qu'ayant la main droite toute ulcérée, il ne pouvoit écrire ni signer; qu'il avoit auprès de lui un séculier, son secrétaire, extrêmement janséniste, qui, de concert avec le Charmel3, vouloient4 faire de la Trappe un petit Port-Royal5; et que, pour y parvenir, il falloit

1. La virgule que les précédentes éditions mettaient après « qu'il avoit persuadé » altérait le sens, ou plutôt le détruisait absolument, puisque ce ne peut être dom Gervaise que M. du Charmel « avait persuadé, » mais dom Gervaise qui avait persuadé au P. de la Chaise que l'esprit de l'ancien abbé était tout à fait affaibli.

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